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entretiens et videos - Page 849

  • Entretien d'Heidegger au Spiegel (1966)

     

    Entretien d'Heidegger au Spiegel (1966)
    Entretien au Spiegel
    Fribourg-Zähringen (23.09.1966)

    L’entretien a été traduit en français par Jean Launay et publié au Mercure de France en 1988 sous le titre Réponses et questions sur l’histoire et la politique.
    Extrait de l’avant-propos

    « Il a paru dans le numéro de l’hebdomadaire Der Spiegel du 31 mai 1976, quelques jours après la mort de Heidegger. » Heidegger « s’opposa résolument à une proposition qui lui fut faite d’avancer cette publication : « Il ne s’agit pas d’orgueil ni d’entêtement, mais seulement du souci de mon travail. La tâche de celui-ci est devenue avec les années toujours plus simple, ce qui, dans le domaine de la pensée, veut dire : toujours plus difficile. » »

    Extraits de l’entretien (p. 44-52)

    Spiegel : Il est bien évident, quand on regarde, que les hommes, en tout temps, sont incapables de maîtriser leurs outils ; un peu comme l’apprenti sorcier. Est-ce que ce n’est pas un peu trop pessimiste de dire : nous ne nous en sortirons pas avec cet outil assurément beaucoup plus grand qu’est la technique moderne ?

    Martin Heidegger : Pessimisme, non. Pessimisme et optimisme sont dans le domaine de la réflexion que nous tentons en ce moment des prises de positions trop courtes. Mais surtout — la technique moderne n’est pas un « outil » et n’a plus rien à voir avec des outils.

    Spiegel : Pourquoi devrions-nous être à ce point terrassés par la technique ?

    Martin Heidegger : Je ne dis pas terrassés. Je dis que nous n’avons encore aucun chemin qui corresponde à l’être de la technique.

    Spiegel : On pourrait cependant vous opposer tout à fait naïvement ceci : qu’est-ce qu’il s’agit de maîtriser ici ? Car enfin tout fonctionne. On construit toujours davantage de centrales électriques. La production va son train. Les hommes dans la partie du monde où la technique connaît un haut développement ont leurs besoins bien pourvus. Nous vivons dans l’aisance. Qu’est-ce qui manque ici finalement ?

    Martin Heidegger : Tout fonctionne. C’est bien cela l’inquiétant, que ça fonctionne, et que le fonctionnement entraîne toujours un nouveau fonctionnement, et que la technique arrache toujours davantage l’homme à la Terre, l’en déracine. Je ne sais pas si cela vous effraie, moi, en tout cas, cela m’a effrayé de voir maintenant les photos envoyées de la Lune sur la Terre. Nous n’avons plus besoin de bombe atomique, le déracinement de l’homme est déjà là. Nous ne vivons plus que des conditions purement techniques. Ce n’est plus une Terre sur laquelle l’homme vit aujourd’hui. J’ai eu récemment un long entretien en Provence avec René Char, le poète et le combattant de la Résistance, comme vous savez. Dans la Provence on installe en ce moment des bases de missiles, et le pays est ravagé d’une façon inimaginable. Le poète, qu’on ne peut certainement pas soupçonner de sentimentalité ni de vouloir célébrer une idylle, me disait que le déracinement de l’homme qui a lieu là-bas signifie la fin, si une fois encore la pensée et la poésie n’accèdent au pouvoir sans violence qui est le leur.

    Spiegel : Nous devons reconnaître que nous préférons être ici, et de notre vivant nous ne serons sans doute pas non plus obligés d’en partir ; mais qui sait si c’est la destination de l’homme d’être sur cette terre ? Il n’est pas impensable que l’homme n’ait aucune destination du tout. Mais en tout cas on pourrait voir aussi une possibilité de l’homme dans le fait que de cette terre il étende son emprise à d’autres planètes. Nous n’en sommes sûrement pas encore là d’ici longtemps. Simplement, où est-il écrit qu’il ait sa place ici ?

    Martin Heidegger : D’après notre expérience et notre histoire humaines, pour autant que je sois au courant, je sais que toute chose essentielle et grande a pu seulement naître du fait que l ’homme avait une patrie (Heimat) et qu’il était enraciné dans une tradition. La littérature d’aujourd’hui, par exemple, est largement destructive.

    Spiegel : Le mot « destructif » nous gêne ici, entre autres raisons parce que le mot « nihiliste » a reçu de vous-même et dans votre philosophie un sens dont le contexte est très étendu. Cela nous frappe d’entendre le mot « destructif » rapporté à la littérature, que vous pourriez très bien ou même devriez considérer comme faisant partie de ce nihilisme.

    Martin Heidegger : J’aimerais dire que la littérature dont je parle n’est pas nihiliste dans le sens où je pense ce mot.

    Spiegel : Vous voyez manifestement, et vous l’avez dit en ces termes, un mouvement mondial qui ou bien conduit, ou bien a déjà conduit à l’avènement de l’État absolument technique ?

    Martin Heidegger : Oui !

    Spiegel : Bien. Alors une question se pose, naturellement : l’individu humain peut-il encore avoir une influence sur ce tissu d’événements qui doivent forcément se produire, ou bien alors la philosophie peut-elle avoir une influence, ou bien les deux ensemble, dans la mesure où la philosophie conduit l’individu ou plusieurs individus à entreprendre une action définie ?

    Martin Heidegger : Si vous me permettez une réponse brève et peut-être un peu massive, mais issue d’une longue réflexion : la philosophie ne pourra pas produire d’effet immédiat qui change l’état présent du monde. Cela ne vaut pas seulement pour la philosophie, mais pour tout ce qui n’est que préoccupations et aspirations du côté de l’homme. Seulement un dieu peut encore nous sauver. Il nous reste pour seule possibilité de préparer dans la pensée et la poésie une disponibilité pour l’apparition du dieu ou pour l’absence du dieu dans notre déclin ; que nous déclinions à la face du dieu absent.

    Spiegel : Y a-t-il un rapport entre votre pensée et l’avènement de ce dieu ? y a-t-il là, à vos yeux, un rapport causal ? Croyez-vous que nous pouvons penser ce dieu de manière à le faire venir ?

    Martin Heidegger : Nous ne pouvons pas le faire venir par la pensée, nous sommes capables au mieux d’éveiller une disponibilité pour l’attendre.

    Spiegel : Mais pouvons-nous aider ?

    Martin Heidegger : La préparation de la disponibilité pourrait bien être le premier secours. Le monde ne peut pas être ce qu’il est et comme il est par l’homme, mais il ne peut l’être non plus sans l’homme. Cela tient, d’après moi, au fait que ce que d’un mot venu de très loin, porteur de beaucoup de sens et aujourd’hui usé, j’appelle « l’être », est tel qu’il lui faut l’homme pour sa manifestation, sa garde et sa forme. L’essence de la technique, je la vois dans ce que j’appelle le Ge-stell, une expression souvent tournée en ridicule et peut-être maladroite. Le règne du Gestell signifie ceci : l’homme subit le contrôle, la demande et l’injonction d’une puissance qui se manifeste dans l’essence de la technique et qu’il ne domine pas lui-même. Nous amener à voir cela : la pensée ne prétend pas faire plus. La philosophie est à bout.

    Spiegel : Dans le temps passé — et pas seulement dans le temps passé — on a tout de même pensé que la philosophie a beaucoup d’effets indirects, rarement des effets directs, mais qu’elle pouvait avoir beaucoup d’effets indirects, qu’elle a suscité de nouveaux courants. Si, à ne s’en tenir qu’aux Allemands, on pense aux grands noms de Kant, Hegel, jusqu’à Nietzsche, sans même parler de Marx, on peut faire la preuve que la philosophie, par des chemins détournés, a eu une énorme influence. Voulez-vous dire maintenant que cette influence de la philosophie a pris fin ? Et quand vous dites que l’ancienne philosophie est morte, qu’il n’y en a plus, est-ce que vous pensez en même temps que cette influence de la philosophie, si elle en a jamais eu, aujourd’hui en tout cas n’existe plus ?

    Martin Heidegger : Une autre pensée pourrait avoir une influence médiate, mais aucune directe d’une façon qui ferait dire que la pensée « cause » un changement de l’état du monde.

    Spiegel : Excusez-nous- nous ne voulons pas faire de philosophie- nous n-en sommes pas non plus capables- mais nous touchons ici la jonction entre politique et philosophie- c-est pourquoi vous voudrez bien nous pardonner de vous entraîner ici dans un pareil entretien. Vous venez de dire que la philosophie et l’individu ne pouvaient rien faire en dehors...

    Martin Heidegger : ... de cette préparation de la disponibilité du se-tenir-ouvert pour la venue ou la défection du dieu. L’épreuve de cette défection n’est pas non plus rien, mais bien une délivrance de l’homme de ce que dans Être et Temps j’ai nommé l’échouement (Veifallenheit) auprès de l’étant. La réflexion sur ce qui est aujourd’hui fait partie de la préparation à la disponibilité que j’ai dite. [...]

    Ici, l'intégralité de l'entretien en langue anglaise/a>
  • Entretien avec Jacques Marlaud (le renouveau païen).

    Entretien avec Jacques Marlaud (le renouveau païen).
    Entretien avec Jacques Marlaud, auteur du Renouveau païen dans la pensée française (préface Jean Cau) (éditions L’Æncre)
    (propos recueillis par Fabrice Dutilleul).

    Pourquoi aborder un sujet à la fois aussi vaste et aussi controversable ?
    Le paganisme comme objet d’étude historique, littéraire et esthétique est aujourd’hui moins controversable qu’il l’était autrefois, même si, comme le constatait déjà Jean Cau dans la préface qu’il m’a accordé, jamais les « valeurs » chrétiennes laïcisées ne se sont autant épanouies à travers la novlangue humaniste, les grand-messes de la « Démocratie » hypostasiée. « Rouges, noirs ou roses, mais tous se proclamant frères en Humanité, jamais les prêtres ne furent aussi nombreux. Christianisme pas mort, Humanité et Humanitarisme suivent. Chasse au Grand Pan toujours ouverte. Tirer à vue ! » Le phénomène de laïcisation est ancien et les « prêtres », les vecteurs de morale humanistoïde contre lesquels s’insurgent mes sujets d’étude (Montherlant, Louis Pauwels, Jean Cau et Pierre Gripari principalement) officiaient depuis longtemps dans les amphithéâtres d’université et dans les médias plutôt que dans les églises où, au contraire, se sont maintenus parfois certains rites pagano-chrétiens, par exemple à travers le culte des Saints, hérité de celui des dieux et des héros qui prévalait dans l’univers païen antique.
    Le paganisme que vous préconisez n’a pourtant rien à voir avec une quelconque pratique religieuse telle qu’on la trouve chez certains druides ou odinistes contemporains…
    D’abord, je ne préconise rien. Je recherche, comme un fil conducteur, un certain état d’esprit qui caractérise ce qu’on peut appeler la philosophie et la littérature « païennes » mais aussi la musique, la sculpture, la peinture et les beaux-arts en général, voire la politique ou « métapolitique ». Or, un survol « païen » de la littérature, comme celui qui compose la dernière partie de mon ouvrage montre que celle-ci, tout comme les autres domaines artistiques, est essentiellement païenne et seulement marginalement chrétienne. Ce constat peut d’ailleurs s’appliquer à bien des auteurs d’obédience chrétienne comme un Péguy, un Claudel ou un Bernanos qui, sous le vernis de leur croyance, révèlent d’authentiques instincts païens.
    Quant aux néo-païens, sans vouloir les mettre tous dans le même sac, je souscris à l’analyse d’Oswald Spengler qui voit en eux les pratiquants d’une religiosité seconde : ils se marginalisent eux-mêmes en prétendant revivre une religion morte dont nous connaissons très peu de choses et dont ils ne peuvent reprendre que les aspects superficiels, extérieurs. Rien à voir avec la recherche d’une philosophie païenne qui imprègne tout un pan de notre pensée européenne à condition d’oser ouvrir grands nos yeux et oreilles.
    Quel usage peut-on faire du paganisme aujourd’hui s’il ne peut, comme vous dites, être vécu religieusement ?
    Individuellement ou en petits cercles, la conception païenne de la vie peut nous donner une très grande force grâce à la poésie de la contemplation et de l’affirmation du monde au lieu de sa négation nihiliste actuelle (dont le misérable art contemporain est l’expression la plus visible). Mais au-delà de cette initiation salutaire, la vision polythéiste du monde nous sera d’un grand secours pour sortir de la vision binaire, du véritable manichéisme états-unien et atlanto-européen qui oppose le Bien au Mal, l’Occident aux barbares, les démocraties au terrorisme, etc. Dans un récent ouvrage qui porte ce titre, l’ancien ministre chrétien libanais Georges Corm se fait l’avocat d’une lecture profane des conflits qui cesserait de privilégier leur dimension religieuse ou ethnique pour prendre en compte « les facteurs démographiques, économiques, géographiques, sociaux, politiques, historiques, mais aussi l’ambition des dirigeants, les structures néo-impériales du monde et les volontés de reconnaissance de l’influence de puissances régionales » (cf. Le Monde Diplomatique, février 2013).
    Une telle approche multifactorielle et multipolaire du champ de forces internationales est éminemment politique, au sens de Carl Schmitt, et païenne en ce qu’elle donne toute sa place à la pluralité des valeurs, des peuples, des intérêts et des ambitions qui s’affrontent (au Mali, comme en Syrie, en Palestine ou en Asie centrale…). Le raccourci, de la littérature aux affaires internationales, peut paraître fulgurant, et pourtant, une bonne dose de païennie littéraire pourrait aider nos décideurs à cesser de voir le vaste monde à travers la lorgnette dé(sin)formante de l’Occident américanocentré.
    http://www.voxnr.com/cc/dh_autres/EFZZZZEZZlVoanGZju.shtml
    Le renouveau païen dans la pensée française de Jacques Marlaud, Préface de Jean Cau, 283 pages, 27 euros, éditions L’Æncre, collection « Patrimoine des religions », dirigée par Philippe Randa.

  • Comment interpréter la posture russe sur le conflit syrien ?

    Comment comprendre la posture de Moscou sur la question syrienne notamment au travers des intérêts en jeu ?

    D’abord il existe un élément diplomatique élémentaire qui réside dans la fidélité à ses alliés. Lorsque l’on possède un partenaire sur la scène internationale, il n’est pas question de le laisser tomber et la Syrie a été un partenaire de longue date de l’Union Soviétique puis de la Russie. Moscou apporte donc son soutien à un vieil allié, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il défende mordicus le régime de Bachar Al-Assad. A ce titre, il est nécessaire de faire la différence entre la Syrie et Bachar Al-Assad, cette nuance est primordiale dans l’analyse.

    Ensuite, et contrairement à ce qui a été avancé à de multiples reprises, la base navale de Tartous ne constitue absolument pas un intérêt stratégique pour la marine russe puisque il s’agit d’une base navale modeste, ne pouvant accueillir de grands bateaux, et qui a toujours servi à ne faire que de l’entretien léger pour les navires ou du ravitaillement. Ce n’est donc pas un élément décisionnel.

    Concernant cette fois les contrats d’armement, ceux-ci n’ont pas d’influence sur la posture russe. La Syrie n’est pas le plus gros client de la Russie en la matière. De surcroît, il s’agit d’un Etat à peine solvable et qui va l’être encore moins dans les années à venir. Ainsi, lorsque certains avancent que la disparition de l’Etat syrien engendrerait la perte de milliards de dollars pour l’industrie de défense russe, c’est totalement faux. Bien au contraire même, puisque la disparition de l’Etat syrien pourrait être interprétée, en Iran, en Irak ou en Libye, de telle sorte que justement il soit nécessaire de se protéger contre une intervention occidentale, et ce, au travers de l’acquisition de la dernière génération de matériel russe.

    Quoiqu’il en soit, les véritables intérêts sont de deux ordres.

    D’une part, un intérêt de sécurité. Ce dernier est simple : la distance entre la Syrie et le Caucase russe est environ égale à celle entre Paris et Nice, c’est-à-dire un saut de puce. Si demain la Syrie bascule vers un Etat dominé par des fondamentalistes musulmans avec des milliers de combattants d’Al-Qaïda sur place, il sera alors possible d’assister à une migration de ces miliciens vers le Caucase afin d’y relancer les combats avec ce qu’il reste des mouvements terroristes tchétchènes et ce, à quelques mois des JO de Sotchi. Il est donc hors de question de laisser un foyer d’agitation wahhabite se développer en Syrie à un millier de kilomètres de Sotchi à vol d’oiseau.

    D’autre part, un intérêt stratégique. Les Américains développent une politique au Moyen-Orient qui s’appuie sur un axe sunnite autour de régimes fondamentalistes musulmans qui sont le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Cet axe sunnite cherche à imposer sa volonté dans la région, notamment en Syrie. Les Russes, quant à eux, tentent de défendre leurs intérêts au Moyen-Orient en s‘appuyant sur un axe chiite (au sens large) qui regroupe l’Iran, l’Irak et les Alaouites de Syrie. Ayant de tout temps été martyrisés par les Sunnites, les Chiites n’ont aucun intérêt à voir cet axe sunnite imposer sa domination au Moyen-Orient avec l’aide américaine. Ils recherchent donc l’appui de la Russie qui recherche le leur. Si Bachar al-Assad tombe, il y aura alors perte d’un premier allié dans la région et l’étape suivante pourrait être la chute de l’Iran. Et si on imagine que s’installe en Iran un nouveau gouvernement, éventuellement pro-occidental, perspective peu probable mais qu’il ne faut pas exclure à long terme, alors cela signifierait que tout le pétrole et le gaz d’Asie centrale, au lieu de transiter par le territoire russe ou de ravitailler la Chine, pourrait transiter via le territoire iranien en direction du littoral de l’Océan indien et de Bandar Abbas, ce qui priverait la Russie d’une bonne partie de sa manne pétrolière et gazière, tout en permettant, accessoirement, de détourner une partie des ressources qui sont destinées à la Chine.

    Nous sommes donc, dans cette affaire, sur un échiquier extrêmement compliqué. Il y a des priorités à court terme, de nature sécuritaire et des enjeux stratégiques et économiques à long terme.

    La Russie a mis en garde les Occidentaux contre toute intervention militaire sous peine de s’exposer à des conséquences extrêmement graves. Est-il possible d’envisager une réponse armée de la part des Russes ? Quelles mesures de rétorsion pourraient adopter Moscou ?

    Sur le registre militaire, les Russes n’ont pas pris le risque, à l’époque de l’URSS, de rentrer en affrontement direct avec les Américains lors de la crise de Cuba. La confrontation directe entre les deux grandes puissances a toujours été évitée. Or la Russie n’a plus les mêmes moyens militaires qu’au temps de l’URSS, elle ne va donc certainement pas s’embarquer dans une aventure militaire vis-à-vis des USA ou des Occidentaux. En revanche, à partir du moment où les Occidentaux vont agir au mépris du droit international, Moscou n’est plus tenu non plus à aucun engagement vis-à-vis de ce dernier.

    Concernant les mesures de rétorsion, il est donc envisageable, une fois que les frappes, théoriquement limitées, seront terminées, que les Russes concluent avec la Syrie une nouvelle série de contrats d’armement et que ceux-ci portent sur du matériel beaucoup plus performant. Il est possible d’imaginer que les S300 qui devaient être livrés le soient, voire, pourquoi pas, que les Russes livrent, à crédit, leur dernière génération de missiles, les S400. Ils pourraient accroître encore leur aide militaire au régime syrien.

    Une riposte qui pourrait être cinglante pourrait aussi consister à mettre l’Iran à l’abri de toute frappe aérienne. Téhéran aussi voulait acheter des S-300 et se trouve en litige avec Moscou qui, pour complaire aux Occidentaux, a annulé la vente. Dans la mesure où les concessions russes à Washington et à ses alliés, de toute évidence, n’empêchent pas la Maison Blanche de mener dans la région une politique de force au mépris du droit, pourquoi la Russie hésiterait-elle encore à armer Téhéran ?

    Ce qui n’est pas à exclure c’est que cette intervention occidentale en Syrie soit la meilleure chose qui puisse arriver pour l’industrie de défense russe : celle-ci dispose de ce qui se fait de mieux en matière de défense anti-aérienne. Les frappes occidentales pourraient être un puissant ressort pour susciter de nouvelles ventes en Syrie et en Iran, voire en Libye et en Irak.

    Quelles seraient les conséquences d’une intervention en Syrie sur les négociations sur le désarmement avec les Etats-Unis ?

    Il n’est pas impossible que les Russes décident de se retirer de toutes les négociations sur la limitation des armes nucléaires (négociations avec les Etats-Unis sur le nombre de vecteurs et de têtes nucléaires) et déclarent que le traité New Start est nul et non avenu, comme il est possible qu’ils cessent toute discussion sur le programme de bouclier antimissile américain en Europe. Ils pourraient aussi accélérer l’élaboration d’une nouvelle génération de missiles balistiques intercontinentaux en cours de développement. Les efforts de Barack Obama en faveur d’un monde dénucléarisé seraient donc annihilés. De surcroît il convient de rappeler que le Conseil européen se réunira en décembre 2013 sur le thème de la sécurité en Europe. Si les Russes, à ce moment-là, ont rompu toutes les discussions, ce sommet sera vidé de son sens… La Russie dispose donc d’un nombre non négligeable de moyens de rétorsion diplomatico-militaires.

    Philippe MIGAULT (directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste de la Russie)

    Source de l’entretien : IRIS

    http://theatrum-belli.org/comment-interpreter-la-posture-russe-sur-le-conflit-syrien-point-de-vue-de-philippe-migault-directeur-de-recherche-a-liris-specialiste-de-la-russie/

  • Les Grands Entretiens de NOVOpress : Jean-Yves Le Gallou (3/3)

    Figure majeure de la dissidence enracinée, Jean-Yves Le Gallou a participé depuis plus de 40 ans à de nombreuses initiatives tant sur le terrain électoral que sur celui du combat culturel. Il se consacre désormais à ce dernier, dans une perspective gramsciste assumée. La fondation Polémia, dont il est le président en est une belle illustration. Troisème et dernier volet : Dominique Venner

    Jean-Yves Le Gallou, vous avez bien connu Dominique Venner et vous avez fait partie du “dernier carré” qu’il a souhaité réunir quelques heures avant son “sacrifice héroïque”, pouvez-vous revenir sur les circonstances de votre rencontre et sur ce que fut votre amitié ?

    Mon amitié avec Dominique Venner est étrange. Je ne l’ai vu régulièrement qu’au cours des cinq à dix dernières années de sa vie. Et je n’ai pas comme lui ni la passion des armes, ni celle de la chasse, même si je les comprends. Nos goûts, nos parcours sont très différents. Même si nous partagions l’amour de la nature et la communion avec l’univers, lui par la chasse, moi par la montagne.

    Mais j’ai une grande admiration pour l’écrivain, pour l’historien méditatif : « Histoire et tradition des Européens », « Le Siècle de 1914 », « Le Choc de l’histoire » sont pour moi de très grands livres. Dominique Venner connaissait mon opinion sur son œuvre, et sans doute croyait-il qu’avec d’autres je serais en mesure de contribuer au rayonnement de sa vision du monde.

    Nous essaierons d’honorer sa confiance et alors que les humanités ont disparu des programmes scolaires nous allons agir pour mieux faire connaître la longue mémoire européenne. Car la transmission de la longue mémoire européenne était de loin la préoccupation principale de Dominique Venner. Pour cela, nous créerons un Institut de la longue mémoire et nous accomplirons un acte de fondation au sommet du mont Olympe, le jour du solstice d’été 2014.

    Militant aguerri puis historien méditatif, expert des armes à feu et chasseur passionné, grand connaisseur des mythes fondateurs de l’européanité et lui-même “éveilleur de peuple”, parmi les nombreuses facettes de sa personnalité et de son parcours, laquelle vous a le plus fortement marqué ?

    Incontestablement celle de l’éveilleur de peuple. Qui a mis sa peau au bout de ses idées. Dominique Venner a réussi à mourir en guerrier dans une période de paix et à un âge où on meurt généralement dans son lit.

    Dominique Venner avait publié il y a quelques années une biographie sur Ernst Jünger, dans laquelle il rendait ainsi hommage à l’un de ses « maîtres ». N’y a-t-il pas de nombreux rapprochements à faire entre le sage de Wilflingen et lui ?

    Assurément. Il y a au moins quatre grands points communs : tous deux ont connu la guerre et l’ont pratiqué dans sa version héroïque. Tous deux étaient des hommes libres, c’est-à-dire des rebelles. Tous deux communiaient avec la nature et ont su exprimer ce sentiment par leur talent d’écrivain. Tous deux avaient de la tenue, une grande tenue, une très grande tenue.

    Penchons-nous, si vous le voulez bien sur l’itinéraire de Dominique Venner. Jeune volontaire de 18 ans impliqué dans la guerre d’Algérie, il poursuivra ensuite son engagement, « par d’autres voies », ce qui le conduira en prison. De cette expérience a jailli un texte fondateur : Pour une critique positive. Qu’est-ce que ce texte porte de si particulier ? En quoi justement fut-il fondateur ?

    Au lieu de ratiociner sur la perte des colonies perdues et de devenir à trente ans un jeune vieux, il discerne dans ce texte fondateur les problèmes à venir : le risque de la submersion raciale et de la dégénérescence civilisationnelle. Bref l’invasion et la perte des repères. Nous y sommes.
    Quarante ans plus tard il mourra en jeune homme. En portant un message apte à être entendu par les jeunes générations. J’emprunte la formule au poète Jacques Fulaine : « quand l’esprit se souvient, la race se maintient ». Il est primordial de comprendre, excusez-moi de me répéter, que pour Dominique Venner l’essentiel, c’est bien la transmission de la longue mémoire.

    Peu après ses trente ans, Dominique Venner s’est retiré définitivement des luttes politiques pour se tourner vers l’histoire. Se définissant comme un historien méditatif, il n’en demeure pas moins un historien qui a vécu les soubresauts de l’Histoire et qui en a écrit – à sa mesure – quelques lignes. Que retiendrez-vous particulièrement de son œuvre historique ?

    Ce n’était pas un rat de bibliothèque. Il avait agi, il avait risqué sa peau, et il était prêt à recommencer. Il savait que la politique n’a de sens que par les risques qu’on y prend, non seulement pour sa fortune et pour sa carrière, mais aussi pour sa liberté et pour sa vie. D’où la profondeur de son analyse sur « Le Blanc soleil des vaincus » (la guerre de sécession), « Baltikum » (les corps francs,) « Les Blancs et les Rouges, histoire de la guerre civile russe », « l’Histoire critique de la Résistance » et « l’Histoire de la collaboration ». Je n’oublierai pas non plus «  le Dictionnaire amoureux de la chasse » dont les premières pages sont un hymne à la nature sauvage.

    Dominique Venner ne taisait pas son opposition au christianisme. Quelles étaient les raisons de cette dernière ?

    Son attitude vis-à-vis du christianisme n’était pas aussi simple que vous l’indiquez. Il lui arrivait de se recueillir dans des églises et il a choisi de mourir dans le chœur d’un cathédrale, qui, il est vrai, se situait sur un ancien lieu sacré des Gaulois et des Romains. Pour lui, il y avait du pagano-christianisme dans le christianisme. Ce qu’il rejetait, c’était la mauvaise conscience dont il pensait qu’elle était une source du déclin européen.

    Il avait salué le discours de Ratisbonne du lumineux pape Benoit XVI sur la raison dans la foi, discours qui s’inscrivait dans la filiation de l’helléno-christianisme. Il aurait été révulsé par les simagrées médiatiques du pape François à Lampedusa, véritable incitation à l’invasion de l’Europe.

    N’y a-t-il pas cependant une souche commune à redécouvrir entre un certain paganisme et un catholicisme médiéval dépouillé de son universalisme humanitaire ?

    Bien sûr ! Toutefois je crois que le catholicisme européen devra surmonter une double contradiction :

    - être universel tout en restant européen dans un monde où l’Europe est en recul et où par conséquent l’universalisme se retourne contre l’Europe ;

    - faire face à la concurrence croissante de formes religieuses qui se sont adaptées aux masses sud-américaines ou africaines comme le pentecôtisme ; en étant tenté de les imiter l’Eglise catholique prend le risque de s’éloigner de l’héritage européen.

    La religion orthodoxe qui assume sans complexe son enracinement national n’a pas les mêmes difficultés.

    Le courant identitaire dans son ensemble considérait Dominique Venner comme l’un de ses maîtres. Quel regard portait-il en retour sur cette jeunesse enracinée qui a, elle aussi, souhaité “réveiller les Européens” du haut du toit de la mosquée de Poitiers ?
    Le geste transgressif des Identitaires à Poitiers l’avait réjoui. Il était conscient d’un double fait assez paradoxal : le degré de violence du combat politique a fortement diminué par rapport à l’époque de sa jeunesse ; et dans le même temps la répression policière et judiciaire de simples actes symboliques s’est considérablement accrue.

    Dans la dernière année de sa vie le geste des Identitaires à Poitiers et le dynamisme des jeunes du Printemps français l’ont comblé d’espoir.

    Dans son dernier texte, il rappelait l’urgence et la proximité de deux combats, souvent menés isolément, celui de la défense de la famille et celui de la lutte contre le Grand remplacement. L’espoir d’une reconquête durable conduite par notre camp ne réside-t-il pas dans cette alliance ?

    Bien sûr. Dans la guerre des berceaux, il y deux aspects : les berceaux des autres et les nôtres ! Il ne faut pas seulement ratiociner et se lamenter, il faut aussi transmettre notre sang et notre culture. Au travail !

    Enfin, je souhaiterai vous suggérez une citation de Dominique Venner, qui semble résumer l’attitude de toute une vie et laisser en héritage à ses lecteurs une obligation de droiture. « Tout homme qui entreprend de se donner une forme intérieure suivant sa propre norme est un créateur de monde, un veilleur solitaire posté aux frontières de l’espérance et du temps. »

    Une autre citation de Dominique Venner me vient à l’esprit : « Je suis du pays de l’arbre et de la forêt, du chêne et du sanglier, de la vigne et des toits pentus, des chansons de geste et des contes de fées, du solstice d’hiver et de la Saint-Jean d’été, des enfants blonds et des regards clairs, de l’action opiniâtre et des rêves fous, des conquêtes et de la sagesse. Je suis du pays où l’on fait ce que l’on doit parce qu’on se doit d’abord à soi-même. Voilà pourquoi je suis un cœur rebelle. Rebelle par fidélité. »

    Jean-Yves Le Gallou, merci.
    Entretien avec Pierre Saint-Servant

    http://fr.novopress.info/

  • Les Grands Entretiens de NOVOpress : Jean-Yves Le Gallou (2/3)

    Figure majeure de la dissidence enracinée, Jean-Yves Le Gallou a participé depuis plus de 40 ans à de nombreuses initiatives tant sur le terrain électoral que sur celui du combat culturel. Il se consacre désormais à ce dernier, dans une perspective gramsciste assumée. La fondation Polémia, dont il est le président en est une belle illustration. Le deuxième volet de cet entretien : Le questionnaire de Proust

     

    Le principal trait de votre caractère ?

    La persévérance.

    La qualité que vous préférez chez un homme ?

    Le courage.

    La qualité que vous préférez chez une femme ?

    La féminité et toutes les valeurs qui y sont liées.

    Qu’appréciez-vous le plus chez vos amis ?

    La noblesse d’âme, la loyauté.

    Votre principal défaut ?

    L’obstination

    Votre occupation préférée ?

    La communion avec la nature, la randonnée en montagne et l’alpinisme.

    Ce que vous voudriez être ?

    Un éveilleur de peuple.

    Où aimeriez-vous vivre ?

    En Nouvelle-Zélande, pays de nature sauvage.

    Vos auteurs favoris en prose ?

    Stendhal, Balzac. Chez les contemporains : Tolkien pour Le seigneur des anneaux ; Genevoix, pour son amour de la nature et sa description naturaliste de la guerre de 1914 ; ADG, le grand artiste du polar français ; Volkoff, l’aristocrate franco-russe ; Raspail l’écrivain du Camp des saints et Samivel, écrivain et illustrateur de montagne. Chez lui, je recommande particulièrement la lecture du Fou d’Edenberg, la meilleure fiction disponible contre l’arraisonnement technicien du monde et la société marchande.

    Vos poètes préférés ?

    Honnêtement, je ne suis pas très porté vers la poésie, je le regrette…

    Vos musiciens préférés ?

    Beethoven, Wagner, Sibellius et, parmi les contemporains, l’estonien Arvo Part.

    Trois personnages que vous admirez particulièrement ?

    L’empereur Auguste, Jeanne d’Arc et Malory.

    L’empereur Auguste parce qu’il prolonge l’empire romain de trois siècles en fondant le principat : remarquable alliage politique de monarchie élective et d’aristocratie des meilleurs. C’est aussi le vainqueur de la victoire navale d’Actium (-31) où l’Occident sort vainqueur de son duel avec l’Orient.

    Jeanne d’Arc pour son action lumineuse et parce que son épopée est vraie alors même qu’elle paraît légendaire.

    Le grand alpiniste George Mallory, disparu sur les pentes sommitales de l’Everest en 1924 et qui répondait ainsi à la question : « Pourquoi allez-vous en montagnes ? – Parce qu’elles sont là ».

    Trois noms qui vous sont chers ?

    Trois hommes d’exception aussi : Dominique Venner, Alain de Benoist, Henry de Lesquen.

    Permettez-moi une incidente : en quarante de vie professionnelle ou publique j’ai rencontré beaucoup de monde dans l’énarchie et la fonction publique, dans la vie politique et médiatique, chez les intellectuels. C‘est dans ce que les clercs du politiquement correct appellent « l’extrême droite » que j’ai rencontré les personnalités les plus marquantes, les surdoués du courage, de l’intelligence ou de la lucidité.

    Plus de lions que de renards, il est vrai. Sauf s’agissant des avocats remarquables que j’ai connus Georges-Paul Wagner et Eric Delcroix, plus récemment François Wagner et Frédéric Pichon. Leur art, c’est la procédure, la seule chose qui peut (judiciairement parlant) sauver les mal pensants.

    Le fait militaire que vous estimez le plus ?

    La bataille des Thermopyles : « Passant, vas dire à Sparte qu’ici 300 Lacédémoniens sont morts pour obéir à ses lois ». Déjà le choc de l’Orient et de l’Occident.

    Le don de la nature que vous voudriez avoir ?

    Le don des langues : hélas il y a de la marge !

    Comment aimeriez-vous mourir ?

    En bonne santé !

    Propos recueillis par Pierre Saint-Servant

    http://fr.novopress.info/141036/les-grands-entretiens-de-novopress-jean-yves-le-gallou-23/#more-141036

  • Entretien avec Philippe Randa, auteur de Maffia rose.

    Vous en entendez beaucoup parler, mais qu’est-ce que vous en connaissez ?
    « J’espère que certains lecteurs de mon livre reverront leur jugement après avoir pris connaissance d’éléments que les médias évitent parfois, par ignorance, paresse ou malhonnêteté, de mettre en avant » Philippe Randa.
    Entretien avec Philippe Randa, auteur de Maffia rose. Des fantasmes dénoncés à l’exaspération actuelle. (propos recueillis par Aliénor Marquet)

    En quoi votre livre diffère-t-il des autres livres consacrés à l’homosexualité ?
    À ma connaissance, il n’existe que deux genres d’ouvrages traitant de ce sujet. D’une part, ceux écrits par des homosexuels éprouvant le besoin de justifier leurs mœurs. Pour cela, ils tombent souvent dans des considérations philosophiques parfois tirées par les cheveux et, quoi qu’il en soit, ennuyeuses. De plus, en tout état de cause, ces ouvrages ne s’adressent qu’aux membres de leur communauté. D’autre part, les ouvrages écrits par des homophobes à l’intention exclusive des hétérosexuels se complaisant dans la lecture des horreurs censées être commises par ceux qu’ils nomment les « invertis ». N’étant pour ma part ni homosexuel, ni homophobe, j’ai décidé de présenter tous les aspects de cette communauté sans aucun tabou… Au lecteur de tirer les conclusions qu’il entendra, mais en connaissance de cause : sur des faits indéniables, basés sur des documents et avec des contributeurs d’opinions différentes.
    Pourquoi vous être intéressé à cette communauté ?
    J’ai voulu éclairer le grand public sur ce qu’est véritablement ce monde et dénoncer les lieux communs trop souvent répandus par les uns comme par les autres. Le grand public, en effet, met trop facilement les homosexuels dans un même sac : folle, pédéraste, transsexuel, hermaphrodite, travesti se confondent bien souvent dans l’esprit de certains. Quant ce n’est également la pédophilie. Par ailleurs, la presse dans son ensemble est souvent trop heureuse, pour augmenter ses tirages, de monter en épingle, d’amplifier et malheureusement trop souvent de déformer tout ce qui touche à l’homosexualité. Que ce soit dans la condamnation radicale ou la complaisance partisane. Ce livre ayant été conçu à partir de témoignages et d’avis de multiples personnes, le lecteur comprendra aisément que s’expriment des opinions très différentes, voire opposées, que ce soit sur la condition homosexuelle à travers les âges, les chiffres avancées, les considérations morales, les attitudes partisanes, la dé­non­ciation des mensonges, sublimations, exagérations, manipulations, etc.
    L’homosexualité est revenu un sujet à la une de l’actualité avec le projet de loi sur leur mariage et l’ouverture de droit à l’adoption d’enfant… Qu’en pensez-vous ?
    Au moment de l’adoption du PACS, peu de monde osait le réclamer. Même les plus virulents des défenseurs des minorités sexuelles avaient compris qu’il ne fallait surtout pas laisser envisager cette possibilité… Mais à peine celui-ci entré en vigueur, ce fut leur revendication immédiate. Sans trop mettre en avant l’autre revendication qui en est pourtant la conséquence logique : le droit à l’adoption d’enfants par les couples de même sexe.
    J’espère que certains lecteurs de mon livre reverront leur jugement après avoir pris connaissance d’éléments que les médias évitent parfois, par ignorance, paresse ou malhonnêteté, de mettre en avant.
    Maffia rose. Des fantasmes dénoncés à l’exaspération actuelle, Philippe Randa, préface de Pierre Gripari, Éditions Déterna, collection « Documents pour l’Histoire », 500 pages, 39 euros.
    (Philippe Randa peut dédicacer ses livres ; pour cela, merci d’en faire la demande et d’indiquer le nom). Francephi diffusion - Boite 37 - 16 bis rue d’Odessa - 75014 Paris - Tél. 09 52 95 13 34 - Fax. 09 57 95 13 34 – Mél. diffusion@francephi.com . www.francephi.com.

  • Les Grands Entretiens de NOVOpress : Jean-Yves Le Gallou (1/3)

    Figure majeure de la dissidence enracinée, Jean-Yves Le Gallou a participé depuis plus de 40 ans à de nombreuses initiatives tant sur le terrain électoral que sur celui du combat culturel. Il se consacre désormais à ce dernier, dans une perspective gramsciste assumée. La fondation Polémia, dont il est le président en est une belle illustration.

    Jean-Yves Le Gallou, bonjour. Avant de recueillir votre point de vue sur quelques thèmes essentiels d’actualité, pouvez-vous revenir brièvement sur votre parcours de militant enraciné et d’intellectuel organique ?

    Je distinguerai trois grandes étapes dans mon parcours d’identitaire engagé :

    - De 1968 à 1985 d’abord dans le combat des idées au sein du GRECE (cercle Pareto à Sciences-Po) puis du Club de l’Horloge. Avec deux publications principales :  Les Racines du futur(1) qui analyse des seuils de rupture (délinquance, dénatalité, immigration), dénonce la société marchande (qui n’avait pas encore atteint son apothéose !) et prône le ré-enracinement dans les valeurs européennes. C’était un livre à contretemps qui aujourd’hui pourrait être dans l’actualité. Et La préférence nationale : réponse à l’immigration(2), un sujet – l’immigration/ catastrophe – sur lequel je reviendrai en 2014, chez Via Romana, dans un livre sans concessions ni compromis.

    - De 1985 à 2002/2004, j’ai accordé la priorité au combat politique au Front National d’abord puis après la scission de 1999 au MNR. Je m’y suis occupé de l’implantation militante en Île-de France, des études et des idées et du travail dans les municipalités. J’ai pas mal participé à la revue Identité. Au Parlement européen, je me suis battu (contre l’actuel président du Parlement, le socialiste Schulz) pour la défense des libertés publiques. A la région Île-de-France (ou j’ai présidé un groupe qui a toujours pesé grâce à la proportionnelle), j’ai empêché ou réduit les subventions à des associations nocives : la LGBT par exemple. Hélas, le chapitre subventions a quadruplé depuis 2004 !

    - Depuis 2002, je me suis réinvesti à fond dans le combat culturel et le combat d’idées en créant la fondation Polémia le 2 décembre 2012.

    Le “combat culturel” et ce que l’on peut également la “métapolitique” ont en effet été très tôt, au cœur de vos préoccupations, pouvez-vous revenir sur ces notions et leur importance dans votre démarche ?

    Je crois que les idées mènent le monde : pour les idées des hommes sacrifient leur carrière, leurs biens, leur liberté et parfois leur vie. C’était vrai hier. C’est encore vrai aujourd’hui comme Dominique Venner vient de le rappeler dans son geste sacrificiel. Bien sûr les intérêts comptent aussi (et pour beaucoup !), mais pour s’imposer ils doivent aussi prendre le détour des idées : c’est pour cela que la finance mondiale et les grandes multinationales ont envahi le champ culturel.

    Polémia a été le fer de lance de ce combat culturel, 10 ans après sa création, quel bilan tirez-vous ?

    Ce qui compte c’est durer. On ne bâtit rien sur l’éphémère.

    En dix ans Polémia a mis en ligne sur son site plusieurs milliers de contributions parfois reprises sur d’autres sites, le plus souvent originales. C’est une véritable encyclopédie politiquement incorrecte. Un outil à disposition de tous : réinformateurs, étudiants, élus ou militants.
    Nous avons aussi accompli un gros travail sur le vocabulaire en publiant deux dictionnaires : un Dictionnaire de Novlangue(3) (pour dénoncer les manipulations du vocabulaire par les dominants), un Dictionnaire de la Réinformation(4) (pour doter notre camp de ses propres outils d’analyse).

    On en vient naturellement à ce que vous avez si bien nommé “la tyrannie médiatique”. Vous semblez face à cette dernière user de deux stratégies : la riposte avec l’OJIM ou encore la cérémonie annuelle des Bobards d’Or (photo ci-dessus) ; et le contournement avec Radio Courtoisie, qui conquiert chaque jour de nouveaux auditeurs, grâce notamment à la diffusion sur internet. Est-on en passe de fissurer le blockhaus médiatique ?

    La tyrannie médiatique(5) définit le régime que nous subissons : la classe financière et la classe journalistique imposent leur vue du monde à travers le contrôle des médias : mondialisme, libre-échangisme financier et commercial, sans-frontiérisme et immigrationnisme, rupture des traditions et culpabilisation. La tyrannie médiatique s’impose aux esprits par un matraquage permanent et l’arme suprême de la diabolisation. Elle tétanise les hommes politiques : il n’y a plus ni hommes d’Etat, ni démagogues il ne reste plus que des médiagogues : des hommes et des femmes qui déclarent ce que les médias veulent entendre…simplement pour s’y faire inviter. Le Maire, NKM, Pécresse et quelques autres ont découvert le zéro absolu en politique.

    Alors depuis 10 ans Polémia s’est attaché à analyser la tyrannie médiatique, parce que décrire une tyrannie, c’est déjà l’affaiblir. Notre travail alterne samedis austères, les journées d’études de la réinformation (la prochaine aura lieu le 26 octobre et sera consacré à la publicité) et soirées de détente comme la cérémonie des Bobards d’Or. Au demeurant très sérieuse, au-delà de son côté ludique….

    D’autres prennent le relais et je m’en réjouis. Créé par Claude Chollet, l’Observatoire des journalistes et de l’information médiatique (OJIM) fait effectivement un travail remarquable.

    D’un mouvement marginal limité aux militants traditionnels “pro-vie”, la contestation contre la dénaturation du mariage et la loi dite Taubira, a embrasé l’opinion publique et fait converger à plusieurs reprises plus d’un million de manifestants sur Paris. La pétition devant le CESE, en rassemblant 700 000 signatures en quelques jours, est probablement la plus forte tentative de démocratie directe de cette décennie. Que retenir de cette vague ? Que peut-on espérer pour l’avenir ?

    Il y a deux lectures possibles des événements.

    Selon la lecture pessimiste, c’est un échec : la loi est voté et pour le gouvernement c’est « circuler, il n’y a plus rien à débattre, c’est une loi de la République ». Reste qu’en passant en force le régime a montré son vrai visage, celui d’une dictature de minorités : minorités sexuelles, sectaires et médiatiques. Une dictature pépère, pépère peut-être mais dictature quand même qui veut façonner l’opinion des enfants dès la maternelle !

    Je préfère la lecture optimiste ! Selon cette lecture, pour la première fois depuis 1968 les défenseurs de la tradition se sont réveillés pour refuser une dérive libérale-libertaire qui n’en finit plus et un constructivisme sociétal aberrant. Et pour réaffirmer l’évidence des identités primordiales : les différences sexuelles aujourd’hui, les différences raciales demain. Mai 2013 est le pendant de mai 1968. Une nouvelle génération politique y est née. Et la volonté de continuer à combattre sur le terrain (dans les villes, dans les écoles) est intacte.

    Le terme de “populisme chrétien” évoqué par Patrick Buisson vous semble-t-il signifiant ?

    Cela me paraît plus large que cela. C’est la France réelle qui s’est levée : blanche toujours, chrétienne de croyance ou d’origine, européenne de civilisation. C’est une France bien élevé qui élève des enfants et paie des impôts. Ses adversaires auraient tort de ricaner sur son côté « classes moyennes ». Ce sont toujours les classes moyennes qui font les révolutions. Même si nous n’y sommes pas encore.

    Au cœur d’une crise économique dont nous ne pouvons réaliser l’importance réelle, notre famille politique semble enfin prendre conscience que l’enracinement et la défense de notre identité n’est pas conciliable avec un capitalisme sans frontières, un libéralisme sans limites dont l’intérêt réside justement dans la disparition des identités. Dans quelle mesure souscrivez-vous à la formule d’un “socialisme identitaire”, telle qu’elle est défendue – entre autres – par Alain de Benoist ?

    Alain de Benoist est un grand anticipateur. Il a toujours eu plusieurs coups d’avance notamment pour dénoncer l’empire mondial et la société marchande, ce qu’il appelle la « forme capital ». Pour le socialisme identitaire je suis un peu dubitatif : le concept de socialisme me paraît daté et l’Etat –providence et l’assistanat ont beaucoup d’effets pervers.

    Le système UMPS semble à bout de souffle, chaque nouveau sondage confirme la montée des convictions populistes dans l’opinion. Malheureusement, nous connaissons la relative inconstance de cette dernière et la puissance des médias pour la retourner au moment opportun. Une réussite durable ne passe-t-elle pas par un patient et profond travail de terrain, qui puisse durablement marquer les esprits des Français en les libérant du maelström politiquement correct ? Marine Le Pen semble consciente de ce nécessaire ancrage local, est-on sur la bonne voie ?

    Parlons des municipales si vous voulez bien.

    Il n’y a pas beaucoup de suspense ! Sauf dans les grandes villes, le PS va prendre une raclée. Sans beaucoup d’efforts ni de mérite, l’UMP va gagner des communes. Et le FN remportera quelques victoires : à Carpentras ? À Hénin-Beaumont, A Forbach ? A Béziers avec Ménard ? Sans doute dans des endroits auxquels nous ne pensons pas !

    Mais au-delà de la géographie électorale, la question qui se pose à ceux qui vont se faire élire – en particulier sur des listes « modérés » ou « divers droite » ou « intérêt local » est la suivante : pour quoi faire ? Pour l’écharpe ou le grigri ou pour agir ?

    Entrer dans une municipalité n’a de sens que si on y va dans un esprit de résistance ou de reconquête. Quitte à choisir un secteur de combat et s’y consacrer et à celui-là seul ! Les écoles, la culture, le patrimoine, les cantines, les subventions, les locaux municipaux, les terrains d’exercice sont nombreux !

    Mais encore ?

    Sur les écoles, il ne faut pas s’intéresser seulement à l’intendance mais au fond. Comment ? En fédérant les parents d’élèves qui en ont marre des dérives politiquement correctes dès le primaire. Ou en boycottant l’achat d’ouvrages malsains : histoire-propagande ou théorie du genre. Et puis en aidant des écoles indépendantes à trouver des locaux.

    Sur les cantines, il faut refuser tout achat de viande halal et revenir à des menus plus traditionnels tout en privilégiant le localisme.

    Sur le patrimoine, il faut veiller sur l’entretien des bâtiments historiques et des églises, cesser de sacrifier les musées et remplacer les minables logos commerciaux par les blasons : le temps des armes de la ville doit revenir !

    Sur la culture ?
    Vaste chantier ! Y rétablir la pluralité et la diversité à la bibliothèque municipale, au cinéma, au théâtre. Sans sectarisme bien sûr mais aussi sans accepter le sectarisme des autres. Et cesser de céder aux sirènes du non-art contemporain. Retrouver l’art caché selon la jolie expression d’Aude de Kerros.

    Sur les subventions ?
    Il faut taper dans la butte et cesser de subventionner les nuisibles : les syndicats politiquement corrects, les lobbys gays, antiracistes, et immigrationnistes, les associations étrangères, les communautaristes musulmans et autres, tout ce petit monde doit être mis à la diète.

    Sur les locaux ?
    Là aussi un mot d’ordre : pluralisme pour permettre aux nôtres de s’exprimer

    Quant à “l’union des droites”, où en est-on ? Est-ce même un concept réaliste ?
    L’union des droites me paraît un concept un peu politicien. Je suis plus proche des gens de Riposte laïque venus de la gauche que des UMP mous, pardon du pléonasme, dont la devise des dirigeants est « grandes gueules, petits bras » !

    Ce dont il faut se méfier par-dessus tout ce sont les médiagogues : ces hommes et ces femmes qui calquent leur attitude sur celle que les médias de l’oligarchie attendent. Les « quadras » de l’UMP se croient « avancés », ils ne sont qu’avariés. Leur modèle est périmé.

    Bref à une illusoire union des droites je préfère pour ma part une autre démarche « politiquement incorrects de toutes origines, entendez-vous, unissez-vous ».

    Quels sont les conditions d’une telle entente ?
    D’abord le respect de la diversité des uns et des autres ; tout le monde n’est pas obligé de partager les combats d’autrui. Ainsi, il est permis d’attacher plus d’importance à la lutte contre la dénaturation du mariage qu’à la lutte contre l’immigration ou l’inverse bien entendu. Il est loisible d’accorder plus d’importance à la sortie de l’euro qu’à la dénonciation du non art contemporain ou l’inverse évidemment. C’est affaire de gout, de conviction, de capacités aussi.

    Mais attention à ne pas dénigrer l’action du voisin. L’arme du système, c’est la division de ses adversaires ; et l’instrument de la division c’est la diabolisation. Evitons de tomber dans ce piège !

    Pour moi, la faute politique absolue, c’est de croire qu’on peut se dé-diaboliser en participant à la diabolisation de ses voisins. Une erreur que beaucoup commettent (pensez aux tentations de certains dirigeants de la Manif pour tous). Cela s’appelle « hurler avec les loups » : c’est moralement minable et parfaitement inefficace pour deux raisons : cela renforce le processus global de diabolisation et par contagion cela contribue à diaboliser le gros malin qui croit se dé-diaboliser !

    Pour cela il faut refuser d’entrer dans le jeu des médias dominants : ce n’est pas à eux de délivrer les certificats de fréquentabilité ! Avec l’émergence des médias alternatifs, il n’est plus nécessaire de payer son droit de péage aux autoroutes du politiquement corrects.

    Le mot de la fin ?

    Le mur de Berlin est tombé, le mur médiatique tombera !

    Propos recueillis par Pierre Saint-Servant

    http://fr.novopress.info/141014/les-grands-entretiens-de-novopress-jean-yves-le-gallou-13/

    Notes :

    1) Les racines du futur, Masson, 1977.
    2) La Préférence nationale : réponse à l’immigration, Albin Michel, 1985, réédition 1988.
    3) http://archives.polemia.com/article.php?id=5443
    4) http://www.polemia.com/pdf/DicoTotal.K.pdf
    5) http://www.polemia.com/la-tyrannie-mediatique-de-jean-yves-le-gallou-2/

  • Écrire contre la modernité (entretien avec Pierre Le Vigan)

    Écrire contre la modernité (entretien avec Pierre Le Vigan) Plusieurs lecteurs m’ont posé des questions à propos de mon dernier livre Écrire contre la modernité, oralement ou par écrit. J’ai regroupé ces questions (ou remarques) sous un nom collectif : les lecteurs curieux (ou L.L.C.).
    L.L.C. : Dans votre dernier livre, vous relativisez la continuité entre les Lumières et la Révolution française. Vous êtes ainsi au rebours d’une analyse qui, généralement située à droite, souligne la continuité entre les deux. Cela mérite quelques explications.
    Pierre Le Vigan : Je souligne effectivement que les hommes des Lumières qui étaient encore vivants en 1789 ont été généralement hostiles à la Révolution, à l’exception de Condorcet, qui en sera toutefois victime comme Girondin. La plupart des hommes des Lumières encore vivants ont été hostiles non seulement au moment 1793 – 94 de la Révolution mais aussi dès 1789. Dès ce moment, la violence est le moteur de la Révolution, ce qu’ils refusent, qu’il s’agisse de la « prise de la Bastille » qui fut en fait le massacre de ses défenseurs (malgré la parole donnée), ou des journées des 5 et 6 octobre 89, où le roi est ramené de force à Paris. En ce sens, la Révolution est un bloc comme le disait Clémenceau. Or, l’esprit des Lumières ne se reconnaît pas dans cette rupture avec l’ordre ancien alors qu’il aspire de son côté à un bien s’instaurant progressivement, à une sorte d’ordre naturel fondé sur la raison qui déploierait son harmonie, ce qui est incompatible avec les soubresauts sanglants qui constituent le rythme de la Révolution française.
    En réalité, le principal lien qui existe entre la Révolution française et les Lumières se fait à travers Rousseau. Mais on le sait : Rousseau occupe une place à part dans les Lumières. C’est l’un des sujets que j’aborde dans le livre. L’idéologie sommaire dite des Lumières n’a pas grand-chose à voir avec la réalité complexe et multiforme de penseurs trop importants pour être réductibles à un courant idéologique comme Rousseau, Diderot ou Voltaire.
    S’il y a continuité entre un homme rattaché aux Lumières et la Révolution, c’est donc de Rousseau qu’il s’agit. La continuité existe dans la mesure où Rousseau ne croît pas à la possibilité d’un mouvement continu de progrès mais croît dans le constructivisme. En ce sens, sans préjuger de l’attitude qui aurait été la sienne, il est en phase avec l’esprit de la Révolution qui prétend tout reconstruire, et là, il y a continuité entre 1789 et 1794, les principales différences entre la phase 1789 et la phase robespierriste de 1794 étant le passage d’une Terreur spontanée et « populaire » (au pire sens du terme, c’est-à-dire populacier) à une Terreur d’État, mais aussi le passage de la souveraineté nationale au projet d’une souveraineté populaire. L’autre lien très fort entre Rousseau et la Révolution française est l’exaltation de l’esprit antique et tout particulièrement de la notion de vertu civique. La Révolution française se veut exemplaire et romaine. Ici, il y a continuité entre l’« antiquo-futurisme » de Rousseau et la Révolution française.
    La continuité s’établit donc pour des raisons que l’on peut trouver « sympathiques » telles l’esprit civique et le culte du citoyens et pour des raisons très contestables à savoir l’aspiration non seulement à une société bonne mais à une société totalement bonne, absolument bonne, ce qui conduit inévitablement au totalitarisme, comme tous les rêves d’absolu. En ce sens, Marcel Déat n’avait sans doute pas complètement tort de voir une continuité entre Rousseau, la Révolution française, Robespierre (qu’il admirait et approuvait), et le national-socialisme allemand (dont Déat voyait bien les aspects modernistes – la « Révolution brune » – mais sous-estimait sans doute les aspects réactionnaires, eux aussi présents). Il aurait pu ajouter le bolchevisme. Rousseau est donc l’exception qui confirme la règle : il est le seul penseur des Lumières en continuité d’idées avec la Révolution française. Mais il l’est en partie pour des raisons contestables comme la volonté d’une table rase et d’un retour artificiel à un passé antique mythifié. À ce sujet, il faut noter qu’il serait difficile de défendre Rousseau et de voir avec sympathie les mouvements localistes et anticentralistes comme la Fronde ou la révolte vendéenne.
    L.L.C. : À vous lire, vous paraissez beaucoup plus proche des auteurs républicains tels Alain Finkielkraut et Éric Zemmour que des révolutionnaires-conservateurs de la « Nouvelle Droite ». Vous paraissez éloigné des communautariens et proche des assimilationnistes. En d’autres termes, vous semblez un défenseur de l’idée stato-nationale. Qu’en est-il ?
    Pierre Le Vigan : Dans la notion d’État-nation, c’est la nation qui doit être essentielle. L’État doit être un outil au service de la nation. Je ne crois pas que l’on puisse se passer de l’État. Attention : moins d’État, ce peut être plus de bureaucratie. C’est justement d’ailleurs ce qui se passe où nous souffrons d’une impuissance de l’État sur les grandes questions, impuissance mêlée à une omniprésence des pouvoirs publics dans nombre de domaines où ils ne devraient pas être présents tel la sécurité routière où s’impose une réglementation tatillonne attentatoire aux libertés les plus élémentaires. Dans la construction européenne d’aujourd’hui, la nation est la grande perdante car le lien entre l’État et la nation est perdu. Pseudo-régionalisme de féodalités locales d’une part, bureaucratie bruxelloise de l’autre, la nation s’affaisse au milieu de cela. L’État français n’est plus apte qu’à appliquer des réglementations européennes.
    Il est tout à fait exact que je suis hostile à la déconstruction des nations. Qu’il y ait des identités locales, en Catalogne, en Bretagne, ailleurs, cela ne doit pas se traduire par un monolinguisme régional, ni même par l’obligation administrative d’un bilinguisme. Le niveau national est le moyen de peser plus lourd dans la mondialisation que le niveau régional. Il faut préserver ce « niveau » (le terme n’est pas élégant mais a le mérite d’être clair) national. En ce sens, je salue le grand travail unificateur de la République, à la fois la Ire République et la IIIe République, ou celui réalisé en Turquie par Mustapha Kemal. Ce n’est d’ailleurs pas l’école républicaine de Jules Ferry qui a fait disparaître les particularismes locaux, c’est la modernité technicienne et c’est pourquoi les particularismes n’ont vraiment disparu qu’après 1945. Il faut lire sur ce sujet Jean-Pierre Le Goff, La fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012). De même, dans les pays de l’Est de l’Europe, la modernité capitaliste a plus détruit les cultures locales en vingt ans que ne l’a fait le communisme, pourtant dévastateur et meurtrier, en quarante-cinq ans.
    Si je défends la nation, c’est aussi parce que c’est encore le cadre le mieux adapté à l’exercice de la démocratie. C’est pourquoi je rends hommage à des figures républicaines classiques bien qu’oubliées tel Jean Prévost. Pour ses positions politiques tout comme pour ses qualités littéraires. « Il ne faut pas considérer l’auteur des Frères Bouquinquant, écrivait justement Roger Nimier, comme un écrivain mort trop jeune, qui n’a pas trouvé toute son audience, mais comme un prix Nobel en puissance et le maître d’une génération. » Je crois d’ailleurs beaucoup à la valeur d’exemplarité des esprits que l’on pourrait appeler « fermement modérés », dont Montaigne ou Jean Prévost sont des exemples.
    La modernité est pernicieuse : c’est le refus des limites du réel, et c’est en même temps le rêve d’une fin de l’histoire. La modernité refuse la dialectique de l’histoire. Cela peut prendre la forme du rêve d’une société sans classes, ou d’une société sans races. Au fond, le projet du communisme et celui du libéralisme ont des points communs, à ceci près que dans l’homogénéisation du monde, le libéralisme est plus efficace que le communisme. Du reste, le communisme n’a eu qu’un temps, tandis que le libéralisme se porte bien. En outre, compte tenu de sa dimension idéologique, le communisme est (était) en effet obligé de faire des pauses, tandis que le libéralisme peut mener son projet sans obstacles, avec pragmatisme, en jouant à la fois des aspirations à l’égalité et des aspirations à cultiver les différences. Il s’agit bien entendu toujours de petites différences anecdotiques compatibles avec le grand marché mondial. Ainsi, le libéralisme est à la fois égalitaire – il n’accepte pas les reproductions de castes fermées – et communautariste – il souhaite des niches de consommateurs pourvu que celles-ci ne soient pas fondées sur des valeurs durables.
    Ce qui fait le caractère déraisonnable de la modernité, c’est donc la croyance au Progrès, et non simplement à des progrès. De là vient aussi l’idée qu’il n’y a pas de nature de l’homme, que l’on peut donc tout faire de l’homme et avec l’homme, que l’homme est totalement malléable. Cette idée est très dangereuse et nie tout ce que nous apprend l’éthologie humaine. L’homme n’est pas un animal, mais il reste un animal. Tout n’est pas possible avec l’homme, sauf à le rendre fou et malheureux. « Nous n’avons pas envie de légitimer des sociétés qui font n’importe quoi avec l’homme » écrit justement Chantal Delsol.
    L.L.C. : Y a-t-il des auteurs que vous regrettez de ne pas avoir évoqué ?
    P.L.V. : À chaque jour devrait suffire sa peine. Vieille sagesse que nous avons souvent du mal – moi le premier – à accepter. On rêve toujours d’un livre meilleur, plus complet, mieux équilibré, plus abouti. Les ouvrages totalement réussis sont rares. Sur le seul plan des auteurs dont je n’ai pas parlé, il y a bien entendu des manques qui – si je puis dire – me manquent. Il est ainsi bien évident que Hannah Arendt me paraît un auteur contre-moderne fondamental, qu’Heidegger est très présent dans la problématique moderne/contre-moderne sans qu’il fasse l’objet d’un de mes chapitres, que Günther Anders lui aussi me paraît important, et est en outre très attachant – il faut le dire car nous sommes tous aussi des êtres de subjectivité. J’apprends aussi toujours beaucoup à la lecture de Massimo Cacciari. Je sais bien aussi que Drieu la Rochelle, sans être philosophe, était passionné par les questions de la modernité, et que sous divers angles, il les a abordées, non sans cruauté (d’abord avec lui-même). Je ne méconnais pas que Frédéric Schiffter est à l’origine d’une critique absolument radicale des arrières-mondes – et l’idéologie du progrès en fait partie, tout comme Clément Rosset (sur lequel j’ai écrit dans Éléments) a pu démontrer – ou tout simplement rappeler – que Platon avait inventé le moyen de penser à autre chose qu’au réel. Bref, la contre-modernité est vivante et ne cesse de s’alimenter de nouvelles figures. Car au vrai elle relève de l’insurrection de la vie contre le machinal. De la chair contre l’intellect, de l’âme contre l’esprit. C’est dire aussi que la contre-modernité ne se débarrassera jamais de la modernité.

    Mis en ligne par la rédaction. http://www.voxnr.com

  • Entretien avec Michel Sauve, auteur de Récit vécu de la fin de la Commune de Paris par un bourgeois anonyme

    Entretien avec Michel Sauve, auteur de Récit vécu de la fin de la Commune de Paris par un bourgeois anonyme La période insurrectionnelle à Paris dura deux mois environ, du 18 mars 1871 jusqu’à la « semaine sanglante » (21-28 mai). Cette insurrection contre le gouvernement issu de l’Assemblée nationale, qui venait d’être élue au suffrage universel masculin, établit une organisation proche de l’autogestion pour gérer la ville. Michel Sauve présente la transcription fidèle d’un texte inédit narrant la fin de mai 1871 de la main d’un parisien anonyme qui, certainement, était un paisible modéré. Il accompagne le texte d’origine d’un vaste corpus de notes destinées à en faciliter au mieux la compréhension.

    Votre Récit vécu de la fin de la Commune de Paris par un bourgeois anonyme, de par sa forme, est étrange : les notes, de votre main, y tiennent pratiquement autant de place que le texte que vous commentez…

    Des amis, devant la version primitive de ce travail, m’ont dit être frappés par sa richesse pédagogique et m’ont encouragé à le faire connaître, insistant sur ce que les événements de la Commune de Paris en 1871 ont actuellement un regain d’intérêt, à tel point que l’enseignement scolaire s’en est emparé.

    Dans votre introduction, vous racontez la façon dont vous avez découvert et traité le manuscrit d’origine…

    On ne trouve pas tous les jours un tel document dans une bibliothèque privée ; j’y suis entré comme dans une enquête policière, tant étaient inextricables les interrogations auxquelles l’identité obscure de l’auteur me condamnait. Cela étant, outre l’intérêt pour le passé, l’histoire familiale, héritage privilégié de mes années de jeunesse, j’ai voulu rendre public ce témoignage écrit d’un Parisien dont le caractère historique en fait une véritable étude scientifique : un témoignage sur le vif, souvent anecdotique, certes, mais le merveilleux Raymond Devos nous l’a rappelé : « Trois fois rien, c’est déjà quelque chose. »

    Fabrice Dutilleul http://www.voxnr.com

    notes :

    Récit vécu de la fin de la Commune de Paris par un bourgeois anonyme, Michel Sauve, Éditions Dualpha, collection « L’Essentiel », dirigée par Philippe Randa, 120 pages, 15 euros.

  • Enquête sur la droite en France : Paul-Marie Couteaux : L'Homme n'est pas une matière plastique »

    Né en 1956, écrivain et essayiste, Paul-Marie Couteaux, ancien conseiller de Philippe Seguin de 1993 à 1996, fut député européen souverainiste de 1999 à 2009, sous les couleurs du Rassemblement pour la France, puis du Mouvement pour la France. En 2011, il fonde le parti Souveraineté, indépendance et libertés (SIEL).
    Monde et Vie : Pensez-vous qu'il existe une différence de nature entre la droite et la gauche ?
    Paul-Marie Couteaux : Il faut savoir sur quel plan je dois vous répondre : car il n'y a pas une mais deux oppositions dans le débat politique, et je crois qu'il faut les distinguer clairement pour mettre à sa juste place le clivage droite/gauche.
    Une opposition première porte sur le cadre politique lui-même. C'est ce que l'on pourrait appeler « le préalable politique » : en gros, il faut savoir comment faire pour qu'il y ait de la politique, c'est-à-dire un gouvernement, une souveraineté, une légitimité, des règles. Cela semble aller de soi, mais il n'a pas toujours existé un État français, et il a connu de terribles « trous », des années d'anarchie noire... En somme, il n'y a pas toujours « de la politique », au sens où la politique signifie le gouvernement et, par lui, la participation des hommes aux affaires du monde. La plupart des hommes sur la terre n'ont aucun accès à la politique - ne serait-ce que la majorité des États n'ont pas assez de souveraineté pour mener une politique.
    Donc, première question, la construction d'un cadre légitime et souverain, qui dépasse de haut le clivage droite/gauche.
    Un autre clivage existe depuis au moins trois siècles (et non deux), entre les Classiques et les Modernes, d'où dérive l'actuel clivage droite/gauche : il est bien plus contingent, ressort davantage d'une mise en scène, celle d'un couple toujours métamorphosé et toujours renaissant, moins capital et pourtant plus passionné et mobilisateur. Ses frontières et ses enjeux bougent constamment : aujourd'hui, il n'est plus aussi social que par le passé ; son ingrédient essentiel n'est plus économique, n'en déplaise à la batterie d'économistes plus ou moins professionnels qui envahissent le discours politique et l'ennuient. L'enthousiasme et la colère sont ailleurs, dans les questions de civilisation que le trio infernal dominant notre époque, le système technicien, la mondialisation et le relativisme moral multiplient jusqu'à l'hallucination. À des urgences déjà anciennes comme la faillite de l’Éducation nationale ou la croissance vertigineuse de l’immigration s'ajoutent les délires du multiculturalisme et ces autres délires qui sortent de la théorie du « genre » et poussent sous nos yeux comme champignons après la pluie.
    Au fond, pour les nations comme pour les individus, c'est désormais la question de l'être qui est en jeu : sur ce registre l'opposition est maximale entre la droite comprise comme héritière des Classiques et l'actuelle gauche, où je situe le libéralisme, qui est largement, depuis le XVIIIe, du côté des Modernes.
    Il y a une opposition irréconciliable entre l'homme « construit » de la gauche (et quelquefois construit de toutes pièces, selon les élucubrations existentialistes d'où sortent la théorie du genre, le mariage génétiquement modifié et ce qui s'ensuit) et l'Homme héritier, conforme à une essence humaine dont nul ne peut s'échapper - je dis essence pour reprendre la conception platonicienne, essentialiste, finalement chrétienne qui est la mienne.
    Entre existentialisme et essentialisme, pas de comptabilité possible : il en découle de fondamentales oppositions dans les sujets de civilisation. Exemple : c'est parce que l'homme n'est pas une matière plastique que l'illusion moderne sur l'intégration atteint si vite ses limites.
    Le cosmopolitisme, l'internationalisme, vous paraissent-ils constitutifs de la gauche ?
    Il faut revenir sur ces mots, tant les mots politiques sont trompeurs - c'est à vous dégoûter d'en faire ! Il faut ne pas savoir ce que l'on dit pour faire de l'internationalisme une justification du dépassement des nations (par exemple dans le cadre européen), au point de faire de l'internationalisme une sorte d'équivalent du mondialisme, voire un mélangisme général. Au contraire, en simple logique, l'inter-nationalisme suppose des nations, et des nations qui osent être ce qu'elles sont.
    Un véritable inter-nationalisme suppose le respect de la nature de chaque nation et de leur merveilleuse diaprure : un Japon qui soit vraiment japonais (et non américain) ; un Brésil qui soit brésilien (idem) ; une Europe européenne, une Italie italienne et... une France française !
    Il en va des nations comme des individus, d'ailleurs, qui ne peuvent échanger, communiquer, coopérer qu'à une condition première, être ce qu'ils sont - le verbe être est pour moi la clef de tout. Rien n'est plus beau que cette phrase de Claudel qui devrait tant aider les nations, et pour commencer les individus, à vivre ensemble, ou vivre tout court : « Ce que chacun peut apporter de meilleur au monde, c'est lui-même. » La première responsabilité qui incombe à chaque être au regard du monde, c'est être. Pour cela savoir qui il est, accepter qui il est (c'est, dans l'ordre individuel, le beau travail de la psychanalyse, dans l'ordre politique le sentiment de la dignité nationale), enfin et pour couronner le tout, être maître de lui-même : ce que j'ai appelé, dans l'ordre politique, souverainisme, mais qui est aussi une morale personnelle...
    Peut-il exister au sein des droites un « dénominateur » commun, voire un principe fédérateur comparable à l'utopie égalitariste au sein de la gauche ?
    Oui, il est simple et découle de ce qui précède : ce principe fédérateur est la reconnaissance et la défense de la nature des choses, que tout autour de nous s'ingénie, par matérialisme mercantilisme, progressisme ou existentialisme à corrompre dans des proportions inouïes. Un exemple, la question cardinale de la liberté : pour un esprit de droite, la Liberté est la faculté d'être ce que l'on est, conformément à sa nature propre, sans vouloir « se changer » ou « sortir de soi-même », c'est-à-dire de son être propre (exister), vaste tartufferie de l'époque. Si la liberté ne veut plus rien dire aujourd'hui, au point d'être en grand danger, c'est qu'elle est devenue le droit ou la faculté de faire ce que l'on veut (et souvent ce que le marché veuille que l’on veuille...) ou de faire ce qui vous passe par la tête, chose évidemment impossible sur une planète de huit milliards d'humains qui aboutit au totalitarisme moderne partout florissant - en France notamment. Annah Arendt disait que le slogan « tout est possible », qui fleurit en 68 et dont François Mitterrand a fait le slogan de sa campagne de 1974, était nihiliste et totalitaire : c’est exactement ce que l'on voit sous nos yeux.    
    Propos recueillis par Eric Letty monde&vie août 2013