Intéressant préambule du Saker à l’interview d’Igor Strelkov sur la Monarchie populiste russe. On retrouve en filigrane cette pensée dans le discours de clôture de Vladimir Poutine au forum Valdaï 2014 , lorsqu’il affirme que chaque nation doit cultiver ses particularités et sa civilisation, qu’elle doit s’appuyer sur ses traditions et son patriotisme, tout en respectant ceux des autres pays. C’est en cela que le président russe avait déjà reproché dans son discours du Valdaï en 2013 à l’Occident de renoncer à ses racines chrétiennes. Ce souverainisme est très en vogue en Russie, il est une composante importante de la contre-révolution de la Russie contre la Révolution communiste. C’est ce nouvel ordre mondial, multipolaire, que Poutine promeut. C’est en cela qu’il s’oppose à la domination mondialiste, unipolaire des USA.
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La « Monarchie populiste » russe: Interview d’Igor Strelkov, le héros charismatique de la Novorossiya (Vidéo)
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TVL : MARIE CHRISTINE ARNAUTU 10/11/2014
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"La gauche a beaucoup à apprendre du Mai 68 conservateur"
Gaël Brustier, qui n'est pas précisément un allié de la Manif pour tous, lui consacre tout un ouvrage aux éditions du Cerf : "Un Mai 68 conservateur". Quand d'autres ont dépensé leur énergie à minimiser, ridiculiser, insulter le mouvement, cet universitaire proche de la gauche observe la lame de fond et s'en inquiète. Extraits de l'interview qu'il a accordé à La Vie :
"(...) LMPT serait révélatrice de « paniques morales », dites-vous. De quoi voulez-vous parler ?
Je préfère utiliser l'expression anglaise moral panic, qui est un concept en sociologie forgé par Stanley Cohen. En français, il peut paraître péjoratif. Ce sont des réactions disproportionnées de la population à l'égard d'une attitude minoritaire jugée dangereuse pour l'ordre social. (...) Jusqu'à présent, elles concernaient surtout la présence de l'islam. Quant aux catholiques, ils ont réagi au mariage pour tous, qui bouleversait un ordre symbolique clairement établi. Leur réaction s'explique aussi par le fait que les milieux catholiques engagés avaient déjà été travaillés par une vraie réflexion sur le rapport de l'homme à son avenir, à la naissance, à l'euthanasie, à la GPA et aussi à l’emprise du marché sur la vie humaine.
Ce qui a donné la puissance à LMPT ?
Oui. C'est d'autant plus évident quand on se rend compte que ceux qui ont manifesté représentent surtout la France la plus catholique, la plus messalisante et la plus socialisée. Une de ses matrices fut la critique de ladite théorie du gender ainsi que la question de la filiation. Par ailleurs, ce monde catholique pratiquant a aussi eu besoin de faire entendre sa voix au sein du catholicisme.
Vous dites que LMPT carrément est « l'enfant paradoxal » de Vatican II et de Mai 68.
Oui, les deux sont liés. Certains pensaient que LMPT allait à l'encontre de Vatican II. Je pense au contraire que c'est Vatican II et même Mai 68, qui l'ont permise. Pourquoi ? Parce que les deux correspondent à une même logique : l'autonomisation de l'individu et la mutation de la pratique, y compris des chrétiens engagés. Le Concile non seulement permet à l'Eglise de s'adapter à la mutation, il répond aussi à une aspiration des individus à être plus libres, à aller plus à fond dans leur engagement, ce qui a été accentué par Mai 68.
Ainsi les communautés nouvelles, auxquelles vous accordez un rôle prépondérant au sein de LMPT.
(...) Dans LMPT, on retrouve leurs mécanismes, par exemple un fort investissement personnel, individualisé et démonstratif des militants. On y retrouve aussi le conservatisme philosophique sur les questions bioéthiques et la famille. Ces thématiques ont été brassées depuis très longtemps par les rencontres et les sessions du Renouveau charismatique. Concrètement, des milliers de personnes ont participé pendant des semaines à des sessions à Paray-le-Monial sous la houlette de la communauté de l'Emmanuel, qui est la plus importante dans son genre. Parmi ces catholiques, on retrouve surtout des jeunes. Ce ne sont pas des chrétiens passifs. Ils vivent l'évangélisation au quotidien et ils apprennent à s'exprimer en public. Toute cette matrice trouve sa concrétisation dans des diocèses comme ceux de Toulon et de Bayonne, où se trouvent respectivement Mgr Rey, issu de l'Emmanuel, et Mgr Aillet, de la communauté Saint-Martin. Les deux se sont impliqués dans le mouvement. Au total, on peut soutenir que LMPT illustre la mutation du catholicisme.
(...) « La gauche a beaucoup à apprendre du Mai 68 conservateur » estimez-vous dans la dernière phrase du livre. C'est-à-dire ?
La gauche a à apprendre ce qu’est le combat culturel. Elle me semble « faiblarde » par rapport aux nouveaux conservateurs qui se sont mobilisés parce qu’ils ont, eux, une vision du monde, qui va de la naissance – voire de la conception - à la mort de l'individu, voire au-delà. Ils expliquent que le social n’est pas fait que de marché, de discussions techniques sur l’économie et de politiques publiques.
Certains, à gauche, partagent cette vision du monde et militent au sein de LMPT. Et d'ailleurs, celle-ci ne se définit pas comme un mouvement de droite.
Bien sûr, mais la matrice idéologique de LMPT qui répond à la nouvelle configuration sociale aujourd’hui est inscrite dans une lignée de pensée conservatrice. Même si certains, à gauche, ont été influencés par ce mouvement. Par ailleurs, le propre d’un mouvement conservateur est de nier le clivage gauche-droite.
On a l'impression que l'UMP y est particulièrement représentée. Est- ce exact?
Oui, mais on y retrouve surtout ceux qui sont historiquement issus des familles UDF, plus que des familles RPR, qui s’est largement et très tôt déchristianisé. Beaucoup d'élus au sein du mouvement appartiennent à l'UDI. Certains militants sont frontistes. LMPT n'est pas un parti, mais un mouvement culturel, qui va essayer d'imposer ses thématiques, sa vision du monde et provoquer le consentement des gens. Dans l'immédiat, on peut constater que Sarkozy s'est inspiré dans ses discours des Veilleurs, un courant issu de LMPT. D’autre part, des cadres de l’UMP qui n’ont jamais été marqués par le catholicisme prennent soudainement la défense de ce mouvement. Ainsi Xavier Bertrand. Il dit maintenant qu’il reviendra sur le mariage pour tous. Même Alain Juppé fait des concessions. A travers Sens commun, associé à l'UMP, des jeunes issus de LMPT semblent vouloir faire de l'entrisme.
En résumé, que dit LMPT sur notre pays?
La France est plongée dans un état d’anxiété extrême. Dans le débat public, des solutions conservatrices sont avancées. Le pays est aujourd’hui plus enclin à écouter ce message qu’il y a quelques années. Ces conservateurs sont en position de domination culturelle. En ce qui concerne les catholiques français, on peut penser qu'il s'agit d'un paradoxe. On a l’impression que l’évolution prend une direction inverse au sein du Vatican, au vu du synode sur la famille, où les « progressistes » semblent avoir joué un rôle important. Mais la France a souvent cultivé sa particularité..."
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Journal de bord de Jean-Marie Le Pen n°380
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Jean-Marie Le Pen: «L’Union Européene est le Radeau de la Méduse»
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TVL : Politique & Eco n°20
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Non, le Grand Remplacement n’est pas une « vision complotiste » !
Entretien avec Renaud Camus
Marine Le Pen, dans une interview au JDD parue ce dimanche, estime que « le concept de grand remplacement suppose un plan établi. Je ne participe pas de cette vision complotiste ». Fait-elle, selon vous, une interprétation erronée de votre analyse ?
Totalement erronée, en l’occurrence ; et ce n’est pas « selon moi », parce que mon analyse, je la connais, et il n’y est nulle part question du moindre complot. J’ai beaucoup de respect pour Marine Le Pen, j’admire son courage, sa détermination, son patriotisme et son sens politique mais, sur ce point particulier, c’est son sens politique qui lui joue des tours. Elle aura voulu, j’imagine, par prudence, ne pas paraître assumer un syntagme, Grand Remplacement, dont elle a craint qu’il ne parût trop radical. Hélas, ce n’est pas l’expression Grand Remplacement qui est radicale, c’est la sinistre réalité de ce qu’elle désigne. Le Grand Remplacement n’est pas une théorie, ce n’est pas un concept, à peine une notion, moins encore un fantasme, comme dit la presse remplaciste, ou une « vision complotiste ». Plût au ciel que ce fût tout cela, et rien d’autre ! C’est ce que nos yeux constatent tous les jours et que les sociologues de cour s’acharnent à nier : le simple fait que dans nos rues, nos rames de métro, nos écoles, nos écoles maternelles et nos maternités surtout, sur des pans entiers du territoire, il y avait un peuple et que, à sa place, il y en a un ou plusieurs autres.
Accuser tel ou tel d’entretenir une « théorie du complot » ou une « vision complotiste », c’est un vieux procédé rhétorique de journalistes qui ne connaissent pas leur dossier pour déconsidérer des thèses qu’ils veulent étouffer. Je regrette de voir Marine Le Pen y avoir recours, comme si elle voulait se concilier les remplacistes : une tâche impossible. Je n’ai jamais parlé de complot. On me reproche au contraire, en général, d’être flou sur les causes du Grand Remplacement. Et là c’est moi qui suis prudent, car j’essaie d’unir, pas de diviser. En fait je crois à un faisceau convergent d’intérêts et d’interdits qui, tous, tendent à la fabrique de l’homme remplaçable, interchangeable à merci. Mais si je ne devais nommer qu’une seule cause elle me vaudrait un point Godwin, car je dirais : Hitler. À force d’opérer et de réopérer l’Europe du cancer hitlérien, on lui a enlevé la plupart des organes indispensables à sa survie.
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Lucien Cerise " Ingénierie sociale du conflit identitaire"
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Michel Janva : « La droite respecte la loi naturelle, tandis que la gauche veut construire elle-même la loi »
Michel Janva a co-fondé sur Internet le Salon beige, blog d'actualité tenu par des catholiques engagés dans la défense de la vie, de la famille et des valeurs traditionnelles.
Monde et Vie : Michel Janva, pensez-vous que les notions de droite et de gauche aient encore un sens aujourd'hui ?
Michel Janva : Il n'existe plus vraiment de différences entre la droite et la gauche, pas plus en matière sociale qu'économique, ni sur aucun autre plan. Les débats parlementaires, à l'Assemblée nationale, se résument à des joutes partisanes, sans débats d'idées. Certes, on parle toujours de gauche et de droite dans les espaces médiatique et politique, mais ce clivage me semble factice.
Toutefois, au-delà des partis politiques représentés au Parlement, existe-t-il une différence ontologique entre deux familles d'esprit, l'une de droite, l'autre de gauche, ou bien les repères ont-ils tellement bougé que la pensée politique en France se reconstitue d'une manière totalement différente ? Quelle approche en avez-vous au Salon beige ?
Au Salon beige, nous évitons de nous définir selon ces critères de droite et de gauche, sans signification réelle, pour leur préférer de vraies oppositions, entre le bien et le mal, le juste et l'injuste, le vrai et le faux... Nous considérons qu'il existe une vérité qui nous dépasse et une loi naturelle qui doit être respectée. Si l'on recherche une différence ontologique entre la vraie droite et la gauche, l'on peut dire que la première respecte en partie la loi naturelle - au moins les corps intermédiaires, donc les libertés individuelles; tandis que la seconde veut toujours s'en détacher, pour construire elle-même la loi. Certains penseurs distinguent encore une gauche plus portée vers l'égalité, la justice et la solidarité, d'une droite plus tournée vers la dignité de la personne, la responsabilité et la liberté d'agir; mais ces différences-là ont aujourd'hui disparu de l'actualité et de la vie réelle.
La gauche n'a-t-elle pas gagné en assurant le triomphe de l'Utopie, qui, selon elle, fait avancer le monde ?
La première victoire de la gauche, c'est de s'être elle-même désignée comme le Bien, et d'avoir qualifié tout ce qui est à droite comme le Mal. En dépit des fortes résistances qui s'expriment aujourd'hui, ce complexe politique et médiatique subsiste, ce qui explique que les hommes dits « de droite » se justifient de cette étiquette, se déclarent quand même un peu de gauche et finalement, arrivés aux commandes de l'État, acceptent et avalisent tout ce qu'a fait la gauche avant eux. Voilà quarante ans que la droite politique subit ce clivage créé par la gauche et adopte le vocabulaire de la subversion. Tant qu'elle ne se libérera pas de l'idée qui la conduit à se penser elle-même comme le camp des méchants et à croire que la gauche incarne le Bien et la morale, elle passera son temps à se justifier et à reculer. Elle continuera à avoir des réactions épidermiques quand la gauche sera au pouvoir, mais une fois revenue aux affaires, elle ne fera rien. Elle reste d'ailleurs complètement engluée dans ce piège tendu par ses adversaires lorsqu'elle refuse toute entente avec le Front national, ce qui la condamne à l'échec.
Vous parliez à l'instant du « vocabulaire, de la subversion » : la droite n'a-t-elle pas d'abord perdu la bataille sémantique ?
La gauche, en effet, travaille beaucoup le champ lexical. Ainsi, les termes d'égalité, de discrimination, ou de droits de l'homme, sont devenus des tabous derrière lesquels on met ce que l'on veut : l'avortement, l'affaiblissement et la dénaturation du mariage, etc. Nous ne pourrons pas nous défendre si nous ne nous réapproprions pas notre propre vocabulaire.
Par ailleurs, la Manif pour tous et le mouvement qui est né depuis deux ans de la contestation de la loi Taubira ont intelligemment refusé de rentrer dans le jeu de la gauche consistant à prétendre qu'ils étaient hostiles à l'égalité. Ils ont au contraire retourné l'arme contre leurs adversaires en exigeant l'égalité entre tous les enfants, c'est-à-dire leur droit d'avoir tous un papa et une maman.
Au premier rang de la résistance, le Salon beige a vite connu le succès. Les gens sont venus sur votre site spontanément Comment expliquez-vous cette adhésion ?
Ce phénomène a correspondu à la conjonction d'une attente dans le domaine des idées et de l'arrivée d'Internet. Lorsque lé Salon beige a été créé, voilà dix ans, il a répondu au besoin, éprouvé par de nombreuses personnes, de disposer d'un blog décryptant l'actualité quotidienne et pluriquotidienne sur le Net, en décalage avec le relativisme ambiant. À droite, une multitude de blogs se sont créés, comme Fdesouche ou Novopress, qui ont tous leurs qualités et leurs défauts, mais ne se concurrencent pas. Au contraire, la gauche monopolise les gros médias, radios, télés et presse quotidienne, clairement acquis à ses idées - y compris les titres dits « de droite », malgré leur actuelle « droitisation », probablement circonstancielle. Mais, peut-être pour cette raison et parce qu'elle contrôle le journal télévisé de 20 heures, qui est une arme terrible en raison de la force de l'image et que regardent chaque soir 20 millions de Français, elle a négligé Internet. Or, Internet se développe - et se développe contre elle ; c'est pourquoi elle multiplie les tentatives pour le museler par le biais de lois sur le numérique ou sur le terrorisme, ce qui est toutefois très difficile à réaliser techniquement, puisqu'un blog hébergé à l'étranger peut être lu en France.
La gauche a plus d'un tour dans son sac, maispour l'instant elle ne parvient pas à nous clouerle bec.
Propos recueillis par Eric Letty monde&vie octobre 2014
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Entretien avec Jean Haudry
Professeur à l'Université Lyon III, vous dirigez l'Institut d'Études Indo-européennes. Pouvez-vous nous dire en quelques mots qui étaient les Indo-Européens ?
Bien que je ne dirige plus l'Institut (mon ami Allard m'a remplacé dans cette fonction), je continue à me consacrer aux études indo-européennes. Les Indo-Européens ne peuvent se définir, dans un premier temps, que comme “locuteurs de l'indo-européen reconstruit”, comme des indo-européanophones comme il existe des “francophones”, etc. C'est seulement dans un deuxième temps, à partir de la reconstruction (fondée en grande partie sur celle de la langue) de la civilisation matérielle et de la culture, en particulier de la “tradition indo-européenne” qu'on peut parler de “peuple indo-européen”, et chercher à le situer dans l'espace et dans le temps, c'est-à-dire par rapport aux sites archéologiques actuellement connus.
Peut-on parler d'unité des Indo-Européens ? À quand remonte celle-ci ? Comment s'est formée la communauté primitive ?
On peut sans aucun doute parler d'une “période commune” de l'Indo-Européen et donc de ses locuteurs les Indo-Européens ; sinon, la notion même d'indo-européen, langue commune dont sont issues les langues indo-européennes par un processus de dialectalisation, serait vide de sens. Cette période commune se situe au Néolithique et se termine avec ce que certains préhistoriens nomment “l'âge du cuivre” : le nom du “cuivre” (*áyes-) figure en effet dans le vocabulaire reconstruit, tandis qu'on n'y trouve ni le nom du bronze, ni celui du fer. La localisation la plus probable du dernier habitat commun est le site dit des “Kourganes”, en Ukraine, aux Ve et IVe millénaires. Quant à la formation de l'ethnie, je persiste à croire, après E. Krause, Tilak, et quelques autres, qu'elle s'est effectuée dans les régions circumpolaires arctiques. Mais, en l'absence de confirmation archéologique, ce n'est là qu'une hypothèse, et qui ne fait pas, tant s'en faut, l'unanimité.
Existe-t-il un type physique spécifiquement indo-européen ?
La réponse à cette question ne peut être que “statistique” : aucune langue n'est liée par nature et définitivement à une ethnie ou à une race. Mais de même que la grande majorité des locuteurs des langues bantu sont de race noire, et que la grande majorité des locuteurs du Japonais sont de race jaune, on peut affirmer sans risquer de se tromper que la grande majorité des locuteurs de l'indo-européen étaient de race blanche. On peut même préciser, en se fondant sur la tradition indo-européenne, qui associe constamment le teint clair, les cheveux blonds et la haute stature à son idéal social et moral, que la couche supérieure de la population, au moins, présentait ces 3 caractères. Les documents figurés de l'époque historique confirment cette hypothèse ; mais l'archéologie préhistorique, sans l'infirmer positivement, ne la confirme pas non plus : il semble bien que les migrations indo-européennes n'aient pas été des mouvements massifs de populations. Par là s'explique l'apparente contradiction entre les 2 points de vue : un petit groupe peut véhiculer et transmettre l'essentiel d'une tradition, mais il ne laisse guère de traces anthropologiques de sa présence sur le terrain.
Quelle était la vision du monde des Indo-Européens ?
Le formulaire reconstruit (plusieurs centaines de formules) exprime manifestement les idéaux et les valeurs d'une “société héroïque”, un type d'organisation sociale préféodale bien connu, qui se prolonge à l'âge du bronze et même au début de l'âge du fer. On peut supposer qu'elle était déjà constituée en ce qui concerne les Indo-Européens, au Néolithique final (à “l'âge du cuivre”). Dans cette “société héroïque”, la gloire et la honte sont les 2 forces principales de pression (et de répression) sociales. Il s'agit de ce que les ethnologues nomment shame cultures, par opposition aux guilt cultures, dans lesquelles ce rôle revient au sens du péché. Gloire et honte affectent à la fois l'individu (qui, par la “gloire impérissable” atteint la forme supérieure de la survie) et sa lignée toute entière, ascendants et descendants. D'où une inlassable volonté de conquête et de dépassement de soi, et des autres.
Que signifie le concept “d'idéologie tripartite” ? Avait-il un objectif précis ?
On nomme “idéologie tripartite” la répartition de l'ensemble des activités cosmiques, divines et humaines en 3 secteurs, les “trois fonctions” de souveraineté magico-religieuse, de force guerrière et de production et reproduction, mise en lumière par Georges Dumézil. On ne saurait parler d'un “objectif” quelconque à propos de cette tripartition : il s'agit en effet d'une part (essentielle) de la tradition indo-européenne, et non d'une construction artificielle, comme celles des “idéologues”. C'est pourquoi le terme d'“idéologie” ne me paraît pas très heureux ; il conduit à cette confusion, quand on n'a pas présente à l'esprit la définition qu'en a donné Dumézil.
“La révolution française” semble avoir fait disparaître la conception trifonctionnelle de la société, êtes-vous d'accord avec cette vision des choses ?
Est-il sûr que la conception trifonctionnelle était vivante dans la société d'Ancien Régime finissant ? J'en doute. L'abolition des 3 ordres, qui représentaient effectivement une application du modèle trifonctionnel n'a fait qu'entériner un changement de mentalité et un changement dans les réalités sociales. La noblesse avait depuis longtemps cessé d'être une caste guerrière et privée de ses derniers pouvoirs politiques par Louis XIV, il ne lui restait que des “privilèges” dont la justification sociale n'était pas évidente. On peut à l'inverse estimer que la Révolution a donné naissance à une nouvelle caste guerrière sur laquelle Napoléon Bonaparte a tenté d'édifier un nouvel ordre social.
Est-il possible d'adapter une nouvelle tripartition à nos sociétés post-industrielles ?
Je ne crois pas que la tripartition fonctionnelle représente un idéal éternel et intangible, tel le dharma hindou. La fonction guerrière a perdu aujourd'hui une grande part de sa spécificité, écartelée entre la science et la technique d'une part, l'économie de l'autre. Quant à la fonction magico-religieuse, on peut se demander qui en est aujourd'hui le représentant. Elle se répartit sur un certain nombre d'organisations (et une multitude d'individus) dont on ne peut attendre une régénération de nos sociétés, bien au contraire. Mais nombre de sociétés indo-européennes anciennes n'étaient pas organisées sur le modèle trifonctionnel. Seuls, les Indo-Iraniens et les Celtes, en développant une caste sacerdotale, ont réalisé à date ancienne une société trifonctionnelle. Or, ce ne sont pas les peuples qui ont le mieux réussi dans le domaine politique.
Est-ce à dire que cette nouvelle tripartition puisse être un élément de renouveau de nos civilisations ?
Un renouveau de nos civilisations (je dirais plutôt : une régénération de nos peuples) ne saurait venir d'un retour à un type d'organisation politique, économique et social des périodes médiévales ou proto-historiques. Je sais bien qu'il existe dans nos sociétés des gens qui ont pour idéal “l'âge d'or” de la horde primitive vivant de cueillette. L'archaïsme et la régression sont des phénomènes typiques des périodes de décadence ; ils sont la contrepartie sociale de l'infantilisme sénile. Le renouveau ne peut venir que d'un retour aux forces vives de la tradition, c'est-à-dire aux idéaux et aux valeurs qui ont fait le succès historique des peuples indo-européens, qui a abouti à l'émergence du monde civilisé, industrialisé et développé. Il s'agit d'abord de la volonté d'être, dans le monde et dans la durée : d'aimer la vie, de la transmettre, de lutter contre toutes les formes de mort, de décadence, de pourriture. Il s'agit aussi de la volonté d'être soi, de maintenir la différence capitale entre le sien et l'étranger. Ces 2 idéaux ne sont d'ailleurs pas spécifiques : ils sont communs à tout groupe humain qui souhaite exister comme tel et avoir un avenir. Nos ancêtres indo-européens ont voulu davantage : on constate dans leur tradition une volonté d'être “plus que soi”, de se dépasser, de conquérir, et pas seulement des territoires, d'accéder à cette surhumanité que certains d'entre eux, les Grecs, ont nommée “héroïque” et que tous, même sans la nommer, ont connue. C'est dans cette perspective que le modèle trifonctionnel peut être un élément de renouveau, comme échelle de valeurs, et non comme principe d'organisation sociale.
Professeur Haudry, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.
Propos recueillis par Xavier Cheneseau, Vouloir n°68/70, 1990.