Bernard Lannes préside depuis le 9 décembre dernier la Coordination rurale, deuxième syndicat d'exploitants agricoles en France
M & V : Bernard Lannes, le Salon de l'agriculture s'est tenu récemment et des responsables politiques de tous bords ont tenu à s'y montrer. Quelle est la situation de l'agriculture française aujourd'hui ?
Les Français éprouvent à l'égard de l'agriculture un sentiment d'amour-répulsion. La fréquentation du salon montre qu'ils lui sont viscéralement attachés, mais ils sont parallèlement influencés par un courant de pensée qui les persuade que leur assiette est empoisonnée. Les agriculteurs sont en butte à des campagnes d'opinions qui les accusent de polluer et de déverser des pesticides sur leurs champs, et ils sont considérés comme des pestiférés. Ce débat masque en réalité une véritable guerre commerciale : les semenciers et les fabricants des produits phytosanitaires appartiennent aux mêmes groupes et ont mis en place des variétés de plantes moins nombreuses, mais qui sont de véritables « formules 1 » et nécessitent l'emploi de ce type de produits. Si l'on cesse de les utiliser, il faudra, pour produire autant, réintroduire davantage de variétés.
Est-il indispensable de produire autant ?
Oui, car nous consommons plus que nous ne produisons et risquons d'être bientôt confrontés à une pénurie alimentaire planétaire. Voilà cinq ans, on estimait que 250000 personnes mouraient de faim - ou de malnutrition - chaque jour dans le monde ; aujourd'hui, on approche du million. La courbe du stock d'alimentation à l'échelle mondiale est descendue à 60 jours, alors que la FAO (l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, ndlr) fixe la limite de sécurité à 110 jours. La spéculation en joue et aggrave ce phénomène.
Par quels mécanismes ?
90 % de la production sont consommés sur les aires géographiques de production. Le marché mondial est un marché d'excédents qui porte sur les 10 % restants. Or on se fixe, pour établir les prix, sur ce cours mondial qui ne signifie rien et l'on a supprimé les instruments de régulation. Voilà encore dix ans, en cas de surproduction, l'Etat intervenait en achetant à l'agriculteur sa production à un prix rémunérateur, stockait ces produits dans des greniers et attendait une année de manque pour les revendre. Ce mécanisme a longtemps permis d'ajuster la production au marché. Or, aujourd'hui, en Europe, on ne finance plus les stocks et l'on vit au jour le jour. Les spéculateurs en profitent d'autant plus qu'il suffit de 2 % de surproduction ou de sous-production pour que les prix s'écroulent ou flambent. Il est indispensable de réguler les échanges agricoles à l'échelle mondiale et de partager les richesses. Ainsi, sur la viande - secteur en difficulté -, des accords avaient été passés voilà deux ans avec le Mercosur, autrement dit les pays d'Amérique du Sud : l'Europe avait importé 700000 tonnes de viande. C'est le principe de l'écluse : chacun ne prend que ce dont il a besoin, afin d'éviter de saturer le marché.
Vous êtes donc favorable aux quotas ?
Oui, parce qu'ils autorisent la régulation. Si l'on considère par exemple le cas des producteurs laitiers, l'Europe a assoupli les quotas depuis deux ans sous la pression des industriels, ce qui a provoqué l'effondrement des prix : de 330/350 euros les 1000 litres en moyenne voilà quelques années - ce qui couvrait juste les coûts de production sans tenir compte de la rémunération de l'agriculteur -, le cours est tombé à 280 euros en 2009 avant de remonter aujourd'hui à 310 euros... Nous allons tenter de changer la donne à la faveur de la contractualisation qui se met en place, mais c'est à l'échelle européenne que le problème doit être réglé. La Coordination rurale milite pour une politique agricole commune garantissant des prix à la fois rémunérateurs pour les agriculteurs et équitables pour les consommateurs - la chute des prix ne profitant qu'à l'industrie agro-alimentaire. Mais la majorité des 27 pays membres de l'Union souhaite que les prix agricoles restent bas. Et les quotas seront supprimés en 2 015...
L'Europe est-elle autosuffisante ?
Non. Pour jouir d'une autonomie alimentaire, il lui manque une surface agricole utile égale à la superficie de la France. Sa balance commerciale agricole est déficitaire : elle importe plus qu'elle n'exporte-même si la FNSEA prétend le contraire pour soutenir les intérêts de l'industrie agro-alimentaire, avec laquelle elle a partie liée.
On oppose parfois la qualité et la quantité, le bio et l'agriculture intensive, dont l'élevage en batterie est devenu le symbole. Que pensez-vous de ces types d'agricultures ?
Le bio correspond à l'idéal alimentaire des Français, mais il ne peut être qu'une niche de production : nous sommes en situation de pénurie et la généralisation du bio ne ferait que l'aggraver. Par ailleurs, ces produits coûtent cher ; j'élève moi-même dans le Gers des poulets à label, mais c'est le « poulet du dimanche », pas celui que l'on consomme quotidiennement... Or, il n'est pas possible d'avoir une alimentation « propre » réservée aux riches, et une alimentation dangereuse pour la santé pour les autres.
Quant à l'agriculture intensive, les élevages en batterie que vous évoquiez ont prospéré en Bretagne parce que c'était un pays pauvre et doté de façades maritimes, donc idéal pour créer à bas prix de la matière première exportable. Aujourd'hui les élevages porcins n'y appartiennent plus aux agriculteurs, mais aux firmes industrielles. Il existait aussi des élevages de cochons dans le Gers, qui ont disparu (hormis ceux qui produisent des porcs fermiers), éliminés par la concurrence de l'élevage industriel breton. Or aujourd'hui, par la même logique, les éleveurs bretons sont à leur tour tués par les Chinois. Il en ira ainsi tant que le marché ne sera pas régulé.
Nous pensons qu'il est possible de produire une bonne alimentation avec des moyens conventionnels, en évitant les dérives de l'intensif et en utilisant les désherbants avec modération. L'Europe possède les meilleures terres du monde, un climat favorable et ses paysans possèdent un vrai savoir-faire. Si la France est si belle, c'est parce que les agriculteurs s'accrochent et refusent de baisser les bras.
Propos recueillis par Jean-Pierre Nomen monde & vie 12 mars 2011
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Bernard Larmes : « réguler les échanges agricoles à l'échelle mondiale »
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PS et ouvriers : « On est passé de l’abandon au mépris »
La plume est cinglante comme après un amour déçu. «De l’abandon au mépris : comment le PS a tourné le dos à la classe ouvrière», ainsi s’intitule le livre publié jeudi par Bertrand Rothé, professeur d’économie à l’université de Cergy-Pontoise.
Dans cet ouvrage historico-économique, l’auteur revient sur les «trahisons» du parti à la rose vis-à-vis de ceux auxquels il avait tant promis en 1981, lors de sa première accession au pouvoir sous la Ve République. (…) Interview.
Comment se manifeste cette rupture que vous dénoncez ?
En 1981, François Mitterrand est élu président de la République. Au premier tour, les ouvriers ont plus voté pour lui que pour le communiste Georges Marchais. Pourtant, trois ans plus tard, l’idylle s’achevait avec Laurent Fabius et le tournant de la rigueur. A l’époque, par exemple, le gouvernement affronte déjà l’hostilité des métallos lorrains, car il fait le choix de ne plus avoir d’industrie sidérurgique en France, en supprimant 21.000 emplois dans les usines nationalisées. Il s’agit bien d’un choix politique, car, de son côté, l’Allemagne, avec des coûts similaires, produit aujourd’hui 25% ou 30% de l’acier européen.
Et quel est ce «mépris» dont vous parlez ?
Il est le fait autant du PS que des élites françaises en général. Il consiste à représenter les ouvriers en imbéciles violents, voire racistes.
(…) dans quelle mesure l’Europe a-t-elle influé sur les changements que vous dénoncez au PS ?
Le PS n’a jamais été une force de résistance face aux progrès du libéralisme porté par l’Union européenne. Au contraire, il a, plus que les autres partis, contribué à ces progrès. Il faut revenir à 1983, où, après le tournant de la rigueur, il doit faire le deuil de son programme originel. L’Europe va faire office de projet de substitution. Sans projet précis à ce sujet, Jacques Delors, ministre de l’Economie puis président de la Commission, est à l’écoute de la «Table ronde européenne», un lobby patronal qui veut renforcer la concurrence pour créer des géants économiques comme aux Etats-Unis et au Japon.
L’Acte unique de 1986 ouvre un âge d’or des fusions-acquisitions. Mais les socialistes ont oublié l’avertissement de Pierre Mendès-France, en 1957, pour qui une telle ouverture appelait d’abord «l’égalisation des charges et la généralisation rapide des avantages sociaux à l’intérieur de tous les pays du marché commun». Au début des années 2000, on a ainsi intégré à l’UE les pays de l’Est, dont certains affichaient un salaire minimum inférieur à 200 euros.
Mais historiquement, le PS a-t-il jamais été le parti de la classe ouvrière ?
Il a longtemps eu à disputer ce rôle au Parti communiste. Ce n’est donc pas systématique, mais il l’a été dans certaines régions, le Nord par exemple. (…)
A partir des années 1980, en revanche, les socialistes ont abandonné cette catégorie sociale pour se consacrer à la défense des minorités ethniques. Et pas de tous les immigrés, pas des vieux par exemples : des jeunes immigrés, sous la devise un brin condescendante «Touche pas à mon pote». C’est médiatique, ça passe bien, ça fait festif.
D’ailleurs, le travail est alors invité à devenir une fête. Et en Lorraine, Jacques Chérèque, le père de François, délégué pour le redéploiement industriel, propose de remplacer les aciéries par un parc d’attraction sur le thème des Schtroumpfs.
Cette classe ouvrière est-elle toujours une réalité aujourd’hui ?
Au juste, il n’y a jamais eu de classe ouvrière absolument homogène, il vaudrait mieux parler de monde ouvrier. Mais il est absolument faux d’affirmer que celui-ci soit en voie de disparition. En 2003, Aurélie Filipetti, aujourd’hui ministre de la Culture, écrivait un roman intitulé : «Les derniers jours de la classe ouvrière». Alors qu’à l’époque, celle-ci était encore le premier groupe social de France ! Bien sûr, les effectifs vont diminuant, et les ouvriers sont désormais éclatés en de multiples catégories et statuts, notamment depuis l’essor de l’intérim.
Mais je crois que, si cette catégorie a perdu de son homogénéité, c’est aussi parce que le discours qui la constituait est lui-même en déclin. On n’existe qu’à travers le regard des autres. Or, le monde intellectuel a abandonné la classe ouvrière. Des économistes comme Philippe Cohen, des sociologues comme Alain Touraine, font l’éloge de la société post-industrielle, d’une France qui ressemblerait à un grand musée. A la télévision, on ne montre jamais les ouvriers qu’en bloqueurs de route ou en vandales. (…)
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De l'“intervention humanitaire" en Libye (2011)
Entretien avec le Prof. Dr. Vijay Prashad (Etats-Unis)
Le professeur Vijay Prashad est né et a grandi à Calcutta en Inde; Il est aujourd’hui le directeur du département des “Etudes internationales” au Trinity College d’Hartford, dans le Connecticut aux Etats-Unis. Il est l’auteur d’une histoire du tiers-monde, intitulée “The Darker Nations”. Il nous déclare: “Il aurait été bien embarrassant de faire passer Khadafi devant un tribunal”. Notre professeur d’origine indienne ne critique pas seulement l’attaque de l’OTAN contre le convoi qui transportait Khadafi mais aussi l’assassinat de l’ancien dictateur libyen.
Q.: Prof. Prashad, nous venons de lire le bilan que vous tirez des 42 ans de règne de Khadafi. Comment jugez-vous l’assassinat du Colonel et de son fils Moutassim ?
VP: La façon dont a été conduite l’attaque de l’OTAN contre le convoi, puis l’exécution de Khadafi, sont des faits particulièrement interpellants parce qu’ils sont en contradiction formelle avec les principes de l’ONU et de la Convention de Genève qui interdisent les exécutions perpétrées sans jugement. Philip Alston, qui fut jadis le porte-paroles de l’ONU, avait établi des critères très clairs, s’opposant aux assassinats délibérés ou aux meurtres “spontanés”. Je suis heureux d’apprendre que l’ONU fera enquête à propos de la mort de Khadafi, même si l’organisation ne pourra pas imposer des mesures sévères. Car elle enquêtera seulement sur l’espace-temps entre la capture de Khadafi et sa mort, et ne se penchera pas sur l’attaque aérienne contre le convoi qui le transportait, alors que ce convoi ne présentait aucun danger pour la vie de civils.
Q.: L’OTAN prétend le contraire : les véhicules auraient présenté un “danger considérable” pour la population civile...
VP: Vu la situation, cette affirmation est dépourvue de crédibilité. En quoi consistait donc le “danger considérable” ? Nous devrions recevoir plus de preuves et non pas seulement nous contenter de cette affirmation. Qui est de nature irresponsable. Les affirmations de ce genre ne peuvent en rien constituer les bases rationnelles d’une explication. Y a-t-il des preuves que le convoi attaquait des civils ? Comment l’oeil du ciel a-t-il pu le savoir ? Si l’on tient compte de la longue histoire des tentatives d’assassinat par voie aérienne — comme par exemple par le biais de drones — on ne peut déduire, dans le cas qui nous préoccupe, qu’il y avait un combat réellement engagé. L’affirmation de l’OTAN ne me convainc pas.
Q.: Dans l’ensemble, l’attaque de l’OTAN contre la Libye peut-elle être qualifiée d’ “intervention humanitaire” ?
VP: Si cela avait été une “intervention humanitaire”, au sens véritable du terme, l’OTAN aurait d’abord tenté d’amener les parties à une table de négociations pour chercher les bases d’une paix. Ensuite, l’OTAN aurait alors rapidement veillé à ouvrir des “corridors humanitaires” vers l’Egypte, la Tunisie, le Tchad et l’Algérie, pour permettre aux civils, coincés dans les villes assiégées, de fuir. Rien de cela n’a été fait. Dans le cas de la Libye, nous avons plutôt affaire à une forme guerrière d’“intervention humanitaire”. Elle parie sur une victoire militaire au lieu de parier sur un processus qui aboutirait à une solution pacifique du conflit. Car on voit désormais que la vengeance est à l’oeuvre et que sévissent des groupes armés dans tout le pays. C’est une terrible tragédie.
Q.: Y avait-il intérêt à faire taire Khadafi ?
VP: Très probablement. Khadafi aurait eu beaucoup de choses à dire. Par exemple sur l’étroite collaboration entre le MI5 britannique, la CIA et les services secrets égyptiens qui utilisaient les prisons libyennes pour pratiquer la torture. Et cela n’aurait été qu’une anecdote parmi de nombreux faits... Khadafi aurait eu pas mal de choses à raconter sur Berlusconi. Ou sur les puissances arabes du Golfe, qu’il haïssait, et qui le haïssaient encore davantage.
Q.: Dans votre livre, vous faites une distinction entre le Khadafi des premières décennies de son règne et le Khadafi ultérieur...
VP: Oui. Je pense qu’il y a eu, pour parler simple, deux Khadafi. Les Etats inféodés à l’OTAN cherchent à faire oublier que le Khadafi de ces dernières années a été une sorte de réformateur néo-libéral et un allié contre le terrorisme. Le Khadafi des premières décennies, entre 1969 et 1988, fut un homme d’Etat soucieux de créer des “biens sociaux” pour son peuple. La population s’est habituée à être gâtée. Mais quel avenir attend aujourd’hui la Libye, selon les propres paroles du secrétaire général de l’OTAN? Elle aura des dirigeants pro-occidentaux, qui lui offriront une fausse liberté politique et lui imposeront le néo-libéralisme, afin de fabriquer une sorte de Dubai en Méditerranée. N’est-ce pas là le but déclaré?
(entretien paru dans DNZ, Munich, n°45/2011).
R.Steuckers -
Crise financière : Entretien avec Pierre Leconte / « Tout cela peut très bien se terminer par une déflagration mondiale »
Pierre Leconte, fondateur d'une société financière en Suisse, a été membre des bourses des marchés à terme de Londres et de New York, puis conseiller d'une banque de développement et d'une banque centrale sud-américaines. Il est aussi le fondateur du Forum monétaire de Genève pour la paix et le développement. Il plaide en expert pour une réforme structurelle du système monétaire et financier international. Faute de quoi la guerre monétaire, à l'origine de la crise, pourrait dégénérer en véritable guerre.
Le Choc du mois : Quelle est selon vous l'origine de la crise monétaire et bancaire qui frappe les États-Unis ?
Pierre Leconte : C'est très simple. Faute d'avoir été géré correctement par une banque centrale responsable, le dollar a vu sa valeur progressivement s'effondrer contre la plupart des monnaies nationales qui ne sont plus reliées à lui par des taux de change fixes. Son pouvoir d'achat a suivi le même chemin par rapport à l'or que par rapport à l'indice américain des prix à la consommation. Une pyramide toujours plus considérable de dettes gagées sur le néant a pu s'édifier (tant au niveau des États que des acteurs économiques privés) produisant dérapages budgétaires et bulles spéculatives de toute sorte. Ainsi la Fédéral Reserve américaine a-t-elle créé plus de dollars-papier depuis 2000 jusqu'à aujourd'hui qu'entre la fondation des États-Unis en 1776 et 2000 !
En décidant, en juin 2003, de fixer le taux d'intérêt à court terme sur le dollar à 1 %, son plus bas niveau jamais atteint, au surplus négatif parce qu'alors inférieur au taux d'inflation américain, qu'il a ensuite maintenu à ce plancher pendant près d'un an, Alan Greenspan, alors président de la Fédéral Reserve, a pratiqué une véritable distribution gratuite d'argent. Son successeur, Ben Bernanke, en décidant depuis août 2007 plusieurs baisses des taux d'intérêt à court terme américains, a commis la même erreur, parce que ce n'est pas en provocant la chute du dollar que l'on parviendra à stabiliser la valeur des actifs (actions, obligations, immobilier, etc.) américains exprimés en dollars.
Cette création exponentielle de liquidités ex nihilo, rendue possible par l'abandon progressif de l'étalon-or depuis la Première Guerre mondiale, a permis la généralisation d'une économie mondiale d'endettement auquel États, entreprises et particuliers ont eu massivement recours bien au-delà de leurs besoins réels et de leurs capacités futures de remboursement. De telle sorte que la crise actuelle dite des « subprime mort-gages », affectant les emprunteurs américains dans l'immobilier, a pu contaminer l'ensemble des acteurs bancaires et des investisseurs internationaux via la titrisation puisque la production massive de dette est devenue le ressort principal de la croissance des économies américaine et occidentales.
Serait-ce la justification de toutes les critiques que l'on adresse depuis des décennies au système économique libéral ?
Non, toutes ces crises ne sont pas provoquées par le libéralisme, mais au contraire par les politiques monétaires expansionnistes des banques centrales.
Pourquoi ?
Parce que, comme l'a dit excellemment Maurice Allais, notre prix Nobel d'économie : « Par essence, la création monétaire ex nihilo que pratiquent les banques est semblable, je n'hésite pas à le dire pour que les gens comprennent bien ce qui est enjeu ici, à la fabrication de monnaie par des faux-monnayeurs, si justement réprimée par la loi. Concrètement, elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent ne sont pas les mêmes. »
En effet, ce qu'on appelle à tort les politiques monétaires, qui ne visent qu'à créer toujours plus de liquidités artificielles et à maintenir les taux d'intérêt les plus bas possibles - pour le plus grand bénéfice du petit nombre des détenteurs d'actifs boursiers et obligataires volontairement surévalués -, ne profitent qu'à ceux qui détiennent de la richesse, pas à ceux qui ne vivent que de leur travail. D'autant que les revenus des premiers explosent, par suite de l'appréciation de la valeur de leurs actifs, pendant que les rémunérations des seconds régressent, par suite de la perte de leur pouvoir d'achat, dans un monde marqué par la mondialisation dont la caractéristique principale réside dans le fait que la création de richesses est dorénavant générée par l'économie financière et non plus par la production de biens réels. Ce qui est en fait la négation même du libéralisme, au profit d'un véritable capitalisme de connivence financé par l'argent public, lequel devrait être utilisé à d'autres fins (les besoins collectifs en l'occurrence).
Mais en quoi ces interventions des banques centrales, qui visent après tout à éviter les krachs, sont-elles à vos yeux si scandaleuses ?
Parce que la pratique consistant à privatiser les bénéfices (laissant les actionnaires et les banques faire fortune quand les marchés financiers vont bien) mais à socialiser les pertes (obligeant les États et les contribuables à payer pour les précédents quand les marchés financiers vont mal) n'est pas admissible ! Les risques doivent être assumés par ceux qui les ont pris, quelles que puissent en être les conséquences. Et si certains acteurs, comme les agences de notation, n'ont pas respecté les obligations qu'ils avaient contractées, les tribunaux doivent les sanctionner...
Comme l'écrivait déjà Montesquieu, « rien ne devrait être plus stable que ce qui sert de mesure à toute chose » ! Un système monétaire est d'abord un système de mesure, peut-être le plus important de tous. S'en remettre pour définir une valeur à une action d'autorités monétaires, mêmes indépendantes, revient à ne rien définir du tout. Aucune organisation monétaire, si judicieuse soit-elle, ne réussira si elle n'est pas dotée d'un étalon de référence immuable, indépendant du temps et du lieu. Autrefois, le billet mentionnait de quoi il était une créance : d'un poids d'or. Cela signifiait quelque chose. Mais, aujourd'hui, le billet n'est plus une créance que... d'autres billets ! La définition monétaire n'est plus que du vide reposant sur du néant.
Des trois rôles reconnus traditionnellement à la monnaie : étalon de mesure, réserve de valeur et médium d'échange, seul ce dernier est encore assuré par la monnaie de papier dans l'instabilité chronique, qu'il s'agisse du dollar, de l'euro ou des autres.
Mais la plupart des investisseurs privés mondiaux ne continuent-ils pas malgré tout à faire confiance au système actuel que vous dénoncez ?
Tant que le monde entier acceptait les bons du Trésor américain en dollars comme instrument principal de placement des liquidités internationales, la réalité de la situation d'endettement exponentiel a pu être occultée. Mais avec la mondialisation, synonyme de transfert de l'essentiel de ces liquidités en faveur des pays enregistrant des excédents croissants de commerce extérieur et de balance des paiements parce que producteurs de matières premières, dont la demande explose, ou parce que fabriquant de plus en plus de produits finis à un coût de production très faible, ces pays ont finalement réalisé qu'ils ne pouvaient plus accepter une accumulation sans limite de balances dollars au risque de se ruiner. D'où leurs actions récentes en matière d'investissement direct dans les matières premières, métaux précieux, etc., et indirect (via leurs « fonds souverains ») dans des banques et entreprises occidentales.
C'est parce que les États-Unis rémunèrent très faiblement les placements de ces détenteurs étrangers de dollars et qu'ils ont délibérément choisi de le laisser chuter que la situation jusqu'ici hégémonique du dollar et donc de leur « République impériale » est remise en question. La crise monétaire et financière actuelle est structurelle et non pas passagère. Elle ne peut que s'aggraver si le dollar continue sa chute. Certes, pour continuer de financer leurs économies d'endettement, la Fédéral Reserve, et à un moindre degré les autres banques centrales occidentales, peuvent théoriquement continuer de créer presque toute la liquidité artificielle qu'elles désirent. Mais le triple problème auquel elles ont maintenant à faire face tient au refus des pays excédentaires de l'accepter, au peu d'appétit des acteurs bancaires de l'utiliser pour relancer la machine du crédit tant que leur défiance demeure sur leurs engagements respectifs dans des produits financiers pourris et à l'inflation que ces politiques provoquent.
Vous annoncez l'imminence de la plus grande crise monétaire et financière de l'histoire du capitalisme moderne, mais nous avons déjà connu plusieurs crises depuis vingt ans, du krach de 1987 jusqu'à l'explosion de la bulle Internet en 2000, en passant par les crises asiatiques de 1998. En quoi la crise présente serait-elle vraiment plus grave et, si j'ose dire, définitive ?
La crise actuelle diffère des précédentes parce que la plupart des acteurs étatiques et privés non américains refusent dorénavant d'accumuler toujours plus de dollars en dévaluation perpétuelle, conséquence encore une fois des déficits exponentiels des États-Unis rendus inévitables par leur volonté de vivre constamment au-dessus de leurs moyens. Cette crise ne pourrait donc être résolue que par une action internationale de sauvetage du billet vert. Action qui ne peut se faire sans une réforme radicale du Système monétaire international dans le sens du rétablissement des taux de change fixes mais ajustables basés sur un étalon réel le plus stable possible qui - actuellement - ne peut être que l'or. Ou bien par la renonciation des États à leur privilège indu de monopole monétaire qui permettrait d'instaurer une saine concurrence, la moins faussée possible, entre les monnaies étatiques actuelles et les nouvelles monnaies privées (dont certaines seraient gagées sur l'or), ainsi que le préconisait en son temps Friedrich von Hayek.
Au lieu de cela, les États-Unis et les pays européens mettent en place de gigantesques programmes keynésiens de nationalisation - officielle ou déguisée - des acteurs défaillants (cas de Nothern Rock et de plusieurs banques allemandes) ou de reprise de leurs actifs évanescents (cas de Bear Stearns). Ce qui consacre de fait, au rebours de ce que tout le monde nous chante, la fin du libéralisme au bénéfice d'une sorte de « socialisme de marché » qui a déjà échoué dans le passé... Sans compter le risque d'une cassure irréparable entre l'Asie chinoise et certains pays émergents en cours de décollage, d'une part, et la zone américano-européenne en voie de régression économique, d'autre part.
Tout cela peut très bien se terminer par des conflits régionaux voire une déflagration mondiale, puisque les pays et les populations accédant - au prix d'immenses efforts - au développement et à la richesse ne les laisseront pas confisquer à leur détriment par les États-Unis et l'Europe, associés pour le pire dans une ultime crispation égoïste qui vise à tenter de perpétuer leurs privilèges dépassés. À un moindre degré, ceux qui pensent que les « fonds souverains » asiatiques, arabes ou autres continueront de renflouer les vieilles stars de l'économie percluses de dettes irréparables dès qu'ils réaliseront qu'ils courent le risque d'y perdre leur fortune, se trompent lourdement.
Certains pensent ou même espèrent que l'effondrement du système-dollar sonnera l'heure de l'euro. Êtes-vous du même avis ?
Non, l'euro est une création de nature politique pour accélérer l'intégration institutionnelle européenne, déjà structurelle-ment inadapté à l'euroland qui n'est pas une zone monétaire optimale dans laquelle puisse subsister longtemps une monnaie unique dotée d'un taux d'intérêt identique pour tous les pays, utilisé par treize États dont les divergences économiques et d'endettement s'accentuent, et auxquels il apporte plus de chômage et moins de croissance économique qu'ailleurs par suite de sa surévaluation chronique. Il ne pourra donc pas se substituer au dollar au plan mondial. Cela, d'ailleurs, du seul fait de l'insuffisance de sa production puisque l'euroland, n'étant pas en situation de déficit de commerce extérieur et donc de paiements, n'offre pas assez d'euros pour satisfaire la demande internationale affectant une monnaie de réserve. Substitution qui, même si elle était possible, ne permettrait pas d'échapper à l'instabilité monétaire internationale, mais seulement de la déplacer de l' « étalon-dollar » actuel à un « étalon-euro » affecté de plus de défauts encore que le précédent.
Que doit-on faire alors dans l'immédiat pour éviter le pire ?
On doit tirer tous les enseignements de la crise actuelle, mais pas en la colmatant artificiellement par de nouvelles manipulations à courte vue qui, au fond, ne résoudront rien. On ne combat pas une overdose de crédits, ayant débouché sur une crise de solvabilité de l'ensemble des institutions financières occidentales, par une autre plus grande encore, qui provoquera l'explosion des marchés des matières premières déjà à leurs records historiques, sans du tout restituer à ces institutions la valeur définitivement évanouie de leurs actifs.
À défaut d'une concertation internationales des membres du G8 pour sortir des errements économiques, monétaires et politiques du passé récent et du présent, en mettant un terme aux prétendues politiques monétaires des banques centrales pour les remplacer par de nouveaux équilibres adaptés à la mondialisation, aucun système de liberté ne pourra subsister, puisqu'il faut bien convenir avec Milton Friedmann que « la combinaison du pouvoir économique et politique dans les mêmes mains est une recette assurée pour la tyrannie »(1).
Le système monétaire et financier international doit donc être réformé. Mais pas par une grande conférence, qui ne servira qu'à afficher les intérêts divergents des principaux acteurs. Par le rétablissement progressif des grands équilibres libéraux, au premier rang desquels la fixation la plus libre possible du prix des actifs (la monnaie surtout) par le marché.
Sans cela, par quoi va se traduire la poursuite de la crise actuelle ?
Si rien n'est fait pour en finir avec les politiques monétaires des banques centrales, à terme, après l'effondrement du dollar, ce seront l'ensemble des principales monnaies nationales ou régionales étatiques fiduciaires de papier, parce que toutes basées sur une quantité plus ou moins grande de réserves en dollars, euro compris, qui seront successivement détruites. Au profit de monnaies privées, qui seront créées par toutes sortes d'acteurs économiques non étatiques en mesure d'offrir au public une offre monétaire alternative de meilleure qualité que les monnaies actuelles.
Il suffirait que les responsables politiques l'admettent pour éviter que les « guerres des monnaies » ne se transforment pas finalement en guerres tout court !
Propos recueillis par Pierre-Paul Bartoli Le Choc du Mois Octobre 2008
À lire, de Pierre Leconte :
- Les Faux Monnayeurs. Sortir du chaos monétaire mondial pour éviter la ruine, éd. François-Xavier de Guibert, 2008.
- La grande crise monétaire du XXI siècle a déjà commencé !, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 2007.
1). Note du rédacteur en chef : certes, mais la suprématie du pouvoir économique sur le pouvoir politique, ou la soumission du politique à l'économique, en est une autre. -
Interview d'Etienne Chouard sur la Dette et le projet de Constituante
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Guillaume Bernard : le populisme pourrait conduire à une recomposition de la droite
Maître de conférences à l'ICES (Institut Catholique d'Etudes Supérieures à La Roche sur-Yon), Guillaume Bernard a, notamment, codirigé l'ouvrage « Les forces politiques françaises »(1).
Monde et Vie : Existe-t-il sinon des types d'homme du moins des valeurs de droite distinctes de celles de gauche ?
Guillaume Bernard: De récentes enquêtes d'opinion ont confirmé que certaines valeurs pouvaient être identifiées comme des marqueurs de droite (l'ordre, la nation, le mérite) ou de gauche (la solidarité, la tolérance, les services publics). Il en va de même pour les préoccupations. En dehors des angoisses communes - comme le chômage -, les sympathisants de droite s'inquiètent plutôt de l'insécurité, ceux de gauche plutôt des inégalités sociales.
Le clivage droite-gauche est donc une réalité ?
La majorité des Français (environ 60 %) le considèrent comme dépassé, cette position étant dominante depuis le milieu de la décennie 1980. Et pourtant, de trois quart à 80 % d'entre eux acceptent de se positionner à droite ou à gauche. Ainsi, le clivage droite-gauche est-il un critère de classement relatif, mais psychologiquement intégré et électoralement efficace. Il n'est cependant pas le seul, ni même le plus pertinent pour analyser la composition des forces politiques françaises. Doctrinalement parlant, les lignes de fracture passent plus au sein même de la gauche (acceptation ou non de l'économie de marché) et de la droite (acceptation ou non du multiculturalisme) qu'entre elles.
Le référendum de 2005 sur le traité établissant une constitution pour l'Europe a montré qu'il existait une véritable opposition entre modérés (plus ou moins de droite ou de gauche) et extrêmes (effectivement de droite ou de gauche), étant précisé que le fait de se trouver, à un moment donné, dans une position extrême sur l'échiquier politique, ne signifie pas nécessairement que l'on est idéologiquement extrémiste.
Historiquement, qu'est-ce que la droite ?
Il est communément admis - depuis René Rémond - qu'il a existé, depuis la Révolution française, même s'ils sont inégalement distribués selon les époques, trois courants concurrents de droite : la droite traditionaliste (contre-révolutionnaire, catholique sociale), la droite autoritaire (bonapartiste, gaulliste) et la droite libérale (orléaniste). La première a toujours été de droite tandis que les deux autres ont glissé du centre à droite. C'est ainsi que, à la fin du XIXe siècle, la droite réactionnaire a été repoussée à l'extrême droite. De nos jours, ces étiquettes sont difficilement utilisables, ne serait-ce que parce qu'aucun des partis classés à droite n'incarne à lui seul une tendance doctrinale. Plusieurs classifications ont donc été proposées : elles distinguent généralement les droites libérale, conservatrice (ou morale) et protestataire (ou nationale).
Faut-il comprendre qu'il n'a quasiment jamais existé une droite mais toujours des droites ?
Oui. Car, depuis deux siècles, la vie politique française connaît un mouvement « sinistrogyre », selon l'expression d'Albert Thibaudet : les nouvelles tendances politiques apparaissent par la gauche de la scène politique, ce qui provoque un glissement vers la droite des idées et des organisations nées antérieurement à gauche. Entre le XVIIIe siècle et la fin du XIXe siècle, le libéralisme est passé de gauche à droite. Le radicalisme a connu le même mouvement, le faisant évoluer de l'extrême gauche au XIXe siècle au centre-gauche ou au centre-droite au XXe siècle.
Ce mouvement de fond est-il toujours à l'œuvre ?
La chute du mur de Berlin a, semble-t-il, mis un terme à cette évolution. Toutefois, cela ne signifie pas qu'il n'y ait pas, encore, une domination dans le monde intellectuel et médiatique des hommes se réclamant d'une des idéologies de gauche. Mais, le renouvellement de ces dernières est comme au point mort : lorsqu'elles apparaissent prétendument nouvelles, comme l'écologisme, il s'agit surtout d'une présentation rénovée d'idées souvent anciennes (le malthusianisme). À l'inverse, il semble que la novation vienne de la droite avec ce qu'il est convenu d'appeler, faute de mieux, le populisme qui s'épanouit partout en Europe. Cette tendance a composé, comme l'a analysé Dominique Reynié, un discours réunissant une défense des patrimoines matériel (le niveau de vie) et immatériel (le mode de vie). En réussissant à rassembler des électeurs venant de droite et de gauche, le populisme peut être le déclencheur d'un mouvement dextrogyre, repoussant vers le centre et la gauche les organisations de droite modérée. En France, cela pourrait conduire à une recomposition de la droite, passant par une refondation de partis unissant des tendances appartenant, à ce jour, à des organisations distinctes.
Peut-on se dire, sans schizophrénie, libéral en économie et conservateur d'un point de vue culturel et social ?
Le libéralisme repose sur le principe qu'il n'existe pas de valeurs en soi, mais uniquement par la rencontre des volontés. Par conséquent, il paraît plus que délicat de combiner une authentique philosophie libérale avec la défense des corps sociaux naturels (famille, nation). En fait, l'incompréhension dans ce domaine vient d'une confusion entre le libéralisme et l'hostilité à la bureaucratie et au fiscalisme : or, la seconde n'implique nullement l'adhésion au premier, de même que la défense d'un Etat fort et protecteur n'est pas synonyme de collectivisme.
On entend dire que Nicolas Sarkozy a « droitisé » son discours tandis que Marine Le Pen l'a, au contraire, « gauchi » ; qu'en pensez-vous ?
La nécessité pour tous les partis d'être des organisations « attrape-tout » se traduit par la coexistence en leur sein de « sensibilités » différentes et une segmentation du discours électoral. Les partis ne s'adressent plus à la nation en général, ni même à un milieu social déterminé (prolétariat, bourgeoisie), avec un programme d'ensemble. Ils visent des types d'individus identifiés par leurs faiblesses ou leurs inquiétudes. Le discours devient donc modulaire : au fur et à mesure d'une campagne, les offres idéologiques peuvent se succéder sans qu'il y ait forcément la recherche d'une cohérence. Raisonner en terme de doctrines est, électoralement, obsolète. La campagne de Nicolas Sarkozy de 2007 en est une parfaite illustration. En outre, les mots sont souvent polysémiques : l'identité nationale, par exemple, renvoie-t-elle à l'idée d'un corps social ayant une identité propre au-delà de ceux qui le composent (d'où l'exigence d'assimilation des étrangers), ou à celle d'une société dont l'identité n'est que le résultat de la somme des parties qui y coexistent (d'où l'acceptation du multiculturalisme) ? Une habile imprécision permet à chacun de trouver son compte dans le discours électoral.
Nicolas Sarkozy vous paraît-il être un homme de droite ?
Le candidat Sarkozy est, du moins, un homme de la synthèse des droites. Il y puise certaines idées et références. Cela permet de réconcilier des tendances concurrentes, parfois hostiles. Mais cela présente le risque de réduire la pensée de droite à un « PPDM » (plus petit dénominateur commun).
Avec Marine Le Pen, le discours du Front national a-t-il changé ?
Les fondamentaux restent les mêmes. Le discours du FN s'articule autour de la dénonciation d'une triple insécurité : physique et matérielle (délinquance), économique (mondialisation) et culturelle (immigration). Certains semblent regretter que la candidate de ce parti ait édulcoré les positions de la droite extrême en matière de mœurs. Mais, en termes purement électoraux (et non doctrinaux), elle ne prend pas de risque inconsidéré car, d'une part, les cathos « tradis », qui sont a priori plutôt réactionnaires, ne représentent qu'un poids électoral infime ; et, d'autre part, les cathos « modernes » se prononcent majoritairement pour des forces politiques m rées. La question de fond est de savoir, ce que j'ignore, si elle adapte son discours par stratégie ou par conviction.
Un pronostic pour les prochaines présidentielle et législatives ?
Les droites sont très largement majoritaires mais l'anti-sarkozisme, par hostilité ou par déception, est susceptible d'empêcher un candidat de droite de gagner la présidentielle. Par conséquent tout est possible, y compris, pour le vainqueur de la présidentielle, s'il s'agit du Président sortant une cohabitation ou, du moins, une majorité parlementaire relative.
Propos recueillis par Jean-Pierre Nomen monde & vie. 24 mars 2012
1). Guillaume Bernard, Les forces politiques françaises, Paris, PUF, 2007 -
Mgr Cattenoz : « Je ne vois pas comment un Gouvernement de gauche et franc-maçon pourrait nous être favorable » .
Choqué par les récentes déclarations de Vincent Peillon, Monseigneur Cattenoz, l’archevêque d’Avignon, s’insurge en exclusivité sur Nouvelles de France contre « les attaques tous azimut » du ministre de l’Éducation nationale.
Quelle est votre réaction suite à la polémique provoquée par les propos de Vincent Peillon sur l’enseignement privé ?Monsieur Peillon outrepasse ses droits. L’enseignement libre a parfaitement le droit d’organiser des débats. Et plus précisément, je tiens à faire remarquer que l’enseignement catholique a un « caractère propre » qui lui permet de dispenser une heure d’enseignement supplémentaire dans laquelle l’enseignement de l’Eglise peut être entendu.
Vincent Peillon, à l’instar du Président dont il dépend, attaque tous azimut. C’est vraiment le comble quand on songe qu’il reproche à l’enseignement privé de pouvoir réaliser des débats sur le « mariage » homosexuel alors même que Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole du Gouvernement, vient faire la promotion du projet de loi et du mariage entre gays et lesbiennes dans les collèges public, ce qu’elle n’a pas le droit de faire. Il y a clairement deux poids, deux mesures. Par ailleurs, j’ai entendu dire que François Hollande désirerait un vote bloqué sur le projet de loi. Si la liberté des députés était bridée à ce point, cela poserait de vraies questions sur notre démocratie.
Après les dérapages de Vincent Peillon, Cécile Duflot, Michèle Delaunay… certains parlent de « cathophobie » du Gouvernement… [...]
La suite sur NdF
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Heidegger : la parole à la défense
Agrégé et docteur en philosophie, Maxence Caron a publié un livre monumental sur la pensée d'Heidegger, primé par l'Académie française (1).
Il dénonce la querelle qui agite les universitaires français autour de l'œuvre du philosophe allemand.
Le Choc du mois : À votre avis, pourquoi veut-t-on brûler Heidegger ?
Maxence Caron : Heidegger sert aujourd'hui de prétexte à alimenter la pauvreté de nos mythologies référentielles : pour une époque qui pense en mode binaire et distribue ses faveurs selon une basique dualité de catégories, partageant le passé et le présent entre les bien-pensants et les sorcières, il est toujours rassurant de ne jamais regarder plus loin que le bout de son petit confort manichéen. De même que le bourgeois devait autrefois apprendre les bonnes manières, ne pas mettre son coude à table, ôter son chapeau devant une dame ou ne pas se commettre avec certains milieux nuisibles à son avancement, il faut aujourd'hui prouver par des jappements de circonstances qu'on ne fréquente pas certaines œuvres,
Dans ce contexte, s'informer en profondeur n'est pas considéré comme un devoir, et une simple ingestion des nouveaux dictionnaires d'idées reçues suffit à la plupart pour parvenir à leur fin. Tocqueville nous avait prévenus dans La Démocratie en Amérique : l'ère des masses est celle des plaisirs faciles et de l'instruction sans travail.
Que pensez- vous de cette polémique à rebondissements ?
Je n'ai nullement l'intention d'entrer ici dans la sempiternelle polémique, c'est-à-dire de nier la réalité du bref engagement politique de Heidegger ou au contraire de l'en accabler avec toute l'assurance que donne la position facilement dédaigneuse de ceux qui, historiquement, sont de l'autre côté de la barrière, il est tout autant regrettable de se laisser déchoir au niveau du révisionnisme que de hurler avec les loups. Je rappellerai seulement quelques points très objectifs.
D'une part, Heidegger évoque en 1938 « les pénibles ramassis de choses aussi insensées que les philosophies national-socialistes » (Chemins qui ne mènent nulle part, Gallimard, TEL, p 130). La pensée heideggerienne refuse par essence toute emprise du référentiel technologique contemporain sur les mentalités et déplore l'instrumentalisation de l'homme à des fins techniques ; elle remet en cause le concept de volonté de puissance ainsi que toute dérive biologique ou raciste dans l'interprétation de l'essence de l'homme, D'autre part, R. Safranski a montré dans sa biographie de Heidegger que ni le penseur ni l'homme n'était antisémite, ce qui est pourtant la condition sine qua non d'une appartenance théorique au national-socialisme. Il faut être aveugle ou n'y avoir rien compris pour ne pas voir que l'œuvre heideggerienne est le contraire du nazisme.
Il y a là une triste évidence : s'entêter à faire subir des autodafés à l'oeuvre de Heidegger nous en apprend plus sur les pathologies de notre époque en quête de mythes fondateurs que sur le bouc émissaire qu'elle se choisit. On peut en tout cas lire, travailler et aimer la pensée de Heidegger sans crainte de se laisser sournoisement asperger de messages subliminaux nazis, de même qu'on peut lire, travailler et aimer l'œuvre de Platon sans crainte de devenir un rétrospectif suppôt du tyran de Syracuse.
Propos recueillis par J, C. Le Choc du Mois février 2001
(1) Heidegger. Pensée de l'être et origine de la subjectivité, Cerf, 2005, 1760 pages.
Assez des épurateurs !
Depuis quelques années, il est de bon ton d'initier des procès en sorcellerie à Martin Heidegger, Carl Schmitt voire Ernst Jünger, Sous prétexte qu'ils ont entretenu des liens plus ou moins ambigus avec le IIIe Reich, on ne devrait plus les lire ou même les éditer. Yves-Charles Zarka s'acharne ainsi sur Schmitt. Michel Vanoosthuyse sur Jünger et Emmanuel Faye sur Heidegger : Heureusement la riposte s'organise, notamment pour ce qui est de l'œuvre de ce dernier.
Cette défense est d'abord le fruit de l'école française heideggérienne, longtemps animée par Jean Beaufret, destinataire de la célèbre Lettre sur l'humanisme. François Fédier, élève de Beaufret et traducteur du pourfendeur de la métaphysique, a réuni une dizaine de contributions sous le titre Heidegger à plus forte raison. Ce livre, accepté dans un premier temps par Gallimard, avant d'être refusé, vient de paraître chez Fayard,
En réfutant le livre de Faye, Heidegger/l'introduction du nazisme dans la philosophie, en dénonçant les mensonges et les erreurs qu'il véhicule, les auteurs démontrent toute la distance existant entre la pensée d'Heidegger et le phénomène nazi. Que lui reproche-t-on en fait : de penser radicalement, d'affirmer que, depuis Platon, la philosophie occidentale a été celle de l'oubli de l'être ? Comme le dit Marcel Conche, Heidegger « est absolument exempt de ce qui est essentiel au national-socialisme : le racisme et l'antisémitisme ». François Fédier est tout aussi formel : « Il n'y a pas chez Heidegger de penchants pour le nazisme. »
De jeunes philosophes sont également portés à la défense d'Heidegger. Ainsi Maxence Caron a publié sa thèse monumentale, portant sur l'ensemble de l'œuvre d'Heidegger, en insistant sur les correspondances poétiques de son ontologie (d'Höderlin à René Char en passant par Mallarmé). Il a également dirigé un Cahier d'histoire de la philosophie consacré à l'auteur d'Etre et temps (Cerf, 2006), On y trouvera notamment de remarquables articles de Rémy Brague, « la phénoménologie comme voie d'accès au monde grec », et de Jean-Louis Chrétien, « De l'espace au lieu dans la pensée de Heidegger ».
De même le théologien Fabrice Hadjadj a défendu, dans les colonnes du Figaro littéraire du 18 janvier, l'intérêt de continuer à lire et à étudier Heidegger, saluant au passage le travail de Fédier et ses amis : « Le collectif lancé aujourd'hui en représailles accomplit une œuvre de salubrité. » Assez des épurateurs, et place aux philosophes !
J. C. Le Choc du Mois février 2001 -
Warren Buffett a-t-il raison (“la lutte des classes existe et ce sont les riches qui sont en train de la gagner”) ?
Le milliardaire américain Warren Buffett a déclaré il y a quelques années, non sans humour, qu’il existait “bel et bien une guerre des classes mais c’est ma classe, la classe des riches qui fait la guerre et c’est nous qui gagnons“.

Alors que 1% des Américains accaparent 93% de l’augmentation des revenus, la part du profit des entreprises dans le PIB n’a jamais été aussi haute et celle des salaires n’a jamais été aussi basse. Dans un éditorial daté du 16 novembre 2012, publié sur Reuters, Robert Borosage, faisant référence aux arbitrages entre la taxation des hauts revenus et la réforme du système de santé aux États-Unis, estimait que “lorsque les fruits de la croissance ne sont pas partagés, il est normal que la demande de partager les sacrifices suscite des réactions de colère”.
Pour lui, les élections présidentielles américaines de 2012 ont été emblématiques de la guerre des classes qui fait rage actuellement. Elles ont également été les premières élections lors desquelles la classe moyenne s’est rendue compte que le système n’était pas en sa faveur.
[Entretien avec] Vincent de Gaulejac, professeur de sociologie à l’UFR de Sciences Sociales de l’Université Paris 7 Denis-Diderot (*).
Atlantico : Colère des ouvriers, lynchage des élites exilées et dépression des classes moyennes. La France est-elle le théâtre d’une lutte des classes sans pareils précédents ?
Vincent de Gaulejac : La lutte des classes n’a jamais disparu en France, et comme je l’avais théorisé il y a vingt ans, il me semble que la lutte des places a remplacé la lutte des classes qui ont éclaté. L’exemple de la classe ouvrière par exemple a éclaté en trois parties distinctes : les ouvriers qui sont sortis par le haut en devenant techniciens, les derniers bastions qui se sont maintenus et ceux qui ont sombré dans le chômage et l’exclusion.Il n’existe donc plus aucune solidarité de classe tant ces différentes populations sont socialement éloignées les unes des autres. Les ouvriers qui se sont insérés dans les classes moyennes et qui ont permis à leurs enfants d’accéder aux études supérieures sont entrés dans une logique d’individualisme, comme toute la société française, qui les a déliés de leur ancienne classe.
La seule classe sociale qui s’est maintenue en l’état est la bourgeoisie bien que celle-ci ait à présent des visages plus divers. D’une part, il existe toujours la vieille bourgeoisie traditionnelle que l’on nomme caricaturalement “versaillaise” ou que l’on assimile à certains arrondissements de Paris. Et d’autre part, il existe ce que j’ai nommé “l’hyperbourgeoisie” qui est constituée de gens qui n’appartiennent pas initialement à cette classe mais qui ont été happés par les valeurs de la mondialisation et qui sont donc entrés dans la lutte des classes par les grandes écoles, le management, le sport ou les arts.
Des gens comme Depardieu ou Tapie ne sont pas des héritiers ou des bourgeois, ils représentent une classe ayant des origines sociales diverses. Ils se sont hissés à une position dans laquelle ils retrouvent une solidarité de classe très étroite et d’entraide pour se maintenir les uns les autres au plus haut niveau. Malgré cette configuration issue des trente dernières années, le capital social, culturel et économique bourdieusien n’a pas disparu pour autant et continue de créer des inégalités naturelles d’accès à certaines ressources.
Les promesses électorales, dont l’imposition massive des plus aisés, sur lesquelles le gouvernement a été élu et a déjà reculé ont-elles encouragé cet affrontement ?
Cela n’a pas encouragé l’affrontement mais a encouragé le ressentiment, la défection et la frustration. Dans notre siècle, la lutte des classes a changé et il est davantage questions d’enjeux symboliques que d’enjeux d’affrontement et de mouvements sociaux. Le nouveau visage de la lutte des classes s’éloigne de celui que nous lui connaissions durant la période du capitalisme industriel entre patrons et ouvriers, bourgeois et prolétaires, ceux d’en haut et ceux d’en bas.
Cette lutte n’est plus frontale, elle s’est déplacée du niveau social et au niveau psychologique. Cela s’illustre parfaitement dans les revendications liées aux conditions de travail, les travailleurs se battaient autrefois pour l’amélioration de leur condition matérielle alors qu’à présent ils le font pour des conditions psycho-sociales comme la reconnaissance du travail accompli ou la limitation du stress.
Qui sont les véritables vainqueurs de cette lutte : les riches de plus en plus riches qu’évoque Warren Buffett ou les plus défavorisés dont les conditions se sont améliorées ?
Déterminer un gagnant dans la lutte des classes impliquerait qu’elle soit terminée. Ce qui est certain c’est que l’écart entre les riches et les pauvres qui a diminué jusque dans les années 1980 est en train de s’accroître à nouveau et atteint un niveau exceptionnel. Pour autant, il n’est pas possible de dire que tous les riches sont les gagnants dans le monde mondialisé car même eux vivent une lutte des classes interne.
Les riches qui profitent réellement de la globalisation et de ce qu’il reste de croissance économique sont ceux qui se sont déterritorialisés et ont mondialisé leurs ressources. Ce qui fait que des peuples comme les Grecs ou les Espagnols souffrent, c’est la territorialisation économique dont ils ne peuvent, par nature, pas se débarrasser. Il n’y a que ceux qui ne sont plus liés à une terre qui peuvent continuer à gagner.
Pour les couches les plus défavorisées de la société française, il me semble impossible de dire qu’elles sont les gagnantes de la lutte des classes. Malgré l’obstination de la France à maintenir son système de protection sociale, les personnes les plus exclues ont vu leur situation se dégrader.
Comme l’avait mis en exergue le sociologue Robert Castel, l’individualisme développe deux types d’individus : l’individu par excès et l’individu par défaut. Ces deux concepts représentent parfaitement les deux populations que j’évoque. La fracture sociale existe toujours mais une analyse approfondie nous montre qu’elle est composée de multiples petites fractures qui composent et renforcent la grande.
Les classes moyennes sont-elles les seules et les grandes perdantes de cet affrontement ?
Globalement, le niveau de vie des classes moyennes s’est amélioré depuis trente ans et même si cela ralentit à cause de la crise, elles n’ont jamais eu à ce point accès à la propriété et aux études supérieures. Bien qu’objectivement leur situation soit meilleure, il est certain que les classes moyennes ont perdu sur le plan de la symbolique. Leur statut social n’a plus le prestige qu’il a pu avoir par le passé et même si leurs conditions de travail sont meilleures, elles sont paradoxalement perçues comme détériorées : pression, compétition au sein de l’entreprise, pression patronale, alourdissement de la charge psychique, etc…
La lutte des classes existe-t-elle dans les autres pays d’occident comme en France ? Qu’en est-il des économies émergentes ?
De toute évidence, la lutte des classes existe dans de nombreux pays d’Occident comme le Royaume-Uni qui se défend pourtant farouchement d’avoir un régime similaire à celui de la France. Cette lutte existe également dans les faits aux Etats-Unis bien que dans ce pays le langage et les concepts liés à la lutte des classes sont peu usités. Cela est lié au fait que les Etats-Unis n’ont pas connu la révolution communo-socialiste de l’Europe et que la lutte individuelle a toujours pris le pas sur la solidarité de classes.
Dans un pays comme la Chine, la lutte des classes fait rage mais elle ne fait pas, et ne fera peut-être jamais, l’objet d’un affrontement comme cela a pu être le cas en Europe. Elle apparaît sous d’autres formes comme le suicide ou de timides revendications ouvrières qui sont tuées dans l’œuf.
En Amérique du Sud, les différents régimes d’extrême droite puis d’extrême gauche on créé des situations diverses. Au Brésil, le phénomène Lula a permis d’améliorer profondément le sort des classes populaires et de les faire entrer dans une véritable logique d’intégration à la société. En Argentine, au contraire, la crise fait rebasculer dans la misère une partie de ceux qui s’en étaient fragilement extraits.
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(*) Il est l’auteur du livre Les sources de la honte (2011, Ed. Points Essais). Il a également publié Manifeste pour sortir du mal-être au travail avec Antoine Mercier (2012, Ed. Desclée de Brouwer), a co-écrit La lutte des places avec Isabel Taboada-Léonetti chez Desclée de Brouwer et a collaboré à De la lutte des classes à la lutte des places.
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Bruno Gollnisch : le Japon se redressera (arch 2011)
M & V : Comment le Japon a-t-il pu connaître une catastrophe nucléaire d'une telle ampleur ?
Bruno Gollnisch : Le Japon est et a toujours été un pays extrêmement fragile, fréquemment sujet aux famines et aux guerres civiles, qui n'ont cessé qu'avec l'avènement de la dynastie des Tokugawa au début du XVIIe siècle. Puis, à partir de la restauration de Meiji (1868) il s'est lancé dans une politique expansionniste qui n'a trouvé son terme qu'à Hiroshima et Nagasaki. Sa réussite économique tient à l'organisation méticuleuse, au sens du devoir, à l'intelligence, à la discipline du peuple japonais. Mais les problèmes de la société japonaise ne sont pas résolus pour autant. Le Japon est, à terme, fragilisé par sa structure démographique, parce que des décennies d'avortements, de dénatalité, et corrélativement l'augmentation du niveau de la vie et une hygiène de vie extrêmement saine, ont induit une prolongation de la durée de vie et une pyramide des âges qui repose maintenant sur son sommet au lieu de reposer sur sa base. En une génération, il va passer de 127 à 100 millions d'habitants, dont presque la moitié aura plus de 50 ans.
Mais n'a-t-il pas les moyens humains, techniques, pour faire face à de pareilles crises ?
La puissance japonaise, telle qu'elle avait pu apparaître dans les années 1960 avec un développement fantastique que rappelle aujourd'hui celui de la Chine, est en voie d'érosion à cause de ce problème démographique. Et sur le plan économique et stratégique, sa grande faiblesse a toujours été le manque de matières premières. On sait que le Japon ne pouvait manquer d'entrer en guerre à Pearl Harbour, car les États-Unis l'avaient soumis à un embargo pétrolier qui le contraignait soit à capituler devant les exigences américaines, soit à déclencher les hostilités. Du fait de cette faiblesse, les Japonais ont choisi le nucléaire ; le problème étant que les experts apprécient le risque des accidents, naturels ou autres, mais n'apprécient pas le risque du cumul d'accidents ; or on sait très bien que, généralement, c'est leur cumul fortuit qui provoque une catastrophe. Ainsi, à Fukushima, la centrale a résisté au tremblement de terre, mais n'a pas résisté au cumul du tremblement de terre et du tsunami. Cela étant, en Occident, nous sommes beaucoup plus sensibles à la question des radiations que les Japonais. Avec la pudeur et la dignité qui les caractérisent, ceux-ci ne font pas étalage de la situation dramatique des centaines de milliers de réfugiés du tremblement de terre et du tsunami, dont certains se trouvent, bien qu'il s'agisse d'un pays développé, organisé et discipliné, dans un extrême dénuement. On comprend donc qu'ils ne s'inquiètent pas d'abord des radiations, même si la persistance du problème et son aggravation les inquiètent...
Un État digne de ce nom et d'un dévouement indiscutable
L'aide internationale semble bloquée par cet apparent manque de réaction des Japonais.
Ils sont naturellement touchés. La mère japonaise qui perd ses enfants ou l'homme qui voit sa famille emportée par un tremblement de terre sont aussi affectés que sous nos latitudes. Les Japonais ont une très grande pudeur de leurs sentiments, et sont habitués à les maîtriser, mais ils souffrent comme tout le monde. En ce qui concerne l'aide internationale, le problème est surtout logistique. Bien que les Japonais soient très préparés, que les pompiers volontaires soient très nombreux, s'entraînent régulièrement, etc., le séisme n'a pas seulement détruit les maisons, mais aussi les infrastructures qui permettent d'apporter une aide aux réfugiés.
Le Japon passe pour un pays économiquement fort, et l'on apprend que sa dette est importante...
Elle est colossale et équivaut pratiquement au produit national. Mais elle est assez différente de la nôtre, car essentiellement souscrite sur le marché intérieur. En outre, la monnaie japonaise est très forte. Non seulement elle n'a pas souffert de ce drame, mais, au contraire, elle s'est évaluée par rapport au dollar au cours de cette période.
En prévision de la reconstruction ?
Sans doute, mais cela montre que l'indicateur de la croissance est très imparfait, parce qu'il y a de bonnes croissances qui correspondent à l'augmentation de biens et de services mis à la disposition des gens, et puis il y a une croissance artificielle provoquée, par exemple, par l'insécurité. Le roi du Bhoutan avait proposé de substituer à l'indicateur de produit intérieur brut celui de bonheur intérieur brut. Il a tout à fait raison, mais le bonheur est plus difficile à mesurer que les flux monétaires.
Ce paradoxe économique a-t-il un impact sur l'organisation économique mondiale ?
Il y a bien sûr un impact, parce qu'un déficit énergétique se cumule avec une relative crise du pétrole. Je pense que cela sera résorbé par le labeur et l'organisation des Japonais. Le Japon reste la troisième puissance industrielle du monde.
Quelle est votre action personnelle ?
Je me suis porté volontaire auprès des autorités françaises pour accompagner les équipes de secours, mais on n'a pas jugé utile de faire appel à moi. J'irai peut-être, en mai, rencontrer des politiques.
Selon le sous-directeur de Tepco - la compagnie qui gère la centrale de Fukushima - le retour à la normale ne sera pas possible avant des années...
Pour la Centrale Fukushima Daïchi, c'est sûr. Mais le Japon est en mesure de se redresser. Cette catastrophe n'est pas la première, ni sans doute la dernière, hélas : le grand tremblement de terre attendu dans la région de Tokyo-Yokohama, la région dite du Kantô, où il se produit habituellement tous les trois quarts de siècle - le dernier, en 1923, avait bien plus de victimes que celui qui vient de se produire. Mais les spécialistes ne sont pas capable prévoir un séisme à échéance de plus de quelques heures ou quelques jours...
Le Japon est l'un des pays les plus à même de supporter une catastrophe de cette ampleur...
Oui, parce qu'au Japon il existe quand même un État digne de ce nom, il y a une structure sociale un dévouement indiscutable à la collectivité, discipline. C'est un pays qui n'a pas connu ce que Soljénitsyne appelait l'hypertrophie de l'individualisme juridique, et où les gens sont conscient leurs devoirs avant d'être conscients de leurs droits. En outre, c'est un pays culturellement homogène où le taux de criminalité est dix fois inférieur nôtre. On n'y a pas vu de scènes de pillage ou d'émeutes… Que se serait-il passé si un tel phénomène s'était produit en France ?
Propos recueillis par Olivier Figueras monde & vie du 23 avril 2011
