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France et politique française - Page 5143

  • L’Évangile s'adresse aussi aux musulmans !

    Est-il possible d'évangéliser les musulmans ? le Goliath islamique pourrait avoir les pieds plus fragiles qu'il ne le croit.
    D'un côté, une population vieillissante, accroupie dans le matérialisme, confite en laïcisme et oublieuse de la religion qui a largement contribué à construire sa civilisation : selon les statistiques de l'Eglise catholique, entre 1999 et 2009, le nombre des baptêmes a chuté de 33 %, celui des confirmations de plus de la moitié, celui des mariages catholiques de 47%.
    De l'autre, une religion musulmane portée par une population jeune, dont la fécondité est supérieure à celle des Françaises et dont l'identité collective se construit autour de l'islam.
    Sur 5 à 6 millions de musulmans en France (selon les chiffres du ministère de l'intérieur), 2 millions se disent pratiquants, mais selon un sondage CSA La Vie publié en 2006,88 % d'entre eux jeûnent pendant le Ramadan (contre 60 % en 1989).

    Qui gagnera le match ?
    Comme l'écrivait la démographe Michèle Tribalat dans un article publié sur le site du Monde le 13 octobre 2011, « L'islam bénéficie d'une dynamique démographique plus favorable que le catholicisme : un taux de rétention élevé de la religion parentale, une endogamie religieuse forte, une fécondité plus élevée et une immigration qui va sans doute perdurer. Il reste à l'écart du grand mouvement de sécularisation qui touche le catholicisme et le protestantisme, l'essor des évangéliques ne compensant pas chez ces derniers les défections. »
    Le titre de cet article avertit : « L'islam reste une menace ».
    D'autant plus que son expansion, écrit encore Michèle Tribalat, « se produit dans une France en état de déchristianisation avancé. » Ainsi, en 2008, 60 % des jeunes « autochtones » - autrement dit des Français d'origine - nés dans les années 1980, déclaraient n'avoir aucune religion ; tandis que 14 % seulement des personnes de la même classe d'âge nées de deux parents immigrés d'Algérie se disaient sans religion. Pis encore : chez les Français de souche, la tendance va s'accroissant; tandis que chez les enfants d'immigrés musulmans, la proportion d'incroyants s'est réduite de moitié entre 1992 et 2008 (passant de 30 % à 14 %).
    Une étude de l'Insee et de l'Ined, publiée en octobre 2010 sous le titre Trajectoires et origines, Enquête sur la diversité des populations en France, dresse un constat similaire : « Parmi la population âgée de 18 à 50 ans et résidant en France métropolitaine, près de 45 % de personnes se déclarent agnostiques ou athées. Cette prise de distance vis-à-vis de la religion se rencontre surtout dans la population majoritaire et chez les descendants de couple mixte. En revanche, plus des trois-quarts des immigrés et de leurs descendants déclarent avoir une religion. (...) D'une façon générale, on observe un clivage entre les groupes en lien avec des régions où l'islam est dominant et les autres. Non seulement les proportions de "sans religion " sont plus faibles chez les immigrés qui viennent des régions islamisées, mais leurs descendants déclarent plus souvent une référence religieuse que les autres. » Ainsi, « L'abandon de la religion apparaît plus fréquent pour les personnes ayant été élevées dans une famille bouddhiste (30 % d'abandon), chrétienne ou juive (26 %) que pour ceux ayant eu des parents musulmans (11 %). »

    La tentation du repli
    Pour résumer, l'islam a le vent en poupe quand le christianisme reste dans le pot-au-noir. Dans un pareil contexte, les catholiques, menacés à la fois par la sécularisation de plus en plus rapide d'une société française parfois hostile et la concurrence d'un islam qui tend à se radicaliser, peuvent être tentés par le repli communautaire et le retrait sur une ligne « défensive ». Or cette (fausse) solution aboutirait à la fois à abandonner le terrain aux adversaires du christianisme et à renoncer à la mission apostolique à laquelle le Christ et l’Église appellent les chrétiens. Le catholicisme français serait d'autant plus vite marginalisé, et menacé à terme de disparaître.
    La tentation du repli communautaire est cependant d'autant plus forte qu'au-delà de la question religieuse, les nombreux effets pervers de l'immigration de masse y conduisent non seulement les chrétiens, mais l'ensemble de notre société dont la cohésion est fragilisée. La responsabilité première de cet ébranlement profond n'incombe pourtant pas aux immigrés, mais aux Français. Les peuples qui refusent les enfants meurent de vieillesse et programment eux-mêmes leur remplacement. Le remboursement intégral de l’avortement, décidé par le pouvoir socialiste, n'est pas moins symbolique de cette mentalité mortifère que l'octroi du droit de vote aux immigrés extra-européens, qui est « dans les cartons ». Cette politique se situe dans la continuité de celle qu'ont conduite tous les gouvernements au cours des dernières décennies; mais qui les a élus ?

    Un vivier d'âmes a convertir
    Les catholiques doivent eux aussi se mettre en question : pendant ces mêmes décennies, ils se sont cantonnés aux œuvres sociales en négligeant de témoigner de leur foi. Certains ont développé un discours sur la « petite Église » catholique, une parmi d'autres, qui n'était plus Epouse et Corps mystique du Christ. Dans cette optique, les « nécessités » du dialogue inter-religieux l'ont aussi emporté sur l'urgence de l'Evangélisation.
    Il semble que l'Eglise de France ait aujourd'hui tourné cette page, comme le montrent actuellement l'engagement des évêques contre le mariage homosexuel et les appels à la mobilisation des chrétiens en vue de la « nouvelle évangélisation ». Or, dans le champ de cette nouvelle évangélisation, la présence de millions de musulmans en France doit-elle être regardée par les chrétiens seulement comme une menace (liée au déracinement, au communautarisme allogène et à l'islam), ou aussi comme une opportunité, un vivier d'âmes à convertir pour les conduire au Christ ?
    Ces conversions au christianisme, beaucoup plus nombreuses qu'on ne le croit, qui se produisent dans les pays musulmans, montrent que ce n'est pas impossible.
    Eric Letty monde & vie 4 décembre 2012

  • La primaire pour les nuls

    La primaire socialiste a conduit à désigner François Hollande pour la candidature à la présidence de la République et finalement, par une succession de malheureux rebondissements, à son élection.
    Les élections à l’UMP ont conduit à ne pas désigner clairement un président et à un processus tragi-comique d’implosion chaotique. MG 

    Le choc des nuls

    Le duel du méchant Copé et du gentil Fillon ne relevait pas du choc des Titans. Ce n’était qu’un duel de politiciens sur le dos des militants et des sympathisants, de même nature que celui auquel se livre la droite vis-à-vis de ses électeurs depuis 20 ans.

    Le gentil Fillon s’en tenait à la ligne politique de G. d’Estaing : la droite doit gagner au centre, et si possible en mordant sur la gauche, stratégie suicidaire de ceux qui n’ont rien appris ni rien oublié depuis 1981, et Fillon devenait donc la coqueluche des médias. La base militante qui en avait assez de perdre et de voir partir l’électorat contestait cependant cette géniale stratégie.

    Le méchant Copé, donc plus politique, avait, lui, compris qu’il fallait au contraire tenir un discours plus en phase avec l’évolution de la société et de l’électorat de droite qui en assez de se faire cocufier par les états-majors. Sans complexe il a donc repris la stratégie – purement verbale – de Sarkozy entre les deux tours de la présidentielle.

    Ce duel restait cependant à fleurets mouchetés car sur la question, cruciale pour la droite, du Front national, les deux compères adoptaient la même position : pas d’alliance.

    Titanic et les sales gosses

    Il aurait quand même pu s’agir d’une élection permettant de jeter les bases d’un débat entre deux stratégies, incarnées en outre dans deux personnalités bien différentes : good Fillon et bad Copé. Mais le système institutionnel des partis est tellement bloqué, à l’image de ce qui se passe au plan national, que ce choix n’a même pas pu se concrétiser.

    On attendait « règlement de comptes à OK Corral ». On a eu Titanic mais joué dans la cour de récréation d’un collège du 9.3.

    Les aventures du petit Nicolas

    On assiste en effet depuis dimanche soir à un ridicule et désolant pugilat entre les mauvais perdants et les petits gagnants. Et tous leurs petits copains qui se mettent à donner des coups de pieds et des claques. M’sieur, il a mal organisé les élections ! M’sieur, il a triché dans le dépouillement ! M’sieur, il a pas compté l’outre-mer ! M’sieur, il a copié mon programme ! M’sieur, je vais aller chez les centristes !
    Avec Juppé dans le rôle du surveillant général, il ne manquerait plus que le petit Nicolas – dont l’ombre de l’autre planait, paraît-il, dans cette consultation – pour retrouver le climat rafraîchissant des célèbres nouvelles de Goscinny et Sempé. Même le nom de la commission électorale censée trancher le conflit fait sourire : la Cocoe, ce qui évoque plutôt le cri d’un volatile ridicule qu’un collège respectable.

    Black Sunday

    Ce dimanche 18 novembre restera sans aucun doute dans les annales de la science politique : car il symbolise la décadence de la droite institutionnelle française.

    Depuis dimanche, les Français voient en effet en direct un affrontement de nains ridicules, qui hier encore jouaient aux hommes d’Etat bardés de « valeurs » dans les palais de la République. Ils ne voient plus que des tricheurs, des menteurs et des mauvais joueurs qui se battent comme des chiffonniers, pour conserver des places et des prébendes au sein d’un appareil vermoulu.

    Assurément, ce triste spectacle aura d’importantes conséquences systémiques. C’est une bonne nouvelle.

    Michel Geoffroy 22/11/2012 http://www.polemia.com

  • “Le Siècle” : Un bien étrange club

    Documentaire de Pierre Carles à la sortie du livre d’Emmanuel Ratier ” Au cœur du pouvoir ” consacré au club d’influence ” Le Siècle “.

     partie 1 :

    partie 2 :

    partie 3 :

  • ALAIN DE BENOIST REVIENT SUR MAI 68

    La commémoration de mai 68 revient tous les dix ans, avec la même marée de livres et d'articles. Nous sommes au quatrième épisode, et les barricadiés du « joli mois de mai » ont aujourd'hui l'âge d'être grands-pères. Quarante ans après, on discute toujours de savoir ce qui s'est exactement passé durant ces journées-là - et même s'il s'est passé quelque chose. Mai 68 a-t-il été un catalyseur, une cause ou une conséquence ? A-t-il inauguré ou simplement accéléré une évolution de la société qui se serait produite de toute façon ? Psychodrame ou mutation ?
    La France a le secret des révolutions courtes. Mai 68 n'a pas échappé à la règle. La première « nuit des barricades » eut lieu le 10 mai. La grève générale se déclencha le 13 mai. Le 30 mai, le général de Gaulle prononçait la dissolution de l'Assemblée nationale, tandis qu'un million de ses partisans défilaient sur les Champs-Elysées. Dès le 5 juin, le travail reprenait dans les entreprises, et quelques semaines plus tard, aux élections législatives, les partis de droite remportaient une victoire en forme de soulagement.
    Par rapport à ce qui se déroula à la même époque. ailleurs en Europe, on note tout de suite deux différences. La première, c'est qu'en France Mai 68 ne fut pas seulement une révolte étudiante. Ce fut aussi un mouvement social, à l'occasion duquel la France fut paralysée par près de 10 millions de grévistes, Déclenchée le 13 mai par les syndicats, on assista même à la plus grande grève générale jamais enregistrée en Europe.
    L'autre différence, c'est l'absence de prolongement terroriste du mouvement. La France n' a pas connu de phénomènes comparables à ce qu'ont été en Allemagne la Fraction armée rouge (RAF) , ou en Italie les Brigades  rouges. Les causes de cette « modération » ont fait l'objet de nombreux débats. Lucidité ou lâcheté ? Réalisme ou humanisme ? L' esprit petit-bourgeois qui dominait déjà la société est sans doute l'une des raisons pour lesquelles l'extrême gauche française n'a pas versé dans le « communisme combattant ».
    Mais en fait, on ne peut rien comprendre à ce qui s' est passé en Mai 68 si l'on ne réalise pas qu'à l'occasion de ces journées deux types d' aspirations totalement différentes se sont exprimés. A l'origine mouvement de révolte contre l'autoritarisme politique, Mai 68 fut d'abord, indéniablement, une protestation contre la politique spectacle et le règne de la marchandise, un retour à l'esprit de la Commune, une mise en accusation radicale des valeurs bourgeoises. Cet aspect n'était pas antipathique, même s'il s'y mêlait beaucoup de références obsolètes et de naïveté juvénile.
    La grande erreur a été de croire que c'est en s'attaquant aux valeurs traditionnelles qu'on pourrait le mieux lutter contre la logique du capital. C'était ne pas voir que ces valeurs, de même que ce qu'il restait encore de structures sociales organiques, constituaient le dernier obstacle à l'épanouissement planétaire de cette logique. Le sociologue Jacques Julliard a fait à ce propos une observation très juste lorsqu'il a écrit que les militants de Mai 68, quand ils dénonçaient les valeurs traditionnelles, « ne se sont pas avisés que ces valeurs (honneur, solidarité, héroïsme) étaient, aux étiquettes près, les mêmes que celles du socialisme, et qu'en les supprimant, ils ouvraient la voie au triomphe des valeurs bourgeoises: individualisme, calcul rationnel, efficacité ».
    Mais il y eut aussi un autre Mai 68, d'inspiration strictement hédoniste et individualiste. Loin d'exalter une discipline révolutionnaire, ses partisans voulaient avant tout « interdire d'interdire » et « jouir sans entraves ». Or, ils ont très vite réalisé que ce n'est pas en faisant la révolution ni en se mettant « au service du peuple» qu'ils allaient satisfaire ces désirs. Ils ont au contraire rapidement compris que ceux-ci seraient plus sûrement satisfaits dans une société libérale permissive. Ils se sont donc tout naturellement ralliés au capitalisme libéral, ce qui n'est pas allé, pour nombre d'entre eux, sans avantages matériels et financiers.
    Installés aujourd'hui dans les états-majors politiques, les grandes entreprises, les grands groupes éditoriaux et médiatiques, ils ont pratiquement tout renié, ne gardant de leur engagement de jeunesse qu'un sectarisme inaltéré. Ceux qui voulaient entamer une « longue marche à travers les institutions » ont fini par s'y installer confortablement. Ralliés à l'idéologie des droits de l'homme et à la société de marché, ce sont ces rénégats qui se déclarent aujourd'hui « anti-racistes » pour mieux faire oublier qu'ils n' ont plus rien à dire contre le capitalisme. C'est aussi grâce à eux que l'esprit "bo-bo" (bourgeois-bohême, c'est-à-dire liberal-libertaire) triomphe désormais partout, tandis que la pensée critique est plus que jamais marginalisée. En ce sens, il n'est pas exagéré de dire que c'est finalement la droite libérale qui a banalisé l'esprit « hédoniste » et « anti-autoritaire » de Mai 68. Par son style de vie, Nicolas Sarkozy apparaît d'ailleurs, le tout premier, comme un parfait soixante-huitard.
    Simultanément, le monde a changé. Dans les années 1960, l'économie était florissante et le prolétariat découvrait la consommation de masse. Les étudiants ne connaissaient ni le sida ni la peur du chômage, et la question de l'immigration ne se posait pas. Tout semblait possible. Aujourd'hui, c'est l'avenir qui paraît fermé. Les jeunes ne rêvent plus de révolution. Ils veulent un travail, un logement et une famille comme tout le monde. Mais en même temps, ils vivent dans la précarité et se demandent surtout s'ils trouveront un emploi après leurs études.
    En 1968, aucun étudiant ne portait de jeans et les slogans « révolutionnaires » qui fleurissaient sur les murs ne comportaient aucune faute d'orthographe ! Sur les barricades, on se réclamait de modèles vieillis (la Commune de 1871, les conseils ouvriers de 1917, la révolution espagnole de 1936) ou exotiques (la « révolution culturelle » maoïste), mais au moins militait-on pour autre chose que pour son confort personne. Aujourd'hui, les revendications sociales ont un caractère purement sectoriel : chaque catégorie se borne à réclamer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. « Deux, trois, plusieurs Vietnam ! », « Mettre le feu à la plaine », « Hasta la libertad, sempre ! » : cela ne fait évidemment plus battre les cœurs. Plus personne ne se bat pour la classe ouvrière dans son ensemble.
    Le sociologue Albert O. Hirschman disait que l'histoire voit alterner les périodes où dominent les passions et celles où dominent les intérêts. L'histoire de Mai 68 fut celle d'une passion qui s'est dissoute dans le jeu des intérêts.
    Alain de Benoist National Hebdo du 8 au 14 mai 2008
    Ce texte, destiné au plus large public, est disponible sur Internet : voxnr.com,

  • ALAIN DE BENOIST La société capitaliste en perdition

    La réédition des Idées à l'endroit (éditions Avatar) et la parution d'un livre important sur la crise que nous traversons, Au bord du gouffre - La faillite annoncée du système de l'argent (éditions Krisis), sont l'occasion de dialoguer avec l'un des penseurs les plus aigus de notre temps.
    o L'Action Française 2000 – Depuis plusieurs années, vous développez une vigoureuse critique de la "Forme-Capital" dont votre dernier ouvrage, Au bord du gouffre, constitue l'un des points culminants. Pourquoi affirmezvous que « le système de l'argent périra par l'argent » ?
    o Alain de Benoist – Ce n'est pas seulement une formule, mais très exactement ce à quoi nous assistons aujourd'hui. La crise financière mondiale qui s'est déclenchée en 2008 aux États-Unis, et qui est encore appelée à s'aggraver dans les années qui viennent, en est la preuve. Ce ne sont assurément pas les contempteurs du capitalisme qui en sont la cause, mais bien le système de l'argent qui a évolué de lui-même vers la situation qui est la sienne actuellement. Dans le passé, on a souvent dit que le capitalisme se nourrissait de ses propres crises. Cela ne le prémunissait toutefois pas contre l'indigestion. Les crises conjoncturelles ne doivent pas être confondues avec les crises structurelles, qui sont des crises systémiques en ce sens qu'elles mettent en cause les fondements du système lui-même. La crise actuelle du système de l'argent est une crise structurelle, et c'est pourquoi les remèdes que l'on tente d'appliquer se révélèront inopérants.
    Toujours plus
    Il faut bien comprendre que le capitalisme se définit comme un régime, non seulement d'exploitation permanente du travail vivant, mais comme un système d'accumulation illimitée du capital. Il ne dégage pas des profits comme une conséquence de ce qu'il permet de produire, mais il ne produit qu'en vue d'augmenter sans cesse ses profits. L'illimitation est son principe, ce qui est d'ailleurs assez logique puisque toute quantité est toujours susceptible de s'accroître d'une unité.
    Le principe moteur de la Forme-Capital (notion empruntée à Gérard Granel), se résume en deux mots : « Toujours plus ! » Toujours plus de marché, toujours plus de marchandises, toujours plus de profits, toujours plus de réification des rapports sociaux, etc. Le déchaînement planétaire de la Forme-Capital correspond à ce que Heidegger appelait le Gestell. C'est en cela que le capitalisme n'est pas non plus seulement un système économique, mais est aussi porteur d'une anthropologie qui lui est propre, fondée sur le modèle de l'Homo oeconomicus (l'homme en tant que producteur-consommateur cherchant toujours à maximiser de manière égoïste son meilleur intérêt personnel). Ce modèle s'impose à travers la colonisation de l'imaginaire économique par les valeurs marchandes, ou plus exactement par la réduction de tout ce qui vaut à la seule valeur d'échange.
    o Comment la démocratie directe et participative que vous appelez de vos voeux pourrait-elle succéder aux démocraties libérales, que vous définissez comme des « oligarchies financières dirigées par une Nouvelle Classe capitaliste médiatique et politico-financière » ?
    o Je ne fais évidemment pas profession de lire l'avenir. On peut néanmoins penser que l'évident épuisement du système parlementaire et représentatif poussera les citoyens à s'organiser selon des formes de démocratie leur permettant de mieux décider par eux-mêmes de ce qui les concerne. Vous savez que je ne partage pas la critique "droitière" classique de la démocratie comme "loi du nombre". La démocratie se définit pour moi comme le système politique qui permet la participation de l'ensemble des citoyens aux affaires publiques. Cette notion de participation est centrale. Elle l'était déjà dans la Grèce antique. Dans cette optique, les élections ne sont qu'une technique parmi d'autres pour vérifier l'approbation ou le dissentiment. Je partage l'opinion de Rousseau, mais aussi de Carl Schmitt, selon laquelle une démocratie est d'autant moins démocratique qu'elle repose sur la représentation. La crise de la représentation, encore aggravée aujourd'hui par le fossé qui ne cesse de se creuser entre le peuple et la Nouvelle Classe politico-médiatique, pourrait par contraste faire apparaître l'intérêt de la démocratie de base, de la consultation directe et du principe de subsidiarité. Ces derniers entrent aussi en résonance avec le localisme, qui est la meilleure des réponses que l'on puisse apporter aujourd'hui à la mondialisation. Que ce soit dans le domaine politique ou économique, il faut relocaliser.
    Universalisme
    o Quelles sont les principales manifestations de ce que vous appelez l'« idéologie du Même » ?
    o Relèvent de cette idéologie toutes les doctrines, religieuses ou profanes, qui pensent que les hommes sont essentiellement identiques, et que les différences qui les distinguent ne sont que transitoires, superficielles, secondaires ou négligeables. De cette croyance, qui tend (à tort) à interpréter l'égalité dans le sens exclusif de la Mêmeté, découle évidemment l'idée que les institutions politiques et sociales peuvent et doivent être partout les mêmes, ainsi que le prétendaient les philosophes des Lumières. L'idéologie des droits de l'homme, l'idée d'une "gouvernance" mondiale, la montée généralisée de l'indistinction, et jusqu'à la théorie du "genre", dérivent elles aussi de cette conviction fondamentale, qui n'est pas seulement nocive, mais fausse. L'homme est indissociable de ses appartenances singulières parce que nul n'appartient immédiatement à l'humanité. Nous n'y appartenons que de façon médiate, c’est-à-dire par l'intermédiaire d'une culture spécifique. Un Français (un Italien, un Chinois, etc.) n'est pas "homme avant d'être français" (ou italien, ou chinois, etc.), mais homme en tant qu'il est français (italien, chinois, etc.). L'"idéologie du Même" n'est finalement qu'un autre nom de l'universalisme, que je me garde bien de confondre avec l'universel. La particularité est une médiation naturelle vers l'universel. Cervantès ou Goethe sont d'autant plus "universels" qu'ils ont été l'un plus espagnol et l'autre plus allemand. Vous connaissez peut-être ce joli mot de l'écrivain portugais Miguel Torga : « L'universel, c'est le local moins les murs. »
    Critique du Dieu unique
    o Votre critique du judaïsme et du christianisme est connue. Qu'en est-il de l'islam ?
    o Votre question laisse entendre que je manifesterais une sorte de faiblesse coupable envers la religion musulmane ! Tel n'est pas le cas. Ma critique du monothéisme se relie à ma critique de l'"idéologie du Même", qui n'en est qu'une version sécularisée. Affirmer l'existence d'un Dieu unique, c'est du même coup affirmer l'unité fondamentale de la "famille humaine", cette unité passant avant les différences entre ses membres. Cela posé, on peut discuter à l'infini des mérites comparés des trois grandes religions monothéistes. J'ai pour ma part surtout critiqué le christianisme pour cette simple raison qu'il a incontestablement participé plus que le judaïsme ou l'islam à la forme historique de la culture européenne à laquelle j'appartiens, et aussi dans la mesure où, précisément, les grandes idéologies politiques de la modernité en représentent des formes sécularisées en même temps qu'"hérétiques" (les « idées chrétiennes devenues folles » dont parlait Chesterton). Il en serait sans doute allé différemment si j'avais été juif ou musulman, ce qui n'est pas le cas.
    Ambiguïté de l'islam
    Le grand problème, c'est l'ambiguïté du mot "islam", qui tantôt décrit une religion, tantôt se rapporte à une civilisation. Je prends garde de distinguer ces deux domaines. Je peux ne pas nourrir de sympathie particulière pour la religion musulmane sans pour autant me sentir tenu d'exécrer les habitants des pays islamiques ou arabo-musulmans. Sur ce dernier plan, je m'en tiens à des analyses de type politique ou géopolitique. Elles m'enseignent que, dans le monde multipolaire qui est en train de s'instaurer sous nos yeux, il n'est pas de l'intérêt des Européens de cultiver l'inimitié envers l'Islam civilisation. C'est pourquoi je ne souscris pas à la doctrine américaine du "choc des civilisations", théorisée par Samuel Huntington. C'est pourquoi je déplore aussi que, dans les milieux de droite, on soit passé d'une légitime critique des pathologies sociales nées de l'immigration à une critique confusionniste de l'"islamisation", puis de l'"islam" tout court.
     L'excellent géopoliticien Aymeric Chauprade écrivait tout récemment : « J'ai noté, ces derniers temps, que chercher des querelles avec l'"ennemi musulman" était une pente à laquelle cédaient facilement nombre de défenseurs des identités française et européenne. Quand on entre dans ce genre de logique, il convient d'observer une règle de bon sens qui consiste à se demander "pour qui on roule vraiment". Il est évident que tout ce qui conduit à l'aggravation des relations entre les peuples européens d'un côté, les Iraniens, les Turcs et les Arabes de l'autre, sert les Américains et les Israéliens, mais certainement pas les Européens. Que les choses soient dites clairement à ceux qui pensent que Huntington a la solution : nous ne réglerons pas le problème de l'immigration extra-européenne par la guerre avec le monde musulman. » C'est aussi mon avis.
    o Comment expliquez-vous l'insatiable – et louable ! – "libido sciendi" qui vous anime ?
    o On n'explique pas un tempérament. J'ai toute ma vie été mû par la curiosité, le désir de connaître et la volonté de comprendre. Je ne pense pas que ce soit un défaut !
    Propos recueillis par Louis Montarnal L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 2 au 15 février 2012

  • Stendhal, un contre-moderne intempestif

    Stendhal, un contre-moderne intempestifLe 3 décembre 1825, Stendhal publie un opuscule ironique et cruel, le Nouveau Complot contre les industriels, qui lui valut une haine tenace des milieux de la gauche progressiste. Ce pamphlet se présente comme une charge à la hussarde contre le saint-simonisme, le parti des « industrialistes », qui prétendaient accorder à tous les membres « utiles » de la société le droit et le pouvoir de conférer à l’ensemble du corps social les valeurs à partir desquelles on jugerait chacun. Ce texte, tenu étrangement à l’écart ou déprécié par les critiques, surtout de gauche, n’a pas pris une ride.

    Les prétentions exorbitantes des industrialistes

    Stendhal s’attaque à l’auteur du Catéchisme des industriels, Saint-Simon, mort le 19 mai 1825. Le périodique qui transmet sa pensée, c’est le Producteur. Les collaborateurs de cette revue étaient un mélange de « prophètes » un peu timbrés, comme Enfantin, et de renards argentés comme Laffitte (qui la soutenait financièrement) ou ce simplet de Ternaux, que Stendhal tourne en ridicule, parce que son principal titre de gloire (qui lui donnait le droit d’imposer des règles éthiques, politiques et esthétiques) était d’avoir importé des chèvres d’Asie. La prose lyrique de cet hebdomadaire est un improbable magma où s’agglomèrent tant que faire se peut pathos humanitaire, sensiblerie droit-de-l’hommiste, économisme vulgaire, raisonnements laborieux, lourdeur moralisatrice et prophétisme déjanté. Un ragoût que nous avons coutume d’apprécier, mais qui passait à l’époque pour une nouveauté surprenante et inquiétante auprès des esprits libres, raffinés par l’épreuve impitoyable des salons littéraires et le jugement aiguisé des femmes de la haute société. C’est justement cet espace de libre pensée, d’indépendance jalouse, que Stendhal va défendre contre les revendications mégalomaniaques de la « classe industrielle », qui veut soumettre tout ce qui pense, sent, aime et rêve à son idéologie de la machine à vapeur. Sous prétexte que, prétendument, la société aurait été de tout temps régie par le principe du « besoin », tout doit être subordonné à l’impératif de l’utilité et de l’économique, donc à eux-mêmes, c’est-à-dire, comme le souligne Stendhal, fatalement aux plus riches et aux technocrates. Le cinquième de la société qui échappe encore à la logique productiviste (les « frelons ») doit être estimé à l’aune de cette vertu, et être mis en demeure d’intégrer le rang des êtres positifs, de ceux qui contribuent à l’avenir du bien commun, qui ne saurait être que lumineux. Aussi bien l’écrivain, le poète, le philosophe, le prêtre, l’instituteur, l’artiste, le penseur, doivent-ils être enrégimentés dans les bataillons de cette classe universelle des « producteurs ».

    Duplicité de la gauche champagne

    Villèle, à ce moment Président du Conseil ultra de Charles X, met la bourse au premier plan et fait appel aux banquiers « libéraux » (de gauche) comme Laffitte, ou royaliste, comme Rothschild. L’argent n’a pas d’odeur, et les principes « progressistes » peuvent se concilier avec les affaires. Certains financiers de gauche s’acoquinent par exemple avec le pacha d’Egypte, dont ils subventionnent la marine (qui sert à massacrer le peuple grec), ou bien avec le roi d’Espagne, fort occupé à pendre les résistants à l’absolutisme. Le scandale qui domine l’actualité est alors celui de l’emprunt haïtien. Pour éviter l’occupation des troupes françaises, la jeune république noire se soumet à un véritable racket, dont profitent les banquiers qui, par leurs organes publicitaires, parent cette véritable entreprise usurière d’une rhétorique humanitaire et sentimentale. Déjà !

    L’économique remis à sa juste place

    Stendhal, s’il ne nie pas la validité du progrès économique (il n’est pas rousseauiste), insiste sur sa véritable dimension, qui ne saurait être que subalterne. Tout ce qui relève des besoins matériels sera placé au plus bas des valeurs. Les responsabilités afférentes à la production et à la consommation, nécessairement particulières, ne donnent pas le droit de déterminer les valeurs globales. Pour Stendhal, la politique, d’abord, doit dominer l’économique. Avec Bonaparte, un Rothschild n’aurait pas été possible. Les lois institutionnelles sont indépendantes des réquisits du commerce et de la bourse. En outre, ce qui présente véritablement une valeur humaine, sociale et politique, c’est justement ce qui échappe à la loi d’airain du travail et du besoin. La « classe pensante » (non les « intellectuels » infestés par l’idéologie), pour exercer sa fonction, qui est de penser, de créer, de prendre des distance, de critiquer et de juger, doit échapper aux sollicitations du travail productif, acquérir une indépendance de fait, un loisir indispensable à la vraie liberté. Enfin, le seul critère moral susceptible de souder la société autour de valeurs transcendantes est l’héroïsme, militaire, intellectuel, humain. En bon héritier de l’Empire, Stendhal choisit le rouge du dépassement de soi, de l’abnégation et du panache gratuit, contre le noir de l’agent, de la tartufferie et du moralisme.
    Claude Bourrinet http://www.voxnr.com

  • Education et déstructuration capitaliste de la société

    Une enquête de l'observatoire des jeunes et des familles de la fondation Apprentis d'Auteuil révélait récemment qu'une famille sur deux rencontrait des difficultés considérables face à des enfants qui échappent de plus en plus à toute espèce de contrôle. Dans ce sondage, les troubles de comportement sont évoqués, l'impossibilité de fixer des règles et des limites, et ce malaise touche autant les parents d'origine modeste que ceux dont la situation est plus aisée. Pour autant, ce n'est pas tant la nature des relations entre générations qui est mise en question, que la valeur des perspectives plus larges dans lesquelles elles s'inscrivent. Car au-delà d'un constat de crise de l'éducation et de la formation des jeunes, c'est toute une civilisation qui révèle sa faille profonde, la gravité d'une maladie qui la mine et va finir par la terrasser.

    En règle générale, la société technicienne qui est la nôtre offre naïvement l'aide du spécialiste pour remédier aux maux physiques ou moraux. Les pédopsychologues, comme les praticiens qui apportent une aide dans les domaines bien particuliers des déficiences personnelles (dyslexie, autisme, troubles mentaux, comportementaux, les dysfonctionnements familiaux, voire sociaux), les conseillers d'orientation, les formateurs de parents etc., constituent une brigade d'intervention qui, depuis quelques décennies, s'est étoffée, et connaît le même triomphe que, sur un autre plan, les professionnels de la justice, avocats de toutes catégories, ou la tribu de la finance. Car là où la valeur fait défaut, on cherche une solution dans la maîtrise du fonctionnement. Ces tentatives constituent au demeurant des sources appréciables de profits, tant la société libérale ne provoque des problèmes que pour offrir de pseudo solutions. Des cliniciens aux établissements privés, en passant par les soutiens à la carte ou les formations onéreuses, il y a toujours une « remédiation », comme l’on dit dans le jargon des technocrates de la pédagogie, pour toutes les défaillances.

    Les familles qui se déstructurent, bien qu'on ait présenté ce chaos annoncé comme un progrès vers la liberté et la réappropriation de son propre corps, sa « libération », que l'on place souvent avant l'esprit, l'abandon des contraintes d'antan, perçues comme des obstacles à la réalisation du moi, sont les symptômes d'un état des choses dont on voit de plus en plus qu'il ressemble à un champ de ruines. La société libérale est fondée sur l’existence d’un individu dont l’autonomie est postulée par essence, dont le comportement est justifié par la raison supérieure de l’intérêt. Entre le désir du sujet et la satisfaction de celui-ci, tout tiers, surtout s’il possède une autorité de fait, devient vite insupportable. Le consommateur compulsif qu’est devenu l’enfant conditionné par les messages publicitaires, l’étalage de tentations mercantiles, et conforté par le discours libertaire, perçoit d’autant plus ses parents comme des empêcheurs de tourner en rond dans le champ de l’illimité, que l’anthropologie postmoderne leur dénie toute légitimité absolue, le relativisme sociétal étant devenu la règle dans le cercle des penseurs issus du structuralisme déstructurant. « … l’individu que la civilisation libérale commence seulement à produire en série éprouve les pires difficultés à intérioriser les limites et les interdits, pourtant indispensables à la construction d’une vie autonome. Faute de pouvoir prendre appui sur une quelconque autorité tierce – que tout le discours réel du capitalisme tend désormais à discréditer – il est, en effet, condamné à tourner indéfiniment en rond dans l’ « arène de l’illimitation » » (J.C. Michéa ; Le Complexe d’Orphée).

    Le « droit de », assumé dans toute société codifiée, est devenu un « droit à », que le « droit des enfants », par exemple, a pu illustrer comme moyen de culpabiliser et de décrédibiliser les parents. La liste des droits n’a pas plus de fin, du reste, que celle des individus, encore qu’il faille aussi considérer que chacun a droit à plusieurs droits, voire à une quantité illimitée, en fonction de la variété de ses caprices, de ses pulsions, ou de ses besoins. La situation s’avère dramatique lorsque l’on prend conscience que la génération précédente, qui élève de nos jours ses enfants, a eu le malheur, ou le bonheur illusoire et mortifère, d’expérimenter la nouvelle société, et de perdre, la première, les repères traditionnels d’autorité, qu’elle a vertement contestées. Aussi est-elle particulièrement désarmée pour réagir avec perspicacité, pour autant qu’elle comprenne bien ce qui lui arrive.

    La réaction générale, en effet, face à un chaos que tous, sauf quelques idéologues minoritaires, sont en mesure de constater, ne serait-ce que parce qu’ils en souffrent, est de diagnostiquer le mal dans sa dimension formelle et dans ses conséquences partielles. On considère que les ravages au sein des familles ou de l’école proviennent d’un manque de discipline, d’une absence de morale, d’une pénurie malheureuse de communication, quand ce ne sont pas les causes inverses, c’est-à-dire trop d’autorité, un excès d’injonctions moralisatrices, ou une trop grande familiarité entre générations.

    Ces analyses échouent à cerner un phénomène qui excède les expériences singulières, même si c’est au niveau individuel qu’il s’incarne le plus visiblement. La généralisation de l’impuissance éducative montre qu’il n’est guère de recette assurée. C’est comme si l’on voulait accorder un orchestre pendant que le paquebot prend l’eau de toute part. Même s’il ne s’agit que de son petit orchestre, un duo, un trio, un quatuor, que l’on essaie d’harmoniser dans sa cabine particulière – et il n’est certes pas impossible de réussir, par moment, quelque bonne composition -, la situation d’ensemble est au naufrage, l’arrière plan génère un sentiment diffus de panique, et, comme une eau qui s’insinue partout, l’esprit de dissolution mine les meilleures volontés en même temps que les cadres que l’on croyait pérennes.

    Ce qui change radicalement les données de la crise, par rapport aux temps anciens, c’est l’adoption consensuelle d’un paradigme, de ce que Renaud Camus, dans un livre, « Décivilisation », qui est un chef d’œuvre de lucidité, nomme l’hyperdémocratisme » : « J’appelle hyperdémocratie la volonté de faire sortir la démocratie de son lit politique pour la projeter dans des domaines qui, à première vue, ne lui sont guère congéniaux, et per exemple la culture, justement, ou la famille… ». Il s’agit-là d’une intolérance, propre à l’âge des masses, à tout ce qui évoque une réelle différence, ou une supériorité quelconque. Or, la civilisation quantitative actuelle tend à promouvoir l’égalité absolue, au nom de la lutte contre les « privilèges » et les « discriminations ». Depuis l’après-guerre, ce sont les « héritiers » qui sont visés, et Bourdieu a fait, dans les cabinets ministériels ainsi que dans les salles de professeurs, de nombreux émules. Or, comme le rappelle Renaud Camus, « tout mouvement vers l’égalité implique toujours, autant et souvent plus que l’élévation de la partie défavorisée, l’abaissement simultanée de la partie favorisé… »

    La division de la société entre une classe où était de règle la contrainte, cette « syntaxe » des valeurs, (« J’ai appelé la syntaxe l’autre dans la langue : se contraindre à parler syntaxiquement, c’est reconnaître qu’on n’est pas seul, qu’à travers nous parlent une langue, un peuple, une histoire, une convention, un pacte d’in-nocence, un consentement à la non-adhésion à soi-même, à l’expression pure »), syntaxe qui est la formalisation au niveau de l’ethos, du legs des temps passés et de la bienséance civile, alliée à la transmission d’une culture savante, élitiste, et l’autre partie de la société, en principe exclue de cette éducation qui apprenait à se « tenir droit », mais qui, d’une façon ou d’une autre, en recevait les leçons, à tel point que, ce que l’on a nommé « école républicaine », était, peu ou prou, le symbole d’une civilisation qui était encore ouverte à l’ascendante exigence d’une éducation assumée consciemment, a laissé place à « la grosse classe unique de convergence centrale », totalitaire productrice et prescriptrice d’un discours hédoniste, ludique, démobilisateur, démoralisant et avachissant. Personne n’en est exempt. « … les héritiers n’héritent plus de rien (culturellement) et [sont] aussi déshérités que les non-héritiers. » Même dans les familles encore soucieuse d’une éducation digne de ce nom, il est très ardu, voire impossible, de garder à l’abri des enfants infectés par la maladie universelle de la vulgarité, du laisser aller et des plaisirs faciles et grossiers.

    L’oligarchie postmoderne, souvent le fruit, grâce à l’émergence de nouveaux domaines économiques, liés à la révolution des transmissions de l’image et du son, ou bien portée par le triomphe du capitalisme financier, partage amplement les goûts plébéiens de la masse, comme des pauvres enrichis, des parvenus. Nous avons assisté à une révolution « culturelle » plus profonde que celle conduite par Mao. Aucun signe de ralliement ou de contre-offensive ne peut être viable. Peu nombreux sont ceux qui se souviennent ou connaissent vraiment ce que fut le monde d’avant, qui fait figure dorénavant de continent perdu. Et sa disparition n’est pourtant pas si lointaine ! Non qu’il fût parfait, et qu’il dût apparaître comme un idéal vers lequel faire retour, mais il gardait encore les principes qui furent ceux de toutes les époques, de toutes les civilisations, jusqu’à la nôtre, si différentes des autres, si anormale, si malade. Il était banal alors de considérer qu’il fallait faire des efforts pour devenir soi-même, que l’enfant, s’il avait vocation à se transformer en adulte, ne l’était pas pour autant, et qu’il n’était pas détenteur de cette distance de soi à soi, indispensable pour juger du monde, des autres, et pour acquérir une autonomie si prisée maintenant, sans qu’on sache ce qu’elle est vraiment, et qu’il était nécessaire, enfin, de se « désenseigner » pour accéder à une authentique éducation, à une maîtrise et à un savoir qui, comme l’indique l’étymologie latine, conduit à la voie idoine.

    La situation peut donc s’avérer désespérée. Les saines réactions ne sont que des réactions, les sursauts ne sont pas des sauts vers autre chose, vers un autre monde. Les initiatives personnelles, aussi méritantes soient-elles, si elles n’aboutissent pas à des déconvenues, ne se présentent guère que comme des actes de guérilla. Il faudrait bien sûr que cette « petite guerre » se transmue en une grande, en un affrontement avec la source des maux, cette société libérale qui brouille tout, détruit tout, ne respecte rien, et choisit les valeurs marchandes plutôt que la valeur humaine.

    On ne demandera certes pas aux hommes politiques et aux technocrates de la modernité d'apporter les véritables remèdes à ce désastre. Pour qu'il existe des chances de rencontrer, dans les sphères décisionnelles, une claire compréhension de ce qui se passe, il faudrait que les gouvernants soient autres qu'ils ne sont, ce qui est une vue bien singulière de l'esprit, un raisonnement pas l'absurde. Car accéder à la vérité du monde qu'ils conduisent à sa perte serait pour eu l'équivalent d'un suicide.

    Claude Bourrinet http://www.voxnr.com

  • Recomposition de la droite

    121124Certains ne manquent pas d'en rire. D'autres sont tentés d'en pleurer. L'analogie entre les suites du scrutin interne de l'UMP de ce 18 novembre 2012 et le congrès de Reims du PS en 2008 ne les consolent pas. Elle devrait au moins interdire de surestimer la portée d'une rivalité qui, au départ, ne semblait opposer que deux ambitions personnelles. Interdisons-nous tout pronostic trop prédictif, trop définitif. L'ancien Premier ministre, dont on s'apprêtait à oublier le rôle pendant 5 ans, ne peut pas être jugé seulement sur son attitude de dépit un soir de match nul.

    Et pourtant ! Après un débat qui avait tourné autour de très minimes différences, on a vu s'exacerber deux clans. Ils se sont construits des discours de plus en plus caractéristiques. Les uns ont choisi une posture bien autoritaire, les autres se composent un raidissement éthique. "Il n'y aura pas de scission car le problème est politique, et non pas juridique" affirme M. Copé. On serait presque tenté d'inverser les termes. Si vraiment, en effet, une telle rivalité s'investit dans des idéologies si différentes pourquoi celles-ci n'aboutiraient pas à la construction de deux partis distincts ?

    L'emploi par son rival de l'expression "fracture morale" annonce d'ailleurs le retour d'une vieille logique caractéristique des 30 dernières années. Elle avait culminé sous le deuxième mandat de Jacques Chirac. Ayant consacré en 1998 un petit recueil d'articles dénonçant dans cette attitude "La Droite la plus suicidaire du monde" (1)⇓, j'éprouve le sentiment que certains esprits n'ont guère progressé sur le terrain de "l'alliance interdite".

    On pourrait cependant observer d’autres réalités qui se dégagent des résultats, même éventuellement imparfaits de ce vote du 18 novembre.

    Tout d'abord relevons un chiffrage, celui des votants.

    En 2002 l'UMP première manière s'était constituée comme une simple addition. La formule avait été inventée par Juppé. Elle se proposait alors de rassembler trois partis dont deux se trouvaient plus ou moins en déshérence. "Démocratie Libérale" disparaissait dans la pratique, et une partie de l'UDF était apportée par Douste-Blazy. Cette "union" se faisait autour du président Chirac dont la réélection avait été si brillamment saluée par les drapeaux algériens et marocains. Puis cette "majorité présidentielle" allait devenir "mouvement populaire". Or, 10 ans plus tard celui-ci comptabiliserait le nombre assez impressionnant de 300 000 adhérents à jour de leur cotisation. L'emploi du mot "militant" pour les qualifier est sans doute un peu forcé puisque 40 % d'entre eux, se sont désintéressés le 18 novembre du choix de leur président, ne se déplaçant ni n'envoyant pas même une procuration. Tout de même 180 000 votants ce n'est pas rien. Mais cela ne recoupe pas non plus les millions d'électeurs.

    L'apparition de motions - "droite ceci", "droite cela" [le mot "droite" est de moins en moins tabou]  - mais aussi "les humanistes", [en hommage émouvant à Érasme de Rotterdam], ou "les gaullistes" [12,5 % seulement de l'ensemble] – a permis de photographier les influences respectives. Or si l'on additionne "droite forte" [Guillaume Peltier 28 %] et "droite populaire" [Thierry Mariani 10 %] on découvre un parti beaucoup plus "à droite" que lors de sa fondation 10 ans auparavant. Ceci pour ne rien dire du RPR fondé en 1977 en tant que "travaillisme à la française" sur les terres radicales socialistes de feu Charles Spinasse.

    Sur ce point, voila un vote qu'il ne faut considérer ni comme circonstanciel ni comme passager. On ne devrait pas fulminer d'ailleurs contre cette "droitisation". Observons que tous les partis se droitisent en France, et même [à sa manière] le parti communiste.

    Il existe donc, au sein de l'UMP, que cela plaise ou non, deux blocs, bien au-delà des questions de personnes. On pourrait les considérer comme "les anciens et les modernes";

    Ce qui peut empêcher les deux groupes de se séparer ne découle que du sens des responsabilités et du réalisme de la base des élus tant que le mode de scrutin perdure. On remarquera à cet égard que le scrutin uninominal à deux tours ne fonctionne que dans une partie des élections.

    On peut donc se demander si ces lois électorales "à la française" n'ont pas elles aussi atteint leur date de péremption.

    Les grands pays où le bipartisme prospère, et se redéfinit régulièrement depuis deux siècles (2)⇓ : c’est-à-dire à la fois où ils permettent des alternances claires et où les débats au sein des partis se déroulent librement et sans exclusive, – notamment sans sectarisme "anti-droite",– les institutions fonctionnent principalement avec un scrutin uninominal à un tour. Les deux exemples les plus marquants se trouvent aux États-Unis et en Angleterre, où l'on compte des élus très "à gauche" au sein des démocrates et des travaillistes, et des gens très "à droite" chez les républicains et les conservateurs.

    À l'inverse le mode dominant en Europe reste malheureusement celui du scrutin proportionnel. Il a rendu la plupart des États beaucoup plus difficilement gouvernables. L'Italie n'est sortie de l'ornière qu'en y renonçant il y a 20 ans. On peut soupçonner François Hollande, disciple attentif de Mitterrand, de vouloir au contraire revenir aux pratiques de la IVe république.

    La recomposition de la droite correspond à une tendance longue. Les magouilles élyséennes et les petites querelles politiciennes ne doivent pas l'enrayer.

    JG Malliarakis http://www.insolent.fr

    notes

    1. cf. à ce sujet le verbiage malheureusement prophétique du "Pacte synarchique" publié in extenso dans "Mondialisme Maçonnique" 
    2. cf. Libre entretien de Georges Lane du 23 novembre sur le site de Lumière 101
    3. sur RTL le 23 novembre il développe l'idée que "l'Angleterre veut quitter l'Europe". 
  • Le Monde mis à nu

    « Attaquez-vous au Monde et les images noires du bannissement s'accumuleront au-dessus de votre tête », prévenait récemment Daniel Carton dans son impertinent essai sur les pratiques inavouables (mais avouées maintenant) des journalistes politiques (1).
    Michel Legris, journaliste au Monde de 1956 à 1972 peut en témoigner, lui qui fut réduit au chômage et au silence pour avoir publié un brûlot dans lequel il dénonçait les méthodes d'un journal longtemps vanté dans les allées de tous les pouvoirs (2). Legris avait déjà soulevé un couvercle sous lequel, depuis des années, s'accumulaient bien des perplexités, bien des doutes et un malaise croissant quant à l'objectivité et à la probité de ce journal. Il avait notamment mis en joue les citations fausses ou tronquées, la dissimulation des échecs ou des forfaits d'un régime qui avait ses faveurs ou le parti pris systématique mis à noircir volontairement celui qui ne plaisait pas à ses rédacteurs. Moins de trente ans après la sortie du livre de Legris, Philippe Cohen et Pierre Péan ont décidé, à leur tour, de publier un ouvrage d'investigation saignant sur le « quotidien de référence » dirigé par le trio Colombani-Minc-Plenel, sévèrement mis en cause pour les deux journalistes.

    Faut-il que le sujet soit sensible pour que l'éditeur et les auteurs se soient crus obligés de faire imprimer le livre en Espagne et d'observer le secret le plus complet sur cette enquête ? On pourrait se croire revenu au règne de Mitterrand où la publication du livre du même Pierre Péan sur la jeunesse vichyste de l'ancien président de la République avait été entourée des mêmes précautions.

    Seul Denis Jeambar, patron de L‘Express, a eu le privilège de lire l'ouvrage qui a provoqué une véritable paranoïa rue Claude Bernard, où la contre-attaque se met en place pour riposter aux deux frondeurs qui ont mis à nu, preuves et chiffres à l'appui, le journal qui, au nom de la liberté d'expression et du débat démocratique, impose à son électorat un prêt à penser sorti de ses presses.

    Un univers implacable

    Les extraits (pour ne pas dire les bonnes feuilles…) publiés par L'Express mettent l'accent sur le cynisme et l'autocratie des patrons du journal, mais montrent surtout combien ces derniers font peu de cas de leur mission première, l'information.
    Dénonciations à sens unique, abus de pouvoir, compromissions avec le pouvoir en place et les pouvoirs parallèles, lobbying affairiste, réécriture de la vérité, beaucoup de choses sont dites dans ces quelques chapitres qui révèlent, avant tout, l'imposture d'un journal qui distribue, au fil de ses pages, bonnes et mauvaises notes aux uns et aux autres et fait la pluie et la beau temps au sein de la galaxie politiquement correcte.

    Après avoir décrit comment le trio C.M.P. a fait main basse sur le journal en 1994 en n'ignorant rien des subtilités du capitalisme bourgeois (un comble pour le trotskiste Plenel !), Péan et Cohen reviennent sur les relations troubles de Plenel avec la police. Curieux accouplement d'ailleurs… puisque l'on voit Joseph Krasny (nom de plume de Plenel dans Rouge et Barricades) entretenir les meilleures relations avec le syndicaliste de la FASP Bernard Delaplace, au point d'ailleurs de devenir son conseiller privilégié, de rédiger ses tracts et d'être le mentor de son journal syndical. Tout cela valait, bien sûr, quelques entrées place Beauvau et surtout des informations de première main sur telle ou telle enquête sulfureuse.

    Ces relations ont, bien sûr, créé des habitudes. Faut-il, dès lors, s'étonner de trouver dans Le Monde de véritables fiches de police sur tel ou tel responsable politique ou syndical qui n'a pas l'heur de plaire au système en général et aux trotskistes du journal en particulier ?

    Autre morceau de choix de l'enquête de Pierre Péan et Philippe Cohen : le chapitre consacré aux relations privilégiées d'Edwy Plenel avec Charles Pasqua au moment de la campagne présidentielle d'Edouard Balladur, véritable « candidat officiel » du quotidien (mais faut-il s'en étonner avec la place privilégiée occupée par Alain Minc ?). On apprend aussi comment, en pleine affaire Schuller - Maréchal (les écoutes illégales du beau-père du juge Halphen), Pasqua et Plenel s'arrangent pour faite s'indigner les lecteurs du Monde sur les méthodes policières utilisées dix ans auparavant sur ordre de François Mitterrand… Autre révélation intéressante, le rôle de lobbyiste joué par Jean-Marie Colombani en faveur du quotidien gratuit parisien 20 Minutes, importé en France par le groupe norvégien Schibsterd à la recherche d'un allié dans la presse française. Il fait ainsi la courte échelle (moyennement finances sonnantes et trébuchantes…) aux Norvégiens, allant jusqu'à tirer les sonnettes de Matignon et de la Mairie de Paris. Le journal sert de moyen de chantage : revirement total dans un article au vitriol attaquant les journaux gratuits lorsque les négociations s'enlisent et virage à 90 degrés quelques temps plus tard pour finir par imprimer 20 Minutes en partie sur les rotatives du Monde. Tout est dit.

    Outre les confirmations sur les « média training » dispensés à certains hommes politiques payés largement (selon Péan et Cohen), Jean-Marie Colombani aurait tenté de faire établir sa résidence fiscale en Corse ou n'aurait pas hésité à « habiller » les comptes du journal (pourtant si prompt à dénoncer les méthodes Enron, Andersen et Cie). Au point que le quotidien serait en bien mauvaise santé financière.

    Tout cela rappelle le livre de Michel Legris qui stigmatisait déjà les dérives gauchistes du Monde en ces termes : « Un attentat terroriste ne sera pas dénoncé avec la même force s'il est perpétré par tel ou tel groupe ayant les sympathies du Monde. Les victimes se partagent désormais en deux catégories : les victimes innocentes et les victimes tout court. Les massacres se diviseront en deux genres, selon qu'ils sont ou non dans le sens de l'histoire ».

    Écrites en 1976, ces lignes n'ont pas pris une ride et complètent le tableau dépeint par les deux journalistes qui viennent de publier une véritable bombe à retardement. Est-ce pour en prévenir les effets dévastateurs qu'Alain Minc les a précédés en publiant de drôles d'Epîtres à nos nouveaux maîtres (3), où il bouscule allègrement les idoles Bové, Bourdieu et autres chantres du communautarisme, sauce Porto-Alègre ou Mac Do de Millau ? En tout cas, une chose est sûre, on est loin de l'esprit de l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen : « La libre communication des pensées et des opinions est un droit les plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ».

    Les nouveaux maîtres du Monde ont visiblement rangé depuis longtemps cet article au magasin des accessoires.
    Françoise MONESTIER
    © POLEMIA
    (1) Bien entendu… c'est off de Daniel Carton (Albin Michel, 2003) – voir critique en rubrique « médiathèque ».
    (2) Le Monde tel qu'il est de Michel Legris (Plon, 1976).
    (3) Epîtres à nos nouveaux maîtres d'Alain Minc (Grasset, 2003).