Tout a-t-il été dit sur la Révolution française ? Sans doute, mais on en oublierait l’essentiel : au nom du peuple et du rasoir national, pendant plusieurs années, toutes les valeurs ont été inversées. C'est ce que Xavier Martin, le spécialiste bien connu, appelle La France abîmée. Son dernier livre vient d'être publié en collection de poche.
Il ne s agit pas d'une nouvelle chronologie de la Révolution française et de ses convulsions successives, mais d'une étude sur l’âme révolutionnaire, à travers les témoignages des contemporains. Sébastien Mercier est célèbre pour avoir écrit ces fameux Tableaux de Paris à la fin du règne de Louis XVI. On connaît moins un petit texte abondamment cité par Xavier Martin et dont le titre offre le programme de ce livre La France abîmée : « Précis de l'influence des révolutions sur le caractère moral des Français ». Voilà le projet de Xavier Martin : montrer comment « le caractère moral des Français » s’est ressenti de deux ans de terreurs et de massacres. Et pour cela citer des contemporains, la plupart du temps des témoins qui ont pris fait et cause pour la Convention, ou qui sympathisent avec le mouvement des Lumières et son aboutissement révolutionnaire. Parmi ces témoins, l’avis de Madame de Staël, célèbre pour la manière dont elle soutient les idées nouvelles, est particulièrement éloquent : « Toute morale d'amitié, de société de bonté est-elle finie ? » se demande la fille de Necker en 1800; et elle ajoute : « Après une longue révolution, les cœurs se sont singulièrement endurcis ». On peut se demander pourquoi elle se pose encore une telle question quelque cinq ans après la fin de la Terreur comme si les cœurs n’avaient pas encore cicatrisé. Xavier Martin répond, citant Stendhal : « La malhonnêteté et la licence effrénée furent les traits dominants de la société de 1797 à 1800 ». Avec son cynisme ordinaire, Napoléon nous donne la clé qui manifeste à quel point la France est abîmée par la Révolution : en 1798, il confie à son frère Joseph son intention de devenir « bien vraiment égoïste » parce que, dit-il, « je suis ennuyé de la nature humaine ». Cet ennui produira plus tard des centaines de milliers de morts...