Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

culture et histoire - Page 1803

  • Éducation nationale : une rentrée qui a mauvais “genre”…

    La rentrée scolaire approche. Quelle est la priorité du gouvernement ? Lutter contre les « stéréotypes de genre », afin qu’ils soient « déconstruits et mis à distance », selon les mots d’un rapport remis fin juillet au ministre de l’Enseignement.

    Vincent Peillon, flanqué de l’inénarrable Najat Vallaud-Belkacem, y travaille donc dur : une formation obligatoire des professeurs est prévue dans les « ESPE » (Écoles supérieures du professorat et de l’éducation), qui remplaceront en septembre les IUFM ; les manuels scolaires seront revisités, et dès la rentrée, un dispositif baptisé « Les ABCD de l’égalité » sera lancé dans 500 classes de primaire, visant, comme dans la crèche Bourdarias que Najat Vallaud-Belkacem a visitée il y a quelques mois, à éradiquer dès le plus jeune âge les clichés et comportements sexistes. Une formation et des outils spécifiques sont prévus pour repérer les attitudes « genrées »…

    Même si nos deux compères au gouvernement ont conscience, comme le dit toujours le même rapport, que la question du « genre » peut susciter de « fortes résistances et des réactions très négatives ». On rigole. La gauche fait l’expérience du mot piégé qui vous explose entre les mains. Eux, les maîtres artificiers du verbe, les spécialistes de la manipulation sémantique à la nitroglycérine viennent de comprendre qu’ils ne pourront plus dégoupiller le mot « genre » qu’avec d’infinies précautions.

    Quoi qu’il en soit, comme le stipule le rapport, il faudra par exemple en finir avec le cliché de la « fille sage et laborieuse ». Quelle bonne idée. Vive la fille agitée et qui n’en fout pas une. Il restait un segment de population tenant à peu près en place pendant les heures de cours, il serait dommage de ne pas l’encourager à mettre le boxon. Dans la crèche Bourdarias aussi, on recommande aux fillettes de « faire du bruit, crier, grimper ». C’est le ci-devant secrétaire d’État à la Justice Jean-Marie Bockel qui ne doit pas en revenir… lui qui, fin 2010, dans un rapport sur la prévention de la délinquance juvénile, mettait en garde contre le développement exponentiel des bandes de filles « mimant des conduites jusqu’à présent masculines ».

    Est dénoncée aussi, dans le secondaire, la sous-représentation des filles dans les filières scientifiques. Non qu’elles n’en aient pas le choix – puisque les filles, « sages et laborieuses », réussissent mieux à l’école –, mais elles n’en ont pas le goût. Et libérer la femme, ce n’est pas, pour le gouvernement, lui laisser le choix, c’est la forcer à faire le « bon » choix, comme on l’a déjà vu pour la réforme récente du congé parental. Il faudra donc faire rentrer à la trique et au chausse-pied les récalcitrantes dans une filière scientifique, faire d’elles des malgré-nous du BTP, de l’informatique et de la maintenance de plate-forme off shore. Ce qui contribuera fortement, on s’en doute, à leur épanouissement.

    Si l’on voulait réellement œuvrer pour les femmes, ne faudrait-il pas au contraire revaloriser les filières littéraires, pour lesquelles elles ont visiblement de l’appétence ? À l’instar de Serge Villepelet, président (jusqu’au mois dernier) de PricewaterhouseCoopers France et auteur du livre Un patron qui aime les littéraires, ne faudrait-il pas mettre en avant les qualités propres d’une formation littéraire – de rédaction, de synthèse et d’analyse – pour l’entreprise ? Ne faudrait-il pas en finir avec le « tout sélection par les sciences », voulu par le sociologue marxiste Bourdieu, celui-ci accusant les formations littéraires d’être socialement discriminantes et de favoriser « l’endorecrutement » des classes dominantes ?

    Gabrielle Cluzel dans Boulevard Voltaire

  • Entretien de Pierre le Vigan concernant la modernité: une réflexion.

    Entretien de Pierre le Vigan concernant la modernité: une réflexion. Le philosophe allemand Windelband a établi une distinction entre jugement de fait « cette table est noire » et jugement de valeur « cette table est belle ». Dans le premier cas, la formulation est incontestable car objective : toute personne rationnelle et normalement constituée considérera donc qu’une table noire est … noire. A contrario, le fait qu’une table soit belle est motif à contestation, y compris pour une personnalité rationalle. On retrouve ici donc la distinction entre objectivité et subjectivité. Pour autant, il ne faut pas céder à la simplicité, au premier élan, et considérer que les jugements esthétiques soient nécessairement subjectifs comme beaucoup le croient de prime abord. Autant que je me souvienne par exemple, Kant a établi une distinction entre le Beau et le Sublime. Et une théorie scientifique comme celle des angles privilégiés semblent nous pousser à accroire que les jugements esthétiques par exemple, ne sont pas nécessairement motif à subjectivité : le Beau serait objectif…
    La postmodernité dans laquelle nous sommes entrés voici quatre décennies environ fut annoncée à l’avance par des personnalités d’exception comme le furent le baron Evola mais aussi Guy Debord. Je ne cacherai pas aux lecteurs que mes amis sont miens et, par voie de conséquence, me ressemblent. C’est ainsi que, au même titre que le personnage principal du « meilleur des mondes », la postmodernité n’a su les formater. Il ne faut pas croire que ces personnalités ont rationnellement décidé de combattre l’empreinte du monde contemporain comme on pourrait le croire spontanément. Le fait est que pour de multiples raisons, et j’insiste, sans qu’ils l’aient voulu, ils sont sortis indemnes du grand moule contemporain. Bien peu nombreuses sont aujourd’hui les personnalités différenciées pour reprendre une expression chère au baron et l’on peut songer que déjà chez Platon, la notion de « Peuple » ne désigne nullement les basses classes mais la quasi-totalité de la population. La partie du corps qui selon le philosophe grec la plus à même de représenter le peuple n’est autre que le ventre et, pourrait-on ajouter, le bas-ventre.
    La tragédie auquel je suis confronté au quotidien est la radicale altérité dont je connais rationnellement les motifs mais aussi dont je souffre réellement dès lors où je suis en présence de la plupart de mes contemporains qui ne sont d’ailleurs pas, las, mes compatriotes : « J’habite mon nom, suis de ma langue, n’ai d’autre vraie patrie que celle de mes idées et ne me reconnais véritablement que dans les familles d’esprit que j’ai choisies. « Saint John Perse. La postmodernité parce qu’elle favorise, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Barrès, « le culte du Moi » - il y a un ouvrage majeur à écrire, fondé sur la neurologie pour montrer en quoi le Système triomphe - , ne peut que flatter la subjectivité des uns et des autres qui, elle-même, caresse les fondements de notre être, représentés par notre cerveau reptilien. C’est ainsi que mes contemporains, tellement imprégnés qu’ils sont de subjectivité, considèrent bien à tort que ce que j’exprime est subjectif alors même que je suis répertorié dans la caractérologie jungienne comme Intp, à savoir le profil le plus objectif qui soit.
    Pierre le Vigan n’émet en aucun cas un point de vue personnel en déclarant que les hommes des Lumières n’ont nullement suivi ou favorisé volontairement la révolution française. Je connais d’autant bien le sujet qu’au sein de l’université, j’y ai consacré plusieurs années. Lorsqu’on interroge un de nos contemporains sur un sujet, il n’est pas rare qu’il réponde, même s’il est réellement ignorant : dans les faits, on papote bien plus que l’on ne dialogue, considérant que la première idée qui vient en tête ou qu’une prise de position presque consensuelle feront l’affaire. Je vais peut être surprendre le lectorat mais dans certaines circonstances, deux parallèles peuvent se couper. De la même façon, la planète terre qui est approximativement une sphère, est presque entièrement vide. Quant à l’inflation, elle ne signifie pas nécessairement la hausse des prix. De même qu'un cosinus ou un sinus, quoique l'on en dise dans l'enseignement secondaire, n'ont pas l'obligation de rester inférieurs ou égaux à 1. Voici donc quatre propositions – justes – dont beaucoup de nos contemporains eurent postulé le contraire, « la main à couper » …
    Pour revenir aux Lumières, le premier penseur auquel on songe qui en soit représentatif est Voltaire. Grave erreur puisque Voltaire n’en fut pas, appartenant à la génération précédente. Pour prendre un intervalle de temps juste à des fins de mémorisation, il faut considérer qu’approximativement, les Lumières françaises, importés du monde anglo-écossais à destination finale de l'Allemagne, ne furent que durant le second quart du XVIII ème siècle, auquel il faudrait ajouter quelques années. Les hommes des Lumières ne furent en aucun cas démocrates et encore moins républicains. Leur admiration va à la monarchie constitutionnelle, anglomanes qu’ils furent. L’expression de « despotisme éclairé » fait partie de leur bagage. Par là il faut comprendre un exécutif fort mais aussi instruit et bienveillant, idéalement conseillé par ce que l’on peut appeler avant l’heure, des intellectuels.
    Aucun des hommes des Lumières n’a donc de contact intellectuel privilégié avec la notion de révolution et Pierre le Vigan ne se trompe nullement en affirmant que le premier parmi les grands à être récupérable par les révolutionnaires fut Rousseau.
    Je sais que les monarchistes contemporains haïssent le plus souvent le XVIII ème siècle, probablement au motif qu’il fut celui qui vit la fin de l’ancien régime. Pour autant, la mort de cette structure est bien antérieure et les origines de la chute sont à chercher au XVI ème siècle. Apparaîtront à cette époque et le capitalisme développé et le protestantisme. Il faut savoir qu’à cette époque, les lettrés furent bien conscients de la concomitance de ces deux événements. Si confier le pouvoir aux nobles, c'est-à-dire aux guerriers, parait tout à fait légitime dans une société archaïque, tel est de moins en moins le cas au fur et à mesure que la société se civilisait. Le capitalisme du XVI ème siècle que l’on peut appeler commerce international fit de certains Français anonymes, des hommes d’importance, réussissant leurs entreprises. Dans ces conditions, quand bien même un noble lui était hiérarchiquement supérieur, que l’entrepreneur doué avait plus d’importance que lui.
    De la même façon, le protestantisme est beaucoup plus moderne que ne l’est le catholicisme. Les justifications ne font pas défaut : autorité supérieure (Vatican) et pas d’équivalent chez les protestants. Si l’on dit « catholicisme », « protestantisme » doit porter un « s ». Le prêtre est « supérieur » à ses paroissiens alors que tel n’est pas le cas du pasteur. Les catholiques n’ont pas accès aux textes religieux, les protestants si. La langue du catholicisme est celle de l’élite, les protestants utilisent celle du peuple… On comprend donc que le catholicisme sied beaucoup mieux à l’ancien régime que le protestantisme.
    Ce serait donc de mon point de vue, les développements aussi bien du protestantisme que du capitalisme, qui annoncèrent la fin de l’ancien régime et nullement les hommes de Lumières, hostiles d’ailleurs, y compris par nature, à toute forme de révolution. On peut remarquer aussi que même Louis XIV qualifié de solaire, fit de graves erreurs qui jouèrent un rôle majeur dans le déclenchement du processus révolutionnaire un siècle plus tard ; ainsi en est-il par exemple de la centralisation excessive ; ainsi en est-il aussi de l’anoblissement de beaucoup de bourgeois, non au motif que ces derniers s’étaient distingués en raison de leur noblesse de comportement, mais en raison de leur réussite financière, valeur justement bourgeoise.
    Pour conclure, je citerai un penseur d’outre Rhin qui n’est autre que Goethe :
    « Avec Voltaire, c'est un monde qui finit : avec Rousseau, c'est un monde qui commence ».

    Philippe Delbauvre http://www.voxnr.com/

  • Les Indo-Européens et leur tradition (Jean Haudry)

    1 – L’Indo-Européen reconstruit

    Les concordances régulières entre leurs déclinaisons nominales, leurs conjugaisons verbales, leurs suffixes de dérivation, et une part notable de leurs vocabulaires prouvent l’existence d’une parenté entre les langues dites Indo-Européennes, c’est‑à‑dire celle d’une langue commune qui s’est différenciée et dont les parlers ont divergé d’abord sur place, sous la forme d’ondes d’innovations, puis, à la suite de migrations, sous la forme de scissions que figure l’arbre généalogique, avant de donner naissance à de nouvelles langues communes, selon le schéma universel de l’évolution des langues, qu’on retrouve par exemple avec le latin et les langues romanes qui en sont issues.

    2 – L’Indo-Européen «attesté»: l’hydronymie vieil européenne

    Les noms de cours d’eau des régions du centre de l’Europe, de la Baltique aux îles britanniques, à l’Italie et à l’Espagne, avec des prolongements asiatiques, présentent une forme unitaire qui n’est pas celle de telle ou telle langue Indo-Européenne, mais qui représente une attestation directe de l’indoeuropéen commun encore indifférencié. Sur ce vaste territoire, qui sera notamment celui des langues baltiques, germaniques, celtiques, italiques on trouve des noms de cours d’eau identiques: tirés d’un nom de l’eau, la Vézère et la Weser ‑ le Var et le Wôrnitz allemand, le Salon et la Saale allemande; tirés d’un nom du flot: le Drac, le Drau et le Dravos, affluent du Danube, tirés d’un nom de la source: les Avance, Avançon, Avenchet et les Avantia, Aventio d’Italie; tirés d’un nom du lit du cours d’eau: l’Amance, les Amantia d’Italie et l’Ems; tirés d’un qualificatif, «blanc»: l’Aube et l’Elbe, l’Argence, l’Argençon et les *Argentia d’Allemagne, l’*Argenti d’Irlande.

    Les plus notables des prolongements asiatiques sont le nom de l’Avanti indienne, qui correspond aux Avance, etc., et celui de l’Indus, vieil‑indien sindhu‑, apparenté à celui du Sinn affluent du Main, et du Shannon irlandais; mais leur faible proportion montre qu’il ne s’agit que de l’application de noms anciens à de nouveaux cours d’eau.

    Le statut privilégié de l’hydronymie s’accorde avec la théorie de Boettcher (1999) selon laquelle les premiers Indo-Européens, «vikings de l’âge de pierre», se seraient introduits en Europe en remontant les cours d’eau à partir de la mer du nord.

    3 – De l’Indo-Européen aux Indo-Européens

    Toute langue a des locuteurs: ceux qui la parlent. Ces locuteurs constituent le plus souvent un peuple. Les deux seules exceptions sont celles des langues «véhiculaires» qui servent à plusieurs peuples et les langues mixtes (sabirs, créoles) qui servent à une population mélangée. Ces deux situations sont manifestement inapplicables à l’Indo-Européen: les sabirs et les créoles qui en sont issus ont un système morphologique rudimentaire et souvent flottant. Les langues véhiculaires servent uniquement à communiquer avec l’étranger; chacun des peuples qui l’utilisent conserve sa propre tradition, liée à sa langue nationale, alors qu’il existe une «tradition Indo-Européenne».

    4 – La notion de «tradition Indo-Européenne»

    Cette notion recouvre un ensemble de concordances entre formules, entre groupes de notions, entre conceptions spécifiques; des images, des symboles, des pratiques, des institutions peuvent leur correspondre.

    4.1 – Le formulaire

    Plusieurs centaines de concordances rigoureuses entre formules représentées dans plusieurs langues Indo-Européennes ont été identifiées depuis 1850, où l’a été celle de la «gloire intarissable». Une première synthèse publiée par Rüdiger Schmitt en 1967, Dichtung und Dichtersprache in indogermanischer Zeit (Wiesbaden: Otto Harrassowitz) fait l’historique de la recherche (ch. 1) et passe en revue les thèmes principaux qui figurent dans les formules reconstruites: d’abord la gloire «notion centrale de la poésie héroïque indo‑européenne» (ch. 2), les autres traces de la poésie héroïque (eh. 3), la poésie mythologique (ch. 4), la poésie sacrale (ch. 5), diverses concordances phraséologiques (ch. 6), les éléments formels de la langue poétique (ch. 8), le poète et son œuvre (ch. 9); c’est ici qu’on trouve la célèbre concordance formulaire relevée en 1878 par Firaniste James Darmesteter dans laquelle le nom de la parole figure comme complément du verbe *teks «charpenter», lointaine origine de notre désignation du texte. L’ouvrage se termine par quelques indications sur la métrique Indo-Européenne (ch. 10). Le rôle de ces formules traditionnelles est double: elles expriment les idéaux, les valeurs, les préoccupations majeures; elles servent de matériau pour la composition dite «orale et formulaire» des poèmes.

    4.2 – Les groupes de notions

    Il s’agit d’associations d’idées qui constituent le résumé d’une vision du monde, ou celui d’un discours et le schéma d’un type de comportement, à la façon des «devises».

    Les trois fonctions (Georges Dumézil): groupement de trois notions, souveraineté magique et religieuse, guerre, production et reproduction, qui n’ont pas d’expression fixée dans la langue, mais dont le groupement est attesté dans une foule de textes (histoire légendaire inventée à partir d’elles, apologues trifonctionnels, comme le jugement de Pâris), de structures (triades divines, panthéons ternaires) et d’institutions (les trois castes des Indo‑Iraniens et des Celtes, les trois ordres de l’Occident médiéval).

    Avant de symboliser les trois fonctions, les trois couleurs, blanc, rouge et noir, ont eu leur signification propre, de nature cosmique (§ 8).

    Pensée, parole, action: trois notions fréquemment associées dans l’Avesta, dans l’Inde classique, en Grèce, et dans plusieurs autres domaines, l’expression de ces trois notions est en partie fixée, comme celle des formules.

    Le rôle de ces groupes de notions est analogue à celui du formulaire: elles servent à la fois à exprimer des préoccupations majeures (la hiérarchie des fonctions) et à fournir une trame narrative (les portraits de héros fondés sur la triade pensée, parole, action).

    Certains groupes de notions se présentent à l’occasion comme des formules : ainsi traverser l’eau de la ténèbre hivernale, dont les attestations consistent soit en récits fondés sur ces quatre notions (la traversée d’une étendue d’eau, la nuit, en hiver) soit en expressions à caractère formulaire.

    [...]

    Jean Haudry

    La suite sur Centro Studi la Runa

    http://cerclenonconforme.hautetfort.com/

  • L'idéologie se couvre du mot « République »

    D'Hilaire de Crémiers dans Politique Magazine :

    "[...] Les hommes et les femmes de gouvernement et leurs sbires qui ont fait passer une telle loi, sont littéralement indignes de gouverner. Qu'ils imposent leurs fantasmes à leurs pareils si ça leur chante, mais pas au peuple de France en tant que tel. C'est un abus et même une usurpation de pouvoir. Quelle est leur autorité pour légiférer sur ce qui ne saurait relever de leur juridiction ? à moins qu'ils ne se prennent pour des dieux ! C'est devenu une loi de la République, clament les parangons du système. Et voilà prêts à céder des hommes politiques qui pourtant n'étaient point favorables à une telle loi, mais qui sont tout à coup timorés devant la violence du système, voilà prêts à se rallier une fois de plus des évêques- pas tous heureusement, loin de là ! - sans force morale, complices de la confortable bien-pensance officielle et entraînés par la facilité de la prétendue adaptation au monde, à l'encontre même des paroles de Benoît XVI et de François qui affirment hautement que « la première urgence » dans le corps épiscopal, « c'est le courage » ! « Le courage de contredire les orientations dominantes est aujourd'hui particulièrement urgent pour un évêque ». Alors, qu'est-ce que cette couardise ?

    Et puis, la République est-elle donc une déesse ? Faut-il y sacrifier ? La mettre au-dessus du bon sens, de la conscience, du droit, de la justice et, enfin, pour les croyants, de Jésus-Christ ? Le problème, en France, est là. Qu'est-ce que cette République ? La république, en bon latin, c'est la chose publique. Ce ne devrait pas être une idéologie. Il y a là une conception totalitaire qui n'a fait et ne fait que du mal à la France réelle. Comment ne pas le voir ? L'idéologie qui se couvre du mot « République » en est-elle pour autant plus digne de croyance ? « Je dois tout à la République », disent certains. Mais non, vous devez tout à vos parents et à vos éducateurs et aux honnêtes gens que vous avez rencontrés. [...]"

    http://www.lesalonbeige.blogs.com/

  • Écrire contre la modernité (entretien avec Pierre Le Vigan)

    Écrire contre la modernité (entretien avec Pierre Le Vigan) Plusieurs lecteurs m’ont posé des questions à propos de mon dernier livre Écrire contre la modernité, oralement ou par écrit. J’ai regroupé ces questions (ou remarques) sous un nom collectif : les lecteurs curieux (ou L.L.C.).
    L.L.C. : Dans votre dernier livre, vous relativisez la continuité entre les Lumières et la Révolution française. Vous êtes ainsi au rebours d’une analyse qui, généralement située à droite, souligne la continuité entre les deux. Cela mérite quelques explications.
    Pierre Le Vigan : Je souligne effectivement que les hommes des Lumières qui étaient encore vivants en 1789 ont été généralement hostiles à la Révolution, à l’exception de Condorcet, qui en sera toutefois victime comme Girondin. La plupart des hommes des Lumières encore vivants ont été hostiles non seulement au moment 1793 – 94 de la Révolution mais aussi dès 1789. Dès ce moment, la violence est le moteur de la Révolution, ce qu’ils refusent, qu’il s’agisse de la « prise de la Bastille » qui fut en fait le massacre de ses défenseurs (malgré la parole donnée), ou des journées des 5 et 6 octobre 89, où le roi est ramené de force à Paris. En ce sens, la Révolution est un bloc comme le disait Clémenceau. Or, l’esprit des Lumières ne se reconnaît pas dans cette rupture avec l’ordre ancien alors qu’il aspire de son côté à un bien s’instaurant progressivement, à une sorte d’ordre naturel fondé sur la raison qui déploierait son harmonie, ce qui est incompatible avec les soubresauts sanglants qui constituent le rythme de la Révolution française.
    En réalité, le principal lien qui existe entre la Révolution française et les Lumières se fait à travers Rousseau. Mais on le sait : Rousseau occupe une place à part dans les Lumières. C’est l’un des sujets que j’aborde dans le livre. L’idéologie sommaire dite des Lumières n’a pas grand-chose à voir avec la réalité complexe et multiforme de penseurs trop importants pour être réductibles à un courant idéologique comme Rousseau, Diderot ou Voltaire.
    S’il y a continuité entre un homme rattaché aux Lumières et la Révolution, c’est donc de Rousseau qu’il s’agit. La continuité existe dans la mesure où Rousseau ne croît pas à la possibilité d’un mouvement continu de progrès mais croît dans le constructivisme. En ce sens, sans préjuger de l’attitude qui aurait été la sienne, il est en phase avec l’esprit de la Révolution qui prétend tout reconstruire, et là, il y a continuité entre 1789 et 1794, les principales différences entre la phase 1789 et la phase robespierriste de 1794 étant le passage d’une Terreur spontanée et « populaire » (au pire sens du terme, c’est-à-dire populacier) à une Terreur d’État, mais aussi le passage de la souveraineté nationale au projet d’une souveraineté populaire. L’autre lien très fort entre Rousseau et la Révolution française est l’exaltation de l’esprit antique et tout particulièrement de la notion de vertu civique. La Révolution française se veut exemplaire et romaine. Ici, il y a continuité entre l’« antiquo-futurisme » de Rousseau et la Révolution française.
    La continuité s’établit donc pour des raisons que l’on peut trouver « sympathiques » telles l’esprit civique et le culte du citoyens et pour des raisons très contestables à savoir l’aspiration non seulement à une société bonne mais à une société totalement bonne, absolument bonne, ce qui conduit inévitablement au totalitarisme, comme tous les rêves d’absolu. En ce sens, Marcel Déat n’avait sans doute pas complètement tort de voir une continuité entre Rousseau, la Révolution française, Robespierre (qu’il admirait et approuvait), et le national-socialisme allemand (dont Déat voyait bien les aspects modernistes – la « Révolution brune » – mais sous-estimait sans doute les aspects réactionnaires, eux aussi présents). Il aurait pu ajouter le bolchevisme. Rousseau est donc l’exception qui confirme la règle : il est le seul penseur des Lumières en continuité d’idées avec la Révolution française. Mais il l’est en partie pour des raisons contestables comme la volonté d’une table rase et d’un retour artificiel à un passé antique mythifié. À ce sujet, il faut noter qu’il serait difficile de défendre Rousseau et de voir avec sympathie les mouvements localistes et anticentralistes comme la Fronde ou la révolte vendéenne.
    L.L.C. : À vous lire, vous paraissez beaucoup plus proche des auteurs républicains tels Alain Finkielkraut et Éric Zemmour que des révolutionnaires-conservateurs de la « Nouvelle Droite ». Vous paraissez éloigné des communautariens et proche des assimilationnistes. En d’autres termes, vous semblez un défenseur de l’idée stato-nationale. Qu’en est-il ?
    Pierre Le Vigan : Dans la notion d’État-nation, c’est la nation qui doit être essentielle. L’État doit être un outil au service de la nation. Je ne crois pas que l’on puisse se passer de l’État. Attention : moins d’État, ce peut être plus de bureaucratie. C’est justement d’ailleurs ce qui se passe où nous souffrons d’une impuissance de l’État sur les grandes questions, impuissance mêlée à une omniprésence des pouvoirs publics dans nombre de domaines où ils ne devraient pas être présents tel la sécurité routière où s’impose une réglementation tatillonne attentatoire aux libertés les plus élémentaires. Dans la construction européenne d’aujourd’hui, la nation est la grande perdante car le lien entre l’État et la nation est perdu. Pseudo-régionalisme de féodalités locales d’une part, bureaucratie bruxelloise de l’autre, la nation s’affaisse au milieu de cela. L’État français n’est plus apte qu’à appliquer des réglementations européennes.
    Il est tout à fait exact que je suis hostile à la déconstruction des nations. Qu’il y ait des identités locales, en Catalogne, en Bretagne, ailleurs, cela ne doit pas se traduire par un monolinguisme régional, ni même par l’obligation administrative d’un bilinguisme. Le niveau national est le moyen de peser plus lourd dans la mondialisation que le niveau régional. Il faut préserver ce « niveau » (le terme n’est pas élégant mais a le mérite d’être clair) national. En ce sens, je salue le grand travail unificateur de la République, à la fois la Ire République et la IIIe République, ou celui réalisé en Turquie par Mustapha Kemal. Ce n’est d’ailleurs pas l’école républicaine de Jules Ferry qui a fait disparaître les particularismes locaux, c’est la modernité technicienne et c’est pourquoi les particularismes n’ont vraiment disparu qu’après 1945. Il faut lire sur ce sujet Jean-Pierre Le Goff, La fin du village. Une histoire française (Gallimard, 2012). De même, dans les pays de l’Est de l’Europe, la modernité capitaliste a plus détruit les cultures locales en vingt ans que ne l’a fait le communisme, pourtant dévastateur et meurtrier, en quarante-cinq ans.
    Si je défends la nation, c’est aussi parce que c’est encore le cadre le mieux adapté à l’exercice de la démocratie. C’est pourquoi je rends hommage à des figures républicaines classiques bien qu’oubliées tel Jean Prévost. Pour ses positions politiques tout comme pour ses qualités littéraires. « Il ne faut pas considérer l’auteur des Frères Bouquinquant, écrivait justement Roger Nimier, comme un écrivain mort trop jeune, qui n’a pas trouvé toute son audience, mais comme un prix Nobel en puissance et le maître d’une génération. » Je crois d’ailleurs beaucoup à la valeur d’exemplarité des esprits que l’on pourrait appeler « fermement modérés », dont Montaigne ou Jean Prévost sont des exemples.
    La modernité est pernicieuse : c’est le refus des limites du réel, et c’est en même temps le rêve d’une fin de l’histoire. La modernité refuse la dialectique de l’histoire. Cela peut prendre la forme du rêve d’une société sans classes, ou d’une société sans races. Au fond, le projet du communisme et celui du libéralisme ont des points communs, à ceci près que dans l’homogénéisation du monde, le libéralisme est plus efficace que le communisme. Du reste, le communisme n’a eu qu’un temps, tandis que le libéralisme se porte bien. En outre, compte tenu de sa dimension idéologique, le communisme est (était) en effet obligé de faire des pauses, tandis que le libéralisme peut mener son projet sans obstacles, avec pragmatisme, en jouant à la fois des aspirations à l’égalité et des aspirations à cultiver les différences. Il s’agit bien entendu toujours de petites différences anecdotiques compatibles avec le grand marché mondial. Ainsi, le libéralisme est à la fois égalitaire – il n’accepte pas les reproductions de castes fermées – et communautariste – il souhaite des niches de consommateurs pourvu que celles-ci ne soient pas fondées sur des valeurs durables.
    Ce qui fait le caractère déraisonnable de la modernité, c’est donc la croyance au Progrès, et non simplement à des progrès. De là vient aussi l’idée qu’il n’y a pas de nature de l’homme, que l’on peut donc tout faire de l’homme et avec l’homme, que l’homme est totalement malléable. Cette idée est très dangereuse et nie tout ce que nous apprend l’éthologie humaine. L’homme n’est pas un animal, mais il reste un animal. Tout n’est pas possible avec l’homme, sauf à le rendre fou et malheureux. « Nous n’avons pas envie de légitimer des sociétés qui font n’importe quoi avec l’homme » écrit justement Chantal Delsol.
    L.L.C. : Y a-t-il des auteurs que vous regrettez de ne pas avoir évoqué ?
    P.L.V. : À chaque jour devrait suffire sa peine. Vieille sagesse que nous avons souvent du mal – moi le premier – à accepter. On rêve toujours d’un livre meilleur, plus complet, mieux équilibré, plus abouti. Les ouvrages totalement réussis sont rares. Sur le seul plan des auteurs dont je n’ai pas parlé, il y a bien entendu des manques qui – si je puis dire – me manquent. Il est ainsi bien évident que Hannah Arendt me paraît un auteur contre-moderne fondamental, qu’Heidegger est très présent dans la problématique moderne/contre-moderne sans qu’il fasse l’objet d’un de mes chapitres, que Günther Anders lui aussi me paraît important, et est en outre très attachant – il faut le dire car nous sommes tous aussi des êtres de subjectivité. J’apprends aussi toujours beaucoup à la lecture de Massimo Cacciari. Je sais bien aussi que Drieu la Rochelle, sans être philosophe, était passionné par les questions de la modernité, et que sous divers angles, il les a abordées, non sans cruauté (d’abord avec lui-même). Je ne méconnais pas que Frédéric Schiffter est à l’origine d’une critique absolument radicale des arrières-mondes – et l’idéologie du progrès en fait partie, tout comme Clément Rosset (sur lequel j’ai écrit dans Éléments) a pu démontrer – ou tout simplement rappeler – que Platon avait inventé le moyen de penser à autre chose qu’au réel. Bref, la contre-modernité est vivante et ne cesse de s’alimenter de nouvelles figures. Car au vrai elle relève de l’insurrection de la vie contre le machinal. De la chair contre l’intellect, de l’âme contre l’esprit. C’est dire aussi que la contre-modernité ne se débarrassera jamais de la modernité.

    Mis en ligne par la rédaction. http://www.voxnr.com

  • A propos de la féodalité et du féodalisme

    Au cours de l’émission 154 de Méridien Zéro, Adrien Abauzit a exprimé l’idée selon laquelle nous assisterions à une nouvelle féodalisation de la France.

    Par féodalisation, il entend donc la privatisation de l’espace public par des « seigneurs de guerre » comme cela se serait produit vers l’An Mil. Il poursuit en disant que la France a toujours eu deux ennemis : les féodaux et l’empire. Cette théorie se place donc dans une vision authentiquement nationaliste qui correspond autant à celle de la monarchie d’Ancien régime qui a souvent entretenue des rapports conflictuels avec les grands seigneurs (les princes) et les empires (Germanique, espagnol, ...), qu’avec celle d’un républicanisme de filiation bonapartiste hostile à la privatisation du territoire et attaché au centralisme.

    L’histoire de France est effectivement marquée par la soumission des grands seigneurs d’un côté et la lutte contre les empires hostiles de l’autre. C’est en partie sur cette base que Pierre Hillard conteste la régionalisation de l’Europe, voyant une corrélation forte entre d’un côté l’augmentation du pouvoir de l’Union Européenne (Empire) et de l’autre une autonomie régionale de plus en plus forte en Europe (Catalogne, Ecosse, Flandre, Alsace…). Dans l’histoire de l’Europe, le Saint-Empire germanique fut d’ailleurs marqué par un fort fédéralisme et à l'inverse le nationalisme italien s’est construit contre les différents royaumes de la péninsule italienne.

    Il est absolument indéniable que nous assistons à une privatisation de l’espace public. Dans nos banlieues, où des bandes s’accaparent des territoires et y rejettent les symboles et agents de l’Etat : école, police, pompiers, … Ces zones sont souvent appelées des « zones de non-droit », alors qu’elles sont en réalité des zones d’un autre droit, marqué par la loi du plus fort alors que la loi publique doit –théoriquement- protéger les plus faibles. Mais c’est aussi le cas dans nos centres villes ou sur notre réseau routier où de grandes entreprises empochent l’argent des parkings et des péages. Comme jadis lorsque les seigneurs, en vertu du droit de ban au sein de la seigneurie banale, percevaient l’argent des péages, fours, moulins, …Ainsi certaines portions du territoire sont inaccessibles si on ne passe pas par les « services » d’entreprises privées qui exploitent des ponts, sociétés de transport ou autoroutes. Le développement des sociétés privées de sécurité augmente l’importance de la défense privatisée alors que la police elle-même sert bien souvent la défense d’intérêts privés (ne serait-ce que les sociétés qui gèrent nos radars routiers). Il en va de même pour l’armée dont l’action à l’étranger va de pair avec la volonté de nos gouvernants d’imposer les grandes entreprises françaises, comme c’est le cas en Afrique. C’était déjà le cas au XIXe siècle lorsque l’armée servait parfois à mater les révoltes populaires (comme La Commune) ou a ouvrir des pans entiers des territoires africains ou asiatiques à nos entreprises (réseau ferré, etc…).

    Notons, bien que ce soit anecdotique, que, pour des anarchistes, l’Etat n’est pas la puissance publique, mais une entité privée comme une autre dont la police est la milice privée et le trésor public un outil de racket de la population.

    Cleric-Knight-Workman.jpg

    Le clerc, le chevalier, le paysan - XIIIe siècle

    Revenons cependant sur ces notions de féodalité et de féodalisme. L’historiographie nationale et les discours politiques ont eu tendance à en faire un synonyme de « privatisation de l’espace public » comme je l’indiquais en introduction. Mais ces deux notions sont historiquement beaucoup plus complexes qu’elles n’y paraissent. La recherche universitaire a depuis longtemps élaboré différentes théories entre "mutation" et continuité des structures politiques et sociales entre le IXe et le Xe siècles. En 1970, Pierre Toubert avait parlé d’incastellamento, c’est à dire le fait de regrouper une population autour d’une motte féodale ou au sein de villages fortifiés, puis en 1982 Robert Fossier avait insisté sur la notion d’encellullement où des seigneurs ont pu regrouper des villageois sous leur protection et développer les structures de base de la société féodale. Quant à Alain Guerreau, il a établi la notion de « dominium » c'est-à-dire le fait de dominer à la fois la terre et les hommes. Ce lien à la terre, à une forme d’enracinement, est d’ailleurs essentiel dans une société profondément rurale et paysanne. Pour Jacques Le Goff, « S’il faut garder féodalisme, c’est que, de tous les mots possibles, il est celui qui indique le mieux que nous avons affaire à un système ». Sans rentrer dans des détails débats historiographiques qui troubleraient la lecture de cet article, nous voyons bien l’émergence d’un système où la population recherche une protection ce qui conduit à une forme de contrat entre la population et son seigneur. Mais cette protection fut légitimée en amont par l’héritage carolingien (lui-même légitimé par l’héritage romain) et le capitulaire de Quierzy en 877 comme l’a noté entre autre Dominique Barthélémy. A ce système qui implique les rapports entre une population de paysans, d’éleveurs et d’artisans et des seigneurs qui possédaient la terre et pouvaient juger, collecter les taxes et les impôts et faire la guerre, il faut ajouter un troisième acteur, et non des moindres, l’Eglise, qui était héritière de Rome et dont les paroisses et les évêchés furent des territoires clefs pour l’organisation sociale. Ainsi même des évêques ou des abbés pouvaient être de grands seigneurs, des propriétaires fonciers. L’Eglise était d’ailleurs la seule institution capable d’unifier l’ensemble des hommes de l’occident féodal. C’est donc bien un système que la féodalité, ou le féodalisme, mais un système construit à la base, légitimé par des carolingiens sur le déclin et encadré par une Eglise puissante. Il ne s’agissait donc aucunement de la loi de la jungle et l’Eglise œuvra souvent pour pacifier l’Occident, songeons aux mouvements de la Paix de Dieu (qui impose des contraintes sur les territoires et les hommes) puis de la Trêve de Dieu (qui impose des contraintes en terme de temps). Enfin il ne faut pas oublier les liens d’homme à homme, illustrés par exemple par la vassalité (ou aussi l’amicitia) et qui ne consistaient pas simplement en la constitution de « milices privées » mais en un réseau complexe de rapports entre individus, tenus par des serments et souvent par un code d’honneur. Ainsi on ne peut pas résumer l’occident féodal a une mosaïque de territoires privatisés où règne la loi du plus fort comme se complet à le relayer le cinéma Hollywoodien nous montrant des seigneurs et chevaliers cruels et totalement abrutis par l’alcool. Bien sûr, il ne faut pas tomber non plus dans une vision angélique de cette période, les conflits entre seigneurs ressemblaient probablement bien souvent à des conflits entre bandes rivales.

    Ce qui se développe dans les banlieues ou par l’intermédiaire des entreprises privées n’est donc pas tout à fait une « féodalisation » du territoire français. Les caïds, bien loin de protéger la population, la terrorise, cette population n’a jamais cherché la protection de ces caïds, mais au contraire souhaiterait que la force publique fasse régner l’intérêt général. Il n’y a aucune régulation sociale induite par un acteur tiers, mais au contraire un encouragement des violences par des prêcheurs religieux, des rappeurs ou certains pseudo-médiateurs sociaux, tous adeptes de phraséologie victimaire. L'Islam ne peut être comparé à l'Eglise médiévale, puisqu'il n'est pas pré-existant sur le territoire comme l'était le catholicisme. Le catholicisme ne s'est pas imposé avec la féodalité, il a au contraire structuré et encadré la féodalité par son implantation sur le temps longs (cinq siècles entre la conversion de l'empereur romain Constantin et l'Empire carolingien par exemple). Les territoires sont fermés et souvent déconnectés les uns des autres alors qu’à l’inverse les échanges et mobilités étaient nombreux au cours du Moyen Âge (pensons aux foires, aux royautés itinérantes, aux pèlerinages) et leur fermeture n'était pas due à la féodalité mais à la piraterie qui sévissait jadis en mer Méditerranée. Ce qui renvoie à une forme de féodalisation, c’est l’existence d’une justice privée mais surtout d’un fort enracinement territorial de ses caïds pourtant issus de populations déracinés. Ainsi ce sont bien souvent des guerres territoriales auxquelles nous assistons et non des guerres ethniques. Le phénomène ethnique n’agit qu’en certaines occasions, souvent à l'extérieur du territoire d'origine mais il n’est pas à proprement parler ce qui explique forcément les violences entre bandes. C’est bien le contrôle des territoires et des trafics qui est au cœur du problème, et en ce sens il y a quelques « proximités » avec le féodalisme. Cependant, la féodalisation ne s’est pas construite avant l’An Mil contre l’Etat ou au sein d’un territoire contrôlé par l’Etat, elle fut la conséquence d’un empire carolingien déclinant. Mais au même titre que les grands aristocrates qui dominèrent la Gaule après la chute définitive de l’Empire romain avaient un « passé romain » comme ce fut le cas des Francs (via le foedus) ou de l’Eglise, les féodaux de l’An Mil étaient de lointains héritiers des comtes, ducs, marquis ou barons carolingiens chargés de contrôler le territoire de l’Empire. La féodalisation correspondrait surement plus à la captation par des privés de charges publiques (qu'on peut éventuellement plutôt comparer aux « baronnies » de nos élus locaux qui occupent des postes parfois depuis plusieurs décennies) qu’a la soustraction de pans entiers du territoire, quand bien même l'Etat donne un sentiment de "laisser-faire". Les féodaux n’ont absolument rien soustrait à l’Empire carolingien, ils ont hérité des différentes formes de pouvoir qu’ils étaient par la suite les seuls capables de faire appliquer en raison de l’absence d’Etat. Même l’installation des Normands fut « actée » par un roi carolingien et par un baptême. Le « miracle capétien » qui suivra et établira le royaume de France, ne doit pas faire oublier que ceux-ci étaient initialement des seigneurs modestes dont la légitimité est venue d’une exceptionnelle lignée d’héritiers mâles, de leur proximité avec l’Eglise catholique et de leur volonté de se placer dans l’héritage de Clovis. Les guerres engagées par les princes et autres seigneurs étaient des confrontations visant à établir (ou rétablir) l’équilibre entre autorité royale et autonomie locale et ce jusqu’à la Fronde qui marque autant l’apogée de ce phénomène que sa fin.

    La privatisation du territoire français n’est peut-être en définitive que la conséquence du libéralisme, de son anthropologie négative, de son rejet de l’Etat total et de son goût immodéré pour le commerce et l’argent. La féodalité bien entendue est un système d’organisation sociale original qui a structuré l’Occident, comme il a structuré le Japon. Actuellement nous avons plutôt affaire à une destruction généralisée des cadres sociaux et à un chaos organisé d’en haut. Peut-être faudrait-il trouver un terme qui traduise l’idée d’Adrien Abauzit, que je partage, mais qui soit moins connoté que « féodalité ».

    Jean http://cerclenonconforme.hautetfort.com/