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culture et histoire - Page 2017

  • N’en déplaise aux obsédés du désarmement citoyen

    La cause est entendue : si la mère d’Adam Lanza n’avait pas possédé d’armes à feu, le massacre dans cette école du Connecticut dont le monde entier, horrifié, a découvert l’existence pour l’occasion, n’aurait jamais eu lieu. Ah bon !

    Sans cette gorgone faite génitrice, Adam Lanza aurait été un jeune garçon comme les autres qui n’aurait jamais eu envie de zigouiller qui que ce soit. Rah bon !

    Quel dommage fils si malheureux ait eu la très mauvaise idée de la trucider en premier… Si au moins elle avait survécue, elle aurait pu être clouée au pilori de l’infamie citoyenne… Faute de mère indigne, les tenants de l’interdiction de posséder des armes à feu en sont réduits à diaboliser des mentalités, un système, des traditions… On sent bien qu’ils enragent de ne pas tenir dans leurs serres médiatiques une victime expiatoire qu’ils pourraient charger de tous les péchés mortifères.

    Rien ne vaut un Néron, un Napoléon, un Hitler en chair et en os… Même en jupon, ça fait l’affaire à merveille. Au diable le féminisme !

    Alors, depuis la tragédie, ce ne sont qu’images de familles éplorées, suivies d’appels à interdire toute détention d’armes, de témoignages de témoins rescapés, suivi d’appels à abolir la loi autorisant l’achat d’armes, de photos de l’école envahie de policiers et même de militaires (bien que le tueur ait mis fin à ses jours, sans doute des fois qu’il la rejoue mort-vivant), de rappels dénonciatoires que les États-Unis autorisent les ventes d’armes, de la venue sur place du président Barack Obama, de condamnations obsessionnelles de la libre circulation des armes à feu, etc. etc. en boucle et toujours… La machine médiatique à formater les cerveaux est lancée à fond, brocardant méthodiquement des millions de tueurs en liberté, tous prêts à massacrer toute concentration humaine sans défense et de préférence enfantine…

    Ces millions de tueurs sont les propriétaires d’armes à feu. Eux et eux seuls. Pas un commentaire, jamais, pour soumettre la possibilité, éventuellement, que les responsables d’une tuerie comme celle de cette école élémentaire de Sandy Hook soient d’abord ceux qui côtoyaient de près ou de loin Adam Lanza et qui ne se sont pas inquiétés plus que ça de ce garçon « (qu’)on remarquait parce qu’il ne parlait à personne et (qui) donnait l’impression d’avoir des difficultés à se connecter avec le monde extérieur. »(1)

    Si sa mère porte une responsabilité dans le drame, c’est à l’évidence par une évidente inattention au comportement de son enfant… Qu’elle ait tenté de lui faire partager sa passion du tir n’a pas fait de lui un dingue, il l’était ! Et s’il n’y avait pas eu d’armes à feu chez lui, à sa portée, nul doute qu’il en aurait trouvé… ou trouvé d’autres moyens – ils sont innombrables ! – pour mener son sanglant rodéo dont on ne sait toujours pas, de la vengeance ou de l’acte existentiel, quelle en a été la véritable motivation.

    Que l’on sache, la vente d’armes à feu n’est pas librement autorisée au royaume de Norvège… Cela n’a guère semblé gêner le sieur Anders Behring Breivik de faire un carton d’été assez spectaculaire sur l’île d’Utøya, en juillet 2011, à l’occasion d’un camp de la ligue des jeunes du Parti travailliste : 77 morts et 151 blessés…

    La vente d’armes n’est pas non plus librement autorisée en France… mais 17 assassinats ont endeuillés la seule Île de Beauté en 2012 (l’année n’est pas terminée), ni ces quatre ou cinq dernières années, où une quinzaine de meurtres par an y ont été commis.(2)

    En 2011, 20 règlements de comptes ont été recensés dans les Bouches-du-Rhône (29 victimes dont 16 morts), dont 15 à Marseille (23 victimes dont 13 morts)… Quant à La Kalachnikov « (elle) a quitté les terres de guérilla pour coloniser nos banlieues “sensibles”. Elle est devenue l’arme à posséder pour contrôler l’économie souterraine. Marseille n’est pas en reste, en témoigne le nombre de réglements de comptes avec ce type d’arme. »(3)

    Mais bien sûr, il s’agit là de criminalité, diront les obsédés du désarmement citoyen ; pas d’acte terroriste sur fond de folie meurtrière… Dommage pour eux que le franco-algérien Mohammed Merah se soit illustré dans le genre : sept victimes dont trois enfants et six blessés…

    De l’île d’Utøya à Toulouse jusqu’à Sandy Hook, quelles que soient les facilitées pour cela, les tarés trouvent toujours à acquérir ce dont ils ont besoin pour accomplir leurs pulsions meurtrières. Ils n’ont jamais besoin d’une maman apprentie armurière pour cela. De parents moins autistes, de proches plus attentifs, de médecins plus professionnels, de professeurs des écoles plus responsables, si !

    De médias moins manipulateurs aussi.

    Philippe Randa   http://francephi.com

    Notes

    (1) Selon les déclarations de la chauffeuse du bus scolaire qui a conduit l’intéressé au collège pendant plusieurs années, Libération, 16 décembre 2012.

    (2) « La violence nationaliste (est) en effet peu meurtrière, si on enlève certains épisodes de règlements de compte entre nationalistes. La nouveauté, c’est qu’on tue beaucoup plus. Il y a une sorte d’habitude, de “routinisation” des homicides, particulièrement en Corse-du-Sud et dans la ville d’Ajaccio » , explique Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques, Le Figaro, 17 novembre 2012.

    (3) « Meurtres à Marseille : la cité phocéenne est-elle devenue le nouveau Chicago ? », www.lexpress.fr, 4 septembre 2012.

  • Cette "radieuse Algérie" d'avant la conquête française

    Il est de bon ton, y compris pour le président Sarkozy, de répéter que la période de la colonisation française fut une longue nuit pour l'Algérie qui, jusqu'à l'expédition française de 1830, aurait été un pays calme, heureux et florissant. Il est donc opportun d'exhumer quelques textes, extraits d'un fascicule (série culturelle n° 81) des Documents algériens publiés début 1958 par le service d'information du ministère de l'Algérie sous le titre : L'Algérie en 1830 vue à travers des témoignages de l'époque, ceux entre autres des Français Peyssonnel, Venture de Paradis, G.-T. Raynal, A. Nettement, H. de Grammont, de l'Anglais Shaw, de l'Italien Pananti, de l'Américain Shaler, etc. sur la Régence, « fléau de l'Europe » trois siècles durant.
    E. de P.

    LE DEY N'A D'AUTRE CHOIX QUE TUER OU ÊTRE TUÉ
    « Le dey, qui n'a de comptes à rendre qu'à la Porte ottomane... et qui ne lui en rend guère, est élu par la milice turque composée ordinairement de "gens sans aveu, sans ressources et de mœurs dépravées, qui viennent du Levant d'où ils ont été obligés de s'enfuir pour se soustraire au châtiment dû à leurs crimes", note le Dr Shaw dans Voyage dans la région d'Alger. Mais, poursuit cet auteur, « il s'en faut bien que le choix d'un dey se fasse toujours paisiblement ; car, tous les Turcs de la milice étant également aptes à être élevés à cette fonction, il y en a toujours quelques uns de plus ambitieux que les autres et qui forment des conspirations dans le but de s'emparer du pouvoir en sacrifiant celui qui en est revêtu. Celui qui, dans ce cas, peut réunir le plus de partisans et tenir la chose secrète jusqu'à ce qu'ils parviennent conjointement à s'introduire dans le palais du dey est à peu près certain de le supplanter après l'avoir inhumainement massacré. Cela fait, il est aussitôt revêtu du caftan de la victime et proclamé de la manière suivante : prospérité à untel que Dieu a voulu élever au gouvernement de l'État et de la guerrière milice d'Alger ! Sans que les membres du divan qui sont présents osent proférer un seul mot, parce qu'ils savent qu'ils paieraient de leur vie la moindre opposition. Ils s'empressent au contraire de donner l'exemple de l'obéissance en baisant, les premiers, la main du nouveau dey. Il arrive assez souvent que celui-ci, afin de récompenser ses adhérents, fasse étrangler tous ceux qui étaient attachés à l'administration de son prédécesseur, principalement quand ils ne se soumettent pas de bonne grâce.
    (...) Quelquefois, l'élection d'un dey est suivie immédiatement de plusieurs autres. On a vu par exemple dans le même jour six deys massacrés et sept élus. On ne fait pas plus de difficulté de reconnaître un Turc qui s'est fait dey par un assassinat que celui qui est légalement élu, parce que, disent les Mahométans, ce qui doit arriver est écrit de tout temps et n'arrive que par la volonté éternelle et immuable de Dieu.
    (...) Quelquefois, c'est par hasard que l'élection se fait, comme il arriva en 1694, après la mort de Chaban-Dodja. On résolut d'élire le premier vieil officier que l'on rencontrerait en entrant dans la ville. Alachat-Amet se trouvait assis sur son tabouret de paille, faisant des souliers. On le prit et on le couronna roi malgré lui. Il régna trois ans et il mourut de maladie, craint et respecté des Turcs qu'il avait su dompter. D'autre fois, l'assassin même du roi a endossé le caftan du dey tout ensanglanté, s'est allé lui-même asseoir sur le trône ; ainsi fut reconnu Ibrahim-Dey qui avait assassiné Bactat en 1710. » (Peyssonnel et Desfontaines, Voyages dans les régions de Tunis et d'Alger, 1724-25 et 1783-86)
    (...) « Le dey a la suprême justice sans appel, la disposition de l'argent et des troupes, la police, la nomination aux charges, les monnaies, l'autorité de déclarer la guerre ou de faire la paix et, qui plus est, l'autorité despotique de vie et de mort sur les sujets. » (Peyssonnel, op. cit.)
    (...) « Ce pouvoir, si absolu en apparence, avait cependant des limites : il était contrôlé par la révolte et l'assassinat. Lui qui faisait tout trembler avait à trembler à son tour, et quand on étudie l'histoire des deys, on croit trouver la réalisation de cette dictature, votée dans nos assemblées révolutionnaires par un de leurs membres les plus violents qui demandait la nomination d'un dictateur condamné à gouverner, un boulet aux pieds et la tête sous le couperet.» (Alfred Nettement, Histoire de la conquête d'Alger, 1856)

    UNE POPULATION PRESSURÉE COMME UNE EPONGE
    Le gouvernement des provinces est confié à des beys que le dey nomme et révoque à volonté. Leur autorité est absolue là où ils commandent, mais elle cesse à leur arrivée à Alger où ils sont tenus de se rendre une fois l'an pour apporter au dey le produit des impôts et des tributs.
    (...) « Le public juge de l'importance des revenus par le nombre des voitures chargées d'argent qu'amènent ces fonctionnaires et il en témoigne toujours sa joie par des cris bruyants. A leur arrivée au palais du dey, celui-ci les revêt aussitôt d'un caftan. C'est un honneur dont ils cherchent néanmoins à se dispenser quand ils le peuvent, incertains qu'ils sont de savoir quel est le sort qui les attend, s'ils seront traités gracieusement ou s'ils laisseront leur tête, malheur qui leur arrive fréquemment pour les punir de leurs prévarications et de leurs concussions, mais surtout pour les dépouiller des biens immenses qu'ils acquièrent généralement par toutes sortes de moyens illicites. » (Shaw, op. cit.)
    (...) « Le dey laisse, avec la plus grande indifférence, les beys se conduire comme ils le font ; il semble même prendre plaisir à les voir s'imbiber du sang du peuple, parce qu'il se propose bien de presser un jour l'éponge. » (Pananti)

    "DES PEUPLADES REBELLES PAR NATURE A TOUT SENTIMENT D'UNION ET DE NATIONALITÉ"
    Tous les ans, quand il s'agissait de recouvrer l'impôt, le dey envoyait, pour prêter main-forte aux beys, des troupes recrutées parmi les tribus Makhezens :
    (...) « C'est dans l'établissement des Makhesens, dans cette force tirée du pays pour le subjuguer, que résidait la véritable puissance des Turcs. En arrivant dans la région de Mogrob, ils virent combien il y avait peu d'homogénéité, de liaison, de nationalité parmi ces différentes populations entraînées sur le sol d'Afrique par les diverses invasions ou résidu des peuplades primitives. Il ne leur fut point nécessaire de diviser pour régner, ils n'eurent qu'à profiter des divisions existantes. » (Walsin-Esterhazy, De la domination turque dans l'ancienne Régence d'Alger)
    (...) « Les Turcs ne semèrent pas la discorde dans le pays conquis, elle y existait avant eux et elle a régné de tout temps : l'esprit de faction est une des marques caractéristiques de la race ; il se fait sentir de tribu à tribu, dans la tribu-même et dans la moindre fraction de tribu ; les conquérants n'eurent donc qu'à l'utiliser à leur profit en favorisant tour à tour les partis opposés. » (H. de Grammont, Histoire d'Alger sous la domination turque, 1887)
    (...) « Les Turcs ne durent la conservation de leur pouvoir qu'aux divisions incessantes de leurs sujets, complètement rebelles par nature à tout sentiment d'union ou de nationalité. » (Grammont, p. 410)
    (...) « Les Maures, n'étant point unis entre eux, se trahissent volontiers les uns les autres. » (Shaw, op. cit.)
    (...) « Les montagnes inaccessibles dans lesquelles les Zevawis vivent les mettent à l'abri des vexations des Turcs, mais entre eux il se font des guerres éternelles, et le plus faible se fait soutenir par le commandant turc le plus voisin, qui profite de ces divisions pour les dévorer. Leur haine est implacable et n'est assouvie que par le sang. » (Venture de Paradis, Alger au XVIIIe siècle, 1788-1789)
    Non seulement des redevances étaient exigées sur tout ce que la population pouvait posséder ou produire, mais la manière de percevoir ces redevances ajoutait encore à ce système d'exaction et de déprédation organisé. » (Walsin-Esterhazy)

    MONOPOLE, VÉNALITÉ ET CONCUSSION
    (...) « Ces charges, déjà si lourdes, se multipliaient par le mode de perception, en passant entre les mains du caïd, puis entre celles du chef lui-même, avant d'être remises au trésorier du bey, sorte de fermier général auquel il n'était demandé aucun compte des moyens employés, pourvu qu'il accomplit le versement annuel aux époques désignées. »
    (...) « Le gouvernement est le seul vendeur de ce qu'il est permis d'emporter. À l'exclusion des navigateurs et des négociants, il s'approprie les grains de toutes les espèces au prix commun de la place et règle lui-même la valeur de la laine, des cuirs, de la cire qu'on est forcé de livrer à ses magasins, sans avoir eu la liberté de les exposer au marché. Ce qu'il a obtenu pour peu de chose, il le fait monter aussi haut qu'il veut, parce qu'il est possesseur de marchandises de premier besoin et qu'il n'est jamais pressé de s'en défaire. Un tel monopole, le plus destructeur que l'on connaisse, réduit à presque rien ce qu'une contrée si vaste et si fertile peut fournir aux besoins des nations. A peine les denrées qu'on en retire peuvent-elles occuper soixante à quatre-vingts petits navires. » (G.-T. Raynal, Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans l'Afrique septentrionale, 1826)
    (...) « La jouissance d'une place quelconque à Alger est soumise à des avaids en sa faveur et contre elle. Il n'y a pas jusqu'à la place d'un négociant qui ne soit tenue à présenter tous les ans des pommes, des châtaignes, des anchois, des olives, etc. aux grands et petits qui sont employés dans le gouvernement. Les actes de bienséance, de cérémonie, de politesse sont toujours suivis à Alger d'une donation en argent ou en effets. Tout est réglé : on ne connaît point les compliments qui ne sont pas accompagnés de présents. » (Venture de Paradis, op. cit.)
    (...) « Les ministres du dey n'ont point de traitement régulier ; mais, comme ils ne servent pas pour l'honneur, il leur paraît tout simple de prendre d'autres moyens de lever des contributions sur le public. Aussi peut-on dire que tous les officiers du dey sont de véritables emblèmes de vénalité et de concussion. » (Pananti, op. cit.)
    (...) « Des chefs sans principes, des tribunaux    sans lumières, des prêtres sans mœurs, des marchands sans foi, des ouvriers sans émulation. Ce que cet État produit ? L'abrutissement entier des Maures, des Arabes, des Juifs, tous plongés dans la misère et dans l'opprobre, tous esclaves aussi rampants, aussi tremblants que s'ils avaient encore quelque chose à perdre. » (Raynal, op. cit.)

    UN SEUL COMMERCE, LA GUERRE DE COURSE ET LE TRAFIC DES ESCLAVES
    (...) « La politique extérieure des deys se trouvait, comme leur politique intérieure, dominée par la question financière. La Course étant leur principal revenu, ils ne pouvaient pas être question d'y renoncer et les premiers qui, sous l'influence de la terreur causée par les bombardements, essayèrent de le faire tombèrent sous les coups de la milice qu'ils ne purent pas solder régulièrement. » (Grammont, op. cit.)
    (...) « Les raïs, ou capitaines de corsaires, forment un corps respecté et très considéré à cause des richesses que leurs courses procurent au pays dont ils sont les plus fermes appuis. » (Shaw, op. cit.)
    (...) « Après avoir mouillé dans le port, le capitaine conduit tous les esclaves au palais du dey où les consuls des puissances étrangères sont aussitôt appelés et qui, en présence du dey, demandent à ces infortunés s'il s'en trouve parmi eux de leurs nations respectives. S'il s'en présente, les consuls s'informent par eux-mêmes s'ils étaient passagers ou s'ils faisaient partie de l'équipage du bâtiment pris. Dans le premier cas, ils sont remis à leurs consuls ; mais s'ils ont été pris les armes à la main, ils sont de droit esclaves. Le dey fait alors ranger tous ceux qui sont dans ce cas et en prend huit à son choix, lequel tombe ordinairement sur le capitaine, les officiers-mariniers, les ouvriers et surtout les charpentiers qu'il envoie conjointement au bagne du gouvernement ; les autres sont conduits au batistan ou marché aux esclaves où il s'en fait une première vente et où les delets ou courtiers les promènent l'un après l'autre, en faisant connaître à haute voix leurs bonnes qualités et le prix que l'on en offre. Mais ces ventes ne s'élèvent jamais bien haut parce qu'il s'en fait une seconde au palais du dey où l'esclave est remis entre les mains du plus offrant et dernier enchérisseur. L’État retire un bénéfice considérable, tant de la vente des esclaves que de leur rachat, qui est de 10 % du prix d'enchère. »
    (...) Voici la description que le capitaine anglais Croker, envoyé à Alger en 1815, fait de la prison des chrétiens :
    « Cet affreux séjour se trouve dans une des rues les plus étroites d'Alger. Une petite cour carrée à l'entrée sert aux captifs à prendre l'air. Leur nourriture journalière consiste en deux pains noirs d'une demi-livre chacun ; ceux qui travaillent ont de plus dix olives. Mais comme les travaux cessent le vendredi, qui est le jour de repos des Turcs, ces infortunés restent enfermés toute la journée et ne reçoivent autre chose du gouvernement algérien que de l'eau. Heureusement que la charité d'un aga turc y supplée. Cet homme humain, qui avait éprouvé dans sa jeunesse le malheur d'être esclave, a fait une fondation destinée à fournir le vendredi une livre de pain à chaque prisonnier. De cette cour, dit le capitaine Croker, je montai par un escalier de pierre dans une galerie autour de laquelle régnait un certain nombre de chambres humides et dont le plancher était en terre ; de fortes grilles de fer assuraient l'inviolabilité des portes et des fenêtres. Deux de ces pièces contenaient vingt-quatre espèces de cadres suspendus les uns au-dessus des autres et formés uniquement de quelques branches d'arbre entrelacées. Quelque pitoyables que fussent ces lits, il fallait encore payer pour s'y reposer ! L'odeur en était si infecte qu'une des personnes qui m'accompagnaient fut sur le point de se trouver mal. » (Shaw, op. cit.)
    (...) « Le nombre des esclaves emprisonnés ne fut pas inférieur, pendant la durée de la Régence, à trente mille. Des soulèvements partiels furent impitoyablement réprimés en 1531, 1552, 1662, 1753, 1763. (...) Les Maures se cotisaient pour acheter un captif qu'ils destinaient au supplice. Le feu et la privation d'aliments délivraient de la vie de véritables martyrs. » (M. Martin, La vie et les conditions des esclaves chrétiens dans la Régence d'Alger.)
    (...) Les Algériens avaient l'avantage de n'avoir pas de commerce, de sorte qu'on ne pouvait leur rendre le mal qu'ils faisaient — leur commerce était la guerre. » (Nettement, op. cit.)

    PAS UN SEUL MÉDECIN !
    (...) « Beaucoup d'obstacles se présentent à celui qui veut voyager dans l'intérieur. Il n'y a point de ponts sur les rivières ; et, pour les grandes routes, elles choqueraient la politique du gouvernement. Il les regarde comme pouvant faciliter la marche d'un ennemi et ouvrir des communications au peuple. Etrange paradoxe ! Le gouvernement pense qu'il est de son intérêt de prévenir ces communications. » (Pananti, op. cit.)
    (...) « Les rues sont mal pavées, sales, obscures, non aérées. Nous n'aurions jamais pu avancer au milieu de ces masses si des gardes qui marchaient devant nous ne nous eussent ouvert le passage en distribuant des coups à droite et à gauche avec une dextérité et une prodigalité toute particulière à ce pays. » (Bianchi, Relation, 1675)
    (...) « Excepté la principale rue d'Alger, toutes les autres sont étroites et d'une malpropreté extrême. Il n'y a ni places ni jardins dans la ville. Alger ne possède point non plus d'eau douce... L'eau qui se perd, soit en buvant, soit en la tirant dans les vases destinés à cet effet, se réunit et est conduite par d'autres tuyaux dans des égouts et des cloaques où se rendent les ordures des maisons et qui communiquent à une grande fosse située près de la Marine d'où toutes les immondices se jettent dans le port : ce qui produit une grande puanteur à la porte du môle durant les chaleurs. » (Shaw, op. cit.)
    (...) « Considérant le petit nombre des villes commerciales et manufacturières, le despotisme barbare qui pèse sur le pays et la vie pastorale qui est encore celle d'un grand nombre de ses habitants, je pense que, malgré les avantages d'un beau climat et d'un sol fertile, la population de ce royaume, pour une surface d'environ trente mille mètres carrés, est plutôt au-dessous qu'au-dessus d'un million. » (William Shaler, consul général des États-Unis à Alger, Esquisse de l'Etat d'Alger, 1830)
    (...) « Tous ceux qui nous ont donné des descriptions de cette ville (Alger) me semblent avoir mis bien de l'exagération dans l'évaluation du nombre de ses habitants. Pour moi, quand je compare Alger à d'autres villes dont la population est bien connue, je la réduirais à environ cinquante mille âmes. « (Shaler, op. cit.)
    (...) « Les Algériens se sont toujours fait gloire de négliger toutes les précautions employées par les chrétiens pour prévenir la communication de la peste. C'est, à leur avis, s'opposer aux décrets éternels de la Providence et au cours de la prédestination absolue qui en est le résultat. » (Laugier de Tassy, Histoire des Etats barbaresques qui exercent la piraterie, 1757)
    (...) « On ne voit pas un seul médecin à Alger, ni dans le reste du royaume. Les bigots mahométans en censurent l'usage. Ils prétendent que c'est tenter Dieu que de prendre dans les maladies internes des remèdes prescrits par l'art de l'homme. J'ai vu le dey Baba Hali emporté par une fièvre violente sans qu'on pût l'engager à prendre aucun remède ; quoi qu'un habile chirurgien français, qui était son esclave, lui promît guérison, il rejeta tout secours sous prétexte que le nombre de ses jours était fixé par les décrets éternels. » (Laugier de Tassy, op. cit.)
    (...) « Il est facile de concevoir que la médecine n'est pas à Alger dans un état brillant. On donne aux docteurs le nom de thibid ; et toute leur science est tirée d'une traduction espagnole de Dioscoride. Leur étude favorite est celle de l'alchimie. Leur manière de traiter les malades paraîtrait singulière à un praticien d'Europe. Ils versent du beurre fondu sur les blessures nouvelles ; dans des cas de rhumatismes, ils font des piqûres avec la lancette sur les jointures les plus affectées ; ils appliquent le feu à un ulcère obstiné ; dans les inflammations, ils couvrent la tête du malade de feuilles de certaines plantes médicales ; et pour les morsures de scorpions ou de serpents, ils emploient de l'ail ou des oignons mâchés. En Barbarie, un professeur de médecine n'a de confiance qu'aux remèdes extérieurs. » (Pananti, op. cit.)

    L'ESPAGNE, MESSAGÈRE DE CHARITÉ
    (...) « Il n'y a que la charité de l'Espagne qui ait consacré un fonds pour l'établissement d'un petit hôpital où l'on reçoit les esclaves chrétiens. » (Raynal, op. cit.)
    (...) « Cet hôpital (espagnol) était trop étroit encore, malgré tant d'agrandissements, pour le nombre de ceux qu'on y présentait ; de sorte que les lits des malades arrivaient jusqu'à l'autel où l'on célébrait les saints mystères de Dieu, leur hôte et leur protecteur. On y recevait les chrétiens libres comme les chrétiens esclaves, de toutes les nations sans distinction. (...) Ainsi la charité avait tout créé à Alger, le rachat des esclaves, l'hôpital, l'église, le cimetière. » (Nettement, op. cit.)
    (...) « Le capitaine Croker visita aussi l'hôpital espagnol, ainsi nommé parce qu'il est entretenu aux frais de l'Espagne. Il y vit, étendus sur la terre, des vieillards, des femmes, des enfants. Tous avaient des jambes tellement enflées et ulcérées que leurs plaies paraissaient incurables. Il remarqua surtout, au milieu de plusieurs autres femmes, une pauvre Sicilienne qui fondit en larmes en lui disant qu'elle était mère de huit enfants en lui en montrant six qui étaient esclaves avec elle depuis treize ans ! La plupart de ces femmes avaient été enlevées dans des descentes faites par les Barbaresques sur les côtes de l'Italie. En quittant ce lieu d'horreur, le capitaine rencontra des esclaves mâles que l'on ramenait du travail au bagne, conduits par des infidèles armés d'énormes fouets ; plusieurs d'entre eux étaient pesamment chargés de chaînes. » (Shaw, op. cit.)

    LES TROIS-QUARTS DES TERRES EN FRICHE
    Alors que les Romains avaient su admirablement mettre en valeur la terre africaine, celle-ci, après l'invasion arabe, était redevenue inculte et improductive.
    Il appartenait à la France de rendre à la prospérité des régions telles que la plaine de la Mitidja — orgueil de notre Algérie — qui, avant l'œuvre splendide de nos colons (combien y moururent à la peine ?), était si insalubre qu'un Arabe tel que Hamdan-Ben-Othman Khodja traite de "chimérique" le projet d'assainissement élaboré dès la conquête par l'armée civilisatrice du maréchal Bugeaud.
    L'histoire devait montrer ce dont étaient capables des Français héroïques à une époque où des intellectuels n'avaient pas inventé le « crime de colonisation ».
    (...) « L'industrie est et doit être nulle chez des peuples plongés dans des ténèbres aussi épaisses. On n'y connaît aucun art agréable, et ceux de nécessité première y sont très imparfaits. Le plus important de tous, l'agriculture, est encore dans l'enfance. Les trois-quarts du terrain sont en friche et le peu qui est labouré l'est sans intelligence. » (Raynal, op. cit.)
    (...) « Avec le sol le plus beau de la terre, il est impossible de trouver une contrée qui soit plus négligée que l'Etat d'Alger. Il est à peine besoin de dire que là où les trois-quarts du territoire ne sont pas cultivés, l'agriculture doit être dans le dernier état d'abandon. A peine le soc de la charrue laisse-t-il une trace sur les terres labourées. (...) Dans l'Etat d'Alger il se fait une grande quantité d'huile d'olives qui, en général, n'est pas d'une bonne qualité parce qu'on ne sait pas la bien préparer. On laisse croître l'olivier sans jamais le tailler, et son fruit en souffre beaucoup. Le vin qui est fait par des esclaves chrétiens est aussi bon que celui des Roses en Espagne ; mais il perd aisément son goût et se conserve peu. On fait le beurre en mettant le lait dans une peau de chèvre qui est suspendue et qu'on frappe de chaque côté avec des bâtons jusqu'à ce que le beurre puisse être foulé par la main.
    Ces procédés donnent un mauvais goût au beurre, qui de plus se trouve rempli de poils. On moud le blé dans des moulins que trois chameaux font tourner. Les cultivateurs ne connaissent point les engrais des terres et se bornent à mettre le feu au chaume et aux herbes sauvages, usage qui produit quelquefois de graves accidents. » (Pananti, op. cit.)
    (...) « La plaine de la Mitidja est coupée par la rivière d'Elarach qui a son embouchure dans la rade à une lieue d'Alger. C'est une superbe plaine de dix lieues de long sur deux lieues de large ; elle va aboutir aux montagnes de l'Atlas habitées par les Cabaïlis. Il s'en faut malheureusement beaucoup qu'elle soit toute cultivée ; elle est remplie de lacs et de terres en friche. Les gens d'Alger et le béiliky ont des métairies d'ici et de là, où on met une petite maison pour le maître et des cabanes de jonc pour les cultivateurs maures ; on appelle ces cabanes gourbis. Pour en défendre l'entrée au vent, on applique sur les côtés des bouses de vache. » (Venture de Paradis, op. cit.)
    (...) « Si ce malheureux pays pouvait, par l'enchaînement des choses, jouir encore une fois des bienfaits de la civilisation, Alger, aidé des seules ressources de la plaine de Mitidja, deviendrait une des villes les plus opulentes des côtes de la Méditerranée. Mais l'action silencieuse du despotisme barbare de son gouvernement ne laisse à sa surface que le désert, la stérilité et la solitude. » (Shaler)
    (...) « Je visite chaque année cette plaine au printemps —je craindrais la fièvre dans toute autre saison ; et même à cette saison j'ai le soin de prendre avec moi de l'eau de Cologne et d'autres préservatifs contre le mauvais air ; je fais aussi une provision d'eau que j'apporte d'Alger pour ma boisson. Cette plaine est comme un marais durant l'hiver ; pendant l'été et l'automne, la fièvre y séjourne continuellement, au point qu'il est fort difficile de s'en préserver. » (Sidi Hamdan-Ben Othman Khodia, Aperçu historique et statistique sur la Régence d'Alger, 1833)

    INSTRUCTION ET CONDITION FÉMININE
    « Il n'y a rien de si misérable que la vie des gens qui habitent les campagnes et les montagnes d'Alger. Ils n'ont pour toute nourriture que du pain d'orge et du couscoussou fait avec de la mantague ; ils ne connaissent point la viande, ni les herbages, ni lesfruits. Si tous les gens de la campagne mangeaient du pain de froment, peut-être la récolte de blé ne suffirait pas. Les hommes et les femmes ne portent point de chemise : la même haïque qui leur sert le jour leur sert la nuit pour se couvrir. Leur lit, et c'est encore les plus aisés, est une simple natte de jonc sur laquelle ils s'étendent. Pendant l'hiver, ils sont obligés de recevoir dans leur tente leurs moutons, leurs vaches et leurs chevaux. La femme est occupée toute la journée à moudre son orge avec un petit moulin à bras. C'est elle qui a le soin d'aller chercher l'eau et le bois. Ils ne s'éclairent jamais pendant la nuit qu'à la lueur d'un peu de feu ; ils ne connaissent point l'huile. « (Venture de Paradis, op. cit.)
    « Le maître punit les fautes de ses écoliers de la bastonnade ; assis comme ils sont sur des nattes avec les jambes croisées, pieds nus, il lui est aisé de leur lier ces derniers avec un insrument fait exprès, nommé falaca, qui les tient collés ensemble. Il les fait ensuite tenir par quelqu'un dans une situation presque perpendiculaire et y applique avec une règle ou un bâton autant de coups qu'en mérite la faute. » (Laugier de Tassy, op. cit.)
    « Toute l'instruction qu'on donne aux enfants consiste à les envoyer à l'école, où ils apprennent à lire et à répéter cinquante ou soixante aphorismes du Coran. Quand un enfant est susceptible de ce gigantesque effort d'instruction et de science, son éducation est finie. » (...) « Les sectateurs de Mahomet trouvent plus convenable à leur politique barbare de couvrir les yeux du cheval condamné à moudre le blé. » (Pananti, op. cit.)
    « Les gens de lettre, appelés alfagui et talbi, sont pour l'ordinaire des imposteurs qui font usage du peu de talents qu'ils possèdent avec la seule vue de maintenir la plus profonde ignorance dans la populace. Les Imams et les Musulmans, exclusivement dévoués à l'étude du Coran, forment une barrière impénétrable contre la connaissance » (Pananti)
    « Leur ignorance en mathématiques est telle qu'ils n'ont pas les
premières notions de l'arithmétique et de l'algèbre. » (Shaw)
    « Il n'y avait aucune librairie, aucun café où on lût les papiers-nouvelles, aucune société, aucun individu même dont on pût tirer une idée nouvelle. Comment en effet un peuple rempli de préjugés si barbares se livrerait-il à l'étude ? Et, avec son esclavage et son indolence, encouragerait-il des améliorations ? (Pananti)
    « Très peu de femmes ont ici quelque idée de religion. On regarde comme tout à fait indifférent qu'elles prient ou non ; qu'elles aillent à la mosquée ou qu'elles restent chez elles. Elles sont en conséquence élevées dans l'ignorance la plus grossière. Elles ne semblent faites que pour être les dupes des hommes. » (Laugier de Tassy, op. cit.)

    JUSTICIERS (A VENDRE) ET BOURREAUX
    « Le cadi ou juge est nommé par la Porte ottomane, approuvé du grand moufty ou patriarche ottoman de Constantin ople. Il juge et décide toutes les affaires qui regardent la loi ; mais comme ce juge achète indirectement son emploi à Constantinople et qu'il vient pour s'enrichir, il se laisse aisément corrompre. » (Peysonnel, op. cit.)
    « Il n'y a point de code civil en Barbarie ; il est suppléé par le Coran, de manière que toute la doctrine de la jurisprudence algérienne repose sur l'interprétation du divin livre et de ses saints commentateurs » (Pananti)
    « La justice, tant civile que criminelle, se rend ici d'une manière très sommaire, sans écriture, sans frais et sans appel, soit par le dey, le cadi ou le raïs de la marine. » (Shaw, op. cit.)
    « Le châtiment réservé aux Juifs est le feu, le décollement, la pendaison et les crocs, et le dernier supplice pour les femmes est d'être noyées. Les Juifs qui méritent la mort sont toujours brûlés et c'est à Bab-el-Wad qu'on dresse le bûcher. C'est là aussi le lieu du supplice pour les chrétiens ; il est à Bab-Azoun pour les Maures. Ceux-ci, de même que les chrétiens, ont la tête coupée ou sont pendus ; les crocs ne sont que pour les Maures dans des cas très graves. Ils sont aux deux côtés de la porte de Bab-Azoun attachés aux remparts ; on y jette le coupable qui y reste accroché par un membre, et il y expire dans des supplices affreux. » (Venture de Paradis, op. cit.)

    ACCORD EUROPÉEN SUR LA NÉCESSITÉ D'UNE INTERVENTION
    « Le lecteur s'étonnera qu'à une puissance aussi insignifiante, aussi méprisable, ait été si longtemps abandonné le privilège de gêner le commerce du monde et d'imposer des rançons qu'on ne pouvait discuter ; il s'étonnera que les grandes puissances de l'Europe soient allées, au prix de sacrifices immenses d'hommes et d'argent, établir des colonies aux dernières limites du monde, tandis qu'une poignée de misérables pirates conservait, sous leurs yeux, la jouissance paisible de la plus belle partie du globe et les soumettait à des conditions qui ressemblaient beaucoup à l'hommage d'un vassal. Les Algériens, dont le système politique a pour principe la piraterie, s'arrogent insolemment le droit de faire la guerre à tous les Etats chrétiens qui n'achètent pas leur bienviel-lance par des traités. » (Shaler, op. cit.)
    « Toutes les grandes puissances, par une politique peu généreuse, ont longtemps cherché à se conserver la navigation libre de la Méditerranée aux dépens des petites. Cependant, toutes consentent aujourd'hui à être honteusement tributaires des forbans d'Alger sous différentes dénominations. (...) « On pourrait ici faire une observations très juste : c'est que les traités faits avec les Algériens lient les puissances européennes, mais ils ne les lient jamais eux-mêmes. Lorsqu'il y a quelque chose qui les embarrasse, ils s'en affranchissent, et lorsqu'on veut argumenter contre eux d'après les clauses du traité, ils répondent : — Celui qui a signé un pareil traité n'est pas un saint et on peut légitimement revenir du tort qu'il a fait au beilik par une stipulation irréfléchie. D'ailleurs, si cela vous déplaît, la porte est ouverte et vous pouvez vous embarquer. — Ce raisonnement péremptoire ferme ordinairement la bouche des consuls et coupe court à leurs réclamations. » (Venture de Paradis, op. cit.)
    « Ou nous nous trompons, ou nous croyons avoir dit ce qu'il fallait pour démontrer que le repos, que la fortune, que la dignité de l'Europe chrétienne exigeaient la fin des brigandages que s'est permis durant trois siècles, que se permet encore l'Afrique septentrionale. Cette vérité frappe également l'aveugle multitude et les politiques raisonnables. » (Raynal, op. cit.)
    « Une guerre semblable ayant le rare avantage d'être d'accord avec l'humanité et une saine politique ne pourrait manquer d'être populaire. » (Pananti, op. cit.)
    « De petits intérêts de commerce ne peuvent balancer les grands intérêts de l'humanité : il est temps que les peuples civilisés s'affranchissent des honteux tributs qu'ils paient à une poignée de barbares. » (Intervention de M. de Chateaubriand à la Chambre des Pairs rapportée par Raynal)
    « Pendant que l'on s'occupe des moyens d'abolir la traite des noirs et que l'Europe civilisée s'efforce d'étendre les bienfaits du commerce sur la côte occidentale de l'Afrique, ceux de la sécurité des personnes et des propriétés dans l'intérieur de ce vaste continent, il est étonnant qu'on ne fasse aucune attention à la côte septentrionale de cette même contrée, habitée par des pirates qui, non seulement oppriment les naturels de leur voisinage, mais les enlèvent et les achètent comme esclaves pour les employer dans les bâtiments armés en course. Ce honteux brigandage ne révolte pas seulement l'humanité mais il entrave le commerce de la manière la plus nuisible puisqu'un marin ne peut naviguer aujourd'hui dans la Méditerranée, ni même dans l'Atlantique, sur un bâtiment marchand sans éprouver la crainte d'être enlevé par ces pirates et conduit esclave en Afrique. » (Mémoire sur la nécessité et les mesures à prendre pour détruire les pirateries par Sir Sydney Smith, envoyé de l'Angleterre au Congrès de Vienne, daté de Londres, 30 août 1814, cité par Raynal, op. cit.)
    « A quel peuple est-il réservé de dompter ces forbans qui glacent d'effroi nos paisibles navigateurs ? Aucune nation ne peut le tenter seule ; car si l'une d'elle l'osait, peut-être la jalousie de toutes les autres y mettrait-elle des obstacles secrets. Ce doit donc être l'ouvrage d'une ligue universelle. Il faut que toutes les puissances maritimes concourent à l'exécution d'un dessein qui les intéresse toutes également. Ces Etats, que tout invite à s'allier, à s'aimer, à se défendre, doivent être fatigués des malheurs qu'ils se causent réciproquement. Qu'après s'être si souvent unis pour leur destruction mutuelle, ils consentent donc à prendre les armes pour leur conservation : la guerre aura été du moins une fois utile et juste. » (Shaw, op. cit.)
    « C'est surtout aux peuples subjugués que celle-là deviendrait utile ; ils recevraient de leurs vainqueurs des lois, les sciences, les arts et le commerce ; les mœurs de la civilisation remplaceraient la barbarie, les terres ne seraient plus sans culture et les productions du sol un fardeau pour leurs propriétaires. » (Pananti)
    « Les conquêtes seraient d'autant plus sûres que le bonheur des vaincus en serait la suite. (...) Puisse un semblable projet se réaliser un jour ! » (Shaw, op. cit.)
    Écrits de Paris février 2009

  • Friedrich HIELSCHER ERNST JÜNGER (1954)

    J’ai connu Ernst Jünger au début de 1927. August Winnig m'avait dirigé vers lui comme il avait dirigé Elisabeth Förster-Nietzsche vers Curt Hotzel, et presque pour les mêmes raisons : « Je suis trop vieux pour vous », avait-il dit aussi. J'aimais assez, en pareil cas, être bousculé. Cela me donnait au moins la certitude d'être sur la bonne voie pour réaliser mes désirs. Sinon, le Ciel m'aurait-il envoyé cette impulsion ? « Les signes sont le langage des dieux ».
    J'avais lu Orages d'acier en 1924. À l'époque déjà, ce livre m'avait donné envie de me mettre en quête de son auteur. Mais si nous nous étions connus alors, il n'en serait pas résulté ce qui devait advenir plus tard.
    Jünger m'a invité, dans un premier temps, à lui rendre visite à Leipzig. Je suis passé le chercher chez lui et il m'a emmené dans la Goldhahngässchen où, dans une cave enfumée, nous avons fait la seule chose à faire en pareil endroit : rester assis face à face à boire et à observer les ivrognes et les amoureux.
    C'était étrange de débattre ici du Reich et de la chrétienté ; mais notre relation elle-même fait partie des événements bizarres, avec ses rituels, ses céré­monies, ses distances, les souvenirs (*) choisis aux­quels Jünger ajoute sa désinvolture (*) et moi ma sou­veraineté (*), ses discussions aussi amorales que froides imposées par l'esprit et par son rapport direct à la mort. Néanmoins, l'étrangeté de cette relation n'est qu'un aspect des choses ; l'autre se situe, si j'ose dire, en l’an 2100, c'est-à-dire en lieu et place du prochain printemps, et il regarde en arrière les chemins qui ont mené jusqu'ici, et, par devant, ceux qu'il faut suivre maintenant. Ces derniers ne peuvent être empruntés qu'en se remémorant la route déjà par­courue. Quant aux premiers, on s'en contente quand le présent n'offre rien de réconfortant..
    Bien entendu, chacun chemine à sa manière. L'un dans la magie, l'autre dans la mystique, le pre­mier en puisant dans le fin fond de son moi, le second recevant d'un Dieu donateur. Et de même que pour l'un la pensée, les sentiments, les sensa­tions vont du moi vers Dieu et pour l'autre de Dieu vers le moi, de même l'un, retranché dans sa forte­resse intérieure, observe les êtres et les choses depuis le cœur de son existence terrestre, tandis que l'autre est conçu par ces êtres et ces choses. Ainsi, Jünger veut garder les mains libres. Ce qui ne l'empêche pas de prendre plaisir à jouer au jeu de balle de l'esprit. J'espérais bien que la vie nous don­nerait d'autres occasions d'échanger des idées et je n'ai pas été déçu.
    Par idées, nous entendions tous deux des idées bien vivantes, concrètes, engageantes, des idées pro­ductives, susceptibles d'engendrer un ordre nou­veau, une nouvelle essence. Et nous nous sommes imaginé au début, en toute innocence, qu'il nous fal­lait fonder et construire nous-mêmes un nouvel État à la place du non-État et du désordre bourgeois — charmante erreur de la jeunesse qui veut toujours croire, parce qu'elle porte en elle le printemps, que tout à l'extérieur doit également renaître. En fait, l'extérieur n'y pense pas. Nous avions donc devant nous un champ à labou­rer. Mais le travail en commun avait des limites. L'ordre impérial d'Auguste n'est pas la même chose que le Reich de Dietrich. Et dans la différence des modèles choisis se reflète la différence de ceux qui les ont choisis.
    En outre, le porche derrière lequel se trouve Jün­ger n'est pas ouvert. Il ne fait pas de confidences, il veut qu'on le devine, qu'on le cherche. C'est pour­quoi il est, contrairement à moi, un homme de l'écrit et non de la parole. Si je ne faisais qu'écrire, ce serait pour moi comme une fuite ou un succédané : succé­dané du duel, du corps à corps de deux esprits, et fuite devant la rencontre saisissante dans laquelle on doit, bien sûr, être prêt non seulement à donner, mais aussi à recevoir et à accepter — non seulement à prendre, mais aussi à être pris.
    Derrière la grille des lignes, j'aurais le sentiment d'être à la fois retranché et prisonnier, et protégé aussi de mon propre ennemi ; car je ne supporterais pas, étant moi-même inaccessible, de pouvoir quand même m'adresser à autrui et attraper à travers les barreaux ce qu'il me laisse atteindre sans avoir la liberté de mes mouvements. Mais, rétorquerait Jünger, à quoi sert de l'avoir dehors quand on l'a à l'intérieur de soi ? Loin de nous l'idée, pourtant, de supposer que l'un est cantonné dans sa forteresse, tandis que l'autre est libre de ses mouvements. Nous savons tous deux que chacun circule aussi dans le domaine de l'autre. Mais ce qui nous différencie, c'est l'endroit où s'exerce notre force.
    Ainsi Jünger va-t-il faire l'éloge écrit de ce que je considère comme provenant des dieux (et l'imperfec­tion dans ce domaine ne me désole pas) : la pru­dence et la pondération, la circonspection de la démarche, la dignité de la distance, la maîtrise des sentiments, la protection de ses fruits qui demandent des soins attentifs. Jünger aura toujours sa citerne pleine, tandis que je fais partie des gaspilleurs, de ceux qui se laissent porter ou déborder par le flux et le reflux, des violents et des agités, et qui plus est, contents de l'être. Ajoutez à cela que le Schlesinger parle quand il est d'accord et se tait quand il n'est pas d'accord, alors que le Bas-Saxon fait le contraire. Et à cet égard, Jünger, malgré des ancêtres souabes qui ont dû lui enseigner bien d'autres choses, ressemble sans nul doute aux Bas-Saxons.
    Un an après mon mariage, je m'aperçus qu'il nous arrivait souvent, à ma femme et à moi-même, d'être en proie à des malentendus. Un après-midi, la confusion était telle que nous déclarâmes : « Nous n'irons pas nous coucher avant d'avoir trouvé pour­quoi les propos de l'un n'atteignent jamais l'oreille de l'autre ! » À 5 heures du matin, nous avions trouvé. Quand elle est d'accord, ma femme, qui est une Allemande du Nord, ne dit rien — elle est de toute façon plus encline à faire des gestes et des signes qu'à parler (on trouve la même différence entre les Anglais et les Français) : il va de soi que celui qui est d'accord agit et ne parle pas, puisque l'autre aurait déjà dit ce qu'il y avait à dire. Et quand elle n'est pas d'accord, elle proteste par franchise envers celui qu'elle estime.
    Étant un Allemand du Sud, je parle lorsque je suis d'accord, pour jouir de cette entente, pour l'offrir à l'admiration de l'autre, pour me réjouir de son plai­sir et lui faire part de ma joie. En revanche, si je suis d'avis contraire, je commence par me taire : pour ne pas blesser l'autre, pour éviter les querelles inutiles, pour réfléchir avant toute chose, pour ne pas sortir tout de suite mes armes et mes arguments contraires, pour ne pas briser la paix, pour épier l'autre dans sa réaction ou pour attendre un moment plus propice pour le convaincre.
    Donc, quand je parlais bien que je fusse d'accord, ma femme prenait le temps de se demander ce qui me contrariait. Et quand je ne disais rien, elle s'imaginait à tort que j'étais d'accord. Dans un cas comme dans l'autre, je sen­tais que mon attitude n'était pas comprise. À l'inverse, lorsqu'elle se taisait, je la harcelais de questions pour savoir ce qui la dérangeait, ce qui se passait dans sa chère tête, et lorsqu'elle me contredi­sait vivement, je me contentais d'un acquiescement amical, certain qu'elle le faisait uniquement pour mieux ressentir et goûter la vraie concorde. Dans les deux cas, elle avait le sentiment que je me moquais de son opinion.
    Sachant qu'il m'avait fallu, après 12 mois d'un heureux mariage, arriver à l'âge de 38 ans pour comprendre cela — et ce fut une telle joie qu'à 5 heures du matin, nous allâmes chercher à la cave une bouteille de « Randersackerer Pfülben » —, on comprend d'autant mieux que l'homme de 25 ou 30 ans que j'étais et Jünger, qui n'avait guère que sept ans de plus que moi, ayons pu si sou­vent nous classer l'un l'autre dans les mauvais tiroirs. Les tiroirs faisaient et font encore notre ravisse­ment. Car il faut que l'ordre règne, n'est-ce pas ? Comme Jünger a une passion pour les insectes, les créatures à deux ou six pattes qu'il attrape avec soin, qu'il observe, pique et enferme dans des boîtes lin­néennes, j'ai pour ma part une passion pour les concepts logiques de l'esprit et du corps, en d'autres termes le passe-temps qui consiste à mettre la main sur quelque chose que l'on aime pour le prendre et finalement le comprendre.
    Il faut opérer du haut vers le bas, prise après prise, une main après l'autre, un pied après l'autre, descendre en profondeur, partir du ciel et descendre, en traversant le monde, jusqu'en enfer : de Dieu en passant par les dieux et les créatures d'ici-bas, jusqu'au royaume de l'enfer et de la mort, au sein duquel je Le retrouverai. Bien entendu, les concepts sont différents en haut et en bas. En haut, nous sommes saisis avec eux tandis qu'en bas nous saisissons avec eux, jusqu'à ce que la mort inverse à nouveau le jeu et que le cercle se ferme. Mais, éternellement, elle tournera de haut en bas et tout être tournera avec elle dans le cercle.
    Jünger, lui, construit de bas en haut, pierre par pierre, et il fait étalage de sa science quand je l'agace avec mon savoir. Comme il a décidé de construire à partir du bas, rien d'étonnant à ce qu'il ait commencé par les insectes. un jour qu'à Leipzig je me prome­nais avec son frère et lui le long d'un ruisseau, parmi des aulnes et des buissons, dans les prés maréca­geux d'une petite vallée qui sentait bon la fleur d'ail, je m'étonnais de les voir de temps en temps sauter en l'air, regarder dans leur main et prononcer des mots latins. Je crus d'abord à un canular (nous avions passé la nuit à boire). Mais non, ils étaient sérieux. Certaines des bestioles que je voyais pour la pre­mière fois, ne les ayant jamais remarquées jusqu'alors — car les Jünger sont tous deux des hommes de l'œil alors que je suis un homme de l'oreille —, étaient relâchées, d'autres finissaient dans la bouteille d'éther.
    Jünger avait davantage de mal à se débarrasser des insectes bipèdes une fois qu'il les avait attrapés. Il a fallu plusieurs années à Arnolt Bronnen pour comprendre qu'il n'avait été invité par le zoologiste avide d'apprendre qu'à des fins d'observation ; et s'il n'y avait pas eu l'avènement du IIIe Reich, cela aurait pu durer encore longtemps. Mais en 1933, Bronnen qui était devenu le garçon de course du ministre de la Propagande, voulut se taire pardonner ses origines juives : il invita d'abord Jünger, puis moi-même à rendre visite à son seigneur et maître, qui tenait beaucoup à nous connaître.
    — Que lui avez-vous répondu ?, me demanda Jünger.
    — Que pour ma part je ne tenais pas à connaître Monsieur Goebbels. Sur ce, je suis descendu dans le métro à la station proche de la Maison de la Patrie et j'ai planté là Monsieur Bronnen. Et vous ?
    — Je lui ai dit qu'actuellement mes études portaient sur d'autres sujets.
    Nous fûmes ainsi débarrassés de Bronnen. Mais les choses ne se passaient pas toujours aussi bien. Lorsqu'enfant je collectionnais les calen­driers édités par la Société protectrice des animaux, adolescent les caries paléontologiques et étudiant les ronds de bière et les concepts, il m'était plus facile de m'en débarrasser.
    Dans ces deux domaines — celui de Jünger, les sciences, et le mien, la scolastique —, nous sommes à nouveau confrontés à notre différence, à ce premier et dernier des antagonismes qui nous lient, à savoir la différence entre la magie et la mystique. Il ne s'agit pas de la différence entre la sorcellerie et la foi, qui n'est pas un antagonisme nécessaire puisque l'effet magique se ressent au milieu des créa­tures terrestres, tandis que la foi nous relie aux puis­sances supraterrestres. Il s'agit du vieux débat : nous est-il donné d'aller à la rencontre des dieux, d'exiger leur bénédiction, de nous élever jusqu'à eux ? Sont-ils tenus de venir quand nous les invoquons avec le geste ou le mot adéquat ? L'adjuration et l'anathème agis­sent-ils uniquement entre nous, ou bien aussi de nous vers « ceux d'en haut » ? Qu'il s'agisse de Brahma ou du Saint Esprit, de Zeus ou d'Allah, il n'existe pas de foi qui ne soit constamment soumise à cette question : y a-t-il une force péremptoire inhérente à la prière ? Maître Eckart lui-même répond parfois oui.
    Ou bien encore, ceux d'en haut — et surtout Celui qui est au-dessus d'eux, en eux et en nous tous — sont-ils les seuls à décider ? De sorte que ce que nous sommes et ce que nous faisons seraient unique­ment le fait de Sa grâce, de leur grâce ? Sommes-­nous maîtres de la réussite et du bonheur ? Il n'est pas question ici du libre-arbitre, mais des limites de notre pouvoir. Pouvons-nous ajouter ne serait-ce qu'une aune à notre dimension ou bien restons-nous toujours ceux que nous sommes ? Si tel est le cas, nous ne pouvons nous élever par notre propre force. Mais alors, nous élever est inutile. Alors il n'y a plus que la confiance. Lorsque Jakob Wilhelm Hauer ignorait encore, en février 1933, qu'il était un ancien combattant — il ne l'apprit qu'en avril 1933, lors du rassemblement à Berlin de la Deutsche Glaubensbewegung ! —, il m'avait invité, ainsi que Martin Buber, à une conférence philoso­phico-religieuse à Cassel. Dans son intervention, il recommandait la pratique du yoga comme une voie vers le divin, un chemin à suivre par tout croyant de quelque confession que ce soit, ce qui lui valut une critique acerbe de ma part et de celle de Buber. À la fin de la conférence, il vint nous demander pourquoi nous l'avions si mal traité.
    « Vous savez, — dit Martin Buber en se penchant vers moi —, vous savez Monsieur Hielscher, il n'y a que deux possibilités : ou bien Dieu est le Créateur qui a tout créé à partir du néant, le Tout Autre, Celui qui se tient en face du monde, comme les Écritures et nous autres juifs l'enseignons, ou bien il est le Tout et l'Un, et le monde se trouve en lui, comme le disait Gœthe et comme vous le dites vous-mêmes aujourd'hui. Dans le premier cas, je ne puis m'élever jusqu'à Lui, car la créature que je suis ne saurait franchir la distance, dans le deuxième cas je n'ai pas besoin de m'élever jusqu'à Lui, puisque que je suis de toute façon en Lui. Alors pourquoi toutes ces polémiques ? »
    Sur ce point, les croyants du monde entier, quelle que soit leur religion, seront toujours d'accord. Mais c'est le point sur lequel Jünger et moi divergeons. Là où je prie, il adjure ; et même quand il fait l'éloge de la prière, c'est sa force de pénétration qu'il loue. Mais cette force attribuée à la prière n'est rien. Celui qui l'enseigne croit pouvoir diriger la magie vers les puis­sances célestes, alors qu'elle ne se justifie qu'ici-bas. Mais nous n'avons pas de pouvoir sur ceux d'en haut ; tout le pouvoir que nous possédons nous a été attribué par eux. Par les dieux et par le Seigneur Dieu veut dire : par lui à travers leurs mains. Comment pourrions-nous utiliser contre eux ce qu'ils nous donnent, ce qui leur est propre et qui vient de Sa plénitude ? Nous ne possédons pas cela, ce sont eux qui le possèdent. L'éloge que Jünger fait de la prière — le puissant dôme des mains jointes — est en fait l'éloge de l'adjuration qui est censée agir vers le haut au lieu d'agir entre nous. Or, elle ne le fait pas. C'est Dieu, ce sont les puissances célestes, qui nous donnent ce que Lui veut nous donner par leur truchement.
    La promesse est autre chose : quand les dieux l'expriment par le verbe, c'est-à-dire par la prière qu'ils recommandent, en disant qu'ils répondront à tout moment du salut de celui qui prie, ils le font vrai­ment, mais encore une fois : non parce que la prière a le pouvoir intrinsèque de concrétiser cette action, mais parce qu'ils l'ont exprimé par le verbe. L'homme n'a pas la liberté de descendre sous terre, ni de monter dans les éthers, ni même de des­cendre au tréfonds de lui-même pour atteindre l'étin­celle divine qui s'y trouve et dans laquelle Dieu, de toute éternité, nous ranime et nous recrée à chaque instant. Les dieux montent du monde d'en-bas et des­cendent du monde céleste, ouvrent la porte à l'inté­rieur de nous-mêmes et entrent quand ils le veulent, non quand nous le voulons. C'est une grâce quand il viennent, et aussi quand ils se taisent. Notre force à nous n'est rien.
    Cependant, Jünger estime que l'homme a le pou­voir d'emprunter les voies divines et il mesure son rang à l'aune (le la profondeur qu'il atteint. C'est à celte différence que j'attribue aujourd'hui le malaise qui, dans notre relation, s'est peu à peu mêlé au plai­sir. L'un cherchait dans l'autre ce que ce dernier ne pouvait pas être : Jünger cherchait en moi un com­plice de sa résonance magique, moi je cherchais en lui un complice de ma pensée mystique. Mais Jünger ne pense pas, il voit ; et moi je ne vois pas, je com­prends. En attendant, il faut se contenter de la réponse que l'on reçoit, et qui est rare aujourd'hui, et s'accommoder de ce que le temps nous accorde.
    Et il en est de même pour tous les individus : on peul s'énerver longtemps après quelqu'un dont on attend une chose qu'il ne peut ni ne veut donner. Dans le cas de Jünger, par exemple, une prière au lieu d'une adjuration, un violon au lieu d'un couteau, un tableau au lieu d'une mosaïque. Je suscite la même colère quand je ne réponds pas à des attentes aussi déplacées et injustifiables, quand les gens attendent de moi un projet gouvernemental au lieu d'un cours de religion, ou une vie intérieure riche à la place de la logique, ou une loi à laquelle ils puis­sent obéir au lieu de l'amour.
    Les gens en veulent aussi à Jünger de ne pas être là où ils aimeraient le trouver et de leur donner des choses dont ils n'ont pas besoin, parce qu'ils n'aiment personne d'autre qu'eux-mêmes. Mais sommes-nous là pour livrer des ambulances à ceux qui manquent d'amour ou des béquilles à ceux qui manquent de forces ? Pas plus qu'il ne nous appar­tient de hisser les drapeaux des autres.
    Friedrich Hielscher, extrait de : Fünfzig Jahre unter Deutschen, Rowohlt, Hambourg, 1954. (tr. fr. Dominique Kugler, Nouvelle école n°48, 1996) Vouloir
    (*) En français dans le texte.

  • L'ACTION FRANÇAISE Une aventure intellectuelle II

    Entre 1998 et 2011, François Huguenin a révisé certains jugements... Nous poursuivons aujourd'hui notre enquête sur la réédition de son livre, en abordant la question des relations de Maurras avec la foi et le catholicisme.
    Sur la relation de Maurras avec la religion chrétienne, Huguenin, là aussi, réfléchit à nouveaux frais. Doit-on accuser Maurras d'entretenir « une vision très particulière - et très fausse - du catholicisme comme mélange de paganisme et de christianisme » ? (p. 120) Il est toujours tentant de faire des contes du Chemin de Paradis ou du « venin du Magnificat » le dernier mot de Maurras sur le christianisme. D'autant que « ce que récuse Maurras, en l'occurrence, c'est cette "sédition de l'individu contre l'espèce", que permet le message évangélique si on l'interprète dans un sens anarchiste ». Il est dommage que la nouvelle édition ait supprimé la fin de sa phrase : la sédition, c'est « ce que deviendra - bien plus tard - "la théologie de la libération" » (118, 120 1). Perspective intéressante, qui aurait demandé à être non pas supprimée, mais développée.
    Un Christ romantique
    Affirmer comme Prévotat que « derrière le rejet du christianisme romantique, c'est le Christ qui est vomi » n'est pas seulement une formule « excessive », mais un contre-sens total. Pour la simple et unique raison que le « Christ » que Maurras « vomit » est précisément ce Christ romantique, qu'il a appris à trop bien connaître dans sa période lamennaisienne et qui, au milieu des affres de la surdité et de la puberté, ne sera remplacé, maladroitement par l'abbé Penon, que par celui de Pascal.
    Doit-on parler dès lors de « mélange » ? Le terme fait contresens. Le paganisme de Maurras ne fut jamais sérieux. Son rejet du christianisme tel qu'il le percevait et ne pouvait plus que le percevoir, si. Mais déclarer préremptoirement avec Prévotat comme « avéré » que « Maurras vit sur le culte des vertus païennes dont la compassion ou la miséricorde, la patience ou l'humilité, sont absentes » (merci, du reste, pour l'antiquité !) et qu'« il marque son dégoût pour les vertus chrétiennes » ne saurait être vérifié que d'une lecture... littérale des contes du Chemin de Paradis, dont, à leur parution même, Maurras reconnaissait auprès de l'abbé Penon qu'ils ne correspondaient déjà plus à l'état de son âme ! Quant à la poésie de Maurras, elle contredit ce prétendu rejet de la compassion, de la miséricorde, de la patience ou de l'humilité...
    C'est oublier enfin que cette opposition terme à terme du paganisme et du christianisme n'a aucun sens pour Maurras comme pour son mentor, l'abbé Penon. Il n'y a aucune reconstruction par Maurras d'un catholicisme sans Christ (sur ce point, Huguenin a raison de reprendre Gérard Leclerc), car Maurras s'arrête sur le porche. Il perçoit le catholicisme de son agnosticisme, pour la cité, non pas indifférent à la figure du Christ, mais sachant bien celle qu'il refuse et qui n'est pas, de toute façon, celle que l'Église enseigne. Il est vrai que Maurras, jeune, cherche parfois à forcer l'opposition entre paganisme et christianisme, comme pour donner raison à Prévotat et à Huguenin, mais Penon n'a pas de mal à montrer que cela ne tient pas... Il écrit à son ancien élève le 6 avril 1897 : « Dans l'antiquité elle-même, dans ce qu'il y a de plus beau en elle, il y a un christianisme latent, un christianisme en germe, comme dans la littérature chrétienne et le tour d'imagination chrétien, il y a un reste de mythologie. » Saint Paul, sur l'Aréopage, avait-il dit fondamentalement autre chose ? Saint Paul pour lequel, le jeune Maurras païen a, à Phalère, une pensée au printemps 1896. L'opposition caricaturale était un pis-aller, cachant une souffrance spirituelle que Maurras calmera, sans l'éteindre, en la nommant « agnosticisme », avant de partir vers une méditation sur les Corps glorieux qui pulvérise toute interprétation manichéenne.
    Dès lors, existe-t-il un marcionisme de Maurras, de ce Marcion de Sinope, théoricien au IIe siècle de l'antijudaïsme chrétien ? Il y a plutôt chez Maurras une méconnaissance de l'Ancien Testament, propre à son temps, et dont se plaignait encore Boutang, deux générations plus tard. Elle renforce son refus de ce qu'il perçoit comme la subversion révolutionnaire sémite et auquel s'ajoute la perte de la foi, alors que « l'idée d'un Dieu probable », tirée de Pascal, lui « répugne au-delà de tout » (lettre du 25 février 1887).
    Réconciliation
    C'est pourquoi Huguenin a raison de rappeler (126-127) : « L'Action française réalise, en ce début du XXe siècle, une certaine réconciliation entre les "deux France" que la Révolution avait séparées et que le ralliement de l'Église à la République n'avait pu réconcilier. Pour la première fois, se retrouvent, en politique, dans la même défense de l'ordre et de la tradition, des catholiques et des positivistes [que n'est pas Maurras] dont le langage est devenu commun et les aspirations sociales identiques. » La question de l'Église de l'ordre en est éclairée : (147) : « Pol Vandromme, écrit Huguenin, voit à raison dans cet éloge de l'Église de l'ordre, l'expression de l'unité de l'incroyance » (sic) – le texte de 1998 disait plus sensément (140) « l'expression de l'infirmité de l'incroyance »... – « parce que "dans son essence, elle n'est pas cela - elle n'est cela que de surcroît 2" ». Et de poursuivre en 1998 (nouvelle "longueur", fort brève en l'occurrence, supprimée en 2011) : « Mais, pourrait-on continuer, le Christ n'est-il pas l'ordre du monde, et la contemplation de l'Église de l'ordre n'est-elle pas un effet de sa grâce ? » La remarque, fort thomiste, ouvrait là encore des perspectives que l'édition de 2011 clôt ...définitivement.
    Comme le fait remarquer Gérard Leclerc, c'est justement en se disant « férocement catholique au plan sociologique », après avoir perdu la foi, que Maurras lui demeure toutefois aussi fidèle qu'il le peut, puisque cette formule est la contestation la plus radicale qui soit de l'héritage comtien (et moderniste). Pour Comte, en effet, la sociologie doit remplacer le catholicisme. Contester la valeur sociologique de la foi catholique chez Maurras, c'est ne rien comprendre à cette démarche de sincérité visant, chez l'agnostique, à conserver ce qu'il pouvait du catholicisme sans risquer d'éloigner jamais aucun de ses disciples de l'essentiel, la foi elle-même.
    Dernier soubresaut
    Cette réconciliation entre les deux France, « la querelle entre Rome et l'AF qui jamais ne porta sur le fond » et « s'achèvera par une pirouette » (368), en signera, malheureusement, l'échec final. « Plus largement », écrivait Huguenin en 1998, dans une autre "longueur" qu'il a supprimée, cette querelle « constitue le dernier soubresaut des tentatives de mainmise de l'Église romaine sur le pouvoir temporel, dont ni la théorie augustinienne des deuxglaives et moins encore la récente théorisation de l'infaillibilité pontificale entérinée par le concile Vatican I n'auront su définir une pratique souple et raisonnable. De cette ligne dogmatique romaine, Maritain se fera le défenseur très ultramontain, par son Primauté du spirituel qui marquera, en 1927, son divorce avec l'Action française. » (387, 369) Il ne le dit plus en 2011 après avoir « particulièrement retravaillé la question » (374).
    On aurait tort toutefois d'être inquiet. Huguenin déconstruit toutes les fausses accusations d'Andrieu-Pie XI : paganisme, volonté de proposer un « nouveau système religieux », « naturalisme », « rationalisme » ou « indifférentisme religieux ». Reprenant Poulat (379), il note également que la mise à l'Index du journal « est notamment motivée pour le pape par les articles récents et véhéments du journal et en réaction aux premiers événements », comme si, de fait, Maurras et l'Action française étaient tombés dans le piège tendu par le cardinal Andrieu et Rome... Du reste, la « raison [...] de la condamnation n'est pas explicitée par Pie XI. [...] Rome a aussi » - Surtout, comme le montre précisément la mise à l'Index du journal ? - « agi pour des considérations d'opportunisme » (379). S'il s'agit d'« une question religieuse », ou plus exactement de politique religieuse, il ne s'agit pas d' « une question d'orthodoxie dogmatique » (aucune encyclique n'est publiée). Le moderniste, dans l'affaire, c'est Pie XI, à la fois pape autoritaire et piètre politique. « Ce que visait Rome était au fond le fait que l'Action française n'entrait pas dans son projet de reconquête de la société par une action catholique. » (383)
    Une foi sociologique
    Toutefois, comment avancer (ibid.) que « le catholicisme d'un certain nombre de maurrassiens était en grande partie formel » ? « Il était au fond l'expression d'un héritage, celui de la France, qu'il fallait défendre coûte que coûte. Mais il faisait partie d'un ensemble culturel, plus que d'une foi profondément vécue. » On aurait presque envie de demander à Huguenin... des noms. De quel droit chercher à percer ainsi le secret des âmes... pour mieux le déprécier ? Surtout 1) pourquoi opposer ce qui peut être complémentaire, 2) en donnant, de surcroît, l'impression de généraliser par l'entremise d'un quantificateur (« un certain nombre ») bien vague ? Alors même que l'auteur, aussitôt après, en une nouvelle contradiction, démolit toute la portée de son affirmation : « En cela d'ailleurs ces catholiques-là n'étaient pas très différents de nombreux autres catholiques sociologiques de leur époque. La foi des uns et des autres n'a d'ailleurs pas toujours bien résisté après la vague des années 1960. » Mais seule l'Action française fut interdite, ce dont elle ne s'est pas plus relevée que le catholicisme français, « sociologique » ou non, lequel n'a pas fini de payer cette erreur qui anémia, en effet, sa résistance. D'ailleurs, Huguenin conclut avec raison qu'« on peut légitimement s'interroger sur la pertinence de la vision politique de Rome d'une reconquête catholique fédérée autour de l'institution qui a été finalement débordée par le grand mouvement progressiste ». À suivre.
    Axel Tisserand L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 15 décembre 2011 au 4 janvier 2012
    1 – Le premier numéro renvoie à la pagination de la première édition, le second, à celle de la seconde édition.
    2 – Maurras entre le légiste et le contestataire, Téqui, 1991, p. 151.
    3 François Huguenin, L'Action française, Perrin-Tempus, 686 p., 12 €,

  • L'ANTHROPOLOGIE

    Cette discipline veut répondre à la question de Locke « Qu'est-ce que l'homme ? » ; c'est à dire l'étude de l'homme au sens le plus large.
    L'homme peut-il être sujet de science pour l'homme ?  Il y a deux façons d'aborder cette matière : l'anthropologie biologique et l'anthropologie culturelle.
    L'anthropologie biologique et anatomique comprend la paléontologie, science de l'évolution physique de l'homme ce qu'on appelle l'hominisation. La théorie de Darwin est une donnée de cette discipline. Cette « science » est très conjecturale et les spécialistes n'ont pas les certitudes simplistes qui sont enseignées dans les manuels scolaires où l'on cherche à formater les élèves sur l'unicité du genre humain.
    L'anthropologie actuelle est surtout sociale ou culturelle surtout depuis l'influence des travaux de Claude Lévi-Strauss. L'anthropologie est comme toutes les « sciences » humaines remplie de présupposés politiques et idéologiques où la question sous-jacente est l'unité du genre humain et/ou sa diversité, qu'elle soit raciale ou culturelle. La métaphysique y est donc omniprésente entre autres le refus de l'idée de supériorité.
    « Partout où nous rencontrons les termes d'anthropologie sociale ou culturelle, ils sont liés à une seconde et dernière étape de la synthèse, prenant pour base les conclusions de l'ethnographie et de l'ethnologie. Dans les pays anglo-saxons, l'anthropologie vise à une connaissance globale de l'homme, embrassant son sujet dans toute son extension historique et géographique...et tendant à des conclusions, positives ou négatives, mais valables pour toutes les sociétés humaines, depuis la grande ville moderne jusqu'à la plus petite tribu mélanésienne » (Claude Lévi-Strauss).

    Ethnocentrisme et universalisme
    Ces deux termes ne s'opposent pas car l'universalisme se fonde la plupart du temps sur un ethnocentrisme.
    Une culture ou civilisation cherche à universaliser ses valeurs. L'ethnocentrisme plus classique ne se soucie que du particulier. On retrouve ces deux tendances dans l'Histoire de France.
    L'ethnocentrisme a été critiqué par les philosophes des Lumières. Rousseau pourrait être considéré comme un anthropologue avant la lettre lorsqu'il écrit : « Je tiens pour maxime incontestable que quiconque n'a vu qu'un peuple, au lieu de connaître les hommes ne connaît que les gens avec lesquels il a vécu » (Emile, V).

    Lévi-Strauss
    Cet auteur est incontournable de nos jours et a eu une position très iconoclaste sur certains points.
    Lévi-Strauss reproche à l'humanisme chrétien d'avoir ignoré les autres cultures hors de l'Europe. Il va même plus loin en reprochant la séparation entre l'homme et la nature. Descartes disait que l'homme devait être « maître et possesseur de la nature ». L'anthropologue avec des accents très heideggeriens s'oppose à cette conception.
    L'humanisme occidental a été la jonction du Christianisme qui a postulé l'unité du genre humain et du cartésianisme qui a voulu soumettre la nature.
    Lévi-Strauss rejette cet humanisme occidental et va s'opposer au croisement des cultures. L'homogénéisation qui en résulte est mortelle pour l'humanité. On peut citer aussi Heidegger dans la lettre sur l'Humanisme. Le philosophe allemand soutenait que le désenchantement du Monde,  l'asservissement par la technique, l'assujettissement de l'humanitas à la rationalité marchande ne sont que l'aboutissement de l'humanisme. La technique et la science destructrices ne sont que le triomphe des Lumières.

    Diversité - Race et Histoire - Race et Culture
    Lévi-Strauss a écrit deux textes qui font date. Il ne s'agit pas de dire ici Lévi-Strauss l'a dit donc c'est vrai, mais le premier texte a été fait sur commande par l'Unesco  qui voulait entendre après la période nazie que les hommes faisaient l'un, que les races étaient arbitraires à défaut de ne pas exister et que les hommes étaient « égaux ». L'anthropologue avec sa notoriété s'exécuta dans son discours Race et Histoire.
    Ce discours (1952) était en adéquation avec l'idéologie de l'Unesco. En 1971 Lévi-Strauss prononça un autre discours Race et Culture. On peut observer que le mot race est utilisé sans tabou par l'auteur même peu de temps après le nazisme. Le deuxième discours est différent du premier puisque Lévi-Strauss affirme le droit de chaque culture à préserver farouchement son identité, ce qui s'opposait à la vision de l'Unesco. Pour l'anthropologue les échanges culturels détruisent la diversité culturelle. Inutile de souligner que ce deuxième discours fut moins bien accueilli étant suspecté d'être proche de la pensée d'extrême droite.

    Conclusion
    Au départ, conçue avec un sentiment de supériorité de la part des Occidentaux qui étudiaient les « peuplades » d'autres continents, l'anthropologie actuelle exprime la culpabilité de l'Occident d'avoir détruit d'autres cultures.
    Cette tendance s'est accentuée avec Lévi-Strauss et ses deux ouvrages principaux : Tristes Tropiques et la Pensée Sauvage. Le premier ouvrage est une leçon de relativisme, idée qui existait déjà chez Montaigne sur la vertu. Pour lui « Chaque nation s'en forme une idée différente ». On peut même avoir une lecture tiers-mondiste de Tristes Tropiques puisque l'auteur remet en cause la supériorité de l'Occident. Cette pensée construira en partie le « politiquement correct » ultérieur. La « Pensée sauvage » a voulu réhabiliter cette pensée pas si « sauvage » puisque pour l'anthropologue elle est capable d'analyser et d'ordonner. À la différence de Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss reconnaît une certaine logique dans la pensée sauvage. Toutes ces idées sont presque devenues des lieux communs jusqu'à refuser toute idée de supériorité sur tout et à prôner une tolérance plus issue du bouddhisme que du Christianisme ou de l'Islam selon Lévi-Strauss. Tout ceci ne doit pas faire oublier le second moment de Lévi-Strauss qui aura une pensée que l'on pourrait qualifier de différentialiste.
    PATRICE GROS-SUAUDEAU

  • De l’autre côté du péage par André WAROCH

     Ce mercredi sort sur nos écrans De l’autre côté du périph, avec Omar Sy et Laurent Lafitte : l’histoire de deux flics, l’un parisien, l’autre banlieusard, qui vont devoir collaborer sur une enquête policière.

     

    Comme un écho aux Intouchables, l’objet de ce film est bien sûr la mise en scène du choc des cultures entre riches Français de souche de Paris et pauvres enfants d’immigrés de banlieue, ces deux catégories étant devenues, pour les élites médiatiques, définitivement et doublement pléonastiques.

     

    Quelle étrange époque que la nôtre. Combien il est difficile d’en parler à ceux qui la vivent. Combien il paraît impossible de l’expliquer à ceux qui ne la connaîtront jamais. Peut-être est-ce le cas de toutes les époques ? Néanmoins, celle-ci présente certains signes extérieurs d’un caractère inédit, d’une exceptionnalité dans laquelle beaucoup pourraient ne voir que le simple résultat d’une conjonction de facteurs, alors que d’autres auraient tendance à considérer cette conjonction elle-même comme le signe évident d’un plan divin ou diabolique, en tout cas supra-humain.

     

    Remontons le temps, jusqu’au début du septennat de Giscard. Ce n’est pas si vieux, quand même. Michel Drucker était déjà là. Qu’y avait-il alors à Argenteuil, à Trappes, à Noisy-le-Sec ? Des Français de souche. Quarante ans plus tard, on peut faire un film présentant un Paris peuplé de riches « Gaulois » cerné de banlieues abritant de pauvres « immigrés » sans que cela soulève de grandes objections. Alors que s’est-il passé ? Que sont devenus les Français des banlieues ?

     

    Habitué à Paris, voire m’y cramponnant pour de simples raisons de survie économique, je n’en ai jamais été non plus un amoureux transi. Je dirais même que quitter Babylone-sur-Seine m’emplissait, ce matin-là, d’une joie naïve d’enfant partant pour une destination inconnue. Car j’avais décidé, moi aussi, de mener ma propre enquête. C’est ainsi qu’après m’être muni virtuellement de ma pipe et de ma loupe, je pris l’A15 en direction de Rouen, à bord d’une vieille et branlante voiture allemande, à la recherche des Français disparus.

     

    Dans ce sens et à l’heure où j’avais pris la route, la circulation était très clairsemée. Je me rendis compte que j’aimais de moins en moins le jour et la lumière. Bien des civilisations avaient voué un culte au soleil, l’omnipotent, l’omniscient, le tout-puissant. De plus en plus, je me prenais à le haïr, à ne plus voir en lui que le projecteur d’un immense mirador. Je savourais à sa juste valeur ce moment de la journée que je goûte rarement, où la clarté naissante forme comme un voile vaporeux jeté sur les éléments, où le temps semble en suspension, où on pourrait presque croire, peut-être pas à Dieu, rien d’aussi grandiloquent, mais, je ne sais pas, à quelque chose de l’ordre de l’ineffable beauté, quelque chose de plus grand que l’homme, et hors d’atteinte, et l’environnant pourtant, comme une sorte de brume lointaine troublant l’horizon.

     

    Mais l’aube, comme toute chose en ce monde, prit fin, et laissa sa place à la journée, la journée de travail, bruyante, lumineuse, sans mystère. De l’autre côté de l’autoroute, des hordes de voitures sales et cabossées se serraient jusqu’à quasiment s’immobiliser, alors que dans mon sens tout était dégagé. J’étais en train de quitter l’orbite de la capitale. Je me sentais déjà plus léger, comme sous l’effet de l’apesanteur. Après plus d’une heure de route, pourtant, je commençais à me demander si je sortirais un jour de cet étrange pays que je parcourais en ligne droite, essentiellement constitué de magasins de meubles, de Buffalo Grill et de logements sociaux, et dans lequel, depuis Franconville, j’avais l’impression de m’être exilé.

     

    Puis, soudain, à la sortie de Cergy-Pontoise, je vis finir la France officielle. Je vis les dernières connections de la métropole mondialisée se refermer sur le vide. Je vis les dernières tours du pays légal s’écraser sur le rivage d’une mer infinie, faite de champs et de bois clairsemés. Comme ça, d’un coup, comme si je sortais d’une de ces villes du Far West de carton-pâte qu’on bâtissait autrefois en une semaine, le temps d’un tournage, dans le désert californien.

     

    Je m’arrêtais à une station-service. Après quelques minutes d’hésitation, je continuai ma route, m’enfonçant dans ce territoire oublié, dernière frontière avant les espaces périurbains.

     

    Les marins croyaient autrefois que s’ils allaient trop loin vers l’Ouest de l’Atlantique, ils tomberaient à pic dans un gouffre sans fond, dévorés par des monstres sortis tout droit de l’enfer.

     

    Quant à moi, une demi-heure plus tard, passés les derniers îlots encore amarrés économiquement à la région parisienne, comme Magny-en-Vexin ou Montallet-le-Bois, avec leurs pavillons hors de prix, je tombais à pic au fond de la vallée de l’Epte. Mais je ne mourus pas. Ma voiture se redressa en même temps que la route, et je vis au loin les feux de Saint-Clair, là où, jadis, en présence du roi de France, les Vikings avaient officiellement pris possession de la Normandie, après l’avoir conquis par les armes.

     

    Le soleil, pourtant éclatant, ne m’apparut pas, cette fois-ci, comme le projecteur d’un mirador signalant à la ronde le premier des détenus qui tenteraient de s’évader, mais comme l’astre éternel et un rien suranné de tous les poètes à deux sous.

     

    Je me rendis dans ce village, puis dans quelques hameaux attenants, et enfin à Gisors, la petite capitale locale, où je m’arrêtais dans quelques bars. Les anciens Français des banlieues vaquaient à leurs occupations, sans se soucier de moi une seconde, comme si nous nous étions quitté la veille. Je les avais enfin retrouvés. Chassés de Paris par l’explosion du prix de l’immobilier, puis des banlieues par la racaille, ils s’étaient retrouvés là, parqués dans ces réserves indiennes aux noms étranges, ces zones interstitielles, ni Province ni Île-de-France, hors de la vue des studios de cinéma et des salles de rédaction. Accoudés au comptoir, ou assis sur leur canapé, ils regardaient à la télévision l’image de cette France qu’on continuait à leur tendre, et dans laquelle ils ne se voyaient plus.

     

    Je discutais un peu. Il y avait beaucoup de pudeur, chez ces gens. Beaucoup de honte, aussi. De l’humiliation rentrée. Je crois qu’ils commençaient à comprendre qu’ils avaient été les dindons de la farce. Qu’on les avait expulsés parce qu’on ne leur avait pas trouvé un rôle dans le film de la nouvelle France à venir. Qu’un Blanc, pour ceux qui nous dirigent, c’était un riche Parisien, ou alors un Ch’ti. En tout cas quelque chose de filmable. Et puis, il y avait la raison pour laquelle ils étaient partis des banlieues. Ils se faisaient agresser, ils en avaient assez que leurs filles se fassent insulter, que leurs voitures crament, qu’il n’y ait plus dans les rues que des femmes voilées et des abrutis en djellaba ?

     

    Jamais personne n’aurait pu tourner un film là-dessus.

     

    Alors, puisqu’ils ne pouvaient compter sur personne, ces Français avaient pris la fuite. Une véritable épuration ethnique s’était ainsi déroulée dans le plus grand silence, lors des vingt dernières années, pendant qu’on discutait de la diversité et des discriminations. Il était en passe de n’y avoir autour de Paris, de plus en plus riche, que des villes arabes et africaines. Et ces Français s’étaient retrouvés dans le troisième cercle, s’accrochant encore un peu, désespérément, à l’Île-de-France et au travail qu’ils pouvaient encore y trouver, essayant de grappiller quelques miettes, n’hésitant pas, parfois, à faire chaque jour trois ou quatre heures de route.

     

    À quoi rêvaient-ils, les péri-urbains, sous leur ciel étoilé, se tournant et se retournant dans leur lit, barricadés dans leur petit pavillon individuel ? Quels obscurs sentiments profitaient des ténèbres pour se frayer un chemin parmi les interdits, jusqu’à l’orée de leur conscience ? En fuyant jusqu’ici, en s’enterrant dans ces trous perdus à soixante-dix kilomètres de la métropole, ils avaient anéanti toute perspective d’ascension sociale, pour eux et pour leurs enfants. Mais la simple pensée qu’ils pourraient y vivre en paix, entourés de gens normaux, leur avait paru valoir ce sacrifice. Ils se considéraient comme en sursis, attendant que l’État français réussisse à les rattraper, à étendre jusqu’à eux, comme des tentacules, ses logement sociaux dont ils guettaient l’invasion prochaine, du fond de leur tanière à Étampes ou à Villers-Cotterêts. Dès qu’on les verrait poindre à l’horizon, il serait temps de s’enfuir de nouveau, pour ceux qui le pouvaient.

     

    Je regardai ma montre. Le jour commençait à décroître. Moi aussi, je devais repartir, j’avais des échéances. J’étais un habitant du premier cercle, je venais d’en prendre pleinement conscience, et je ne devais pas l’oublier; car il n’en aurait pas fallu beaucoup pour que je fusse contraint, moi aussi, à cet exil au Royaume du néant.

     

    André Waroch http://www.europemaxima.com/

     

    De l’autre côté du périph, film comique hexagonal de David Charhon (1 h 36 mn), 2012, avec Omar Sy, Laurent Lafitte, Sabrina Ouazani, sortie en salle le 19 décembre 2012.

  • Bataille autour de la lecture : Les ravages de l'idéologie

    La France, qui se targue depuis vingt ans de pouvoir amener 80 % d'une classe d'âge au bac, a vu dans le même temps s'accroître le nombre des enfants illettrés. Encore quelques points et l'on sera - si l'on en croit les statistiques - bachelier ou illettré ! Le ministre Robien a donc décidé de réformer l'apprentissage de la lecture. Le « collectif lecture » est farouchement contre.
    Le ministre de l'Education, M. Gilles de Robien, s'est attaqué à forte partie. Ambitionnant de réformer l'apprentissage de la lecture, et plus précisément d'en finir avec la méthode globale, il s'apprête à essuyer ces jours-ci une nouvelle fronde des syndicats d'enseignants et autres associations. En ce début de semaine, le Parisien (6/3) consacre une page au sujet dans sa rubrique « Vivre mieux ». Choix judicieux car on ne doute pas que l'illettrisme ; dans le monde actuel, soit un très lourd handicap pour la vie quotidienne !
    Le ministre prône un retour, partiel si ce n'est total, à la méthode syllabique. Les syndicats et association sont (évidemment) contre. Ils viennent de créer le Collectif lecture « dont la première action sera de riposter au projet d'arrêté ministériel sur la modification des programmes à l'école primaire ».

    Sauver la lecture ou sauver l'illettrisme ?
    Toutefois, les membres du Collectif et ceux du gouvernement sont au moins d'accord sur un point : « l'incapacité qu'éprouvent 15 %  des petits Français à lire correctement en fin de primaire » (Ce qui ne les empêche d'ailleurs pas de passer en sixième... ). « Tout le monde est d'accord sur ce triste constat », dit au Parisien P. Nie Mec, le secrétaire national du SEUnsa, mais, poursuit-il, « l'erreur du ministre est de faire porter le chapeau à une méthode (globale) qui n'est plus utilisée, donc à nous. C'est injuste, réducteur et démagogique car il surfe sur le vent de la nostalgie actuel pour ressusciter le bon vieux décodage syllabique. il a été amendé dans les années 1960, beaucoup d'enfants ne comprenaient pas ce qu'ils lisaient... ». Que dire d'aujourd'hui, alors, où beaucoup ne lisent carrément pas du tout !
    Finalement, la position du « Collectif lecture » et des pétitionnaires de « Sauvons la lecture » se résume d'une phrase. C'est : « ne changeons surtout pas une méthode qui a fait la preuve de son inefficacité ».
    Un détour par le Forum du Monde de l'Education de mars nous en apprend plus sur cette « Querelle byzantine autour des méthodes de lecture ».

    La vieille lune des pédagogues
    La contribution d'un certain M. Bourdil, professeur de lettres, est un monument. Disons-le tout net : on espère qu'il n'exerce pas (ses ravages) dans le primaire. Voici en effet ce qu'il écrit : « La querelle des méthodes syllabique et globale relève du byzantinisme et de l'échappatoire. Byzantinisme car le problème est indécidable (sic) ».
    Pourquoi cela ? Parce que, « à la vérité, peu importe qu'on identifie le mot grâce aux lettres, aux sons, à un mélange variable de toutes ces données, l'important, c'est de le reconnaître, et pour le reconnaître, il faut l'avoir déjà connu et mémorisé sous une forme qui constitue une sorte d'amorce mnésique ». On ne saurait donc que ce que l'on sait déjà. Alors pas d'apprentissage possible, pas de découverte ?
    Ce monsieur poursuit : « quelle que soit la technique, utilisée, les élèves en difficulté [...] courent sans arrêt après cette fameuse reconnaissance des mots », cela parce que « la reconnaissance des mots est liée à deux choses complémentaires que l'Education nationale semble totalement ignorer : le nombre de mots et l'organisation du lexique ». A l'appui de sa démonstration, M. Bourdil relève : « il y a une minorité d'élèves qui lisent mal c'est certain - mais il y a aussi tous ceux - beaucoup plus nombreux - qui lisent correctement, mais ne saisissent rien de ce qu'ils prononcent ». La raison, nous dit M. Bourdil, est simple : c'est parce que « le mot ne doit pas être un moyen mais une fin
    C'est là la vieille lune des pédagogues : on va du tout à la partie, on saisit d'abord le sens puis on passe à la phrase et de la phrase aux mots. Voilà trente ans que la méthode apporte les preuves de son inefficacité et de sa nuisance, mais qu'à cela ne tienne, on continue.

    L'approche scientifique
    Prennent aussi la plume, dans ce forum, quelques « professeures (sic) de français à l'école normale puis à l'IUFM de Lyon », lesquelles disent avoir « beaucoup travaillé sur la lecture ». On ne sait pas, en revanche, si elles ont « beaucoup travaillé sur les élèves ». Elles nous font part d'une découverte fondamentale : « Nous estimons pouvoir affirmer ceci : pour apprendre à lire [...], les élèves doivent être en mesure de pratiquer à l'oral la langue explicite qui est celle de l'écrit, et donc disposer de plusieurs registres de langue selon les situations et les développements ». En résumé : pour apprendre à lire le français, mieux vaut le parler, et le verlan de banlieue n'est à cela d'aucun secours.
    À lire tout ce beau monde, on ne peut que se demander comment, depuis des siècles, nous avons réussi à lire et comprendre. Grand Dieu ! Etions-nous donc des génies ?
    Enfin, le Monde de l'Education donne la parole aux chercheurs, car l'éducation, aujourd'hui, est une science qui se voudrait exacte. « L'efficacité des pratiques pédagogiques » doit donc être « abordée scientifiquement ». Et manque de bol pour les pédagogues idéologues, les scientifiques en pincent pour le déchiffrage ! Leur verdict est sans appel : « Les enfants qui suivent un enseignement systématique du déchiffrage obtiennent de bien meilleurs résultats que les autres, non seulement en lecture de mot, mais également en compréhension de texte (contrairement aux idées reçues sur les méfaits du déchiffrage qui conduirait à ânonner sans comprendre) ». Mieux que cela : « l'enseignement systématique du déchiffrage est particulièrement supérieur aux autres méthodes pour les enfants à risque de difficultés d'apprentissage, soit du fait de faiblesses en langage oral, soit du fait d'un milieu socioculturel défavorisé ».
    Nos scientifiques sont formels : L'obligation d'enseigner le déchiffrage dès le début du CP serait « un net progrès » propre à remédier, du moins en partie, à l'illettrisme.
    Voilà donc pour l'efficacité. Hélas, comme disent nos «professeures» d'IUFM, ce n'est pas ce débat sur les méthodes, « souvent mal engagé et grevé d'idéologie, qui suffira à remédier aux difficultés et au malaise de l'école ».
    TOPOLINE National Hebdo du 9 au 15 mars 2006

  • La ville malade de la banlieue : sauver les villes des méga-villes par Pierre LE VIGAN

     Hubert-Félix Thiéfaine chantait « Quand la banlieue descendra sur la ville  ». C’est  l’expression de la vieille peur de l’encerclement de la ville par la banlieue. Une peur qui s’appuie sur la crainte des émeutes urbaines, sur la peur des immigrés qui peuplent la banlieue, sur un nœud de réalités tout comme de fantasmes. La banlieue apparaît ainsi « contre » la ville, comme son contraire : l’éloignement de tout à la place de la proximité de tout que l’on connaît dans les centres villes. Les prolétaires plutôt que les « cadres sup », les populations « aidées » plutôt que les populations « aisées ». La grisaille plutôt que le clinquant. Les enjoués de la mondialisation plutôt que ses victimes.

    Il y a donc bien des facteurs d’opposition entre ville et banlieue. Mais l’une et l’autre se côtoient. Elles sont contre, tout contre l’autre. En d’autres termes, l’une se nourrit de l’autre. La misère de l’une, la banlieue, est évidente (à l’exception de quelques banlieues aisées qui sont une minorité), mais la misère dans les centres-villes existe aussi. Une misère moins matérielle que morale, relationnelle, existentielle. Disons le autrement : ville et banlieue forment système. C’est le système de la modernité. Ville et banlieue souffrent de ses signes, de ses marques, de ses manques. La modernité fait des dégâts partout.

    C’est ce que j’ai essayé de montrer dans mon livre, La banlieue contre la ville. Ville et banlieue : de quoi parle-t-on ? Les mêmes mots désignent des réalités qui ne sont plus celles de 1910 ni de 1950. Les banlieues étaient les faubourgs de la ville. Elles étaient le prolongement de la ville et une transition vers la campagne. Le gigantisme est venu bouleverser cela. La banlieue s’étend désormais à perte de vue dans les mégalopoles telle la région parisienne. Paris, la ville historique de Paris, même avec ses quartiers les plus récents, ceux qui n’ont été urbanisés que sous le Second Empire, n’est plus qu’un petit point au centre de l’agglomération parisienne. Deux millions d’habitants vivent à Paris, plus de douze millions vivent à côté de Paris dans les périphéries lointaines de l’agglomération, qui déborde au-delà même de l’Île-de-France, en Picardie, en région Centre, vers la Champagne Ardennes. Tous les gouvernements de la (fausse) droite et de la (fausse) gauche poursuivent le même but, faire de Paris une méga-ville encore plus « compétitive ». Cela veut dire : encore plus financiarisée, encore plus spéculative, encore plus invivable pour la masse de ses habitants. « Nicolas Sarkozy veut donner un nouvel élan au Grand Paris » dont le projet « va jusqu’au Havre », indiquaient Les Échos du 10 octobre 2011, chiffrant à trente-deux milliards le montant des investissements en infrastructures que cela requerra d’ici à 2025. Si cette  dépense n’empêchera pas nombre de Parisiens à essayer de fuir leur mégalopole, comme un million d’entre eux l’ont fait en cinq ans, bien plus nombreux sont les nouveaux habitants qui arrivent à Paris, venus, souvent, des quatre coins du monde et de ce que l’on appelait le « Tiers-Monde », où le manque de perspective attire dans les grandes villes européennes, avec les encouragements et les aides mises en place par l’hyperclasse. Car celle-ci poursuit son objectif : elle ne fait pas du social pour le plaisir de se donner bonne conscience, elle fait un minimum de social, uniquement en direction des couches les plus défavorisées, et en vue d’un objectif précis. Cet objectif, c’est de peser à la baisse sur les salaires des travailleurs originaires du pays d’accueil, de leur faire accepter des reculs sociaux, par une concurrence de main d’œuvre peu exigeante car elle n’a pas le choix. L’immigration de masse est une stratégie du capital. Réserver les H.L.M. aux plus pauvres, généralement issus de l’immigration, est un aspect de cette stratégie, et nous ramène au cœur des questions de la ville, car c’est un moyen pour le patronat de moins payer ces travailleurs (cf. Alain de Benoist dans Éléments, n° 139, 2011, « Immigration, l’armée de réserve du capital » et Le Spectacle du Monde, octobre 2010, « L’immigration en France, état des lieux »). L’objectif du capital, c’est tout simplement un financement public le plus élevé possible de la reproduction de la force de travail permettant à la part privée, patronale, de ce financement, d’être la plus faible possible. C’est uniquement en ces termes – que l’on peut qualifier de marxistes et qui sont en tout cas réalistes – que ceci peut se comprendre et non, comme paraissent le croire certains, parce que les pouvoirs publics seraient animés d’une pseudo-préférence étrangère. Celle-ci n’est qu’une préférence pour l’immigration qui n’est elle-même qu’une préférence pour les bas salaires d’une part, pour la division et l’affaiblissement de la classe ouvrière d’autre part.

    L’évolution contemporaine de la ville s’analyse en fonction de cela. En périphérie se situent les zones d’habitat, loin des entreprises, très loin des usines, afin que les travailleurs ne puissent s’organiser et soient usés par le travail, tout comme les chômeurs ne peuvent non plus s’organiser dans ces immenses zones où chacun est isolé de l’autre : car la densité des banlieues est dérisoire face à celle des centres-villes. Au centre des agglomérations se situent les espaces festifs (Festivus festivus disait Philippe Muray), où il s’agit de « s’éclater », où les élus locaux aménagent des espaces de plus en plus « jouissifs » (dixit Bertrand Delanoë), afin de faire oublier les dégâts de la mondialisation, les délocalisations, la liquidation de l’industrie, tout particulièrement en France. Objectif ultime : tuer toute envie de politique, celle-ci étant noyée dans de vagues fêtes citoyennes ou communautaires (participation des élus à des ruptures du jeune, encouragements à tous les replis communautaires, etc.).

    Partout les centres-villes sont devenus inabordables pour les classes populaires ou moyennes. Ils sont devenus des musées, sans artisans, sans entreprises autres que des commerces. Immigrés pauvres entassés dans des logements vétustes, bobos charmés par la « diversité » mais très habiles en stratégie d’évitement de celle-ci quand  il s’agit de scolariser leurs enfants, le peuple est en fait chassé du cœur des grandes villes. Les artisans s’y font de plus en plus rares, les petites industries y ont disparu, les services et la tertiarisation ont remplacé les ouvriers.

    Face à cela, il faudrait rétablir la possibilité de liens sociaux plus forts. Cela nécessiterait deux choses. La première, c’est la densité, insuffisante en banlieue, ce qui a pour conséquence que ces banlieues sont trop étendues. Trop étendues pour des raisons écologiques, trop consommatrices en énergie notamment pour les transports, trop souvent individuels (usage excessif de la voiture rendu indispensable par la carence des transports en commun). La seconde chose qui serait nécessaire, c’est de développer la mixité habitat-travail, avec donc l’objectif d’une réduction des temps de transport, avec un nouvel urbanisme abandonnant la solution trop facile et inepte de séparer totalement zones d’activité et d’emploi. Ce sont les deux axes majeurs à développer. Comme conséquence de leur application, les liens entre travailleurs, qui sont aussi des habitants seraient facilités, les luttes, à la fois dans le domaine du travail et dans le domaine de l’habitat seraient rendues plus aisées, les collectifs habitants-travailleurs pourraient intervenir dans la gestion des usines, des ateliers, des immeubles. Les luttes sociales redeviendraient possibles à chaque fois qu’il serait nécessaire de s’opposer à la logique du capital, l’organisation des sans travail, les initiatives pour créer des entreprises sans capital, des coopératives ouvrières de production, des entreprises associatives, de l’économie solidaire seraient là aussi facilitées.

    En somme, il serait possible de refaire une société forte, autour de la valeur du travail bien sûr mais pas autour du « travailler toujours plus », a fortiori quand il s’agit de travailler toujours plus pour le capital. La mise hors d’état de nuire des trafiquants de drogue et autre  pourrait être réalisée par les habitants-travailleurs eux-mêmes dotés de leur propre garde nationale civique dans le même temps que le cœur de la politique nationale (et européenne bien sûr) devrait être de lutter contre le parasitisme financier, le blanchiment de l’argent sale, la délinquance civique tout autant qu’économique et ses réseaux.

    La ville doit être conçue pour le lien social. Elle doit répondre aux besoins éthologiques de l’homme : enracinement, repères, intimité. L’anonymat est aussi un besoin dans les villes, mais c’est son excès que l’on constate, c’est son excès qu’il faut mettre en cause. Pour répondre au besoin d’enracinement, il faut rapprocher habitat et lieux d’activité, il faut voir à nouveau la ville comme un paysage, et réhabiliter la notion d’identité locale, de lieu, de site. Il faut, par la densité, réduire l’étendue des villes, combattre l’étalement urbain, retrouver la coupure franche ville-campagne. C’est que j’essaye de montrer dans mon analyse des rapports de l’homme et de la ville. Montrer pour convaincre. Convaincre pour transformer.

    L’avenir de la ville n’est écrit nulle part. Entre le grand ensemble et la marée pavillonnaire, d’autres voies sont possibles. Le devenir-banlieue de la ville n’est pas inéluctable. Les idées de notre modernité ont mené la ville là où on sait. D’autres idées peuvent la mener ailleurs.

     

    Pierre Le Vigan http://www.europemaxima.com/

     

    La banlieue contre la ville. Comment la banlieue dévore la ville et pourquoi le devenir-banlieue de la ville n’est pas une fatalité, Paris, La Barque d’or, 250 p., 18 € (+ 3,50 € de port), à commander à :

     

    http://la-barque-d-or.centerblog.net/

     

    Courriel : labarquedor@hotmail.fr

     

    • Version remaniée pour Europe Maxima d’un article paru dans Rébellion, n° 51, novembre – décembre 2011.

  • Julius Evola - La métaphysique de la Guerre

    Le principe général, auquel il serait possible d’en appeler pour justifier la guerre sur le plan de l’humain, c’est « l’héroïsme ». La guerre – dit-on – offre à l’homme l’occasion de réveiller le héros qui sommeille en lui. Elle casse la routine de la vie commode, et, à travers les épreuves les plus dures, favorise une connaissance transfigurante de la vie en fonction de la mort. L’instant où l’individu doit se comporter en héros, fut-il le dernier de sa vie terrestre, pèse, infiniment plus dans la balance que toute sa vie vécue monotonement dans l’agitation des villes. C’est ce qui compense, en termes spirituels, les aspects négatifs et destructifs de la guerre que le matérialisme pacifiste met, unilatéralement et tendancieusement, en évidence. La guerre, en posant et faisant réaliser la relativité de la vie humaine, en posant et faisant aussi réaliser le droit d’un « plus que la vie », a toujours une valeur anti-matérialiste et spirituelle.
    Ces considérations ont un poids indiscutable et coupent court à tous les bavardages de l’humanitarisme, aux pleurnicheries sentimentales et aux protestations des paladins des « principes immortels » et de l’Internationale des héros de la plume. Cependant, il faut reconnaître que pour bien définir les conditions par quoi la guerre se présente réellement comme un phénomène spirituel, il faut procéder à un examen ultérieur, esquisser une sorte de « phénoménologie de l’expérience guerrière », en distinguer les différentes forme et les hiérarchiser ensuite pour donner tout son relief au point absolu qui servira de référence à l’expérience héroïque.
    Pour cela, il faut rappeler une doctrine qui n’a pas la portée d’une construction philosophique particulière et personnelle, mais qui est à sa manière une donnée de fait positive et objective. Il s’agit de la doctrine de la quadripartition hiérarchique et de l’histoire actuelle comme descente involutive de l’un à l’autre des quatre grades hiérarchiques. La quadripartition, dans toutes les civilisations traditionnelles – ne l’oublions pas – donna naissance à quatre castes distinctes : serfs, bourgeois, aristocratie guerrière et détenteurs de l’autorité spirituelle. Ici, il ne faut pas entendre par caste – comme le font la plupart – une division artificielle et arbitraire, mais le « lieu » qui rassemblait les individus ayant une même nature, un type d’intérêt et de vocation identique, une qualification originelle identique.
    Normalement, une « vérité » est une fonction déterminée définissent chaque caste, et non le contraire. Il ne s’agit donc pas de privilèges et de modes de vie érigés en monopole et basés sur une constitution sociale maintenue plus ou moins artificiellement. Le véritable principe d’où procédèrent ces institutions, sous formes historiques plus ou moins parfaites, est qu’il n’existe pas un mode unique et générique de vivre sa propre vie, mais un mode spirituel, c’est-à-dire de guerrier, de bourgeois, de serf et, quand les fonctions et les répartitions sociales correspondent vraiment à cette articulation, on se trouve – selon l’expression classique – devant une organisation « procédant de la vérité et de la justice ». Cette organisation devient « hiérarchique » quand elle implique une dépendance naturelle – et avec la dépendance, la participation – des modes inférieurs de vie à ceux qui sont supérieurs, étant considérée comme supérieure toute expression ou personnalisation d’un point de vue purement spirituel. Seulement dans ce cas, existent des rapports clairs et normaux de participation et de subordination, comme l’illustre l’analogie offerte par le corps humain: là où il n’y a pas de conditions saines et normales, quand d’aventure l’élément physique ( serfs ) ou la vie végétative ( bourgeoisie ) ou la volonté impulsive et non-contrôlée ( guerriers ) assume la direction ou la décision dans la vie de l’homme, mais quand l’esprit constitue le point central et ultime de référence pour les facultés restantes, auxquelles il n’est pas pour autant dénié une autonomie partielle, une vie propre et un droit afférent dans l’ensemble de l’unité.
    Si l’on ne doit pas génériquement parler de hiérarchie, mais il s’agit de la « véritable » hiérarchie, où celui qui est en haut et qui dirige est réellement supérieur, il faut se référer à des systèmes de civilisation basée sur une élite spirituelle et où le mode de vivre du serf, du bourgeois et du guerrier finit par s’inspirer de ce principe pour la justification suprême des activités où il se manifeste matériellement. Par contre on se trouve dans un état anormal quand le centre se déplace et que le point de référence, n’est plus le principe spirituel, mais celui de la classe servile, ou bourgeoise, ou simplement guerrière. Dans chacun de ces cas, s’il y a également hiérarchie et participation, elle n’est plus naturelle. Elle devient déformante, subversive et finit par excéder les limites, se transformant en un système où la division de la vie, propre à un serf, oriente et compénètre tous les autres éléments de l’ensemble social. Sur le plan politique, ce processus involutif est particulièrement sensible dans l’histoire de l’Occident jusqu’à nos jours. Les Etats de type aristocratico-sacral ont été remplacés par des Etats monarchicoguerriers, largement sécularisés, eux-mêmes supplantés par des Etats reposant sur des oligarchies capitalistes ( caste des bourgeois ou des marchands ) et finalement par des tendances socialistes, collectivistes et prolétaires qui ont trouvé leur épanouissement dans le bolchevisme russe ( caste des serfs ). Ce processus est parallèle au passage d’un type de civilisation à un autre, d’une signification fondamentale de l’existence à une autre, si bien que dans chaque phase particulière de ces concepts, chaque principe, chaque institution prend un sens différent, conforme à la note prédominante.
    C’est également valable pour la « guerre ». Et voici comment nous allons pouvoir aborder positivement la tâche que nous proposions au début de cet essai: spécifier les diverses significations que peuvent assumer le combat et la mort héroïques.
    Ouvrages en français de Julius Evola
    Ouvrages en anglais de Julius Evola