Après la conférence « aux sources du mondialisme », voici la suite, par le chercheur (livres ici) Pierre Hillard :
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Après la conférence « aux sources du mondialisme », voici la suite, par le chercheur (livres ici) Pierre Hillard :
Le Figaro Magazine - 11/01/2013
De nouveaux travaux d'historiens abordent sans tabous l'histoire de la Résistance intérieure de 1940 à 1944.
Jusqu'à la fin des années 1960, la France vivait dans l'exaltation de la Résistance : celle-ci, sous l'Occupation, aurait incarné la volonté du pays tout entier. Gaullistes et communistes se faisaient conjointement les gardiens de cette vision. La mort du général de Gaulle, en 1970, puis le déclin graduel du Parti communiste, conjugués au réveil de la mémoire juive et à l'affirmation de la spécificité de la Shoah allaient profondément bouleverser l'interprétation des événements. Au cours des décennies suivantes, certains historiens, mais aussi le cinéma ou la littérature, inversant la tendance, préféraient dépeindre une France des années noires vouée à la collaboration et complice de l'antisémitisme. « Le pays changeait progressivement de paradigme mémoriel, remarque Olivier Wieviorka. Ces mutations affectèrent le statut dont la Résistance jouissait dans la conscience nationale. »
Quarante ans plus tard, le temps de l'histoire est-il venu ? Les ultimes témoins s'éteignant, les passions s'éloignant, les enjeux mémoriels se déplaçant à nouveau, il devient possible de raconter cette période en évitant la légende dorée comme la légende noire, tout simplement sans rien cacher de la complexité des faits. C'est ce à quoi s'attache Wieviorka, précisément, avec une Histoire de la Résistance (1) qui ne craint pas de bousculer quelques tabous.
En réalité, il y eut plusieurs Résistances
Membre de l'Institut universitaire de France et professeur des Universités à l'Ecole normale supérieure de Cachan, l'auteur est un spécialiste de la période 1939-1945, à laquelle il a déjà consacré une dizaine de livres. Dans cette synthèse, il étudie la genèse et le développement de la Résistance, ses hommes et son organisation, ses idées et ses buts, ses méthodes et ses moyens, ses succès et ses échecs. Et surtout sa diversité, car le concept de « Résistance » est trompeur : en réalité, souligne l'historien, il y eut plusieurs Résistances.
Au départ, tout provient d'isolés qui forment leurs propres équipes. En zone occupée, le réseau monté par Honoré d'Estienne d'Orves (qui dépend de la France libre) est démantelé dès janvier 1941, son chef étant exécuté en août. De même pour le réseau du musée de l'Homme (Boris Vildé, Anatole Lewitsky), décapité à l'hiver 1941. D'autres réseaux se fondent néanmoins, comme Libération-Nord, sous la houlette de Christian Pineau. Mais c'est en zone libre, hors de l'intervention des Allemands, que la Résistance prend corps avec plus de facilité. A chaque fois, on trouve l'impulsion de fortes personnalités : Henri Frenay (Combat), François de Menthon et Pierre-Henri Teitgen (Liberté), Philippe Viannay (Défense de la France), Emmanuel d'Astier de La Vigerie (Libération-Sud), Jean-Pierre Lévy (Franc-Tireur). La toute première Résistance, celle de 1940-1941, comprend des personnalités de gauche ou des démocrates-chrétiens mais, contrairement à une idée reçue, les hommes issus de la droite nationaliste des années 1930 y sont nombreux. Le plus célèbre est peut-être le fondateur du réseau Confrérie Notre-Dame, Gilbert Renault, alias le colonel Rémy, qui est maurrassien, cas également de Pierre de Bénouville, d'Alain Griotteray ou de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin. Les réseaux qu'ils animent sont tous des réseaux de renseignement. Beaucoup travaillent pour ou avec les services spéciaux anglais (ainsi Alliance) ou américains (à partir de 1942), ce qui irrite de Gaulle et n'est pas sans provoquer des frictions avec le BCRA, les services de renseignement de la France libre, et leur chef, le colonel Passy, comme le montre Sébastien Albertelli (2).
Olivier Wieviorka rappelle qu'il existe un fossé entre la France libre, installée à Londres puis à Alger, et la Résistance intérieure, qui n'est pas nécessairement gaulliste, loin s'en faut. « Un mur d'incompréhension n'a cessé de nous séparer », écrira plus tard Henri Frenay. Outre le débat sur l'opportunité d'oeuvrer directement avec les Alliés, l'immense majorité des résistants de l'intérieur veulent rompre avec le personnel de la IIIe République, tandis que de Gaulle manifeste la volonté d'intégrer des hommes politiques d'avant-guerre au sein de son embryon de gouvernement, et de placer tous les partis sous son autorité.
De Gaulle devra s'imposer à la Résistance intérieure
Le chef de la France libre devra donc s'imposer à la constellation de mouvements nés en dehors de lui. Il parviendra à ses fins, en reprenant les rênes de l'ensemble de la Résistance, tâche assurée par Jean Moulin, arrivé à Londres en octobre 1941. En avril 1943, les trois groupes les plus importants - Combat, Franc-Tireur et Libération - se fédèrent en Mouvements unis de Résistance. Un mois plus tard, Moulin est nommé délégué du général de Gaulle pour toute la France, et placé à la tête du Conseil national de la Résistance.
Sur des sujets aussi controversés que le rapport entre de Gaulle et les communistes (à la fois rivaux et alliés), le caractère minoritaire de la Résistance, le rôle militaire limité de celle-ci, le silence des mouvements face aux persécutions antisémites, Olivier Wieviorka avance sans tabous. Il n'esquive pas non plus l'existence des « vichysto-résistants », ces hommes qui occupaient des postes dans l'administration de l'Etat français, mais s'efforçaient de s'opposer aux exigences de l'occupant. L'exemple de Jean Benedetti, préfet sous Vichy et déporté par les Allemands en 1944, dont le neveu raconte aujourd'hui l'itinéraire héroïque (3), nous ramène, une fois de plus, à la complexité de l'histoire.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
(1) Histoire de la Résistance, 1940-1945, d'Olivier Wierviorka, Perrin.
(2) Les Services secrets de la France libre, de Sébastien Albertelli, Nouveau Monde éditions.
(3) Un préfet dans la Résistance, d'Arnaud Benedetti, CNRS éditions.

De nouvelles recherches montrent que d’anciens Indiens ont émigré en Australie et se sont mélangés avec les Aborigènes il y a 4000 ans, apportant également avec eux l’ancêtre du dingo.
La recherche conduit à réévaluer le long isolement du continent avant la colonisation européenne. Le vaste continent austral était, pensait-on, coupé des autres populations avant que les Européens n’aient débarqué à la fin des années 1700, mais les dernières données génétiques et archéologiques rejettent cette théorie. Des chercheurs de l’Institut Max Planck d’anthropologie évolutive à Leipzig, en Allemagne, ont rapporté « des preuves de flux de gènes importants entre les populations indiennes et l’Australie il y a environ 4000 ans ». Ils ont analysé les variations génétiques dans le génome des Aborigènes d’Australie, des Néo-Guinéens, des Asiatiques du Sud-Est et des Indiens, y compris dans les dravidiens du sud.
« Le point de vue dominant était que, jusqu’à l’arrivée des Européens à la fin de 18ème siècle, il y avait peu ou pas de contact entre l’Australie et le reste du monde », note l’étude publiée mardi. Mais l’analyse de l’ensemble du génome des données a donné une « signature importante des flux de gènes de l’Inde à l’Australie que l’on peut dater d’il y a environ 4230 ans », ou 141 générations. « Bien avant que les Européens se soient installés en Australie, des hommes ont migré à partir du sous-continent indien en Australie et se sont mélangés avec les Aborigènes d’Australie », souligne l’étude.
« Il est intéressant, a déclaré le chercheur principal, Irina Pugach, de constater que cette date coïncide également avec de nombreux changements dans les archives archéologiques de l’Australie, qui comprennent un changement soudain dans les techniques des outils en pierre … et la première apparition du dingo dans les archives fossiles ».
L’étude explique que, bien que l’ADN du dingo semble avoir une origine sud-asiatique, « morphologiquement, le dingo ressemble plus aux chiens indiens ». « Le fait que nous détectons un afflux important de gènes provenant de l’Inde à l’Australie à cette époque donne à penser que l’ensemble des ces changements en Australie peuvent être liés à cette migration ». [...]
Mail Guardian (traduction partielle) http://histoire.fdesouche.com
D’où vient l'étrange fascination exercée par le personnage hiératique et l'œuvre souvent difficile d'Ernst Jünger ? Le centenaire de la naissance de l'écrivain a suscité en France un déluge de commentaires élogieux et répétitifs de la part d'intellectuels et de critiques que hérissent habituellement tout ce que symbolise l'auteur des Orages d'acier. L'exotisme y a sa part, sans doute. Ce que l'on accepte d'un Allemand, on ne le tolérerait pas d'un Français. Le talent y est aussi pour beaucoup, sans être une clef suffisante. D'autres écrivains talentueux restent maudits et sont étouffés sous le silence. On ne peut négliger bien entendu que, malgré son profil prussien, Jünger eut le goût de pencher du bon côté dans les périodes difficiles, au point d'apparaître après coup comme une sorte de résistant. Ce n'est pas rien. De mauvais esprits insinuent aussi que, derrière l'extraordinaire adulation qui entoure Jünger, se faufile un reste de la trouble séduction exercée par les beaux Allemands victorieux de l'an 40 sur les intellectuels français...
Curieux des plaisirs et des mystères
Aucune de ces explications n'est vraiment satisfaisante. Je me demande si l'engouement pour cet Allemand fréquentable, hautement cultivé, ami déclaré de la France et de ses écrivains, ne traduit pas aussi un retour à l'état de sympathie mutuelle qui était de règle avant la catastrophe de 1870 entre ces proches cousins que sont les Gaulois et les Germains ? Je serais même tenté d'aller plus loin. En cet homme singulier s'incarne une figure ultime, celle d'un archétype européen aujourd’hui disparu, dont, inconsciemment, et au-delà des fractures idéologiques, notre époque conserve peut-être la nostalgie. Dans un monde saturé de subtilité dialectique et dominé par les apparences, l'homme authentifié par sa vie est seul digne de foi. Que l'un des plus grands écrivains de son temps ait été aussi un jeune officier des troupes d'assaut qui jadis chanta "la guerre notre mère", voilà une rareté qui porte en elle l'unité de natures arbitrairement opposées. Chez cet homme singulier, la culture n'a pas altéré la vigueur des sens ni du caractère. Jünger est curieux de tous les plaisirs et tous les mystères. En lui s'accomplit la réconciliation du poète et du guerrier, de l'homme de pensée et de l'homme d'action, que jadis le dualisme des siècles chrétiens avait séparé.
"Pour le mérite"
Ernst Jünger naquit à Heidelberg le 29 mars 1895 d'une mère venue de Franconie et d'un père chimiste et pharmacien originaire de Basse-Saxe. Il était l'aîné de 7 enfants, dont 2 moururent en bas âge. Son frère cadet, Friedrich Georg, écrivain, poète et philosophe, sera toujours son confident et le complice de ses chasses subtiles. L'enfance et la jeunesse d'Ernst Jünger se passèrent entre Hanovre et Brunswick où il fut un élève rêveur et distrait mais passionné de lectures. En 1913, à 18 ans, il fuit la maison paternelle pour s'engager dans la Légion étrangère, attiré par le mythe d'une Afrique aventureuse et sauvage. Il fut vite déçu et son père parvint à le rapatrier au bout de 5 semaines. Plusieurs années après, le souvenir de cette équipée fournira la matière de Jeux africains (1936). Revenu pour peu de temps au collège (période évoquée dans Le lance-pierres, 1973), il y acheva ses études secondaires juste avant que ne s'embrase l'Europe de l'été 1914.
Il s'engagea avec enthousiasme au 1er jour du conflit et combattit avec témérité en première ligne, dans l'infanterie, sur le front de France jusqu'en 1918, fut blessé 14 fois, et termina la guerre comme lieutenant des troupes d'assaut avec au col l’exceptionnelle décoration frédéricienne "Pour le Mérite". Sous le titre Orages d'acier, il éditera en 1920, à compte d'auteur, ses carnets de guerre qui le rendront célèbre et restent son ouvrage le plus lu. Écrit sans aucune intention littéraire, ce livre révèle d'emblée un écrivain exceptionnel et un tempérament unique. L'observation précise et froide d'horreurs qui ne l'atteignent pas lui inspire des réflexions détachées, fulgurantes ou poétiques.
À l'époque de la publication de ce premier écrit, Jünger servait encore comme officier dans la nouvelle Reichswehr. Il y resta jusqu'à sa démission en 1923. Il fréquenta un moment le milieu des anciens corps-francs, qui le déçut. En 1925, après s’être inscrit à l’université de Leipzig en philosophie et en zoologie, il épousa Gretha von Jeinsen ("Perpetua" dans son Journal) et entreprit une carrière d’écrivain et de journaliste indépendant. En 1927, il s'installa à Berlin avec sa femme et son fils Ernst, né l'année précédente. La vie matérielle du couple était précaire. Cette période, jusqu’en 1931, fut celle d'un engagement intense dans les cercles intellectuels de la droite révolutionnaire (Konservative Revolution). Il collabora à plusieurs revues (Standarte, Arminius, Der Vormarsch, Widerstand) et confiera plus tard qu'il était redevable de son nationalisme à l'influence de Maurice Barrès.
Témoignage d'un réprouvé
Ernst von Salomon, son cadet de 7 ans, jeune combattant des corps-francs dans les années précédentes, qui venait de sortir de prison, le rencontra chez lui, à Berlin, en 1929. Il habitait un quartier ouvrier. Sur le ton de l'humour, les notations de von Salomon en disent plus sur la personnalité de Jünger que beaucoup d’exégèses. Dans une maison qui sentait le chou, la chambre de l'écrivain donnait sur une voie ferrée. Elle regorgeait de livres. Sur le bureau, un microscope, et dans les rayonnages, des collections de coléoptères et de bizarres masques en bois. Enveloppé dans une robe de chambre et coiffé d'un béret multicolore, EJ travaillait à la préparation d'un numéro du Vormarsch, revue des anciens de la brigade Ehrhardt : « C'était lui qui donnait à la revue son importance par des articles si spirituels et d'un style si cristallin que nos lecteurs, remplis d'un profond respect, avaient l'impression qu'il était déjà bien beau si EJ lui-même était sûr de les comprendre... J'étais incapable de me débattre avec ses livres. L'organe magique et l'organe métaphysique me faisaient défaut... Je fus donc presque naturellement exclu de la communauté qui se forma autour de lui, ce groupe de disciples qui semblaient posséder naturellement ce qui me faisait si cruellement défaut ; ils s'accroupissaient aux pieds du maître et fixaient d'un œil fasciné la pierre philosophale qu'il tenait entre les mains, non pas pour s'en servir, mais pour la peser, calibrer, analyser et sublimer » dira l’auteur des Réprouvés (in Le Questionnaire).
Derrière l'ironie pointe la déception du jeune von Salomon qui attendait de Jünger une idée politique qui dirigeât ou justifiât son action. « Je dus reconnaître bientôt que cette exigence restait étrangère à la mission de Jünger ». Celui-ci cessa d'ailleurs toute activité dans la mouvance intellectuelle nationale-révolutionnaire en 1932, année de parution en langue allemande du Travailleur (Der Arbeiter). Alors que ce livre peut apparaître par certains côtés comme une anticipation du national-socialisme, EJ marquait fermement ses distances avec le parti nazi et son chef, refusant toutes les avances et se tenant dans une sorte d'exil intérieur à partir de la prise du pouvoir en 1933. Son roman symboliste Les falaises de marbre, publié en 1940, fut apprécié comme une critique voilée du régime. Pourtant, respectant le soldat héroïque de la Grande Guerre et l'écrivain nationaliste, Hitler le protégera contre toute persécution.
Un étrange détachement devant la souffrance
Mobilisé avec le grade de capitaine au début de 1939, Jünger participa à la campagne de France. Il tint un Journal de guerre qui deviendra l'une de ses œuvres majeures. La 1ère partie fut publiée en langue française en 1942 sous le titre Jardins et Routes et fut aussitôt saluée par la critique parisienne. De 1941 à 1944, il servit à l'état-major des troupes d’occupation à Paris, avec une interruption durant l'hiver 1942-1943 pour une brève affectation sur le front russe. Son long séjour parisien fut l'occasion de rencontres suivies avec les nombreux écrivains que Florence Groult réunissait dans la paix de son salon. Une proximité intellectuelle certaine avec les conjurés du 20 juillet 1944 valut à Jünger d’être peu après démobilisé sans être autrement inquiété. Apparemment, l'ancienne protection de Hitler lui restait acquise. Il se retira dans une fermette à Kirchhorst, tandis que son fils Ernst, emprisonné quelque temps comme opposant au régime, était tué au combat le 29 novembre dans les carrières de marbre de Carrare. Un épisode que le Journal évoque avec une sobriété poignante.
Comme beaucoup d'autres écrits, certaines notations du Journal soulignent un étrange détachement devant l'horreur ou la souffrance. Non que l'écrivain ignorât la compassion, mais celle-ci semble venir de la raison plus que du sentiment. Ce trait de tempérament ou d'éducation a certainement favorisé une altitude intellectuelle que jamais ne viennent corrompre les fureurs ni les sensibleries si communes chez les contemporains. Ce qu'on lit par ex. à la date du 14 mars 1945, alors que l'Allemagne meurt sous les bombes, laisse pantois. La sérénité d'impressions liées au monde végétal semble effacer la tragédie des hommes : « Courrier important. Friedrich Georg [frère cadet] m'apaise par une série de ses lettres réconfortantes, bien qu'il m'apprenne qu'Überlingen a été bombardé : des hommes ont été tués et des maisons détruites... ». À la phrase suivante, il s'évade comme vers un autre monde, aidé par les commentaires de son frère : « L'air était embaumé de l'odeur des cyprès, des thuyas, des sapins et d'autres conifères, dont les branches et les aiguilles avaient été fauchées et écrasées par les éclats... »
Après la défaite allemande de 1945, et malgré son désaveu constant du nazisme, Jünger fut suspecté. Il refusa de répondre au questionnaire de dénazification et se vit interdire le droit de publier jusqu'en 1949. Plusieurs de ses écrits parurent alors à l'étranger. Il rencontra Heidegger, se livra à des expériences avec les drogues et prépara la publication de son roman Héliopolis. En 1950, il s'installa en Souabe, à Wilflingen, dans une dépendance du château des Stauffenberg, et entreprit une nouvelle carrière d'écrivain entrecoupée de nombreux voyages. Pendant dix ans, avec son ami Mircea Eliade, il dirigea la revue Antaïos et publia de nombreux livres, dont Le traité du rebelle (1951), qui rompt quelque peu avec le détachement affiché des Falaises de marbre, Le nœud gordien (1953), qui propose une profonde méditation sur le destin européen, ou encore Eumeswil (1977), qui oppose la figure de l'Anarque [1] aux tentations de l'action ou de la révolte. Bien d'autres ouvrages suivront. On retiendra qu'en 1984, à Verdun, l'écrivain participa aux côtés du chancelier Kohl et du président Mitterrand à la cérémonie de réconciliation entre les 2 nations et à l'hommage aux morts des 2 guerres.
Deux Jünger ?
Lecteurs et critiques ont l'habitude de distinguer 2 Jünger. Celui des livres de jeunesse, Orages d'acier (1920), La guerre notre mère (1922) ou Le Boqueteau 125 (1925), pour citer les plus marquants, et l'autre, très différent, des livres de maturité. Le premier Jünger, celui qui écrit sous la lumière de Mars, préfère la brutalité à la douceur, l'incommodité au confort. Il est le modèle d'une génération forgée dans les orages d'aciers de la Première Guerre mondiale. Une génération que l'épreuve n'a pas accablée, « qui peut avec joie se faire sauter en l'air et voir encore dans ce geste une confirmation de l'ordre ». Une génération en qui s'est effrité le vieux socle individualiste sur lequel reposait l'ordre bourgeois. Des milliers et des milliers d'hommes jeunes ont alors pris goût à un genre de vie où la fréquentation du risque faisait mépriser le bien-être et la sécurité comme valeurs et comme buts, où la communauté l'emportait sur l'individu. « Armés du seul impératif du cœur, ils parcourent le champ des forces pour y chercher des états d'ordres nouveaux... »
Au début des années 1930, Jünger est l'intellectuel le plus talentueux du mouvement multiforme de la Révolution conservatrice , dont le territoire s'étend bien au-delà du champ étroit de la politique. Ce courant est né de la crise du monde moderne et, suivant la formule d'Armin Mohler, de la dislocation de la vieille charpente chrétienne qui, depuis un millénaire, structurait l'Occident. Contrairement aux réactionnaires et aux traditionalistes. Jünger ne s'en désole pas. Il prend acte de cet effondrement et de la "mort de Dieu" annoncée par Nietzsche. Dans l'état d’interrègne spirituel entre ce qui fut et ce qui adviendra, il avance sans hésiter vers le « degré zéro des valeurs » à partir duquel pourra surgir un ordre de vie nouveau marqué, comme l’espérait déjà Hölderlin, par la fin des Titans et le retour des Dieux.
Au-delà du nihilisme
Plus d'un demi-siècle après, cette vision résolument anhistorique inspirée de la théogonie d'Hésiode conserve toute sa force suggestive, même si Jünger lui-même s'en est détaché. Sous d'autres apparences, notre époque ne continue-t-elle pas de progresser vers la zone dangereuse du nihilisme absolu préalable à toute renaissance ? Après la Seconde Guerre mondiale et l'âge venant, s'est dessiné un Jünger d'une nature apparemment différente. Esthète d'une curiosité inassouvie, amateur d'autres drogues, d'autres ivresses et de chasses subtiles, pacifiste même à l'occasion, lecteur de la Bible et des Évangiles, vaguement cosmopolite comme peuvent l’être les Allemands, tenté aussi, certains jours, par les fariboles astrales du Verseau, détaché des anciennes passions nationales ou guerrières, il s'identifie à la figure de l'Anarque, observant d'un œil aigu les folies, les bassesses ou les beautés d'une espèce en proie à la disparition de l’être et aux effets du temps. De sa boulimie universelle, l'écrivain tirera sur toutes choses des considérations profondes ou déroutantes, et des aphorismes artistement ciselés.
On date habituellement le début de cette évolution de la publication du Cœur aventureux (1929), livre qui déconcerta les admirateurs inconditionnels des écrits de guerre et des textes politiques. Depuis la découverte de Lieutenant Sturm (roman publié en France en 1991), je suis pour ma part tenté de réviser cette interprétation. Le second Jünger affleure déjà dans ce roman de jeunesse écrit à 28 ans, en 1923. Un roman largement autobiographique, où s'ébauchent les prémisses d'une méditation sur la domination de la technique qui inspirera, quelques années plus tard, les pages denses et métalliques du Travailleur et une vision féconde du nihilisme contemporain. Mais ce roman est également peuplé de souvenirs érotiques, de visions fantastiques qui annoncent la futilité voulue et l'onirisme recherché qui font l'attrait mystérieux et parfois irritant des écrits de maturité. La description du calice rougeoyant d'une fleur perverse y tient autant de place qu'une réflexion poétique sur le courage.
Sur les falaises de marbre
Ce mélange imprévu, c'est Jünger. Pourtant, quelque chose distingue sans équivoque les œuvres d'avant et d’après 1940, blessure irrémédiable qui a transformé la nature de l’écrivain comme de la plupart des Allemands. Avant 1940, tout en jouant d'un certain dandysme, il soutient une provocante philosophie de l'action pour l'action qui lui deviendra par la suite étrangère. Pour tous les Européens, 1940 est l'année fatale qui fera basculer leur monde. C'est aussi celle des Falaises de marbre. La beauté sibylline de ce roman allégorique ne se prête pas à une lecture facile. Mais Jünger se soucie peu de facilité. Le livre témoigne du tournant fondamental dans la vie et dans l’être de son auteur amorcé quelques années plus tôt. Bien entendu, une telle bifurcation, tout homme ayant cédé dans sa jeunesse aux sortilèges de l'histoire peut un jour la connaître.
Le récit qui sert de prétexte aux Falaises de marbre se déroule dans un pays imaginaire, la Marina, envahi par des forces maléfiques sur lesquelles chacun peut mettre le nom qui lui plaît. Deux frères, en qui l'on peut reconnaître le visage d'Ernst Jünger et celui de son cadet Friedrich Georg, témoins de cette menace, sont tout d'abord tentés de recourir à la force et aux armes : « Nous aussi, nous sentîmes alors la puissance de l'instinct passer en nous comme un éclair ». Plus tard, méditant au cœur de leur bibliothèque, les frères en viennent à penser qu'il "existe des armes plus fortes que celles qui tranchent et qui transpercent". Leur évolution est précipitée par la fréquentation d'un sage, le père Lambros. Ce maître leur fait découvrir le pouvoir supérieur de la spiritualité.
Contemplation et rébellion
Pour beaucoup de ses lecteurs, EJ a certainement été l'équivalent d'un Lambros. Mais lui-même, dans Le traité du rebelle (1950), critiquera implicitement la philosophie purement contemplative qui irrigue les Falaises, observant que pour se défendre contre l'injustice ou la tyrannie, on ne saurait se borner à la conquête des seuls domaines intérieurs. Contradiction ? Comment s'en étonner ? Au fil d'une vie très longue et d'une œuvre foisonnante, Jünger a présente du lui-même des apparences multiples et déconcertantes. Dans bien des pages, il semble même renier la figure guerrière de sa jeunesse. Néanmoins, chaque phrase, chaque image est comme chargée d'une lumière qui ne doit rien aux lueurs crépusculaires de l'époque. C'est pourquoi certains lecteurs, même irrités par des jeux littéraires d'une gratuité trop évidente, reviennent cependant vers lui comme vers une source intarissable de spiritualité et de vie.
En terrain propice, les écrits de jeunesse agissent comme une greffe d'énergies violentes, alors que la plupart des œuvres ultérieures apparaissent souvent comme des invitations au détachement, aux rêveries sans conséquence et â l'esthétisme pur. Pourtant les lignes les plus anodines en apparence sont souvent chargées d'images et de signes d'une intensité qui incite à dépasser l'apparence des êtres et des choses... Le moindre événement, un détail insignifiant, sont prétexte à des méditations profondes, inattendues et intemporelles. L'écrivain possède une sorte du don de seconde vue, une aptitude à rendre l'aspect magique des choses qui était déjà sensible dans ses premiers écrits. Sous les apparences de l'essayiste protéiforme, Jünger est un poète, le dernier peut-être des grands romantiques allemands. Avec lui, les épreuves imposées par l'histoire deviennent sources d'initiation. À des générations de jeunes lecteurs en rupture avec leur temps, il apprend que le culte de l'énergie gagne à s'affranchir de la brutalité, et que les défis existentiels sont envoyés par les dieux pour mesurer la qualité des âmes fortes.
► Dominique Venner, éléments n°83, oct. 1995.
◘ Note en sus :
[1 : Par cette figure de l’anarque Jünger semble revenir vers un anarchisme aristocratique et solitaire, affirmant le rôle de l’individu face aux dictatures et à l’influence des masses. Au lieu de s’opposer frontalement à un pouvoir, l’anarque se met en marge par une acceptation feinte qui lui assure son indépendance intérieure :
« L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire (…). La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque mais son antipode. Le monarque veut régner sur une foule de gens et même sur tous : l’anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures – intangibles assurément, mais non sans émotion intime, non sans passion historique. Anarque, tout historien de naissance l’est plus ou moins… » (Eumeswil).
En fait il s’agit avant tout d’un personnage conceptuel qui symbolise cette disposition intérieure visant à agir en son époque sans se confondre ni avec elle ni avec son action :
« L’état d’anarque est en fait l’état que chaque homme porte en lui. (…) Pragmatique, il voit ce qui peut lui servir, à lui et au bien commun, mais il est fermé aux excès idéologiques » (Entretiens avec EJ, J. Hervier, Gal., p. 101).
Cf. avec Waldgänger (terme désignant à l'origine un proscrit norvégien qui, dans le haut Moyen Âge scandinave, avait "recours aux forêts" pour s'y réfugier et vivre librement) , nommé aussi Rebelle :
« D'autre part, il faut bien distinguer le rebelle de l'anarque, bien que l'un et l'autre soient parfois très semblables et à peine différents, d'un point de vue existentiel. La distinction réside en ce que le rebelle a été banni de la société, tandis que l'anarque a banni la société de lui-même. Il est et reste son propre maître dans toutes circonstances. » (Eumeswil)]
http://vouloir.hautetfort.com
Le titre donné par la rédaction à l’article qui suit s’inspire du thème principal du dernier livre de Thilo Sarrazin paru le 22 mai dernier, L’Europe n’a pas besoin de l’euro. Cette publication a provoqué un tollé général et les gardiens du temple Euro se sont répandus en indignation. Mais l’auteur n’en est pas à son coup d’essai : en septembre 2010, avec son L’Allemagne court à sa perte, il s’était attaqué à l’immigration et déjà les réactions à son encontre avaient été violentes, allant jusqu’à son éviction de la Deutsche Bundesbank dont il était membre du directoire.
Il n’est jamais bon, en Europe et par conséquent en Allemagne, de toucher aux tabous. Cette fois-ci, l’auteur s’attaque à la monnaie unique en faisant un lien entre la culpabilité allemande vis-à-vis de l’Holocauste et les eurobonds : « Ils [les partisans allemands des obligations européennes] sont poussés par ce réflexe très allemand selon lequel nous ne pourrions finalement expier l'Holocauste et la Deuxième Guerre mondiale qu'une fois transférés en des mains européennes l'ensemble de nos intérêts et de notre argent. »
Philippe Simonnot, pour Nouvelles de France, livre ses réflexions sur cette révolte de Thilo Sarrazin.
Polémia
Thilo Sarrazin a encore frappé avec son gros marteau. Cette fois ce n’est plus l’islamisme qu’il a mis sur son enclume comme l’année dernière, mais l’euro. Cet ancien dirigeant de la Bundesbank, dont il a dû démissionner en septembre 2010 après avoir été accusé de racisme et d’antisémitisme, a trouvé les chemins fortunés des best-sellers en disant tout haut ce que maints Allemands n’osent même pas penser tout bas. En quelques jours son L’Europe n’a pas besoin de l’euro est en tête des gondoles et des ventes. « Soit Sarrazin parle et écrit par conviction des sottises révoltantes, soit il le fait par calcul méprisable ». Cet anathème a été lancé sur sa tête par Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, qui n’est pas connu pour faire dans la dentelle.
Que dit donc de tellement sot ou méprisable l’ancien banquier d’obédience socialiste ? Qu’Angela Merkel a tort de dire que « si l’euro échoue, l’Europe échoue ». Thilo Sarrazin nous donne pourtant un message de raison et d’espoir en ne liant pas le sort du Vieux Monde à une monnaie condamnée.
Quoi encore ? Que les pays qui violent continuellement le pacte de stabilité doivent quitter la zone euro. Logique ! Si l’on ne respecte pas les règles d’un club, ne doit-on pas le quitter ?
Encore ceci : Thilo Sarrazin s’insurge contre les eurobonds, prônés par la France, mais aussi par une grande partie de l’opposition allemande de gauche et écologiste. Et il accuse cette dernière d’être motivée par ce réflexe « très allemand » de penser que « l’on aura définitivement expié l’Holocauste et la Guerre Mondiale quand nous aurons mis toutes nos affaires, et aussi notre argent, entre des mains européennes ». Là, il est allé trop loin pour la bonne pensée des deux côtés du Rhin ou des Alpes. Halte-là !
Déjà, en 1969, Franz Joseph Strauss, leader bavarois en culotte de peau, avait déclaré : « Un peuple qui a engrangé de tels succès économiques a le droit de ne plus rien entendre à propos d’Auschwitz ».
Eh bien ! Il faut regarder les choses en face.
La France est en ce moment bercée par les douceurs du hollandisme entre deux campagnes électorales, la présidentielle et la législative ; elle vogue dans une sorte d’apesanteur où il n’est plus question que de concertation des partenaires sociaux, de modération des loyers, de coup de pouce au SMIC, d’embauche de nouveaux fonctionnaires, de limitation des inégalités et d’imposition des « mauvais riches ». Cette France autiste est bien représentée par le portrait officiel que l’on vient de dévoiler à nos yeux ébahis. Le président est à l’ombre des grands arbres du parc élyséen, comme s’il redoutait la lumière trop crue de l’Histoire, les bras ballants alourdis par des mains enflées – une séquelle des bains de foule ? Monsieur Fraise-des-Bois est parti à la cueillette, le Palais est loin derrière, surexposé, comme dans un rêve, au moins pour cinq ans !
Cette France qui se met à l’ombre voit moins que jamais que l’Allemagne est en train de prendre sa revanche. Une revanche séculaire.
La puissance économique de notre voisin n’a jamais été aussi manifeste que depuis que la dernière crise du capitalisme a éclaté, et elle est en train de se muer en puissance politique. On évoque de plus en plus l’avènement d’une Europe du Nord dans laquelle la France jouerait un rôle de second rang si elle n’en est pas exclue et déclassée dans l’Europe du Sud. Le but poursuivi par Bismarck dès 1860 serait enfin atteint – cette fois, sans coup férir, et donc durablement. Comment en est-on arrivé là ?
A force d’être obnubilé par le désastre absolu qu’a été l’hitlérisme, on a réécrit l’histoire de l’Allemagne comme si elle devait conduire fatalement au nazisme et aux camps d’extermination et comme si l’Allemagne, à jamais coupable, ne pourrait plus prétendre au rang de grande puissance. Redevenu un géant économique – depuis longtemps déjà et avec quelle rapidité – elle serait toujours un nain politique entravé par les chaînes du remords de crimes imprescriptibles. Même la réunification des deux Allemagnes a été acceptée bon gré mal gré alors que la division de la nation allemande avait été considérée depuis 1945 comme un gage de paix. On a imaginé harnacher cette nouvelle puissance par l’euro – ce plat de lentilles, qui a finalement permis à l’Allemagne, par une ruse monétaire de l’Histoire, de franchir le dernier échelon de sa marche vers le sommet européen, on le constate aujourd’hui.
« Peut-il y avoir trop de mémoire ? » se demande Charles Maier, historien américain dans son excellent Unmasterable Past (1). Faut-il faire écho aux avertissements de Henri Heine : les Allemands ruminent des vengeances à travers les siècles ? Ne faudrait-il pas dénazifier l’histoire de l’Allemagne ? C’est à quoi nous invitent aujourd’hui Thilo Sarrazin et ses succès fracassants de librairie. L’Allemagne profonde s’exprime à travers lui.
Les douze années de Hitler au pouvoir nous empêchent de voir que le génie allemand domine les scènes culturelle, artistique et scientifique mondiales depuis deux cents ans. Ce génie aurait dû autoriser l’Allemagne à diriger le monde au XXe siècle, mais ce destin manifeste a été contrarié par des circonstances qu’il faut expliquer par la volonté farouche de l’Angleterre de conserver ses privilèges impériaux. Si l’on se reporte un siècle plus tôt, au tout début de la Première Guerre mondiale, la supériorité allemande était évidente aux yeux des intellectuels allemands, y compris sur le plan moral, et devait lui permettre de triompher, en cette épreuve décisive pour le destin du monde, de soi-disant démocraties qui, pour lui barrer la route, s’étaient alliées avec l’un des régimes les plus réactionnaires de l’époque, la Russie tsariste, ensanglantée de pogroms à répétition et expansionniste. Même les juifs allemands considéraient l’empire de Guillaume II comme un nouvel Israël et se portèrent les premiers au front pour repousser ses ennemis.
Fruit de la Révolution française, l’invention de la « nation » allemande avait érigé en mythe un anti-Vercingétorix en la personne d’Arminius, alias Hermann, vainqueur des armées romaines en l’année 9 de notre ère à la bataille de Teutberg (2). Corrélation : la langue allemande vierge de toute corruption latine, authentique langue du peuple, est seule capable de reprendre l’héritage grec : Herder, Fichte, Thomas Mann, Heidegger – seule capable d’exprimer l’être. On a même pu parler d’une tyrannie exercée par la Grèce sur l’Allemagne (3) – ce qui paraît risible aujourd’hui. Les juifs allemands, qui considéraient l’Allemagne comme un « nouvel Israël », n’étaient pas les derniers à opposer la Kultur à la méprisable « civilisation ». Mais cette nation privilégiée, élue (4), sainte, vraie, Urvolk, douée, animée d’un Volksgeist, « protestante » après Luther, est d’abord une nation sans Etat, et cela à cause de la France qui pourtant lui « sert » le modèle de l’Etat-nation.
Auparavant, faut-il le rappeler aux bonnes consciences françaises, l’Allemagne avait été victime de l’impérialisme français :
Au XIXe comme au XXe siècle, du IIe au IIIe Reich en passant par la République de Weimar, l’ambition allemande a été de disputer le sceptre du monde à une Angleterre déjà sur le déclin, une fois l’Allemagne réunifiée et modernisée.
D’où la peur récurrente de la réunification allemande, qu’un François Mitterrand a essayé de retarder (6), en vain, puis d’apprivoiser avec la création de l’euro – en vain aussi, comme nous pouvons le constater aujourd’hui. Déjà au Congrès de Vienne, en 1815, Talleyrand se demandait : « Qui peut calculer les conséquences si les masses en Allemagne devaient se combiner en un seul tout et devenir agressives ? » Là encore, Thilo Sarrazin doit être écouté.
La supériorité économique allemande qui obnubile de nouveau les Français (7) est en fait une vieille histoire qui remonte au moins au XIVe siècle. Elle tient à la structure non centralisée de l’Etat allemand, quand il existe, et à l’anarchie allemande, quand cet Etat n’existe pas, par opposition multiséculaire à l’Etat français tentaculaire et prédateur. Colbert, qui a ruiné la France de son temps, est impensable de l’autre côté du Rhin. La fameuse « discipline » allemande, qui est le secret de sa réussite, est en fait une autodiscipline que s’impose une nation née sans État. Cette supériorité économique a permis à Bismarck d’inventer l’état providence qui, transposé sous d’autres cieux, conduit immanquablement à la faillite ou à la guerre, du Welfare State au Warfare State…
Le génie allemand, toujours vivant, pousse aujourd’hui l’Allemagne à prendre sa revanche, au moins en Europe, et de reprendre sa marche drang nach Osten, cette fois jusqu’en Chine, sans que ni la Grande-Bretagne ni les États-Unis ne puissent l’en empêcher comme en 1905-1918 ou 1933-1945.
Trop tard pour le salut du Vieux Monde ? Le monde a changé. Des forces nouvelles gigantesques se sont levées en Asie… La nouvelle Allemagne permettra-t-elle de sauver l’Europe aux anciens parapets ? Là est la question que nous devons nous poser. A condition de relire l’histoire avec d’autres lunettes que celles que nous avons chaussées depuis des dizaines d’années.
« Le monde veut plus d’Allemagne », tel était le titre de l’éditorial qui s’étalait à la Une du Monde, daté des 5-6 février 2012. Titre que l’on pouvait lire dans l’autre sens : « L’Allemagne veut plus de monde ! » Et surtout ne plus payer pour les autres.
Philippe Simonnot, Tribune libre
Nouvelles de France
6/06/2012
Titre original : L’Allemagne ne paiera pas
Notes :
1. The Unmasterable Past: History, Holocaust, and German National Identity, Harvard University Press, 1988.
2. La célèbre pièce de Kleist, La Bataille d’Herman, Die Heramnnsschlacht, date de 1809.
3. E. M. Butler (1935), The Tyranny of Greece over Germany, en particulier sur Lessing, Goethe, Schiller, Höderlin, K. F. Schinkel, C. G. Langhans, Schliemann, Nietzsche, Stefan George. À l’époque, l’Allemagne apparaissait comme composée d’une multitude d’États comme l’ancienne Grèce, avec une culture supérieure à celle de son éventuel conquérant (Rome). La Porte de Brandebourg (que l’on doit à Langhans), a eu comme modèle les Propylées de l’Acropole athénienne.
4. Terme employé par Jörg Lanz von Liebenfels dans sa Théozoologie (1905).
5. « Je ne peux m’imaginer un peuple qui serait plus divisé que les Allemands », Höderlin, Hyperion.
6. Mais aussi Jacques Delors et Laurent Fabius.
7. L’Allemagne enregistre trois fois plus de brevets que la France – un indice parmi beaucoup d’autres.
Philippe Simonnot a publié en collaboration avec Charles Le Lien La monnaie, Histoire d’une imposture, chez Perrin.
Correspondance Polémia – 7/06/2012
Jean Cornil a rencontré le philosophe français Jean-Claude Michéa, chez lui, à Montpellier. Philosophe « inclassable », Jean-Claude Michéa a un parcours singulier. Venant d’un milieu communiste, anarchiste, penseur critique du libéralisme et singulièrement du libéralisme culturel qu’il assimile à la gauche. Dans cette émission, Jean Cornil ira à la rencontre de ce philosophe étonnant, très éloigné des schémas traditionnels de la pensée politique.
Le comte de Chambord s'éteint le 24 août. Le comte de Paris semble s'imposer à la tête de la maison de France. Mais dans l'entourage de la comtesse de Chambord, certains contestent le droit des Orléans : pour eux la couronne de France doit revenir à l'aîné de tous les Bourbons.
Cette année-là, Henri V comte de Chambord, soixante-trois ans, petit-fils de Charles X, de jure roi de France depuis le 2 août 1830, s'éteignit le 24 août en exil à Frohsdorf. Depuis l'échec de la restauration monarchique en 1873, il n'avait renoncé à rien et se tenait toujours très informé des affaires de France.
Philippe VII
Il avait appris avec peine les succès des républicains, lesquels, depuis la démission du maréchal de Mac-Mahon, président de la République, en 1878, accaparaient tous les pouvoirs. Jean-François Chiappe disait de ce roi éminemment chrétien : « Il se montre épris de modernité et souhaiterait reformer la France de saint Louis et de Philippe le Bel, créatrice des états généraux. [...] Il se passionne pour le monde ouvrier et se désespère de la condition de ces déracinés. » 1 Nous savons que, pour garder la liberté d'améliorer le sort des humbles, il refusa de régner avec le drapeau tricolore symbole à ses yeux de l'assujettissement de la couronne aux intérêts des capitalistes sans coeur.
Le drame d'Henri V fut de ne pas avoir eu d'enfant de son épouse Marie-Thérèse de Modène. La succession n'était pourtant pas un souci pour les milliers de fidèles venus de toute la France assister aux obsèques de leur roi dans la ville de Gorizia, où reposait déjà Charles X (alors en Vénétie autrichienne, aujourd'hui en Slovénie). En leur nom le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia adressa à Philippe, comte de Paris, un télégramme rédigé par René de La Tour du Pin, marquis de La Charce, et approuvé par le général de Charette, où tous les assistants saluaient en lui Philippe VII, nouveau chef de la maison de France. Quelques jours plus tard, à Paris, l'Association de la Presse monarchique et catholique, fondée l'année précédente, rendait un fervent hommage au roi défunt et saluait d'un seul coeur son successeur Philippe VII.
Une dispute déplorable
C'était là tout simplement s'inscrire dans la grande tradition capétienne qui voulait qu'en cas d'extinction d'une branche régnante de la famille, la succession revînt au chef de la branche la plus proche par ordre de primogéniture, à condition que celle-ci ne fît pas tomber la couronne dans des mains étrangères et donc ne rompît pas l'union d'âge en âge de la famille royale et de la France. C'est pour sauvegarder ce principe et empêcher la France de devenir anglaise que l'on dut exclure les femmes et leur descendance de la succession.
Il se trouva hélas un petit nombre de royalistes, notamment dans l'entourage de la comtesse de Chambord, pour contester le droit des Orléans. Pour eux la couronne de France devait revenir à l'aîné de tous les Bourbons, donc à Jean de Bourbon, comte de Montizon, infant d'Espagne (1822-1887), fils de Charles de Bourbon, lequel, refusant à sa nièce Isabelle II le titre de reine d'Espagne, était à l'origine de la branche carliste. Le comte de Montizon, par ailleurs beau-frère d'Henri V (il avait épousé Marie-Béatrice de Modène) était évidemment l'héritier en droite ligne de Philippe V, roi d'Espagne, et par celui-ci de Louis XIV. Sans même s'attarder à des considérations juridiques et spécieuses sur la valeur des renonciations de Philippe V au trône de France (traité d'Utrecht, 1713), le fait est que, les générations passant, cette branche espagnole des Bourbons s'hispanisait et pouvait de moins en moins incarner la France. On ne se transplante pas roi de France, il faut être des entrailles de la France. Or les Orléans, bien que ne descendant que du frère de Louis XIV, avaient, eux, toujours servi la France seule.
Souvenir douloureux
Hélas le débat était passionnel. On rappelait toujours Philippe Égalité : il avait voté la mort de Louis XVI en 1793, son crime était horrible, mais on oubliait qu'il s'en était repenti avant sa mort, et que le fils de celui-ci, Louis-Philippe (futur "roi des Français") s'était réconcilié avec les Bourbons dès 1809 en épousant Marie- Amélie de Bourbon-Siciles, nièce de la reine Marie-Antoinette. Quant à l'épisode fâcheux de la monarchie de Juillet, il eut au moins l'avantage de reculer de dix-huit ans l'avènement de la IIe République : Louis-Philippe ne prétendit jamais remplacer les Bourbons et, à la fin de sa vie, souhaita un rapprochement entre les deux branches, ce à quoi la reine Marie-Amélie et ses fils, notamment le duc de Nemours, s'employèrent dès 1850, et surtout en 1873. Ils trouvèrent un accueil très affectueux de la part d'Henri V, lequel déclara peu avant sa mort à un journaliste de La Liberté : « Le principe que je représente m'interdit de choisir mon successeur. Puisque j'ai le malheur de n'avoir pas d'enfant, les princes d'Orléans sont mes fils. » 2
Tout était dit, et cette parole aurait dû clore une dispute qui dure encore de nos jours, où s'engagent avec une foi monarchique indiscutablement vibrante des Français qui ne se rendent pas toujours compte que cette division risque tout simplement de rendre une fois encore impossible la restauration pourtant si nécessaire à la France...
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 18 novembre au 1er décembre 2010
1 Jean-François Chiappe : Le comte de Chambord et son mystère ; éditions Perrin, 1990.
2 Cité dans Xavier Vallat : Le Grain
Dans le concert des arguments développés par les « pour » et les « anti » mariage gay, il est une voix qu’on n’a jamais entendue : celle de la langue française.
Au cours de mes 40 années d’enseignement (collège et lycée) en qualité de professeur de Lettres Classiques, j’ai toujours attaché une grande importance à la valeur des mots. Choisir le mot exact, le « polir sans cesse » comme disait Boileau, c’est à la fois s’assurer qu’il exprime parfaitement ce que l’on veut dire mais c’est aussi s’assurer que l’on sera bien compris de son auditoire.
La polémique que suscite le projet de loi sur le mariage gay offre un bel exemple de cette dilution de la pensée dans le brouillard d’une terminologie approximative. A force de triturer les mots dans tous les sens, les mots n’ont plus de sens et l’opinion déboussolée y perd son latin. Les slogans réducteurs répercutés par les médias ne font qu’entretenir la confusion au point qu’on a parfois l’impression d’avoir perdu le sens commun.
Prenons quelques exemples :
Premier exemple : La notion de « couple » homosexuel est-elle adaptée ? La réponse est non.
Si l’on se réfère à la terminologie du « Bon Usage », l’assemblage de deux éléments de même nature ne constitue pas un « couple » mais une « paire ». Ainsi, on dira une paire de ciseaux, une paire de lunettes et non un couple de ciseaux ou un couple de lunettes. Il en est de même pour les êtres vivants. Deux boeufs assemblés sous le même joug forment une paire de boeufs et non un couple de boeufs. Deux jumeaux de même sexe constituent une paire de jumeaux et non un couple de jumeaux. On pourrait multiplier les exemples.
La langue française nous indique clairement que la notion de « couple » repose sur un principe de différenciation et d’altérité. Le couple, c’est « un homme et une femme unis par des relations affectives, physiques » (Robert 2012). La prise en compte de la fin de la définition ne doit pas faire oublier le début. La distorsion sémantique à laquelle on s’adonne chaque fois qu’on évoque un « couple » homosexuel crée une confusion dommageable que rien ne peut justifier, pas même une évolution des moeurs. Il s’agit bien ici d’appeler un chat « un chat »
2ème exemple : qu’est-ce qu’un parent ?
La reconnaissance officielle du « couple » homosexuel entraîne nécessairement – tout le monde le sait - une modification du Code Civil. La disparition des mots « père » et « mère » au profit de la notion de « parent 1 » et « parent 2 » n’est en fait qu’une supercherie linguistique doublée d’un mensonge puisque le mot désigne étymologiquement les deux personnes (père et mère) qui conjointement sont à l’origine de toute naissance. En latin, le verbe parere veut dire « engendrer » pour le père, et « enfanter » pour la mère. Comment peut-on expliquer à un enfant que ce mot de « parent » (quel que soit son numéro) s’applique à une personne qui est totalement étrangère à sa naissance, un clandestin en quelque sorte ? La loi peut-elle cautionner ce mensonge ?
Ces deux exemples suffisent à démontrer que la terminologie avancée par les partisans de la loi n’est qu’un écran de fumée destiné à masquer une stratégie plus sournoise que les récentes manifestations viennent d’ailleurs de confirmer. Il semble en effet que les partisans du « mariage pour tous » se soient déjà engouffrés dans une brèche : l’incohérence du projet de loi :
Une incohérence interne à la loi : un « couple » homosexuel est par définition stérile. Il est donc logique que les homosexuels aient recours à des artifices s’ils veulent avoir des enfants. C’est le sens de leur revendication première : le droit à l’adoption, baptisé outrageusement « droit à l’enfant ». Le projet de loi prévoit cette disposition mais interdit la PMA (procréation médicalement assistée pour les femmes) et la GPA (gestation pour autrui pour les hommes c’est-à-dire le recours possible à une mère porteuse). Comment justifier cette contradiction alors que la loi du « mariage pour tous » est présentée comme une extension des droits ? Les récentes manifestations des partisans du mariage ont clairement démontré que les homosexuels entendaient s’appuyer sur cette contradiction pour pousser plus loin leurs exigences. Sur cette question, on note les premiers signes d’un fléchissement de la part des promoteurs de la loi. Le recours à la PMA, exclue dans un premier temps, pourrait faire l’objet d’un amendement présenté par les députés de la majorité. Cette concession, logique en elle-même, met à nu la vraie nature du débat. Le « mariage pour tous », présenté au départ comme l’objectif essentiel, apparaît de plus en plus clairement comme un simple point de passage, une étape transitoire pour obtenir « in fine » une égalité de droit pleine et entière avec les couples hétérosexuels stériles.
Comme le droit à l’adoption ne changera pas grand-chose à la situation des homosexuels, vu les réticences de la plupart des états à confier des enfants à des homosexuels, c’est bien sur la PMA et la GPA que se concentre toute la pression. Une fois acquis le droit à la PMA pour les femmes homosexuelles, comment interdire aux hommes, au nom de ce même principe d’égalité, d’avoir recours à la GPA ? Si c’était le cas, il y aurait là une discrimination incompréhensible, voire une injustice, tout à fait contraire à l’esprit même du projet de loi.
Le piège des slogans
Il est une autre supercherie linguistique qu’il convient de dénoncer et qui tient au discours même des homosexuels. Pendant longtemps, leur combat a été placé sous le signe du « droit à la différence », droit qui leur a été reconnu par l’ensemble de la communauté nationale avec la création du PACS. Aujourd’hui, le thème du « droit à la différence » a totalement disparu du glossaire homosexuel. Bizarre ! Ce virage à 180 degrés a quelque chose de surprenant et pourtant personne ne s’en étonne. Il est vrai que le slogan « le mariage pour tous » est plus rassurant et plus rassembleur que « le droit à la différence » jugé sans doute trop « clivant » pour employer un terme à la mode, un concept dépassé en tout cas que l’on range sans complexe au rayon des accessoires. Au contraire, « le mariage pour tous » sonne comme un appel à la fête, à la fusion universelle de toute l’humanité, un remake d’ « Embrassons-nous, Folleville », en somme une préfiguration du « paradis pour tous ». Qui peut résister à un tel programme ?
Malheureusement, cette vision édénique du mariage est en décalage complet avec la réalité des faits. Il est d’abord étrange que le PACS ait eu si peu de succès auprès de la communauté homosexuelle alors que cet aménagement de la législation était notamment prévu pour elle. Et si le mariage présente tant d’attraits, comment expliquer que tant d’hommes et de femmes, de la base jusqu’au sommet de l’Etat, choisissent l’union libre c’est-à-dire le non-mariage ?
Il est notable également que nombre d’homosexuels vivent leur vie le plus naturellement du monde sans réclamer nécessairement le passage devant Monsieur le Maire. Certains même s’étonnent de ce déchaînement médiatique sur une question qui leur est totalement étrangère.
Alors, au bout du compte, que penser de tout ce tapage, de tout ce galimatias ?
Pas grand chose, sinon que derrière ces acrobaties sémantiques ou stylistiques, il y a la volonté de nier une évidence.
La négation d’une évidence :
Quel que soit le mode de procréation choisi, la naissance d’un enfant est nécessairement le résultat de la rencontre de deux cellules, masculine et féminine. La différenciation sexuelle est constitutive de l’être humain, même si les choix de vie peuvent ensuite amener certains individus à la vivre différemment. De ce fait, on ne peut admettre qu’une simple évolution des moeurs soit un argument suffisant pour modifier le statut du couple et celui de la famille, tels qu’ils nous ont été transmis depuis les origines de notre civilisation. Les Romains eux-mêmes, qui pratiquaient librement et indifféremment les deux formes de sexualité, n’ont jamais songé à remettre en question ce mode d’organisation de la famille pour une raison très simple mais essentielle : cette structure de la cellule familiale est la seule à garantir la filiation. Grands législateurs (ne pas oublier au passage que notre Code Civil découle directement du Droit Romain), ils ont toujours tenu à préserver ce socle de l’organisation sociale. Quant à l’adoption, très courante à Rome, elle a toujours été soigneusement encadrée par tout un arsenal juridique de manière à préserver l’intégrité des liens du sang. De ce fait, l’adoption n’était juridiquement admise que dans le cadre d’une famille déjà constituée et sur le modèle du couple hétérosexuel.
Jamais deux sans trois :
Mais il y a plus grave : la stérilité naturelle du « couple homosexuel » induit nécessairement l’intervention d’un tiers de l’autre sexe pour le rendre fécond. Dès lors, l’accès à la PMA ou à la GPA (quelle que soit la procédure adoptée, c’est-à-dire avec ou sans rapport sexuel) conduit à s’interroger sur la nature de ce prétendu « couple » qui ne peut assurer à lui seul son désir d’enfant. Ce qui revient à dire que le contrat de mariage que signeraient deux personnes de même sexe inclut nécessairement l’intervention prévisible d’une troisième personne. Il ne s’agit donc plus d’un « couple » mais d’une « triade », une forme d’adultère biologique accepté et reconnu par la loi. Sans parler des inévitables dérives financières qu’entraînera nécessairement la recherche effrénée de donneurs et de mères porteuses. Dans certains pays, on assiste déjà à des combinaisons multiples où les homosexuels s’adjoignent - pour un temps ou pour longtemps et moyennant finances –
le concours d’une ou plusieurs personnes pour mener à bien leur projet. Nous sommes là devant le risque majeur d’une marchandisation de l’enfant et par extension de la vie humaine. L’embryon devient un objet de convoitise assimilable à n’importe quel produit de consommation. Dans un proche avenir, on peut même imaginer l’achat en pharmacie de paillettes de sperme ou d’ovules congelées qu’on pourrait se procurer aussi facilement que la pilule contraceptive ou le Viagra, le tout remboursé par la Sécurité Sociale, au nom de ce « droit à l’enfant » brandi comme un dogme par les partisans de la loi.
Au terme de cet argumentaire, une conclusion s’impose :
Le « mariage » pour quelques-uns est en fait une menace « pour tous » :
A l’évidence, l’adoption de ce projet de loi fait courir à notre société un danger d’autant plus grand qu’il est paré de toutes les vertus aux yeux du plus grand nombre. Pour employer le langage des internautes, c’est un dangereux « cheval de Troie » qu’on introduit dans la législation française. « Malheureux citoyens, quelle folie est la vôtre ! » s’écriait Laocon en voyant les Troyens disposés à introduire ce cheval maudit dans les murs de leur ville (Enéide, II, 42).
Abandonné sur la plage, ce cheval imaginé par Homère avait tous les attraits d’un cadeau des dieux. Les Troyens sont restés sourds à l’avertissement de Laocoon. Ils ont fait mieux. Pour faciliter l’entrée du cheval dans la ville, ils n’ont pas hésité à abattre une partie de leurs murailles.
On connaît la suite ! …
Il est vain d’imaginer qu’on puisse contenir toutes les dérives inhérentes au projet de loi tel qu’il est présenté aujourd’hui. C’est bien sur la notion même de « mariage pour tous » qu’il faut se battre et résister. Si cette digue saute, le risque de submersion est hors de tout contrôle.
Daniel Godard, Professeur de Lettres Classiques
Dans le cortège des partisans de la loi « le mariage pour tous », il y avait un slogan intéressant :
« UNE PAIRE DE MERES VAUT MIEUX QU’UN PERE DE MERDE »
Si l’on accepte de faire l’impasse sur le caractère outrancier et injurieux du propos, ce slogan est une aubaine !
Pour la première fois, l’union de deux femmes est reconnue comme une « paire » et non comme « un couple »
J’y vois la confirmation (involontaire) de mon analyse du mot « couple »
Les arguments en faveur du mariage homo s’effondrent d’un coup devant cette évidence.
Merci à celui ou à celle qui est à l’origine de ce slogan lumineux et providentiel !
Dans l’histoire française des idées politiques, le bonapartisme demeure, malgré des recherches fructueuses, une doctrine non identifiée. Pour René Rémond, il établit une tradition autoritaire et protestataire dont les manifestations ultérieures seront tour à tour le boulangisme, l’anti-dreyfusisme, l’Action française, les Ligues des années trente, le régime de Vichy, le poujadisme et le Front national. Par simplification et généralisation abusive, on peut même jusqu’à lui attribuer une responsabilité dans la naissance du fascisme, surtout si l’on postule, à la suite de Zeev Sternhell, que la droite révolutionnaire française en est l’amorce.
Dans sa biographie récente sur Napoléon III, le spécialiste universitaire français du fascisme italien, Pierre Milza, explique au lecteur qu’« il est tentant de comparer l’Empire autoritaire et le régime mussolinien : surtout pour qui […] a longuement étudié le second et s’intéresse aux antécédents du fascisme (1) ». Le bonapartisme serait-il par conséquent l’ancêtre du populisme, de l’extrême droite, voire du fascisme ? Il importe au préalable de définir le bonapartisme.
Qu’est-ce que le bonapartisme ?
« Le mot “ bonapartisme ”, écrit Frédéric Bluche, apparaît en 1814. Utilisé d’abord par les royalistes, qui parlent surtout des “ buonapartistes ”, le mot conserve une nuance péjorative jusqu’en 1848, date à laquelle les partisans de Louis-Napoléon, en l’adoptant, lui donnent son véritable sens (2). » Il a pour synonymes « impérialiste », « plébiscitaire » ou, plus rarement, « napoléoniste ». Ces appellations désignent le soutien et la défense de la politique d’un membre de la famille Bonaparte. Toutefois, ni Napoléon Ier, ni Napoléon III ne sont des idéologues. Certes, « il existe une “ doctrine ” napoléonienne sous le Consulat et l’Empire, même si celle-ci n’est pas une construction abstraite, car Napoléon lui-même l’aurait récusé à ce titre. Son principal handicap est l’absence de théoricien bonapartiste après l’Empire. Par voie de conséquence, le bonapartisme n’est pas né de la légende napoléonienne. Il puise ses éléments dans la “ doctrine ” du premier Empire, simplifiée et schématisée sous la Restauration (3) ». Cette absence d’idéologie se retrouve sous le second Empire puisque P. Milza estime que le bonapartisme « est davantage une praxis, une pratique de gouvernement, vaguement théorisée après coup… (4) »
Frédéric Bluche en retrace la généalogie politique et pense que « ni en 1799, ni en 1804, en 1848 ou 1851 le bonapartisme n’a coïncidé avec les grands courants d’opinion qui divisaient le pays : jacobinisme et contre-révolution, république et monarchie. S’il les a volontiers transcendés, il a aussi évolué, s’adaptant aux circonstances : au centre gauche en 1799 – 1800, au centre en 1802 – 1804, sans doute au centre droit sous l’Empire, à gauche en 1815, au centre et en pleine ambiguïté en 1848 et en 1851… (5) ». Pour Jean-Christian Petitfils, « le bonapartisme, après avoir hésité sous l’Empire à basculer à droite, représente à partir de 1815 une force de gauche. Ceci explique sous la Restauration l’étroite association du bonapartisme et du libéralisme en lutte contre l’ordre établi (6) ». Le bonapartisme ne peut se défaire de son origine révolutionnaire.
Son hétérogénéité se manifeste à l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. La victoire triomphale, à 75 % des suffrages dès le premier tour, de Louis-Napoléon Bonaparte indique que, « pour une large fraction de l’électorat qui s’est prononcé en faveur du neveu de l’empereur, le vote a une signification protestataire, ou si l’on veut tribunitienne (7) ». D’après P. Milza, les électeurs « ont voté contre la République bourgeoise – à droite parce qu’elle était censée faire le lit des “ partageux ” et de l’anarchie; à gauche parce que ses représentants avaient fait tirer sur le peuple en juin 1848 -, et ils ont opté pour un candidat qui promettait d’associer l’autorité, la grandeur de la nation, le respect de la souveraineté populaire et le souci du sort des plus démunis (8) ». Sans craindre l’anachronisme, P. Milza s’étonne de « ce bric-à-brac d’engagements contradictoires [qui] constituait moins un programme de gouvernement qu’un miroir aux alouettes destiné à rassembler sous le nom du candidat bonapartiste une clientèle hétéroclite dont les intérêts et les inclinations politiques étaient loin de converger. Première mouture d’une stratégie électorale à laquelle auront recours par la suite tous les postulants à l’établissement d’un pouvoir fort d’inspiration national-populiste, en passant par les divers avatars de la contestation ligueuse, la Révolution nationale et les brèves apparitions d’un fascisme à la française. La majeure partie des électeurs du 10 décembre qui ont choisi de voter pour Louis-Napoléon Bonaparte ne l’ont pas fait pour des raisons idéologiques; pas plus que les électeurs du général Boulanger en 1889 ou ceux de Jean-Marie Le Pen en avril 2002 (9) ». On peut retourner l’affirmation : les électeurs du général de Gaulle en décembre 1965 ont-ils voté en faveur du gaullisme ? Ou bien ceux de François Mitterrand, le 10 mai 1981, étaient-ils tous de chauds partisans du Programme commun de la gauche ou, plus certainement, souhaitaient-ils se débarrasser de Valéry Giscard d’Estaing ? L’argument de Milza n’est qu’un poncif éculé !
Dépassement ou intégration de la dichotomie ?
La démarche de Milza traduit bien la difficulté qu’ont les historiens à inscrire le bonapartisme sur un axe droite-gauche. Ils ne comprennent pas sa plasticité, son pragmatisme, son adaptation permanente aux événements, d’où son ambivalence paradigmatique. « Le bonapartisme est encore (en 1848 – 1849) un centrisme instable, pouvant aussi bien verser dans un bonapartisme de gauche, populaire, démocratique et anticlérical, que dans un bonapartisme de droite, conservateur, clérical, défenseur de la propriété contre la menace des “ rouges ”. Il ne se confond en tout cas avec aucune des deux traditions de la droite, observe J.-Ch. Petitfils (10). » Cette dualité appartient à la nature même du bonapartisme, d’où une lecture biaisée et simpliste qui en fait le prototype du « populisme », d’autant – circonstance aggravante – qu’il « cherche à s’enraciner dans les milieux populaires en faisant éclater le carcan des cadres traditionnels, en éliminant les influences patriarcales, les liens de la clientèle (11) ». Bref, pour J.-Ch. Petitfils, « voter […] pour les candidats bonapartistes signifie bien souvent voter contre l’emprise des notables et pour le maintien des conquêtes de la Révolution (12) ». C’est un vote d’opposition aux cadres sociaux de la société traditionnelle. On comprend mieux la raison qui incita René Rémond à caractériser sa troisième droite autour d’« un amalgame d’éléments originellement hétérogènes, mais qui a acquis une cohérence et une consistance propre sous le signe de l’autorité et du nationalisme (13) ». Néanmoins, R. Rémond reconnaît que « le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche. Il récuse pour lui-même ces étiquettes et refuse d’entrer dans une classification qu’il entend précisément dépasser et abolir. Reprenant le dessein de son oncle, le prince-président se propose de supprimer les partis qui divisent la nation et veut réconcilier les Français en les tournant vers une œuvre d’avenir (14) ».
L’ambiguïté du bonapartisme augmente encore quand on se penche sur sa conception de l’État et des rapports sociaux. Prenant acte de la Modernité individualiste et de la perte de sens des communautés d’appartenance traditionnelles, « ce qui prime, aux yeux du futur Napoléon III dans L’Extinction du paupérisme, c’est ce que nous appelons l’intégration des “ masses ” (15) ». Dans cette brochure, on y lit : « Aujourd’hui, le régime des castes est fini : on ne peut gouverner qu’avec les masses; il faut donc les organiser pour qu’elles puissent formuler leurs volontés et les discipliner pour qu’elles puissent être dirigées et éclairées sur leurs propres intérêts (16). » On ne peut que constater que « le bonapartisme se sépare des conceptions libérales, l’évolution naturelle des sociétés ne peut s’accomplir de manière harmonieuse que si elle est organisée et encadrée par une forme de pouvoir qui en assure le plein épanouissement (17) ». Fort de cet étatisme directif et de cet « illibéralisme démocratique » (P. Milza), « Louis-Napoléon n’a pas attendu d’être empereur pour proclamer, dans un texte datant de 1839, qu’ “ un gouvernement n’est pas (comme tels le prétendent) un ulcère nécessaire, mais c’est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social ”. L’État bonapartiste ne saurait être un simple veilleur de nuit en charge des classiques fonctions régaliennes (défense, justice, sécurité publique, etc.), tels que le souhaitent les défenseurs de l’orthodoxie libérale. Il est appelé à légiférer en matière économique. […] Il a surtout un rôle primordial à jouer en matière de crédit, de commandes et de travaux d’intérêt public (18) ». Napoléon III « assigne à l’État un rôle moteur dans le financement et la gestion de l’entreprise (19) ».
La vision d’un État interventionniste en économie procède d’un intérêt certain pour la question sociale. Disposant du soutien sans réserve de la population rurale, Napoléon III se préoccupe du sort de la classe ouvrière. Ainsi, « la France s’est trouvée en 1870 dotée d’une législation sociale en avance sur celle des autres États européens et que les mesures prises par l’Empire en matière de reconnaissance des premiers droits des travailleurs n’ont pas été sans conséquence sur l’essor d’un mouvement ouvrier condamné jusqu’alors à manifester ses frustrations et son désespoir par l’unique voie de la rébellion sanglante (20) ». Le droit de grève est reconnu en 1864 et le second Empire encourage ouvertement les associations de solidarité ouvrière, naguère clandestines, et leur « mutuellisme » qui emprunte au proudhonisme et au catholicisme social. N’étonnons-nous pas de retrouver aux obsèques de Napoléon III en 1873, « une petite délégation d’ouvriers parisiens et plusieurs anciens communards chassés de France par la répression versaillaise (21) ». La même année, les mineurs d’Anzin se mettent en grève aux cris de « Vive Napoléon IV ! ».
Toutefois, « le prince-président, note P. Milza, aurait souhaité faire adopter des réformes en faveur des classes populaires. On envisagea de supprimer l’octroi et l’impôt sur les boissons – impositions indirectes qui frappaient de la même manière tous les consommateurs – pour les remplacer par un impôt sur le revenu. Sous la pression des milieux conservateurs, il fallut vite renoncer à ce projet et à d’autres mesures jugées tout aussi “ démagogiques ” par les nantis : impôt sur la rente, droit de mutation sur les charges, rachat des compagnies d’assurances, etc. Le chef de l’État ne pouvait se lancer dans une politique sociale que réprouvaient ses appuis. L’heure n’était pas au renversement des alliances et Proudhon constatait en mars 1852 : “ Louis-Napoléon est arrêté net dans ses projets socialistes. […] Les banquiers boudent, la bourgeoisie se range du côté de Cavaignac, La Patrie, Le Constitutionnel protestent contre les bruits calomnieux de socialisme gouvernemental et, pour arrêter le président, compromettent ainsi sa politique (22) ». Ces velléités sociales – fort peu autoritaires d’ailleurs – et les quelques réalisations en faveur des classes laborieuses amènent Pierre Milza à reprendre sa grille d’interprétation absconse et anachronique : « Tout cela n’est pas sans relation, certes, avec le socialisme, mais aussi, et davantage peut-être, avec certaines dictatures populistes du XXe siècle. Autorité, étatisme, méfiance à l’égard des classes dirigeantes libérales et de l’idéologie du “ laisser faire ”, intérêt marqué (au moins au niveau des intentions) pour les classes populaires, militarisation du corps social, etc., autant de principes que l’on retrouvera, un siècle plus tard, dans le fascisme (23). » Mais avec quel fascisme Milza souhaite-t-il le comparer ? Le fascisme fondateur (1919 – 1921), on le sait, n’a que peu de similitudes avec le fascisme au pouvoir en Italie entre 1922 et 1943. Quant au fascisme crépusculaire de la « République sociale », sa radicalité et les circonstances de son apparition en font un cas particulier. Milza aurait pu simplement montrer que, comme tout parti dominant, il existe différentes tendances sociologiques (le « Ratapoil » de 1848 n’est pas le fonctionnaire impérial de 1859) et politiques. En 1870, on distingue les « Arcadiens » ou « Mamelouks » qui sont des bonapartistes conservateurs et autoritaires avec Paul de Cassagnac, les bonapartistes libéraux et parlementaristes avec Émile Ollivier, les bonapartistes sociaux fort proches de l’empereur, et les bonapartistes de gauche, jacobins et anticléricaux, conduits par le propre cousin de Napoléon III, le prince Napoléon-Jérôme dit « Plon-Plon » ou surnommé le « Prince de la Montagne » puisque, député en 1848, il a siégé à l’extrême gauche au sommet de l’hémicycle.
Bonapartisme de gauche, bonapartisme de droite et centrisme bonapartiste
Jugeant que le bonapartisme n’est ni de droite ni de gauche, E. Borne estime qu’il « donne à ces politiques – dont il n’abolit pas les contradictions réciproques – un je ne sais quoi de flamboyant, de rigoureux, d’extrême, bref de romantique, qui tranche avec les forces classiques de la gauche et de la droite (24) ». Est-ce pour autant entériner la spécificité du bonapartisme ? Non, répond Marc Crapez qui étudie la genèse de la gauche et de la droite en France. Il signale que André Siegfried « sépare de la droite les bonapartistes [… qu’il nomme] “ Gauche indépendante ” (25) ». Pour étayer son affirmation, M. Crapez ajoute que « le bonapartisme est une “ vigoureuse conception gouvernementale, où l’égalité subsiste mais où l’ordre prime la liberté ”. Ses adeptes veulent une “ République consulaire ”, “ démocratiques et autoritaire ”, une “ France, conservatrice parfois, démocratique toujours ”. Le bonapartisme populaire “ est au fond démocratique, égalitaire et anticlérical, quoique fortement porté sur l’ordre et l’autorité ”. […] Au début de la IIIe République, certains candidats bonapartistes vont “ reporter ou laisser reporter leurs voix sur le candidat de gauche ”. En certains endroits du département de la Loire-Inférieure, par exemple, plus d’un bonapartiste préfère “ donner sa voix aux républicains plutôt que d’en faire bénéficier le parti blanc. […] De temps à autre on reparle d’une combinaison où tous les bleus, c’est-à-dire les républicains et les impérialistes, s’uniraient contre les blancs ” (26) ». Ce report de voix de la part des électeurs bonapartistes démontre que « la République décennale et le second Empire, tout comme le premier, développent sur le mode autoritaire les principes de la République modérée (27) ». Plus clairement, s’il est l’« héritier de la Révolution comme son vieil ennemi l’orléanisme, et comme lui visant à la synthèse équilibrée, le bonapartisme s’en distingue à jamais par ses caractères autoritaires et démocratiques (28) ». Allant plus loin dans l’analyse, Frédéric Bluche et Stéphane Rials considèrent d’une manière qu’ils voudraient définitive, que « quelle que soit la méthode adoptée, on aboutit toujours à une négation de la définition droitière du bonapartisme. […] Il y eut toujours des hommes de droite ralliés au bonapartisme ou égarés dans ses rangs, mais sur la longue durée (de l’an VIII à 1870, et même au-delà) le bonapartisme est essentiellement un centrisme. Un centrisme autoritaire. Un centre n’est pas une droite, et surtout pas celui-là (29) ». Un centrisme autoritaire et modernisateur, peut-on préciser. Or M. Crapez conteste l’analyse : « Il ne paraît pas assuré que cet hapax puisse résoudre le problème (sauf à baptiser le fascisme centrisme totalitaire). En effet, si l’on veut bien prêter attention aux pères fondateurs de l’analyse politologique (André Siegfried, Charles Seignobos, Albert Thibaudet), ils perçurent le bonapartisme comme un phénomène hybride, une sorte de “ croisement ” idéologique (30). » Dans l’annexe de La gauche réactionnaire, M. Crapez bouleverse et affine la typologie ternaire émise par R. Rémond. Il met en évidence « la droite conservatrice [qui] entend freiner des évolutions jugées néfastes, sans se laisser intimider par la gauche, tout en détestant la droite réactionnaire. La version libérale est une grande tradition de pensée qui de Tocqueville […] à Raymond Aron, se sent proche du modèle britannique. Le courant impérial est de souvenir bonapartiste ou de copie allemande (Révolution conservatrice). Il souligne que la grande école sociologique allemande est en quelque sorte à mi-chemin de la droite conservatrice libérale et de l’impériale. Ainsi Raymond Aron et, toutes choses égales par ailleurs, Alain de Benoist, peuvent partager nombres de référents (Weber, Pareto, Schmitt, etc.) (31) ». Quand P. Milza considère que le bonapartisme a engendré le national-populisme (Le Pen) et le « démocratisme plébiscitaire » (De Gaulle), il ne donne qu’une opinion convenue et dépassée.
Le temps de « l’Appel au Peuple »
On aurait pu croire que l’effondrement du second Empire eût entraîné dans sa chute le bonapartisme. Il n’en est rien. De son exil britannique, Napoléon III nomme le fidèle Rouher (le « vice-empereur » sous l’Empire autoritaire) chef du parti avec la mission de le réorganiser. Élu à l’Assemblée nationale, Rouher met en place une infrastructure militante au nom révélateur : « L’Appel au Peuple ». Il s’appuie sur de puissants journaux Le Gaulois, L’Ordre et Le Pays qui comptent « en 1872 entre un sixième et un quart selon les départements des lecteurs abonnés aux journaux venus de Paris (32) ». Dès 1873, le bonapartisme renoue avec le succès grâce aux élections législatives partielles. Aux élections générales de 1876, les bonapartistes obtiennent « un million de voix, 90 députés (sans compter cinq sympathisants) élus sans aucune pression administrative et une quarantaine de sénateurs, souvent anciens serviteurs de l’Empire (33) ». Ces résultats contredisent R. Rémond qui pense qu’aux débuts de la IIIe République, « le parti bonapartiste négligea de s’organiser en fonction de nouvelles règles du jeu politique et de se constituer en parti de type moderne : il eût fallu se donner des structures fortes et observer une discipline rigoureuse, pour compenser notamment la perte de l’appui administratif qui le dispensait précédemment de se doter d’un appareil en propre. Faute de quoi, les bonapartistes furent obligés de chercher le soutien de notables traditionnels, c’est-à-dire de ceux-là même dont les électeurs manifestaient clairement le désir de s’émanciper (34) ». La poussée de la gauche républicaine contraint les bonapartistes à se tourner vers le conservatisme. Les candidats font campagne en 1876 au nom du Comité national conservateur et représentent « la moitié de la droite (contre 5 % en 1871) (35) ». Désormais, commente F. Bluche, il « est historiquement dépassé. En devenant partie intégrante de la droite, il a perdu sa raison d’être (36) ». Le déclin du bonapartisme s’amplifie avec le brusque décès du prince impérial en Afrique en 1879. Celui-ci sent la nécessité de rénover les principales « idées napoléoniennes ». Outre le recours au plébiscite à l’avénement de chaque nouvel empereur et pour, le cas échéant, le révoquer, Alain Frérejean montre que l’héritier de Napoléon III envisage la division de la France en dix-huit régions chacune pourvue d’un parlement local et d’un budget régional (37).
Devenu le nouveau prétendant impérial, Napoléon-Jérôme « Plon-Plon » mécontente la frange la plus conservatrice et la plus cléricale de ses soutiens. Une scission s’opère entre ses partisans, minoritaires, constituent les Comités plébiscitaires et les bonapartistes conservateurs et autoritaires qui suivent Victor Napoléon, le fils de « Plon-Plon ». Plus que familiale, la rivalité est d’ordre politique. Faut-il tenir un discours à droite ou à gauche de l’échiquier politique ? Le bonapartisme doit-il rester fidèle à son origine révolutionnaire, devenir un conservatisme issu de la Révolution, une variante française de torysme ou bien se fondre dans la tradition contre-révolutionnaire en lui apportant l’autoritarisme, l’étatisme et le militarisme ? Dépités par ces querelles internes, certains bonapartistes optent pour une solution « providentialiste », le « solutionnisme » ou « n’importequinquisme » : « si la dynastie napoléonienne ne correspond plus aux décisions de la nation, résume F. Bluche, l’appel au peuple peut amener au pouvoir une nouvelle dynastie qui, elle, aura su les comprendre (38) ».
Quand éclate la crise boulangiste, les instances officielles plébiscitaires jérômistes et bonapartistes victoriens n’apportent pas leur soutien au « général revanche » alors que le bonapartiste de base, tenté par le radical-socialisme, le rejoint, y reconnaissant un style bonapartiste. Dix ans plus tard, au moment de l’affaire Dreyfus, les divergences s’accentuent au sein du bonapartisme. S’il influence en partie le nationalisme anti-dreyfusard en gestation, « c’est en tant qu’il est de gauche et non point conservateur, observe M. Crapez, c’est en ce qu’il s’inscrit dans l’héritage jacobin. Ce sont par exemple les bonapartistes de gauche qui se délectent des clabauderies drumontiennes, alors que les bonapartistes conservateurs y sont très réticents (39) ». L’impératrice Eugènie est dreyfusarde. Le fossé s’élargit entre l’élite (incarnée par la Maison impériale) et la base de plus en plus perméable aux thèses du nationalisme radical (ou « droite révolutionnaire »). L’obsolescence du bonapartisme se poursuit au début du XXe siècle. En 1914, les derniers plébiscitaires se rallient à l’Union sacrée. Après la Grande Guerre, « en dépit de la disparition de leurs principaux organes de presse, dont L’Autorité, certains sont élus députés dans la Chambre » bleu horizon ”, tels Pierre Taittinger – président de l’Union de la Jeunesse Bonapartiste de la Seine – Paul Chassaigne-Goyon, Paul de Cassagnac. En 1923, lors d’un banquet, le comité politique annonce la création du “ Parti de l’Appel au peuple ”, et d’une revue, La Volonté Nationale, dirigée par André Desmaret. De leur côté, les Jeunesses Bonapartistes fondent le groupe des Étudiants plébiscitaires, animé par Roger Giron et Charles-Louis Vrigoneaux (rédacteur en chef de La Revue Plébiscitaire). Le Parti de l’Appel enregistre un net recul lors des élections de 1924, tandis qu’une part importante des militants adhèrent aux Jeunesses Patriotes ou à la Ligue des Patriotes, ressuscitée par le général de Castelnau, créateur de la Fédération nationale catholique. En 1925, la direction du parti est assurée par le duc de Massa, de Rudelle et le prince Joachim Murat, alors que le prince Jérôme meurt l’année suivante. Outre le Parti de l’Appel, le courant bonapartiste compte également l’Association Bonapartiste des Anciens combattants, fondée par Edmond Neveu et A. Dufour, les Jeunesses Bonapartistes qui publient à partir de 1929 L’Aiglon, Les Abeilles, groupement des dames bonapartistes et l’Association des journalistes plébiscitaires présidée par Robert Laënnec. Tant à la Chambre que lors des manifestations nationalistes, les bonapartistes doivent s’associer aux autres mouvements, défilant en 1934 aux côtés des Jeunesses Patriotes, des Croix de feu, de l’Action française, de la Solidarité française et des Francistes de Bucard (40) ».
Les derniers feux
En 1940, alors que les cendres de l’Aiglon sont ramenées à Paris sur ordre d’Hitler, le prince Louis Napoléon (1914 – 1997) ordonne la dissolution de toutes les organisations bonapartistes d’audience nationale et participe à la Résistance. Arrêté par la Gestapo, il rejette tout projet de restauration impériale avec l’aide de l’occupant et déclare : « Je suis Français et national ». Après la guerre, du fait de son état de résistant, avec l’accord du président Vincent Auriol et malgré la loi d’exil qui impose aux chefs des dynasties ayant régné sur la France de vivre à l’étranger et qui n’est abrogé qu’en 1951, le prince Napoléon s’installe à Paris. Vers 1957 – 1958, certains de ses partisans essaient de profiter de la déliquescence de la IVe République et de la crise algérienne pour envisager une nouvelle république consulaire. Il en rejette là encore l’idée et apporte son soutien au général de Gaulle. En 1992, le prince impérial appelle à voter « oui » au traité de Maastricht. Deux ans plus tard, il se brouille avec son fils aîné, le prince Charles Napoléon. Comme au temps de la querelle entre Napoléon-Jérôme et Victor, le conflit porte sur une question politique. Cette année-là, lors des élections européennes, Charles Napoléon encourage la liste régionaliste « Régions et peuples solidaires » de l’euro-député sortant Max Siméoni. En réaction, le prince impérial désigne son petit-fils Jean-Christophe (né en 1986) futur chef de la Famille impériale, la règle de succession des Napoléonides étant moins rigoureuse que les lois fondamentales chez les Capétiens.
En 2001, le prince Charles Napoléon se présente aux élections municipales d’Ajaccio et, s’alliant avec le social-démocrate Simon Renucci, remporte la municipalité au détriment – ô ironie ! – du Comité central bonapartiste. Localement influent, cette structure autonome relève en fait du mouvement chiraquien. Dans les années 1990 existe un Rassemblement bonapartiste qui périclite assez rapidement. À l’orée du nouveau siècle, d’anciens militants de ce rassemblement, en compagnie des membres de la Fédération bonapartiste de Franche-Comté, fondent France bonapartiste (41). Présidé par David Saforcada, c’est un mouvement politique qui continue à réclamer du bonapartisme ! il paraît se positionner sur un créneau assez souverainiste et « républicain ». En matière européenne, il s’apprête à voter « non » au référendum sur la Constitution européenne.
Finalement, « on doit à R. Michels ainsi qu’à J. Burnham, qui a repris les idées de Michels, d’avoir défini le bonapartisme comme une catégorie particulière du monde politique moderne. Le phénomène du bonapartisme est présenté par ces auteurs comme une des conséquences auxquelles aboutit, dans des circonstances déterminées, le principe démocratique de la représentation populaire, c’est-à-dire le critère politique du nombre et de la masse pure. […] Le bonapartisme, bien qu’il soit l’antithèse de la démocratie, peut être considéré comme son ultime conséquence. C’est un despotisme fondé sur une conception démocratique qu’il nie en fait mais que, théoriquement, il porte à son accomplissement (42) ». Sous des aspects séducteurs, (« populisme », État impartial, recours à l’homme providentiel, dépassement des clivages partisans), le bonapartisme constitue une réplique à cette secousse majeure qu’est la Modernité. Loin d’être anti-moderne, il est au contraire éminemment moderne. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit apparu en France. Par bien des aspects, notre pays ressemble à un « Parc jurassique » des idées politiques puisqu’on y trouve tout aussi des bonapartistes que des royalistes, des gaullistes que des communistes, des souverainistes « nationistes » que des gauchistes, des fascistes que des socialistes, des libéraux que des démocrates-chrétiens. Les Français se complaisent dans des stéréotypes politiques désuets et dans des postures idéologiques datées. Longtemps lieu de la confrontation entre les pensées, l’Hexagone n’est plus qu’un dispensaire, un musée ou une vieille maison aux fenêtres cadenassées. Il serait tant de l’ouvrir de nouveau au grand air frais de la postmodernité, de la philosophie communautarienne et du fédéralisme intégral.
Georges Feltin-Tracol http://www.voxnr.com
Notes :
1 : Pierre Milza, Napoléon III, Perrin, 2004, p. 259.
2 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme. Aux origines de la droite autoritaire (1800 – 1850), Nouvelles Éditions latines, 1980, p. 12.
3 : Idem, p. 10.
4 : P. Milza, op. cit., pp. 625 – 626.
5 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…, op. cit. , p. 336.
6 : Jean-Christian Petitfils, La droite en France (De 1789 à nos jours), P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 21.
7 : P. Milza, op. cit., p. 159.
8 : Idem, pp. 157 – 158.
9 : Idem, p. 157.
10 : J.-Ch. Petitfils, op. cit., p. 42.
11 : Idem, p. 42.
12 : Id., pp. 41 – 42.
13 : René Rémond, Les Droites en France, Aubier, 1982, p. 37.
14 : Idem, p. 107.
15 : P. Milza, op. cit., p. 122.
16 : Louis-Napoléon Bonaparte, L’Extinction du paupérisme, Paguerre, 1844, p. 265.
17 : P. Milza, op. cit., p. 96.
18 : Idem, p. 389.
19 : Id., p. 123.
20 : Id., p. 406.
21 : Id. p. 616.
22 : Id. , pp. 406 – 407.
23 : Id., p. 124.
24 : E. Borne, « Contradictions du bonapartisme », France-forum, février 1970, p. 20, cité par F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…
25 : Marc Crapez, Naissance de la gauche, Michalon, 1998, p. 78.
26 : Id., p. 88. Souligné par l’auteur.
27 : F. Bluche, Le bonapartisme. Aux origines…, op. cit. , p. 338.
28 : Idem, p. 332.
29 : Frédéric Bluche et Stéphane Rials, « Fausses droites, centres morts et vrais modérés dans la vie politique française contemporaine », dans Stéphane Rials, Révolution et contre-révolution au XIXe siècle, D.U.C. – Albatros, 1987, p. 44. Souligné par les auteurs.
30 : M. Crapez, Naissance…, op. cit., p. 281. Souligné par l’auteur.
31 : Marc Crapez, La gauche réactionnaire, Berg International, 1996, pp. 283 – 284. Souligné par l’auteur.
32 : René Rémond, Les Droites…, op. cit. , pp. 139 – 140.
33 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme, P.U.F., coll. « Que sais-je ? », 1983, p. 111.
34 : René Rémond, Les Droites…, op. cit. , p. 146.
35 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme…, op. cit., p. 111.
36 : Id. , p. 117. Souligné par l’auteur.
37 : Voir à ce sujet Alain Frérejean, Napoléon IV. Un destin brisé, Albin Michel, 1998.
38 : Frédéric Bluche, Le bonapartisme…, op. cit., p. 116.
39 : M. Crapez, Naissance…, op. cit., p. 129.
40 : Ariane Chebel d’Appollonia, L’extrême-droite en France. De Maurras à Le Pen, Éditions Complexes, coll. « Questions au XXe siècle », 1988, pp. 171 – 172.
41 : Pour plus d’informations sur l’actualité du mouvement bonapartiste, on peut consulter le site officiel de France bonapartiste : //francebonapartiste.free.fr, et le site très intéressant d’un des cofondateurs de ce mouvement bonapartiste, Christophe Guay : www.bonapartisme.monsite.wanadoo.fr. Signalons qu’il existe un Parti bonapartiste néerlandais. Serait-ce l’ébauche d’une nouvelle Internationale ?
42 : Julius Evola, Les hommes au milieu des ruines, Guy Trédaniel – Pardès, 1984, pp. 75 – 76.
source : http://www.europemaxima.com/