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Suite de l'entretien (lire la partie 1) avec Guillaume Bernard, auteur de La Guerre des droites aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre :
Le spectre politique n’est donc pas quelque chose de statique. Vous insistez sur le fait que les forces politiques interagissent les une sur les autres. Comment ?
C’est la question du positionnement d’une force sur le spectre politique. Albert Thibaudet a, dès les années 1930, mis en exergue que la vie politique française avait été marquée par un mouvement sinistrogyre. Depuis la Révolution, les nouvelles forces politiques son( apparues par la gauche : elles ont progressé (d’où le gauchissement du spectre politique) et ont repoussé vers la droite les organisations et les idéologies qui étaient nées antérieurement. Ainsi, le libéralisme est-il passé de gauche (au XVIIIe siècle) à droite (au XXe siècle) après avoir incarné le centre (au XIXe siècle). Le radicalisme a-t-il glissé de l’extrême-gauche au centre-gauche au cours de la IIIe République. Le conservatisme s’est, petit à petit, coloré de libéralisme au fur et à mesure de la progression du socialisme alors qu’il entretenait, à ses débuts, des liens assez étroits avec la pensée contre-révolutionnaire. Même le catholicisme social (philosophiquement classique) a été comme idéologiquement compressé par la démocratie chrétienne (assurément moderne) à partir du « Ralliement » (1892).
Or, la pression idéologique venue par la gauche s’est brutalement tarie à partir de la décennie 1990 (chute du mur de Berlin, effondrement de l’Union soviétique). Cela ne signifie pas que la gauche ne domine pas encore dans les milieux culturels et médiatiques. Mais les idées qu’elle préconise (multiculturalisme, théorie du genre) sont déjà anciennes : elles datent des années 1970. Désormais, dans le contexte d’une mondialisation (financière et culturelle) incontrôlée ou encore d’une construction européenne en perte de repères (géographiques et culturels), la pression idéologique vient par la droite, ce que j’ai proposé d’appelé le « mouvement dextrogyre » : d’une part, les idées de droite se déploient à nouveau dans l’espace public (ce qui conduit le peuple de droite à se radicaliser ou se « redroitiser ») et, d’autre part, les idéologies glissent sur le spectre politique mais dans le sens inverse du courant précédent, c’est-à-dire de droite vers la gauche. Le libéralisme qui s’était retrouvé sur à droite dans le contexte du développement des idées socialistes (révolution bolchévique, affrontement Est-Ouest) est en passe de retourner à gauche. Il retrouve son unité intellectuelle (ce qu’a défendu Jean-Claude Michéa) par la réunification du libéralisme culturel (qui était resté à gauche) et du libéralisme économique (qui s’était déplacé à droite).
La ligne de démarcation entre la droite et la gauche est donc relative à une situation historique mais elle ne serait pas philosophiquement subjective. Est-ce bien ce que vous défendez ?
Effectivement. La position de la ligne du clivage entre la droite et la gauche a changé au fil du temps. Pour autant, il a toujours été possible de déterminer, sur le spectre politique, un côté droit et l’autre de gauche. Trois étapes, ayant chacune un critère de distinction, peuvent être identifiées. Au XIXe siècle (jusqu’à la mise en place de la IIIe République entre 1875-1879), le régime politique permettait de distinguer la droite (favorable à un exécutif fort) et la gauche (partisane d’un régime parlementaire). Au XXe siècle (jusqu’à la fin des Trente glorieuses), l’étendue de la fonction de la puissance publique a servi de curseur, la droite limitant le rôle de l’État aux fonctions régaliennes tandis que la gauche favorisait son intervention économique et sociale. Or, depuis une trentaine d’années, les forces communistes se sont effondrées tandis que le parti socialiste a, officieusement, fait son Bad-Godesberg. Le critère économique n’est donc plus significatif pour distinguer droite et gauche : entre le socialisme et le libéralisme (en passant par la social-démocratie et le social-libéralisme), les différences sont plus de degré que de nature. Libéralisme et socialisme reposent tous deux sur la même hypothèse (moderne) du pacte social, le premier affirmant que les individus doivent avoir la priorité parce que, sans eux, il n’y aurait pas de société, le second considérant que cette dernière, constituée par l’addition des individus, doit primer sur ceux-ci puisque le tout est plus grand que les parties.
C’est désormais dans un autre domaine que droite et gauche peuvent être véritablement distinguées : dans la lignée de mai 68, elles s’opposent sur les questions identitaires (immigration, multiculturalisme) et civilisationnelles (mœurs, bioéthique). Ainsi, les corps sociaux (qu’il s’agisse de la famille ou de la nation) sont-ils des manifestations d’un ordre naturel des choses supérieur à l’homme (position classique) ou des constructions artificielles produites exclusivement par la volonté humaine (vision moderne) ? L’affrontement entre ces deux philosophies – le réalisme et l’idéalisme –, que d’aucuns auraient pu croire dépassé et relégué aux oubliettes de l’histoire, est de nouveau crucial. Dès lors et, ce, bien avant l’émergence et la victoire d’Emmanuel Macron, la ligne de fracture passe au sein du camp classé à droite, non pas entre les partis mais, de manière sinueuse, en leurs seins. Sur la droite du spectre politique, il y a ceux qui sont véritablement « de » droite et ceux qui ne sont (pour l’heure) qu’ « à » droite, l’avenir de ces derniers étant, sous la pression du mouvement dextrogyre, de retourner à gauche.
A suivre
La chaîne russe RT est arrivée en France (disponible sur Free dès maintenant). Voici son premier JT entièrement français.http://bvoltaire.com/historique-premier-jt-de-rt-france/
« Je suis persuadé que cette notion de conservatisme est la seule qui puisse aujourd’hui fédérer les droites. »
Vous invoquez l’impérieuse nécessité d’une « révolution conservatrice ».
Et je ne suis pas le seul ! Le succès du Dictionnaire du conservatisme – sous la direction de Frédéric Rouvillois, Olivier Dard et Christophe Boutin – témoigne de l’engouement pour cette notion qui a eu, si longtemps, bien mauvaise presse dans notre pays. Quant à moi, je parlerais plus volontiers d’une sensibilité, d’un état d’esprit conservateur. À ne pas confondre avec une défense, une conservation des intérêts égoïstes des uns et des autres. Ce conservatisme émancipateur, révolutionnaire, que j’appelle de mes vœux, se décline de mille façons. C’est, par exemple, la défense du petit commerce de proximité contre les grandes surfaces, du bio contre l’agriculture intensive, d’une certaine frugalité contre un consumérisme à tout crin, des communautés locales contre le mondialisme. Si la nostalgie ne peut tenir lieu de programme, s’il ne s’agit pas de défendre, ici, un conservatisme d’arrière-garde, il est temps de réaffirmer que l’homme s’inscrit dans une histoire, que tout n’est pas possible, que toutes les conduites ne se valent pas, qu’il faut mettre davantage l’accent sur les devoirs que sur les droits.
Tout cela n’est pas révolutionnaire mais bel et bien réactionnaire.
Bien sûr que non ! Il ne s’agit pas de regretter le passé – allez donc dans un hôpital et vous me direz si le progrès en matière de santé n’existe pas… – mais de faire preuve de prudence face à des nouveautés qu’on nous présente comme forcément positives, souhaitables, enviables. Je pense, par exemple, qu’on peut en finir avec l’obsession de la croissance et être plus raisonnable sur les terrains écologique comme économique. Qu’on se doit de mettre au centre de tout projet politique la mise en partage de la chose commune, l’identité, la continuité historique comme culturelle, le sens de l’autorité, une certaine philosophie de l’autonomie. Il en va, sans exagération aucune, de notre avenir en tant que société. Et c’est notre devoir. C’est Albert Camus qui disait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » D’une actualité brûlante…
En quoi ce conservatisme pourrait-il nous aider sur le terrain politique ?
Je suis persuadé que cette notion de conservatisme – intimement liée, à mon sens, à une approche girondine de la chose publique – est la seule qui puisse aujourd’hui fédérer les droites. Si on transpose à ces droites ce que dit le sociologue Christophe Guilluy à propos de la victoire des nationalistes en Corse, on peut affirmer qu’il n’y aura pas de victoire de notre camp si nous ne sommes pas capables de nouer des alliances entre la France d’en bas, l’électorat populaire, et le monde d’en haut, le monde intellectuel, médiatique, économique. Ce que n’a jamais réussi le Front national. Et ce que la droite classique n’a plus été capable de réaliser ces dernières années. C’est notre pari. Si nous n’arrivons pas à tisser ces liens, à construire ces passerelles, nous laisserons le champ libre, et pour longtemps, à M. Macron, incarnation quasi parfaite de cette France d’en haut, de cette France des métropoles, de cette France des sans-souci, à l’opposé des « sans-dents » de François Hollande, de ces élites néolibérales qui méprisent l’identité nationale.
Les droites en ont-elles conscience ?
C’est tout le problème ! Quand je lis sous la plume d’un responsable du FN, à peine M. Wauquiez installé à la tête des Républicains – à l’issue d’une mobilisation importante de ses militants, il faut bien le dire -, que ce dernier est « fondamentalement et intrinsèquement un européiste zélé et à l’opportunisme notoire, dont la fermeté et le semblant d’authenticité ne sont jamais que stratégiques », je ne peux m’empêcher de me dire que c’est mal parti pour que les uns et les autres travaillent ensemble ! Or, il va bien falloir s’y mettre si nous voulons un jour arriver au pouvoir pour « changer la vie »…
On ne peut pas dire que Laurent Wauquiez y mette du sien.
Vous avez bien raison ! Il ne cesse de montrer patte blanche, d’en rajouter une couche dans la diabolisation du Front national. Il faut dire que les médias sont là qui s’érigent en arbitres des bonnes et des mauvaises manières, toujours prêts à jouer les donneurs de leçons de morale. Il serait temps que nos élus prennent la mesure du discrédit de ces médias et, à la manière d’un Trump, cessent de les caresser dans le sens du poil. M. Wauquiez en a-t-il seulement l’envie, sans parler du courage, de l’audace nécessaires ? S’il n’a pas la capacité de s’opposer au rouleau compresseur du médiatiquement correct, on peut, en effet, être pessimiste sur la possibilité de voir nos droites faire les compromis nécessaires à leur arrivée au pouvoir.
À moins que M. Wauquiez, à la manière d’un Nicolas Sarkozy, n’aille chasser sur les terres frontistes et ne mette la main sur les électeurs dont il aura besoin pour gagner en 2022.
Je ne crois pas un instant que le scénario de 2007 puisse se reproduire. Quoi qu’en pensent nos élites parisiennes, le peuple apprend. Il a de la mémoire et ne se laissera pas embobiner une nouvelle fois. La sincérité, ça existe ! Et ça se voit !
Et en attendant, on s’assied et on compte les points ?
Qui vous a dit cela ? Tout au contraire, on retrousse nos manches. Il nous faut convaincre nos intellectuels de nous aider à y voir plus clair, de regarder le monde et sa marche au prisme de ce conservatisme révolutionnaire. Il nous faut en appeler à tous ceux qui, sur le terrain, s’emploient à mettre en œuvre, ici et maintenant, des alternatives en matière d’école, de médias, d’œuvres caritatives, d’ONG de solidarité internationale, d’entreprises coopératives, d’écologie… Il nous faut, enfin, contraindre nos politiques à voir un peu plus loin que leurs intérêts d’appareils…
Mais il y a, d’ores et déjà, une première échéance avec les élections européennes de 2019.
Et un nouveau piège tendu par M. Macron ! Si nous n’y prenons garde, il va nous enfermer dans le rôle des ennemis de l’Europe qui, pour concurrencer M. Mélenchon, iront toujours plus loin dans la caricature des « européistes » – quel horrible mot. Nous avons tout à y perdre, même si quelques apparatchiks ont quelques sièges à y gagner. Sur l’Europe – comme sur tout autre sujet -, il faut s’interroger sur ce que nous avons à conserver des institutions qui siègent à Bruxelles et à Strasbourg et ce dont nous devons nous débarrasser. Faire ce tri est au cœur de la démarche conservatrice. Pour doter, enfin, la droite d’un discours crédible, cohérent et, surtout, rassembleur.
Autour du conservatisme ?
Et si le parti pris conservateur était la seule réponse aux « progressistes » dont Emmanuel Macron se présente comme le chef de file ? Et si nous nous faisions les hérauts de l’esprit d’entreprise face aux quémandeurs des aides publiques, de la défense du patrimoine face à l’art subventionné des FRAC, de l’école du mérite et du savoir face au culte de l’enfant roi, de l’agriculture raisonnée face à la « ferme des mille vaches », de la solidarité familiale face à la marchandisation de l’individu, de la nation face au sans-frontiérisme, de la « décence commune » face à la gangrène nihiliste ? Et si, dans l’éternelle querelle des « anciens » et des « modernes », l’avenir n’appartenait pas à ceux que la doxa médiatique nous présente comme le seul futur enviable ?
http://bvoltaire.com/droite-se-doter-dun-discours-credible-coherent-rassembleur/