culture et histoire - Page 1843
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René Guénon, une politique de l'esprit - Radio Courtoisie
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Robert de Herte, « De Marx à Heidegger »
On a reproché beaucoup de choses à Karl Marx : le caractère systématique de sa pensée, son économicisme (surtout sensible chez ses épigones, car chez lui le primat de l’économie se situe beaucoup plus dans l’ordre des causes que dans l’ordre des fins), sa définition quasi métaphysique de la classe sociale, son incapacité à sortir de la philosophie de Hegel, dont il prétend seulement « remettre sur ses pieds » l’interprétation dialectique, sa philosophie de l’histoire où le communisme primitif prend la place du jardin d’Éden et la société sans classes celle de la Parousie, son attitude ambivalente vis-à-vis de la bourgeoisie (d’un côté ennemi à combattre, de l’autre classe ayant joué dans l’histoire un rôle « éminemment révolutionnaire »), son adhésion à l’idéologie du progrès – idéologie typiquement bourgeoise elle aussi, comme le rappellera Georges Sorel –, qui l’amène à lire l’histoire comme Révélation progressive, et à voir dans la colonisation un « progrès de la civilisation », etc.
Certains de ces reproches étaient sans nul doute fondés. Au moins serait-il honnête de ne pas discréditer la pensée de Marx en la réduisant à l’usage que ceux qui s’en sont réclamés (les « marxistes ») en ont fait : en toute rigueur, nul ne sait comment Marx aurait jugé Lénine ni ce qu’il aurait dit du Goulag.
Il y a au moins deux bonnes raisons d’examiner à nouveaux frais l’œuvre de Marx. La première est que le « marxisme » est largement passé de mode, ce qui permet d’en parler sans passion. La seconde est que les rapports sociaux propres au capitalisme sont aujourd’hui devenus dominants dans le monde, de façon telle que le propos de Marx retrouve une certaine actualité. En triomphant à l’échelle planétaire, le capitalisme n’a en effet pas seulement retrouvé la brutale agressivité qui fut la sienne au XIXe siècle. Il semble aussi avoir épuisé ses effets positifs – à défaut d’avoir épuisé son champ de développement. On a beaucoup critiqué ce que Marx a pu dire sur la baisse tendancielle du taux de profit, en lui reprochant de n’avoir pas tenu compte du caractère productif du capital constant. Or, toutes les études disponibles confirment à l’heure actuelle une baisse du taux de profit dans les pays capitalistes. C’est précisément pour remédier à cette érosion de la rentabilité du capital que le capitalisme tend aujourd’hui à briser tous les équilibres sociaux nés du compromis fordiste, à libéraliser totalement les marchés financiers, à intégrer les pays émergents dans une nouvelle division internationale du travail, à découvrir sans cesse de nouveaux marchés. D’où la marche accélérée vers une globalisation sous l’égide de la Forme-Capital, véritable réorganisation planétaire des processus productifs de la valeur, laquelle va de pair avec un retour de l’impérialisme (néo)colonial, dont l’occupation de l’Irak n’est que le plus visible aspect.
L’ancien capitalisme prétendait satisfaire des besoins exprimés par la demande, le nouveau vise à satisfaire des désirs stimulés par l’offre. Dans tous les cas, le capitalisme se définit par une dynamique d’accumulation par dépossession – une dynamique de l’illimité –, et c’est pourquoi il ne peut que s’étendre à toute la terre en détruisant tout ce qui risque d’entraver la logique du capital. Or, Marx n’a pas seulement montré que les lois économiques, loin d’être « naturelles », sont le produit d’une histoire sociale. Disons-le tout net : en soulignant que le capitalisme vise par nature à l’accumulation infinie de la valeur, puisque le capital n’est que l’abstraction de la valeur en mouvement, il a mieux compris qu’aucun autre la nature profonde du capitalisme, son essence prométhéenne et sa force démiurgique. C’est ce que montrent son analyse de la marchandise et sa théorie de l’aliénation.
Pour Marx, le travail n’est pas la source, mais la substance de la valeur. Il convient dès lors de s’interroger sur l’origine des valeurs surajoutées aux valeurs existantes. Marx a très bien compris que le problème essentiel n’est pas la propriété, mais la marchandise. En tant que valeur, la marchandise n’est que du travail humain cristallisé, mais en tant que marchandise le travail devient qualitativement autre chose que ce qu’il était auparavant. Derrière le double aspect de toute marchandise (valeur d’échange et valeur d’usage) s’exprime d’un côté le caractère différenciateur du travail concret et, de l’autre, le travail anonyme et abstrait qui égalise tous les travaux. La forme monétaire revêtue par les échanges aboutit alors à la réification ou « chosification » (Verdinglichung) des rapports sociaux, ce que Marx appelle le « fétichisme inhérent au monde marchand ».
L’aliénation va donc très au-delà de ce que la simple critique socialiste dénonce comme « exploitation sociale ». L’aliénation signifie que, sous le règne de la marchandise, l’homme devient étranger à lui-même. « L’argent, écrit Marx, réduit l’homme à n’être qu’une abstraction ». Il réduit l’être à l’avoir, la qualité à la qualité. Lorsque l’argent, médiateur de toute chose, devient le seul critère de la puissance, le travailleur et le patron, en dépit de tout ce qui les oppose, sont l’un et l’autre aliénés. Qui n’a pas d’argent est prisonnier de ce manque, qui possède de l’argent est possédé par lui.
Pour Marx, toute production est une appropriation de la nature par l’homme dans une forme déterminée. Le moteur de l’histoire, de ce point de vue, n’est pas tant l’économie elle-même que la technique, dont l’évolution modifie sans cesse les formes de travail, d’appropriation et de production. Mais ici Marx reste en chemin, car il ne s’interroge pas sur l’essence de la technique. Il ne saisit la technique que dans un sens instrumental, comme simple mode de la praxis, entendue comme « travail humain », sans voir qu’il se pourrait bien que la technique soit elle-même le sujet dont « bourgeoisie » et « prolétariat » ne sont que des prédicats. Pour penser véritablement la technique, et comprendre que l’essence de la technique n’a, elle, rien de technique, il faudra attendre Heidegger.
Mais c’est précisément la pensée de Heidegger et celle de Marx que l’on pourrait comparer. Car ce que Marx appelle « Capital », Heidegger l’appelle Ge-stell : arraisonnement de tous les étants en vue de la production généralisée, c’est-à-dire déploiement planétaire de l’inauthentique. Ce que dit Marx de l’argent évoque pareillement ce qu’écrit Heidegger sur le règne de l’« on » : d’un côté, la « fausse conscience », de l’autre la « facticité » (Faktizität). Marx cherche à restituer à l’homme son « être générique », tandis que l’herméneutique heideggérienne propose de faire retour à l’« ek-sistence », laquelle désigne « l’habitation ek-statique dans la proximité de l’être ». Les deux démarches critiquent le capitalisme à partir de prémisses distinctes, mais se rejoignent dans un même appel à se libérer de l’inauthentique (Selbstentfremdung).
« Ce que Marx, partant de Hegel, a reconnu en un sens important et essentiel comme étant l’aliénation de l’homme plonge ses racines dans l’absence de patrie de l’homme moderne », écrit Heidegger (Lettre sur l’humanisme). « C’est parce que Marx, ajoute-t-il, faisant l’expérience de l’aliénation, atteint à une dimension essentielle de l’histoire, que la conception marxiste de l’histoire est supérieure à toute autre historiographie ». Le compliment n’est pas mince. C’est pourquoi Heidegger cite comme l’une des tâches de la « pensée à venir » ce qu’il nomme un « dialogue productif avec le marxisme ». Essayons d’engager ce dialogue.
Robert de Herte, Éléments n°115, 2004.
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Jean-Edern Hallier. Un dandy de grand chemin
Né en 1968, François Bousquet, journaliste au Spectacle du Monde et écrivain, est un ancien collaborateur du Jean-Edern’s club sur Paris-Première.Article paru dans le n° 53 de la revue Rébellion.
R/ Comment avez-vous croisé le chemin de Jean-Edern Hallier ?
Par L’Idiot international, à la fin des années 80. Après un parcours scolaire un peu chaotique, j’entamais des études de lettres. J’ai alors lu à peu près tous ses livres, avec passion, sans recul. C’est peu dire que je suis tombé amoureux de lui. Il est devenu mon dieu, lui et son journal. A cet âge-là, on n’admire pas à moitié, quitte à se fourvoyer. La phrase étrange de Hegel sur la prière du matin (en quoi consisterait, selon le philosophe, la lecture du journal) s’éclaircissait enfin : on attendait L’Idiot religieusement, qu’on dévorait en commençant par l’édito de Jean-Edern, sans oublier le papier de Limonov. Comme il avait besoin d’être admiré, il laissait son numéro de téléphone à tout le monde. Je n’ai donc eu aucune peine à l’obtenir. Quand j’allais le voir, il me faisait l’impression d’être immense. Il devait mesurer six ou sept mètres, au moins. Il se laissait admirer comme un astre. Ma relation à lui était celle d’un spectateur médusé. Ce n’était pas un maître, il ne dispensait aucun enseignement. Il vivait en perpétuelle insécurité narcissique, entouré d’une nuée de jeunes gens émerveillés par sa folie et son abandon à la parole et à l’admiration des autres. On mangeait à sa table, avec Alexis Philonenko. On se croyait plongé dans Le Banquet de Platon, en compagnie d’Aristophane et de Socrate. A vingt-cinq ans, j’ai eu la chance de travailler pour lui. Avec quelques autres, on lisait les ouvrages qu’il jetait ensuite d’un geste négligé, comme un empereur romain condamnant à mort des gladiateurs, dans ses émissions de Paris-Première, suivant en cela la sagesse de Montesquieu, qui recommande d’abréger au plus vite ce que l’auteur s’est tué à allonger.
R/ Auteur prolifique et médiatique, que reste-t-il de son oeuvre proprement littéraire ? Le pamphlétaire qu'il fut n'a-t-il pas tué l'écrivain ?
On a quelques écrivains, de Saint-Simon à Léon Daudet, d’Agrippa d’Aubigné à Léon Bloy, qui furent d’abord de grands pamphlétaires, sans que l’on songe à voir en eux des écrivains de seconde zone. Jean-Edern aurait très bien pu s’inscrire dans cette famille, mais il fut plus libelliste que polémiste, oubliant qu’il était d’abord un écrivain. Cet oubli, c’est peut-être quelque chose de l’ordre de l’acte manqué. Peut-être sentait-il inconsciemment qu’il n’était pas à la hauteur de cette assignation au génie et s’en est tenu à la promotion tonitruante de livres bâclés ou plagiés. D’une certaine façon, c’était une contrefaçon, affectée par défaut aux métiers du livre, et non pas des armes, le premier choix de son père, général d’armée. Pour tout dire, je crois qu’il ne croyait plus dans la littérature pour en poursuivre l’histoire. Pour autant, il ne se voyait pas renoncer à sa puissance symbolique, ni à son prestige. Plus que la littérature en soi, il a adoré la littérature comme mythologie, dont les racines remontent à la Révolution romantique, l’âge du Sacre de l’écrivain, pour parler comme Paul Bénichou, mais c’était chez lui un sacre de dérision, puisqu’il allait le chercher à la télévision, dans les émissions de Patrick Sabatier. Comment le lui reprocher ? En réalité, quand on parle de Jean-Edern, il faut oublier « le grand écrivain », titre de l’un de ses premiers livres. Grand, il l’a été et de toutes les manières possibles, mais écrivain sûrement pas. Si du reste il l’avait été, parlerait-on encore de lui aujourd’hui ? Sa survie posthume vient de ce qu’il a su renouer avec une tradition tombée dans l’oubli, la comédie italienne, les valets de Molière, à commencer par Scapin bastonnant l’avare, le carnavalesque médiéval avec sa cour des miracles, ses gargouilles, ses bossus. Le miracle, c’est qu’une société aussi normative et hygiénique que la nôtre ait laissé passer un personnage comme lui. C’était à lui tout seul les Pieds Nickelés qui voulaient entrer à l’Académie en Vespa. Tout était comique, rien n’était tragique. Pourquoi était-il réduit à la condition des bouffons, et pas à celle des rois ? Parce qu’il était boiteux, borgne, estropié, au même titre que les nains de cour qui fournissaient, jadis, les contingents de bouffons pour donner la réplique aux princes. Mais Jean-Edern était un bouffon royal. Mieux vaut être un bouffon royal qu’un monarque ridicule.
R/ Hallier fut proche d'une figure majeure de la littérature française des années 1970, Dominique de Roux. Comment se fit la rencontre des deux auteurs? Partageaient-ils une vision commune ?
Dans sa réécriture du passé, Jean-Edern s’est toujours présenté comme un compagnon de Dominique de Roux, co-fondateur des Cahiers de l’Herne. Mort en 1977, De Roux ne pouvait plus démentir. En réalité, il ne l’a jamais ménagé. Dans « Jean-Edern Hallier, un coq en pâte », repris dans Ouverture de la chasse, il dresse de lui un portrait dévastateur. Après leur voyage à Haïti, il a même menacé Jean-Edern de publier l’ode en alexandrins que ce dernier avait écrite à la gloire tropicale de Duvalier père. L’ode a disparu dans le naufrage haïtien, reste qu’au temps des Tontons macoutes, on appelait Jean-Edern « Jean-Bébert Duvalier ». Il en ira de même avec Régis Debray et Jean-René Huguenin, pourtant présenté par Jean-Edern comme son « jumeau stellaire. Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, dit Hegel. Le problème avec Jean-Edern, c’est que le grand homme et le valet de chambre ne forment qu’un seul et même personnage. Ni de Roux ni Huguenin ne l’ont vu venir, ce classique de la comédie. Sûrement faut-il comme nous contempler la scène du balcon pour apprécier la convention théâtrale. Jean-Edern a tué tous ses rivaux, puis il les a ressuscités en démiurge mystificateur. Caïn tue toujours Abel, puis il écrit la Bible, ou la réécrit, en se donnant le beau rôle.
R/ Venu d'un milieu conservateur, Hallier est fasciné par l'énergie de la vague contestatrice de Mai 1968. La première version de l'Idiot International est d'ailleurs fortement influencé par le « gauchisme » de l'époque ( particulièrement par les « maos »). Cette période est-elle la clé de sa prise de conscience politique ?
Jean-Paul Dollé, Roland Castro, Jean-Pierre Barou, qui ont été d’une façon ou d’une autre associés au premier Idiot, n’ont jamais pris au sérieux le « gauchisme » de Jean-Edern. Ils voyaient en lui un fils de général, dont le père avait été au Deuxième bureau, le service de renseignements de l’armée, et qui avait traversé la « révolution » du mois de mai au volant de sa Ferrari. Mais c’était déjà un bon patron de presse, malheureusement fâché avec la comptabilité. On appelait L’Idiot le « Paris Match gauchiste ». Peu de choses, cependant, le distinguaient parmi l’offre pléthorique de titres qui ont vu le jour en 1968 et qui couvraient un spectre allant des « Mao-spontex » à la Gauche prolétarienne. Ce n’est qu’en 1989, l’année où Jean-Edern a relancé L’Idiot, que son titre est réellement devenu incontournable. Quant à savoir si Mai 68 a forgé la conscience politique de son directeur, je ne le crois pas. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il ait jamais eu de conscience politique, lui qui n’avait qu’une perception esthétique du monde, laquelle lui ouvrait la voie aux extrêmes. Dans les extrêmes, il ne regardait pas la doctrine, mais le degré de combustibilité. La politique était pour lui un jeu de balançoire, il allait d’une croyance à l’autre : « Jours pairs, nous sommes de gauche, jours impairs, nous sommes de droite », disait-il. Il était séduit par A.O. Barnabooth, le personnage de Valery Larbaud, qui demande à son chauffeur de faire rouler l’Hispano-Suiza tout près du caniveau pour éclabousser les pauvres. En même temps, il reprenait à son compte le « Silence aux pauvres ! » de Lamennais.
R/ Roland Dumas rapporte avoir entendu F. Mitterrand dire au sujet de Jean Edern Hallier : « Ce sont des individus qui ne méritent qu’une balle dans la tête. » Comment expliquer une haine aussi tenace entre les deux personnages? Un amour déçu?
Il fallait à Jean-Edern un alter ego à sa mesure, au moins présidentiel, qui puisse le rehausser. François Mitterrand et lui, ce devait être la rencontre de deux exceptions, le prince et son poète, mais comme toujours avec les clowns, le vaudeville allait suivre de près la grande histoire. Ce que Jean-Edern admirait chez Mitterrand, c’était l’aventurier, l’homme de l’attentat de l’Observatoire (il s’en souviendra d’ailleurs lors de son propre enlèvement en 1982). Quant à Mitterrand, il a dû, du moins au départ, se retrouver dans cette autre « jeunesse française » de droite. Ils se donnèrent ainsi du grand homme et du grand écrivain. Mais la comédie de l’amour prit fin, comme il se devait, le 10 mai 1981, quand Jean-Edern comprit que l’Elysée lui refuserait le grand emploi après lequel il courait depuis la cour d’école. Le « mercenaire idéologique », c’est son expression, se retournant alors contre son commanditaire. A partir de là, et pendant plus de dix ans, Jean-Edern va transformer une querelle personnelle et une créance discutable en une extraordinaire figure de style du scandale et toucher à la grâce pure de la provocation. On n’a jamais vu ça et je crois bien qu’on ne le reverra plus jamais. Si un battement d’ailes de papillon peut déclencher un cyclone, une petite offense chez Jean-Edern pouvait provoquer un cataclysme. De Mazarine à la Francisque, il va ainsi tout déballer. Mitterrand ne saura pas quoi faire pour endiguer ce torrent. Ne disposant d’aucun outil constitutionnel, il va massivement recourir à l’anticonstitutionnel : police parallèle, intimidations, écoutes téléphoniques à grande échelle. Quant à L’Idiot international, à défaut de pouvoir le faire interdire, il sera légalement mis à mort par les juges, le journal cumulant les records tant de saisies que de condamnations. Moralité : rien de plus dangereux qu’un kamikaze, car Jean-Edern était bien disposé à exploser lui-même pour tout faire exploser. Naturellement, à chaque épisode, il sautait avec sa bombe comme le Coyote dans les cartoons et il recommençait la semaine suivante avec la même énergie. Mais voilà, il disait la vérité et il la disait comme les enfants, dans un élan de franchise et de méchanceté.
R/ L'aventure de l'Idiot International est devenue pour certains une épopée fantastique. Quelle fut l'originalité profonde de ce journal et son impact sur une génération ? Hallier arrivait-il à gérer cette explosion ?
L’Idiot international est le miracle que Jean-Edern a arraché à notre époque. Plus il réunissait de talents, plus il était en mesure de lui tenir tête. C’est lui et lui seul qui a permis la liberté absolue, donc dangereuse, donc mortelle, de son journal. On n’en revenait pas que ça puisse paraître. C’est comme si toutes les commissions de censure, les pesanteurs de plomb, les tabous et les polices de la pensée avaient été, pour un temps, intimidées par la puissance de feu et l’aptitude au combat de plume de la petite armée que Jean-Edern avait levée et faisait défiler dans ses colonnes en toute liberté. Par nature, il n’interdisait rien : il aimait trop les jeux de défi et les comportements à risque. Avec lui, on tirait toujours à vue. Il faut dire que L’Idiot était une position de tir exceptionnelle. Quant aux « snippers » que Jean-Edern avait réunis autour de lui, c’était une coalition hétéroclite de réfractaires, de hooligans, de dandys et d’académiciens, lui-même en chef de rédaction éborgné et génial, dont l’autorité reposait sur la prééminence de la folie. On se doute qu’avec cela, L’Idiot n’était pas fédératif sur un programme d’idées, c’était impossible, le regroupement opérait au contraire sur des antagonismes et des incompatibilités raccordés on ne sait trop comment à un évangile commun de la violence et du style. C’était un mélange de pitreries et de pirateries. Les pitreries étaient inévitables et parfaitement nécessaires. D’abord, elles relevaient de la nature de l’entreprise. Sans elles, ensuite, il aurait été beaucoup plus périlleux de se livrer de front à des actes de piraterie.
R/ La violence des attaques de l'écrivain est restée dans les mémoires et dans les annales des tribunaux, sur quoi reposait son talent de polémiste ?
De 1989 à 1994, il a affolé les statistiques judiciaires. Ayant de la nitroglycérine dans le sang, il réglait ses conflits à la dynamite. Dans ces conditions, ça finissait toujours par une convocation dans le bureau du juge, même si l’explication de texte était fournie chez Bernard Pivot. Il attaquait les gens au physique, à la verrue, au cancer de la prostate, s’asseyant royalement sur l’article 9 du Code civil, qui garantit le secret de la vie privée, en martelant la phrase de Mendès-France : « Pas de vie privée pour les hommes publics, pas de vie publique pour les hommes privés ». Il était tout désigné pour se livrer aux révélations les plus scabreuses, la confusion du privé et du public se trouvant d’abord, et à un degré inconnu avant lui, dans sa propre vie. C’était un paparazzi dans l’âme, un égoutier de génie et une concierge célinienne. « Il faut toujours publier l’impubliable », tel était son credo de directeur de journal. L’impubliable paraissait hebdomadairement, les procès le mensualiseront, avant que les huissiers viennent placer les scellés et nous laissent, en 1994, orphelins du plus grand journal français de l’après-guerre.
R/ Y a-t-il une part importante de mise en scène dans la personnalité d'Hallier ? Vous évoquez d'ailleurs son narcissisme dans votre biographie de l'auteur.
Il avait le génie de la promotion et de l’autopromotion. Il visait toujours à la plus forte Unité de bruit médiatique, s’agitant sans arrêt pour passer au « Vingt Heures » ou du moins figurer en bonne place dans le journal, sous n’importe quelle rubrique, dans la page économie, people ou faits-divers. La France entière devait le voir. C’était vital pour lui. Quand il a été animateur, le problème s’est résolu de lui-même : il est entré dans la boîte. Quoique inactuel, c’est un héros de notre temps. Il est très difficile de survivre à l’incinération télévisuelle. La société du spectacle fait une consommation effrénée de héros provisoires, d’histrions jetables et autres chanteurs d’un soir. Jean-Edern a malgré tout survécu à sa disparition médiatique. L’historien des trente dernières années du XXe siècle sera surpris de retrouver son nom partout, en politique, en littérature, à la télévision, au tribunal. Moteur hybride, il fonctionnait à n’importe quoi, pourvu que ça le conduise à la seule Terre promise qui compte : la télévision. Premier Prix au Concours Lépine de l’entrisme télévisuel… et du sortisme, parce qu’on le chassait au moins aussi souvent qu’on le recevait. Il avait même le projet de faire le Paris-Dakar avec le capitaine Barril. Quel attelage ! Manquait un dromadaire. Comment ne pas tomber amoureux d’un pareil personnage ! C’est peut-être l’équation secrète du quichottisme. Je n’ai jamais cessé d’être époustouflé par ses audaces, ses échecs, sa folie. Il avait repris à son compte la devise de Mick Jagger : Too much is never enough. On ne compte plus les colis piégés qu’il a envoyés à des confrères, à Jean Daniel, à Jean-François Revel, qui n’ont pas explosé. Parfois, ça explosait. En 1975, il a commandité un attentat au cocktail Molotov contre l’appartement de Françoise Mallet-Joris, alors vice-présidente du Prix Goncourt, prix avec lequel il était fâché. En 1982, il a fait plastiquer, pour des questions de rivalité infantile, l’appartement de Régis Debray, rue de Seine. La moitié de l’immeuble a sauté. Il n’y a eu, pour seule victime, qu’un malheureux chien. La même année, il s’est lui-même enlevé pendant une semaine avant de prévenir l’AFP qu’on le relâchait.
R/ De 1989 à 1994, cette publication fut un carrefour pour des talents venus d'horizons très différents, au point de faire naître le fantasme d'une « conspiration rouge-brune » en son sein. Pouvez-vous revenir sur cette affaire qui laissa des traces tenaces ?
Même international, le journal de Jean-Edern restait dans un univers à la fois national et révolutionnaire. Il était rouge et brun, blanc et noir, bleu-blanc-rouge, avec un keffieh pendant la Première guerre du Golfe. Jean-Edern dînait aussi bien avec Henri Krasucki que Jean-Marie Le Pen, Fidel Castro que Papa Doc. Rien ne résume mieux la ligne de ce qu’était alors son journal que l’article qu’Alain de Benoist y signa en 1991. Il était intitulé « Barrès et Jaurès ». Tous ceux qui aspiraient à ce que le clivage droite-gauche disparaisse pouvaient s’y reconnaître. C’est dans cet esprit que Marc Cohen, le rédacteur en chef du journal, qui était à l’époque membre du PC, a commandé deux ans plus tard, en 1993, un papier à Jean-Paul Cruse sur la situation politique intérieure. En est sorti « Vers un Front national », article-manifeste. Il s’agissait du Front national lancé par les communistes sous l’Occupation, censé agrégé autour de lui le « non », de droite comme de gauche, à Maastricht. Pour tout dire, si le PC ne s’était pas trouvé en pleine crise de succession, le papier de Cruse n’aurait sûrement pas occasionné autant de vagues, en tout cas pas déclenché la tempête qu’il a soulevé. Didier dénonce, alias Didier Daeninckx, se serait contenté de brandir la menace d’un nouveau pacte germano-soviétique, ce qu’il a fait, mais sa campagne de presse n’aurait pas rencontré l’écho qu’elle a suscité en 1993. C’est qu’alors, la succession de Georges Marchais était ouverte. Place du colonel Fabien, deux fractions s’opposaient : la ligne dure, à la fois patriotique et populiste, incarnée par Pierre Zarka, alors numéro deux du PCF, et les socio-démocrates qui ne rêvaient que de normalisation et d’accords électoraux avec le PS, et trouveront en Robert Hue leur parfait représentant. Zarka, Cruse et Cohen avaient vingt ans d’avance sur Mélenchon et Montebourg, jusqu’à l’anti-lepénisme, parce que Cruse n’y allait pas avec le dos de la cuillère contre Le Pen. Plus profondément, ce pseudo « complot rouge-brun » illustre à merveille la nouvelle grande peur des bien-pensants, selon les mots de Bernanos, face à un phénomène alors embryonnaire, mais déjà menaçant pour le système, qui s’est cristallisé autour du référendum sur Maastricht : l’alliance à front renversé des gaullistes et des communistes, des souverainistes de droite et de gauche, et plus largement de tous les opposants au système. C’est ce type de rapprochement, par-delà les appartenances partisanes, que l’on a voulu rendre impossible.
R/ Jean Edern Hallier et Alain De Benoist entretenaient des échanges réguliers depuis les années 1970. Hallier fut-il influencé par les idées du GRECE ?
Les deux se sont beaucoup côtoyés à l’époque du Figaro Magazine et de la grande polémique, déjà, contre la Nouvelle Droite, en 1979. C’est Jean-Edern qui a d’ailleurs publié Les idées à l’endroit cette année-là. Il a demandé à Alain de Benoist de collaborer à L’Idiot quand ce dernier a pris position contre la Première guerre du Golfe. Mais Jean-Edern n’avait pas la tête philosophique. C’était un maelström de références empruntées ici ou là, dont la ND, mais ça ne fait pas une influence.
R/ Sa mort accidentelle le 12 janvier 1997, laisse planer un mystère sur les circonstances de sa disparition. Que pensez-vous des thèses conspirationnistes sur son décès ?
Il y a des thèses qui ne devraient jamais quitter leur rang d’hypothèses. Jean-Edern est mort d’un arrêt cardiaque, usé qu’il était d’excès tabagiques et alcooliques. Il a eu un cancer, fait des infarctus, des gardes à vue et même une parodie de funérailles nationales au Panthéon avec la complicité de Léon Zitrone. L’idée, farfelue, d’un « contrat » lancé contre lui a été relayée par la partie folklorique de son entourage, autant de cryptomanes et de conspirationnistes éminemment sympathiques, mais qui s’enflamment à tout bout de champ et font ressurgir, au moindre indice, le secret de l’Atlantide englouti. C’est difficile de les suivre. Si on avait dû tuer Jean-Edern, on l’aurait fait plus tôt.
Bibliographie :
François Bousquet : Jean-Edern Hallier ou Le narcissique parfait, Paris, Albin Michel, 2005.
L'Idiot International : Une anthologie (direction d'un ouvrage collectif), Paris, Albin Michel, 2005.
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La voie eurasiste // A.Douguine // 25 mai 2013 Paris
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LA FABRIQUE DU CONSENTEMENT
Plaidoyer pour une décroissance de l'éphémère
Chems Eddine Chitour*
Ex: http://metamag.fr« Pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. »Patrick Le Lay, Président Directeur Général de TF1
Il est devenu d'usage d'admettre dans la plus pure tradition de la fatalité, que la civilisation est ce qu'elle est et qu'il faut s'adapter ou périr. Il en va ainsi de tous les « ismes » qui ont malmené la condition humaine à travers les siècles, notamment le précédent, par toute latitude. En son temps, Jean-François Lyotard avait fait l'inventaire de tous les récits de légitimité (communisme, stalinisme, nazisme... libéralisme) et comme épouvantail islamisme imposés par les puissants aux peuples. Parmi tous ces «ismes» le capitalisme triomphant après la chute du communisme pensait pouvoir formater la planète pour mille ans.Souvenons-nous dans le droit fil de la « destinée manifeste » du XIXe siècle faisant dire à Dieu qu’il privilégie le peuple américain, de «La fin de l'histoire» au XXe siècle de Francis Fukuyama pour qui le modèle américain de néolibéralisme devait amener la prospérité et la démocratie «aéroportée» et les lumières droits de l'homme au reste du monde au besoin éclairée par le napalm...On le sait, le Programme américain pour un nouveau siècle (Pnac) théorisé par les néoconservateurs avait justement, pour objectif de réaffirmer le leadership définitif de l'hyperpuissance américaine. Pour cela il fallait inventer un Satan de rechange. Ce sera l'Islam(isme) et à bien des égards, l'attaque des tours jumelles, symbole du capitalisme triomphant, fut du pain bénit. Rien ne s'opposera ni à l'intérieur ni à l'extérieur à la tentation d'Empire et à la nouvelle religion le money-théisme. Le capitalisme, le néolibéralisme et la mondialisation ont besoin de mécanismes pour formater durablement le monde. Des institutions seront mises en place pour gouverner le monde, à la place des anciennes. D'abord, ce seront les deux grandes banques, celle qui «ajuste, structurellement les économies vulnérables le FMI, et la Banque mondiale». Ce sera ensuite, le commerce confié à l'OMC.Par ailleurs il y aura forcément des récalcitrants qu’il faudra mettre au pas, soit par le soft power de la Cour pénale internationale pour juger les faibles, soit par la force brutale avec l’Otan. Enfin la surveillance et le formatage des esprits, seront confiés à Internet, et à l'addiction volontaire aux nouveaux médias. Nous allons justement traiter dans ce qui suit de la fabrique du consentement par les médias et la publicité sur tous les supports au premier rang desquels la télévision joue un rôle capital dans la «panurgisation» du monde.
Le marché et son installation : Les consommateurs « sous influence »Dans les pays dits développés, le marché, dans l'euphorie des «trente glorieuses» en Europe a permis le développement spectaculaire de la consommation débridée sous toutes ses formes. A titre d'exemple, l'installation des grandes surfaces qui a laminé définitivement les petits commerces s'est imposée au début des années 1960 et en mutant chaque fois pour serrer au plus près le consommateur on apprend qu'en France: «Le premier hyper est né le 15 juin 1963 en région parisienne sous la bannière Carrefour. Dans les années 1970, les nouvelles technologies changent les modalités d'achat. L'apparition du code-barre, puis la naissance de la carte à puces et des cartes bancaires modifient. En 1976, Carrefour lance les «produits libres». En 2012, Carrefour teste un magasin virtuel à Lyon et à Paris. Il permet au consommateur de commander ses produits via son smartphone depuis un lieu de passage, une gare par exemple, et de se faire livrer à son domicile ou au point «drive» de son choix.» (Du chariot à la caisse automatique, un demi-siècle d'hypermarchés Le Monde 14.06.2013 )
La fabrique du consentementDans cette lutte féroce pour vendre à tout prix, les firmes multinationales ne manquent pas d'imagination. Elles faisaient appel aux techniques antédiluviennes de la réclame puis de la publicité classique. Elles s'attaquent maintenant au cerveau et créent un besoin. Pierre Barthélemy rapporte l'expérience singulière - pour nous, mais rentrée dans les mœurs ailleurs - de mainmise sur le cerveau, expérience qui montre que rien n'est définitivement acquis et qu'on peut être trompé tout le temps. Nous le suivons: «Comment les grandes marques influent sur nos cerveaux. Tellement brutale mais tellement vraie, la sortie de Patrick Le Lay, alors P-DG de TF1, avait fait grand bruit: il n'imaginait sûrement pas, c'est à quel point ce rapprochement entre cerveau et grandes enseignes commerciales était pertinent et profond. Une étude remontant au début des années 1980 a ainsi montré que des femmes souffrant de maux de tête se sentaient plus soulagées en prenant le cachet d'aspirine d'un groupe pharmaceutique très connu plutôt que celui d'une société moins célèbre, ce alors que la formulation et la présentation du médicament étaient exactement les mêmes.»Pierre Barthélémy cite une étude singulière: «Dans un article publié il y a quelques semaines par PLOS ONE, deux psychologues allemands se sont demandé si cet effet «grande marque» pouvait être transposé dans l'univers de l'alimentation et influencer une dégustation. Pour le déterminer, ils ont mis au point l'expérience suivante: des volontaires, allongés dans un appareil à IRM (imagerie par résonance magnétique) allaient goûter quatre sodas gazeux et les noter pendant qu'on observerait les zones de leur cerveau excitées par cette dégustation. (...) Les deux premières se passent de présentation. River Cola est la marque générique d'une chaîne de supermarchés allemands tandis que le T-Cola avait été présenté aux participants comme une boisson tout juste mise au point et pas encore sur le marché.»En fait, T-Cola n'était qu'une invention: l'idée consistait à proposer une boisson totalement inconnue, d'une marque non identifiable. Les quatre échantillons servis étaient en réalité rigoureusement identiques, un cocktail de Coca, de Pepsi et de River Cola. Un tiers de chaque. Pour rendre le scénario encore plus crédible, les expérimentateurs montraient avant le test quatre récipients dont le contenu était soigneusement étiqueté. Les quinze participants ont tous eu l'impression qu'il s'agissait de quatre sodas différents (avant qu'on leur dévoile le pot aux roses). Les échantillons estampillés Coca et Pepsi, les deux grandes marques, ont obtenu des notes significativement meilleures à celles des deux autres, un résultat pas très surprenant.
« Le plus intrigant, conclut Pierre Barthélémy, n'est, en effet, pas là. Il réside dans ce qui est apparu à l'IRM. La dégustation de ce qui était présenté comme des marques peu ou pas connues a donné lieu à plus d'activité dans le cortex orbito-frontal, montrant que le sujet cherchait davantage à assigner une valeur au produit qu'il était en train de goûter, à décider s'il le trouvait bon ou pas, ce qui était moins le cas avec les pseudo-Coca et Pepsi. Comme si, dans le cas du River Cola et du T-Cola, la marque n'était pas un indicateur suffisant pour déterminer si la boisson plaisait ou ne plaisait pas. Pour les boissons connues, cette zone se révélait moins active, sans doute parce que, pour les avoir déjà goûtées auparavant ou en avoir vu les sujets savaient déjà plus ou moins à quoi s'en tenir. (...) Croyez-le ou pas, mais elles suivent de près la science du cerveau, au point qu'elles utilisent, elles aussi, l'IRM ou l'électroencéphalogramme pour... tester les réactions de consommateurs à de nouveaux produits ou comprendre comment ils prennent une décision d'achat. Cela s'appelle le neuromarketing.»Le dogme de cette religion, écrit Patrick Juignet, procède d'un axiome central: «Les vices privés font la vertu publique» que l'on doit à Bernard Mandeville (1740). Cet axiome déstructure les autres grandes fonctionnalités humaines: politique, symbolique, sémiotique et psychique. Par rapport à cette situation, Dany-Robert Dufour propose un droit de retrait des citoyens de la société devenue perverse (...) car poussant à toujours plus de compétition, de performance, pour plus d'argent afin de participer à l'idéal de la grande addiction consumériste. Il dénonce aussi la naturalisation généralisée, la perte des repères et interdits culturels, la réduction des individus à leur fonctionnement pulsionnel.»Les dégâts du néolibéralisme: Tout est conçu contre la moraleJustement, pour Dany Robert Dufour l'échange marchand généralisé et libéralisé détruit ou dérégule les autres «économies»: l'économie discursive (échange du sens, des idées), l'économie sociale (donner, recevoir, rendre) et l'économie psychique (la limitation pulsionnelle, l'altruisme). La télévision forge-t-elle des individus ou des moutons? s'interroge-t-il ?« L'individualisme ,écrit-il, n'est pas la maladie de notre époque, c'est l'égoïsme, ce self love, cher à Adam Smith, chanté par toute la pensée libérale. (...) Vivre en troupeau en affectant d'être libre ne témoigne de rien d'autre que d'un rapport à soi catastrophiquement aliéné, dans la mesure où cela suppose d'avoir érigé en règle de vie un rapport mensonger à soi-même. Et, de là, à autrui. Ainsi ment on effrontément aux autres, ceux qui vivent hors des démocraties libérales, lorsqu'on leur dit qu'on vient - avec quelques gadgets en guise de cadeaux, ou les armes à la main en cas de refus - leur apporter la liberté individuelle alors qu'on vise avant tout à les faire entrer dans le grand troupeau des consommateurs. Mais quelle est la nécessité de ce mensonge? La réponse est simple. Il faut que chacun se dirige librement vers les marchandises que le bon système de production capitaliste fabrique pour lui. «Librement» car, forcé, il résisterait. La contrainte permanente à consommer doit être constamment accompagnée d'un discours de liberté, fausse liberté bien sûr, entendue comme permettant de faire «tout ce qu'on veut».« Notre société poursuit le philosophe est en train d'inventer un nouveau type d'agrégat social mettant en jeu une étrange combinaison d'égoïsme et de grégarité que j'épinglerai du nom d'«égo-grégaire». Il témoigne du fait que les individus vivent séparés les uns des autres, ce qui flatte leur égoïsme, tout en étant reliés sous un mode virtuel pour être conduits vers des sources d'abondance. Les industries culturelles jouent ici un grand rôle: la télévision, Internet, une bonne partie du cinéma grand public, les réseaux de la téléphonie portable saturés d'offres «personnelles»... La télévision est avant tout un média domestique, et c'est dans une famille déjà en crise qu'elle est venue s'installer. Certaines études nord-américaines l'appellent depuis longtemps déjà le «troisième parent». On pourrait se demander: après tout, pourquoi pas cette virtualisation des rapports familiaux? (...)»Le philosophe conclut son constat amer en citant Bernard Stiegler : «Bernard Stiegler, dans un vif petit livre à propos de la télévision et de la misère symbolique, indique que « (l'audiovisuel) engendre des comportements grégaires et non, contrairement à une légende, des comportements individuels. Dire que nous vivons dans une société individualiste est un mensonge patent, un leurre extraordinairement faux (...). Nous vivons dans une société-troupeau, comme le comprit et l'anticipa Nietzsche. La famille en question serait donc en fait un «troupeau», qu'il ne s'agirait plus que de conduire là où l'on veut qu'il aille s'abreuver et se nourrir, c'est-à-dire vers des sources et des ressources clairement désignées.(...) A la liste des gardiens du troupeau avancée par Kant - le mauvais prince, l'officier, le percepteur, le prêtre, qui disent: «Ne pensez pas! Obéissez! Payez! Croyez!» -, il convient évidemment d'ajouter aujourd'hui le marchand, aidé du publicitaire, ordonnant au troupeau de consommateurs: «Ne pensez pas! Dépensez!»Trouve–t-on le formatage des esprits uniquement dans la consommation des biens matériels et le divertissement, l’Entertainment pour parler franglais ? Non ! Les ravages touchent aussi le libre arbitre. L'autre pendant dangereux de la publicité est la propagande dont on connaît les ravages. «La propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures». Dans leur ouvrage: La fabrique du consentement, Noam Chomsky et Edward Herman nous donnent une analyse très éclairante du fonctionnement des médias aux Etats-Unis, mais parfaitement transposable en France. Les pouvoirs qui possèdent les médias, les financent par le biais de la publicité, définissent l'information a priori puis produisent tant les contre-feux que les experts sur mesure nous semblent être au cœur de la production de l'idéologie dominante.»Que faut-il faire face à cette course vers l'abîme ?Est-ce que la croissance débridée est synonyme de confort? De bien-être? Penser une décroissance de ce qui n'est pas essentiel est ce, «revenir à la bougie» encore que cela soit poétique! Pour Vincent Liegley, il faut «aller vers des sociétés matériellement frugales, écologiquement soutenables. L'enjeu est de revenir à une société beaucoup plus simple, à un autre type de confort matériel, sans remettre en question les avancées de la société actuelle. Sortir de la méga-machine, de la technostructure, comme y invitait Ivan Illich, autre penseur de la décroissance. Retrouver aussi ce qui a été détruit: convivialité, solidarité, le «buen vivir», ce concept de la «vie bonne» développé en Amérique latine. (...) »« Nous sommes face à l'effondrement d'une civilisation. Mais aujourd'hui, l'ensemble de la planète est embarqué sur ce Titanic. Ce sera un choc extrêmement violent. Nous essayons de comprendre cette crise anthropologique et de construire d'autres civilisations en rupture avec celle-ci. Avec une contradiction: il faut aller vite, tout en faisant quelque chose qui demande du temps. Un changement de nos habitudes, une décolonisation de notre imaginaire, une transformation de nos institutions qui sont toxicodépendantes de la croissance... Le but de la décroissance, est d'ouvrir des possibles de pensée. Nous tentons de penser l'utopie, ce vers quoi on veut tendre - sans peut-être jamais l'atteindre. Définir un projet de transition qui part de la société actuelle, tout en étant complètement en rupture avec celle-ci. L'important est de savoir où l'on va et d'assumer ces contradictions pour transformer la société en profondeur.»D'où viendrait le salut en absence de décroissance « mot maudit » par la doxa occidentale qui fait du marché son veau d’or ? Nous appelons une fois de plus, à l’aide le philosophe Dany Robert Dufour qui dans de nombreux écrits, a analysé les comportements humain en face de cette machine du diable qu’est le néo-libéralisme. Il écrit : «Pour sortir de la crise de civilisation, il convient de reprendre, propose-t-il, un élan humaniste. Comment faire advenir un individu qui, serait enfin «sympathique» c'est-à-dire libre et ouvert à l'autre. «Il nous semble qu'un des enjeux de civilisation actuel soit précisément d'échapper à ce dilemme. (...) Je prédirais plutôt la survie du capitalisme au prix de la mort de notre civilisation et sa transformation en une vaste administration techno-marchande inhumaine, fonctionnant au service de l'oligarchie mondiale.»Pour Edgard Morin autre philosophe éclectique,(Edgard Morin: Ce que serait ´´ma´´ gauche. Le Monde. 22.05.10) il ne s'agit pas de concevoir un «modèle de société», voire de chercher quelque oxygène dans l'idée d'utopie. Il nous faut élaborer une Voie, qui ne pourra se former que de la confluence de multiples voies réformatrices, et qui amènerait la décomposition de la course folle et suicidaire qui nous conduit aux abîmes. La voie nouvelle conduirait à une métamorphose de l'humanité: l'accession à une société-monde de type absolument nouveau. Elle permettrait d'associer la progressivité du réformisme et la radicalité de la révolution.
*Ecole Polytechnique Alger enp-edu.dz -
Révolte, irrationnel, cosmicité et... pseudo-antisémitisme
Contre les pensées pétrifiées, il faut recourir à la révolte, disent les animateurs de la maison d'éditions Matthes & Seitz de Munich, éditrice des textes les plus rebelles de RFA et propagatrice de la pensée d'un Bataille et d'un Artaud, d'un Drieu et d'un Dumézil, d'un Leiris et d'un Baudrillard. Attentifs au message de cette inclassable pensée française, rétive à toute classification idéologique, Matthes, Mattheus et Bergfleth, principales figures de ce renouveau, si impertinent pour le conformisme de la RFA, estiment que c'est par ce détour parisien que la pensée allemande prendra une cure de jouvence. Mattheus et Matthes avaient, fin 1985, publié une anthologie de textes rebelles qu'ils avaient intitulée d'une phrase-confession, inspirée de Genet : “Ich gestatte mir die Revolte” (Je me permets la révolte...). Leur révolte, écrit l'essayiste hongrois Laszlo Földényi, dans une revue de Budapest, n'a rien de politique ; elle ne se réfère pas à telle ou telle révolution politique concrète ni à l'aventure soixante-huitarde ni à de quelconques barricades d'étudiants ; elle se niche dans un héritage culturel forcément marginal aujourd'hui, où notre univers est club-méditerranisé, elle campe dans de belles-lettres qui avivent les esprits hautains, s'adressent à des cerveaux choisis.Une révolte à dimensions cosmiquesCes derniers, eux, doivent se réjouir d'une anthologie où Hamann et Hebbel sont voisins de Céline et de Bataille, et où tous ces esprits éternels conjuguent leur puissance pour dissoudre les pétrifications, pour sauver la culture de ce que Friedrich Schlegel nommait la « mélasse de l'humanisme » (Sirup des Humanismus). “Révolte”, ici, n'implique aucune démonstration de puissance politique, de force paramilitaire et/ou révolutionnaire, note Földényi, mais, au contraire, une retenue avisée de puissance, dans le sens où Mattheus et Matthes nous enseignent à nous préparer à l'inéluctable, la mort, pour jouir plus intensément de la vie ; de renoncer aux pensées unilatérales : « L'extrémisme politique institutionalisé transforme souvent l'État en maison d'arrêt : c'est là la forme déclinante de la radicalité... ».Les réflexions cosmiques d'un Bataille, les outrances céliniennes recèlent davantage de potentialités philosophiques, affirment Matthes et Mattheus, que les programmes revendicateurs, que les spéculations strictement sociologiques qui se sont posés comme objets de philosophie dans l'Allemagne de ces 3 ou 4 dernières décennies. Contrairement à Camus, moraliste, et aux exégètes de l'École de Francfort, Matthes, Mattheus et Bergfleth pensent que la “Révolte”, moteur de toute originalité de pensée, ne vise pas à l'instauration d'un Bien pré-défini et que l'activité humaine ne se résume pas à un processus sociologique de production et de reproduction ; elle indique bien plutôt cette “Révolte” à dimensions cosmiques, l'expression des outrances les plus violentes et les plus audacieuses de l'âme humaine qu'aucune codification de moralistes étriqués et qu'aucun utilitarisme calculateur ne pourront jamais appréhender dans leur totalité, dans leur profusion cosmique et tellurique.La “Révolte” comme force innéeLa raison des philosophes et des idéologues n'est qu'un moyen pratique et commode pour affronter une quotidienneté sans reliefs importants. Dans une lettre du peintre André Masson, reproduite dans l'anthologie de Matthes et Mattheus, on trouve une réflexion qui rejoint la préoccupation du groupe éditorial munichois : aucun enthousiasme révolutionnaire n'est valable, s'il ne met pas à l'avant-plan les secrets et les mystères de la vie et de la mort. C'est pourquoi l'attitude “Révolte” détient une supériorité intrinsèque par rapport au phénomène “révolution” qui, lui, est limité dans un espace-temps : il commence et il se termine et, entre ces 2 points, une stratégie et une tactique ponctuelles s'élaborent.La “Révolte”, elle, est “primitive” et “a-dialectique” ; elle fait irruption à des moments intenses et retourne aussitôt vers un fonds cosmo-tellurique d'où, récurrente, elle provient, revient et retourne. La “Révolte” est un principe constant, qu'une personnalité porte en elle ; elle est un sentiment, une attitude, une présence, une rébellion. La plupart des hommes, faibles et affaiblis par nombre de conformismes, oublient ce principe et obéissent aux “ordres pétrifiés” ou remplacent cette force innée par une caricature : la dialectique oppositionnelle.Et si le dialecticien politisé croit à un “télos” bonheurisant, sans plus ni projets ni soucis, réalisable dans la quotidienneté, le “révolté”, être d'essence supérieure, sait la fragilité de l'existence humaine, et, dans la tension qu'implique ce savoir tragique, s'efforce de créer, non nécessairement une œuvre d'art, mais un ordre nouveau des choses de la vie, frappé du sceau de l'aventureux. Avec le romantique Novalis, Matthes et Mattheus croient à la créativité de ce rassemblement de forces que l'homme, conscient de sa fragilité, est capable de déployer.Retour à l'irrationnel ?Témoignent de cette créativité foisonnante toutes les poésies, toutes les œuvres, toutes les pensées imperméables aux simplifications politiciennes. C'est précisément dans cette “zone imperméable” que la philosophie ouest-allemande doit retourner, doit aller se ressourcer, afin de briser le cercle vicieux où elle s'enferre, avec pour piètre résultat un affrontement Aufklärung-Gegenaufklärung, où l'Aufklärung adornien donne le ton, béni par les prêtres inquisiteurs du journalisme. Pour Matthes et Mattheus, tout prosélytisme est inutile et rien ne les poussera jamais à adopter cette répugnante praxis. La “Révolte” échappe à l'alternative commode “rationalisme-irrationalisme”, comme elle échappe aux notions de Bien et de Mal et se fiche de tout establishment.Le carnaval soixante-huitard n'a conduit à aucun bouleversement majeur, comme l'avait si bien prévu Marcel Jouhandeau, criant aux étudiants qui manifestaient sous son balcon : « Foutez-moi le camp ! Dans dix ans, vous serez tous notaires ! ». La tentation politicienne mène à tous les compromis et à l'étouffement des créativités. L'objectif de Matthes et Mattheus, c'est de recréer un climat, où la “Révolte” intérieure, son “oui-non” créateur, puisse redonner le ton. Un “oui” au flot du devenir, aux grouillements du fonds de l'âme et à la violence puissante des instincts et un “non” aux pétrifications, aux modèles tout faits. C'est au départ de cet arrière-plan que se développe, à Munich, l'initiative éditoriale de Matthes. Ce dernier précise son propos dans une entrevue accordée à Rolf Grimminger :« Le traumatisme des intellectuels allemands, c'est “l'irrationalisme”. Le concept “irrationalisme” a dégénéré en un terme passe-partout, comme le mot “fascisme” ; il ne signifie plus rien d'autre qu'une phobie, que j'aimerais, moi, baptiser de “complexe de l'irrationalisme”. Je pose alors la question de savoir dans quelle mesure la raison est si sûre d'elle-même quand elle affronte son adversaire, aujourd'hui, avec une telle véhémence d'exorciste. Fébrile, la raison diffame tout ce qui lui apparaît incommensurable et sa diffamation use des vocables “non-sens”, “folie”, “anormalité”, “perversion”, bref le “mal” qu'il s'agit d'exclure.
Par cette exclusion, on exclut l'homme lui-même : tel est mon argument personnel. La raison n'est et n'a jamais été une valeur en soi ; il lui manque toute espèce de souveraineté ; elle est et reste un pur moyen pratique. L'homme, pour moi, est certes un animal doté de raison, mais il n'est pas assermenté à la raison et ses potentialités et ses aspirations ne s'épuisent pas dans la raison. Et celui qui affirme le contraire, ne peut avoir pour idéal que le camp de travail » (Die Ordnung, das Chaos und die Kunst, Suhrkamp, Frankfurt/M., 1986, p. 253).
En France : la Cité ; en Allemagne : la RaisonLe lecteur français, en prenant acte de tels propos, ne percevra pas immédiatement où se situe le “scandale”... En France, la polémique tourne autour des notions d'universalisme et de cosmopolitisme, d'une part, et d'enracinement et d'identité, d'autre part. BHL parie pour Jérusalem et la Loi, qui transcendent les identités “limitantes”, tandis qu'un Gérald Hervé, condamné au silence absolu par les critiques, parie pour Rome, Athènes et les paganités politiques (in : Le mensonge de Socrate ou la question juive, L'Âge d'Homme, 1984). Dans la querelle actuelle qui oppose philo-européens et philo-sémites (car tel est, finalement, qu'on le veuille ou non, le clivage), le débat français a pour objet premier la Cité et celui de la citoyenneté-nationalité), tandis que le débat allemand a la question plus abstraite de la raison.La Raison, que dénoncent Bergfleth et Matthes, est, en RFA, l'idole érigée dans notre après-guerre par les vainqueurs américains et aussi la gardienne conceptuelle d'une orthodoxie et la garante d'un culpabilisme absolu. Pour provoquer l'establishment assis sur ce culte de la raison, établi par l'École de Francfort, et ce philo-sémitisme obligé, soustrait d'office à toute critique, Bergfleth écrit, au grand scandale des bien-pensants :« La judéité des Lumières (aufklärerisches Judentum) ne peut, en règle générale, appréhender le sens de la spécificité allemande, des nostalgies romantiques, du lien avec la nature, du souvenir indéracinable du passé païen germanique... ».
Ou, plus loin :« Ainsi, une nouvelle Aufklärung a généré un non-homme, un Allemand qui a l'autorisation d'être Européen (CEE, ndlr), Américain, Juif ou autre chose, mais jamais lui-même. Grâce à cette rééducation perpétrée par la gauche, rééducation qui complète définitivement sa défaite militaire, ce non-homme est devenu travailleur immigré dans son propre pays, un immigré qui reçoit son pain de grâce culturel des seigneurs cyniques de l'intelligentsia de gauche, véritable mafia maniant l'idéologie des Lumières ».
L'inévitable reproche d'antisémitismePlus pamphlétaire que Gérald Hervé, moins historien, Bergfleth provoque, en toute conscience de cause, le misérable Zeitgeist ouest-allemand ; il brise allègrement les tabous les plus vénérés des intellectuels, éduqués sous la houlette de Benjamin et d'Adorno et de leurs nombreux disciples. Son complice Matthes, qui ne renie nullement ce que Benjamin et Adorno lui ont apporté, estime que si ce philo-sémitisme est absolu et exclut, parce qu'il est asséné en overdose, des potentialités intellectuelles, philosophiques, culturelles et humaines, il limite la liberté, occulte des forces sous-jacentes que le philosophe a le devoir de déceler et de montrer au grand jour. Une telle attitude n'est pas assimilable à l'anti-sémitisme militant habituel, pense Matthes : la critique d'une pensée issue de la théologie judaïque est parfaitement légitime. Cette critique n'exclut pas d'office ce que la théologie et le prophétisme judaïques ont apporté à la culture humaine ; elle a pour objectif essentiel de ne laisser aucune culture, aucun héritage, en marge des spéculations contemporaines.La philosophie ne consiste pas à répéter une vérité sue, déjà révélée, à encenser une idole conceptuelle par des psaumes syllogistiques, mais de rechercher au-delà de la connaissance “ce que la connaissance cache”, c'est-à-dire d'explorer sans cesse, dans une quête sans fin, le fond extra-philosophique, concret, tangible, tellurique, l'humus prolifique, la profusion infinie faite d'antagonismes, qui précèdent et déterminent toutes les idées. Où est l'anti-sémitisme propagandiste dans une telle démarche, à l'œuvre depuis les Grecs pré-socratiques ? Peut-on sérieusement parler, ici, d'anti-sémitisme ? Ce simple questionner philosophique qui interroge l'au-delà des concepts ne saurait être criminalisé, et s'il est criminalisé et marqué du stigmate de l'anti-sémitisme, ceux qui le criminalisent. sont ridicules et sans avenir fecond.Les aphorismes de MattheusCriminaliser les irrationalismes, cela a été une marotte de l'après-guerre philosophique allemand, sous prétexte d'anti-fascisme. En France, il restait des espaces de pensée irrationaliste, en prise sur la littérature, avec Artaud, Bataille, Genet, etc. C'est le détour parisien que s'est choisi Bernd Mattheus, éditeur allemand d'Artaud et biographe de Bataille, pour circonvenir les interdits de l'intelligentsia allemande. Celle-ci, dans son dernier ouvrage, Heftige Stille (Matthes & Seitz, 1986), n'est pas attaquée de front, à quelques exceptions près ; le style de vie cool, soft, banalisé, consumériste, anhistorique, flasque, rose-bonbon, empli de bruits de super-marchés, de tiroirs-caisses électroniques, qu'indirectement et malgré la critique marcusienne de l'unidimensionalité, la philosophie francfortiste de la raison a généré en RFA, est battu en brèche par des aphorismes pointus, inspirés des moralistes français, qui narguent perfidement les êtres aseptisés, purgés de leur germanité, qui ont totalement (totalitairement ?) assimilé au thinking packet franfortiste, comme ils ingurgitent les lunch packets de Mac Donald.Laissons la parole à Mattheus :« Ô combien ennuyeux l'homme qui n'a plus aucune contradiction » (p. 102).
« Ne jamais perdre de vue la lutte contre la pollution de notre intériorité » (p. 123).
« Le désenchantement rationaliste du monde, c'est, d'après Ludwig Klages, la triste facette du travail de l'intellect humain. Pour déréaliser le monde, on peut se servir soit de la ratio soit de la folie. Mais chacune de ces deux voies indique que l'homme ne peut supporter le monde réel tel quel et cherche à s'en débarrasser. Si l'on juge ces deux voies d'après la situation dans laquelle évoluent les sujets qui leur sont livrés, la déréalisation semble plutôt accentuer les souffrances et le désespoir ; d'où le dilemme : soit bêtifié et heureux soit fou et malheureux (Ernst Jünger) » (p. 166).
« Les systèmes libéraux n'ont nul besoin de censure ; la sélection des “biens culturels” se fait aux caisses des magasins et cette sélection-là est bien plus rigoureuse que ne le serait n'importe quelle sélection politique » (p. 183-4).
« Pourquoi Artaud, pourquoi Bataille ? Parce que j'apprécie l'ivresse lucide » (p. 257).Une stratégie de l'attentionDisloquer les certitudes francfortistes, et le “prêt-à-penser” médiatique qu'elles ont généré, passe par un plongeon dans l'extra-philosophique et par ce style aphoristique de La Rochefoucauld, déjà préconisé par Nietzsche. Prendre connaissance, dans l'espace linguistique francophone, du travail de Bergfleth, Matthes et Mattheus, et s'habituer au climat qu'ils contribuent à créer à l'aide de productions philosophiques françaises, c'est travailler à la constitution d'un axe franco-allemand autrement plus efficace et porteur d'histoire que la ridicule collaboration militaire dans le cadre de l'OTAN, où les dés sont de toute façon pipés, puisque l'Allemagne et son armée n'ont aucun statut de souveraineté. De notre part, l'initiative de Bergfleth, Matthes et Mattheus, doit conduire à une efficace stratégie de l'attention.♦ Bernd Mattheus, Axel Matthes (Hrsg.), Ich gestatte mir die Revolte, Matthes & Seitz, München, 1985, 397 S.
♦ Laszlo Földenyi, article paru à Budapest, reproduit dans le catalogue 1986 de la maison Matthes & Seitz.► Article paru sous le pseudonyme de Michel Froissard, Vouloir n°40-42, 1987. -
JACQUES BAINVILLE Un modèle pour comprendre l’avenir
Le musicien allemand Richard Wagner disait qu’il croyait en Dieu et en Beethoven. L’auteur de ces lignes peut affirmer qu’il croit en Dieu et en… Jacques Bainville. En effet, si un homme a pu marquer son époque, c’est bien ce Lorrain né à Vincennes (1879-1936). Il est rare de trouver dans l’histoire d’un pays une intelligence politique aussi pure au service du bien commun. Avec sa capacité d’analyse, de déduction et de projection dans l’avenir, on peut presque dire que la France n’avait pas besoin de service de renseignements. Il suffisait de lire du Bainville pour être renseigné sur les événements à venir. L’art qu’avait cet homme pour dénouer les liens apparemment inextricables d’un enjeu sont confondants par la logique acérée doublée d’une clarté de langage qui fait dire après chaque lecture que la conséquence de tel ou tel événement ne peut être que celle présentée par Bainville.
Une méthode
Cela est d’autant plus net que nous vivons une époque accablée par une décrépitude politique totale. On peut même dire que les écrits de ce grand maître qui était lus même par le personnel de la IIIe République ne peuvent même plus être compris par les générations décérébrées de ce début de XXIe siècle. Le titre de l’ouvrage du philosophe Marcel de Corte L’intelligence en péril de mort prend une résonance particulièrement douloureuse pour les quelques personnes fidèles à une tournure d’esprit classique qui était monnaie courante du temps où la France était grande.
Cependant, comme le dit l’adage, « la roue tourne ». En attendant des jours meilleurs, il s’avère utile de comprendre le mystère Bainville. En effet, si les prédictions de cet homme se sont révélées justes, celles-ci ne sont pas le fruit du hasard. Cette capacité à saisir le réel est le résultat d’une méthode, d’une manière de raisonner. Plusieurs éléments entraient en jeu et se combinaient permettant à Bainville de délivrer un message quasi biblique. Mozart disait qu’il réunissait les notes qui s’aimaient pour faire de la musique. Bainville a procédé de la même manière dans le domaine de la science politique qui chez lui était devenue un art.
La connaissance et l’imprégnation de la « méthode » bainvillienne sont de salubrité publique. En effet, le grand reproche que nous pouvons faire au dernier carré cherchant à défendre la France des rois et les valeurs classiques, c’est l’incapacité à utiliser les outils intellectuels de Bainville pour les appliquer à notre époque. Beaucoup sont très forts pour expliquer comment cet homme a analysé les problèmes de son temps, mais se révèlent sauf exception plutôt légers quand il s’agit de procéder de la même manière pour cerner les causes et les conséquences de notre chute actuelle. C’est pourquoi, nous nous attacherons à aligner les différents points d’une méthode de raisonnement qui doivent être ceux de tous les défenseurs de la cause nationale.
Observation des faits
Le premier point à souligner est la méthode et l’observation des faits. Cela doit se faire sans l’ombre d’un sentiment particulier, débarrassé de toute passion, presque avec détachement et libre de toute référence à une quelconque idéologie. Ce n’est guère évident car nous sommes des êtres de chair et de sang. La pente fatale est d’introduire dans l’étude de tous (ndlr : souligné par nous) les faits une gêne ou un embarras en raison de nos convictions personnelles. Cette caractéristique se doit d’être combattue par un entraînement permanent. Bossuet disait que « le plus grand dérèglement de l’esprit consiste à voir les choses telles qu’on le veut et non telles qu’elles sont ». Chez Jacques Bainville, ce dérèglement n’existe tout simplement pas. Une des grandes qualités de cet homme est d’avoir su observer les faits sans se dérober. Il le disait lui-même : « Il n’y a de vrai que l’analyse des choses (…). En politique, il s’agit de ne pas se tromper, de ne pas regarder les choses à travers des lunettes colorées, selon les doctrines, les préférences et les illusions personnelles ». En ce domaine, son ouvrage Les conséquences politiques de la paix annonçant vingt ans à l’avance la Seconde Guerre mondiale est un modèle du genre.
Principe de causalité
Le deuxième point qui compose la méthode bainvillienne, c’est le principe de causalité. Étudier un fait conduit automatiquement à se poser la question de son origine. Cette caractéristique est largement ignorée car très souvent, l’esprit se révèle paresseux pour remonter le cours du temps. Un événement politique ne surgit jamais ex nihilo. En fait, il est le fruit de toute une série d’impacts qui au cours du temps le conduisent à émerger sous tel ou tel angle, entraînant des conséquences positives ou négatives selon les sources auxquelles il se réfère. Comme le précise Bainville : « D’ordinaire en politique, les effets sont aperçus quand ils commencent à se produire, c’est-à-dire quand il est trop tard ». Par exemple, les événements de Mai 68 entraînant une inversion des valeurs morales dans la société n’ont pas surgi brutalement passés les douze coups de minuit. En fait, ils sont le résultat d’une dégradation sur plusieurs décennies de l’enseignement parallèlement à la montée en puissance des principes naturalistes et nominalistes de 1789 véhiculés par les différentes Républiques. L’arrivée d’une jeunesse nombreuse après 1945 intoxiquée par les principes révolutionnaires face à l’ancienne génération « bien comme il faut » en apparence, mais sans réelle conviction et véritable élévation sur le fond, a permis cette explosion du printemps 68 dont nous continuons à subir l’effet de souffle nauséabond.
Expérience
Le troisième point est l’expérience en politique. Comme l’a dit souvent avec insistance Bainville, « Il n’y a pas de politique nouvelle. Il y a la politique tout court, fondée sur l’expérience historique, sur la connaissance des hommes et des peuples ». La connaissance de l’histoire de France est un point incontournable comme l’étude du passé de nombreux pays car « les morts gouvernent les vivants » comme se plaisait à le dire Auguste Comte. Cependant, cette connaissance ne s’appuie pas uniquement sur la mémorisation des dates et des événements. En fait, il faut impérativement connaître l’état d’esprit qui animait les acteurs politiques durant la période étudiée. Il en résulte une connaissance approfondie des différents thèmes idéologiques et religieux structurant leur mode de pensée (catholique, protestant, maçonnique, etc) et se répercutant ensuite sur leurs activités politiques. Compte tenu qu’on retrouve les mêmes réflexes idéologiques et religieux au cours des âges entraînant les mêmes conséquences, il est possible ensuite de les appliquer à notre époque afin d’aboutir aux conclusions qui s’imposent. Le seul paramètre qui change est celui de l’évolution des techniques. En réalité, les techniques modernes ne font qu’accélérer les ambitions politiques sans en dénaturer le fond. Bainville en conclut que « ce qui nous oblige à remettre nos pas dans les pas de nos prédécesseurs, ce sont les éternels besoins de la politique. C’est la nature humaine. Qu’on se conforme donc à ses lois, que l’on consulte l’expérience. On n’a jamais trouvé d’autre moyen de réussir dans les affaires, et les hommes de génie eux-mêmes ont reçu leurs meilleures inspirations de l’intelligence profonde et de l’application opportune des précédents qu’ils avaient étudiés ».
Psychologie humaine
Enfin, le quatrième point découlant du précédent est l’absolue nécessité de connaître la psychologie humaine. Cette dernière ne change pas au cours des âges. Ce qui change en bien ou en mal, c’est l’éducation. Depuis toujours, l’humanité est soumise aux tentations et aux excès. Cependant, il est des époques, plutôt rares, où les sociétés humaines sont relativement maîtresses de leurs passions tandis qu’à d’autres périodes bien plus fréquentes, elles en sont esclaves. Sur le fond, la nature humaine ne change pas car animée des mêmes désirs, des mêmes pulsions surtout quand ils se greffent sur des principes religieux ou idéologiques. On retrouve des permanences dans le passé qui permettent de mieux saisir les soubresauts de notre époque. En fait, comme le rappelle Bainville, « l’homme, à toutes les époques et dans tous les siècles, se ressemble, il a les mêmes passions, il raisonne et il se comporte de la même manière dans les mêmes cas. C’est le point capital. Hors de là, il n’y a qu’erreur et fantaisie ».
Nous espérons que ces divers éléments qui ont fait la force de Jacques Bainville rendent service aux personnes ayant le cœur haut placé, curieuses et soucieuses de connaître les vraies raisons qui font l’histoire de l’humanité. Cependant, de son vivant, il n’eut pas d’influence majeure sur la classe politique de son époque. Soixante-dix ans après sa mort, sa méthode ne fait pas beaucoup d’émules. Il est vrai aussi que Bainville en avait pris son parti. Ne disait-il pas : « Qui lit ? Qui comprend ce qu’il lit ? Et qui croit ce qu’il a compris ? »
Pierre HILLARD L’Action Française 2000 du 2 au 15 mars 2006
* Auteur de La décomposition des nations européennes, aux Editions François-Xavier de Guibert. -
Les nouvelles guerres de religion + Pierre Hillard
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Comment se libérer du monde gris de la marchandise, de la « pub », de la non-pensée, des slogans…
Né en 1956, Pierre Le Vigan a grandi en proche banlieue de Paris. Il est urbaniste et a travaillé dans le domaine du logement social. Collaborateur de nombreuses revues depuis quelque 30 ans, il a abordé des sujets très divers, de la danse à l’idéologie des droits de l'homme, en tentant toujours de s'écarter des pensées préfabriquées. Attentif tant aux mouvements sociétaux ou psychiques qu'aux idées philosophiques, il a publié, notamment dans la revue Éléments, des articles nourris de ses lectures et de ses expériences et a été un des principaux collaborateurs de Flash Infos magazine.
Pour quoi avoir réuni vos carnets sous ce titre ?
C’est le mystère que j’ai voulu exprimer, le mystère de nos destinées, de notre présence terrestre. D’où mon allusion au front « chaldéen », donc difficilement déchiffrable, et toujours polysémique, du cachalot, front plein de traces, de griffures, de vestiges. Cet animal, un cétacé et un mammifère, est un peu notre frère et notre double. C’est le miroir de notre force et de notre fragilité. C’est pourquoi Philippe Randa a mis une photo de cachalot sur la couverture de mon livre.
Racontez-nous votre itinéraire…
En deux mots, j’ai écrit jeune dans des revues ou bulletins de la droite radicale, dirigés par Maurice Bardèche, François Duprat et Jean-Gilles Malliarakis, notamment. J’y ai toujours un peu fait figure d’atypique, mais en fait, il y a bien plus d’atypiques qu’on ne le croit dans ces milieux. Très vite, je me suis intéressé à la Nouvelle droite en étant malgré tout un peu allergique à certains de ses aspects, jusqu’en 1975/1980. Après, je me suis retrouvé de plus en plus en phase avec les gens d’Éléments, qui est d’ailleurs le magazine qui a accueilli une partie de mes carnets avant leur publication dans Le Front du Cachalot.
De quoi parlez-vous dans Le Front du Cachalot ?
De politique, de l’amour, de l’art, des doutes… C’est un peu une maïeutique. Elle est à usage collectif. Le moi n’est pas important. Ce qui compte, c’est le « nous » : comment allons « nous » construire quelque chose ensemble ? Comment allons-nous « nous » libérer de ce monde gris et moche de la marchandise, de la « pub », de la non-pensée, des slogans ?
Vous parlez de maïeutique à propos de vos carnets, c’est donc un peu une histoire de réminiscence ?
Oui, le chaldéen auquel je faisais allusion, c’est une langue, c’est l’araméen, cela remonte loin. Je pars du principe suivant : nous en savons toujours plus que nous ne le croyons, plus sur nous et plus sur le monde. Seulement, cela nous encombre un peu, ce que nous savons. Cela nous fait peur, alors nous travaillons à oublier ce que nous savons.Notes :
Le Front du Cachalot de Pierre Le Vigan, éditions Dualpha, collection «À nouveau siècle, nouveaux enjeux», dirigée par Philippe Randa, 578 pages, 35 euros.
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L'ANTHROPOLOGIE
Cette discipline veut répondre à la question de Locke « Qu'est-ce que l'homme ? » ; c'est à dire l'étude de l'homme au sens le plus large.
L'homme peut-il être sujet de science pour l'homme ? Il y a deux façons d'aborder cette matière : l'anthropologie biologique et l'anthropologie culturelle.
L'anthropologie biologique et anatomique comprend la paléontologie, science de l'évolution physique de l'homme ce qu'on appelle l'hominisation. La théorie de Darwin est une donnée de cette discipline. Cette « science » est très conjecturale et les spécialistes n'ont pas les certitudes simplistes qui sont enseignées dans les manuels scolaires où l'on cherche à formater les élèves sur l'unicité du genre humain.
L'anthropologie actuelle est surtout sociale ou culturelle surtout depuis l'influence des travaux de Claude Lévi-Strauss. L'anthropologie est comme toutes les « sciences » humaines remplie de présupposés politiques et idéologiques où la question sous-jacente est l'unité du genre humain et/ou sa diversité, qu'elle soit raciale ou culturelle. La métaphysique y est donc omniprésente entre autres le refus de l'idée de supériorité.
« Partout où nous rencontrons les termes d'anthropologie sociale ou culturelle, ils sont liés à une seconde et dernière étape de la synthèse, prenant pour base les conclusions de l'ethnographie et de l'ethnologie. Dans les pays anglo-saxons, l'anthropologie vise à une connaissance globale de l'homme, embrassant son sujet dans toute son extension historique et géographique...et tendant à des conclusions, positives ou négatives, mais valables pour toutes les sociétés humaines, depuis la grande ville moderne jusqu'à la plus petite tribu mélanésienne » (Claude Lévi-Strauss).
Ethnocentrisme et universalisme
Ces deux termes ne s'opposent pas car l'universalisme se fonde la plupart du temps sur un ethnocentrisme.
Une culture ou civilisation cherche à universaliser ses valeurs. L'ethnocentrisme plus classique ne se soucie que du particulier. On retrouve ces deux tendances dans l'Histoire de France.
L'ethnocentrisme a été critiqué par les philosophes des Lumières. Rousseau pourrait être considéré comme un anthropologue avant la lettre lorsqu'il écrit : « Je tiens pour maxime incontestable que quiconque n'a vu qu'un peuple, au lieu de connaître les hommes ne connaît que les gens avec lesquels il a vécu » (Emile, V).
Lévi-Strauss
Cet auteur est incontournable de nos jours et a eu une position très iconoclaste sur certains points.
Lévi-Strauss reproche à l'humanisme chrétien d'avoir ignoré les autres cultures hors de l'Europe. Il va même plus loin en reprochant la séparation entre l'homme et la nature. Descartes disait que l'homme devait être « maître et possesseur de la nature ». L'anthropologue avec des accents très heideggeriens s'oppose à cette conception.
L'humanisme occidental a été la jonction du Christianisme qui a postulé l'unité du genre humain et du cartésianisme qui a voulu soumettre la nature.
Lévi-Strauss rejette cet humanisme occidental et va s'opposer au croisement des cultures. L'homogénéisation qui en résulte est mortelle pour l'humanité. On peut citer aussi Heidegger dans la lettre sur l'Humanisme. Le philosophe allemand soutenait que le désenchantement du Monde, l'asservissement par la technique, l'assujettissement de l'humanitas à la rationalité marchande ne sont que l'aboutissement de l'humanisme. La technique et la science destructrices ne sont que le triomphe des Lumières.
Diversité - Race et Histoire - Race et Culture
Lévi-Strauss a écrit deux textes qui font date. Il ne s'agit pas de dire ici Lévi-Strauss l'a dit donc c'est vrai, mais le premier texte a été fait sur commande par l'Unesco qui voulait entendre après la période nazie que les hommes faisaient l'un, que les races étaient arbitraires à défaut de ne pas exister et que les hommes étaient « égaux ». L'anthropologue avec sa notoriété s'exécuta dans son discours Race et Histoire.
Ce discours (1952) était en adéquation avec l'idéologie de l'Unesco. En 1971 Lévi-Strauss prononça un autre discours Race et Culture. On peut observer que le mot race est utilisé sans tabou par l'auteur même peu de temps après le nazisme. Le deuxième discours est différent du premier puisque Lévi-Strauss affirme le droit de chaque culture à préserver farouchement son identité, ce qui s'opposait à la vision de l'Unesco. Pour l'anthropologue les échanges culturels détruisent la diversité culturelle. Inutile de souligner que ce deuxième discours fut moins bien accueilli étant suspecté d'être proche de la pensée d'extrême droite.
Conclusion
Au départ, conçue avec un sentiment de supériorité de la part des Occidentaux qui étudiaient les « peuplades » d'autres continents, l'anthropologie actuelle exprime la culpabilité de l'Occident d'avoir détruit d'autres cultures.
Cette tendance s'est accentuée avec Lévi-Strauss et ses deux ouvrages principaux : Tristes Tropiques et la Pensée Sauvage. Le premier ouvrage est une leçon de relativisme, idée qui existait déjà chez Montaigne sur la vertu. Pour lui « Chaque nation s'en forme une idée différente ». On peut même avoir une lecture tiers-mondiste de Tristes Tropiques puisque l'auteur remet en cause la supériorité de l'Occident. Cette pensée construira en partie le « politiquement correct » ultérieur. La « Pensée sauvage » a voulu réhabiliter cette pensée pas si « sauvage » puisque pour l'anthropologue elle est capable d'analyser et d'ordonner. À la différence de Lévy-Bruhl, Lévi-Strauss reconnaît une certaine logique dans la pensée sauvage. Toutes ces idées sont presque devenues des lieux communs jusqu'à refuser toute idée de supériorité sur tout et à prôner une tolérance plus issue du bouddhisme que du Christianisme ou de l'Islam selon Lévi-Strauss. Tout ceci ne doit pas faire oublier le second moment de Lévi-Strauss qui aura une pensée que l'on pourrait qualifier de différentialiste.
PATRICE GROS-SUAUDEAU