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  • Analyse géopolitique : Les guerres auto-génératrices des États-Unis

    Les guerres auto-génératrices des États-Unis

    Aujourd’hui, le défi politique le plus pressant au monde est celui d’empêcher que la soi-disant “Pax Americana” ne dégénère progressivement vers un conflit mondial majeur, comme ce fut le cas au dix-neuvième siècle durant la soi-disant “Pax Britannica”. J’emploie le terme “soi-disant” car chacune de ces “pax”, dans ses derniers stades, est devenue de moins en moins pacifique et ordonnée, mais de plus en plus centrée sur l’imposition d’une puissance compétitrice, belliciste et inégalitaire par essence.

    Il pourrait sembler prétentieux de considérer la prévention de cette guerre comme un but atteignable. Néanmoins, les mesures pour y parvenir sont loin d’être irréalisables ici même, aux États-Unis. Pour cela, nous n’avons pas besoin d’une nouvelle politique radicale et inédite, mais d’une réévaluation réaliste et indispensable de deux politiques récemment mises en œuvre – qui ont été discréditées et qui se sont avérées contre-productives –. Il faudrait alors nous en désengager progressivement.

    Je fais avant tout référence à la soi-disant “guerre contre la terreur” menée par les États-Unis. Dans ce pays, les politiques intérieure et étrangère sont de plus en plus altérées par une guerre contre le terrorisme qui est contre-productive, augmentant en fait le nombre d’auteurs et de victimes d’attaques terroristes. Elle est aussi profondément malhonnête, sachant que les politiques de Washington contribuent en réalité à financer et à armer les jihadistes qui sont normalement censés être des ennemis.

    Par-dessus tout, la “guerre contre la terreur” est auto-génératrice puisqu’elle produit plus de terroristes qu’elle n’en élimine, comme de nombreux experts s’en sont alarmés. Et elle est devenue inextricablement liée à la “guerre contre la drogue”, la précédente campagne auto-génératrice et désespérément ingagnable des États-Unis.

    En effet, ces deux guerres auto-génératrices n’en font aujourd’hui qu’une seule. En lançant la “guerre contre la drogue”, les États-Unis ont favorisé un para-État organisant la terreur en Colombie (appelé l’AUC, pour Autodéfenses Unies de Colombie), ainsi qu’un règne de l’horreur encore plus sanglant au Mexique (avec 50 000 personnes tuées ces six dernières années). (1) En déclenchant en 2001 une “guerre contre le terrorisme” en Afghanistan, les États-Unis ont contribué à doubler la production d’opium dans ce pays, qui est ainsi devenu la source de 90% de l’héroïne mondiale et de la plus grande part globale du hachich. (2)

    Il faudrait que les citoyens des États-Unis prennent conscience de ce schéma général voulant que la production de drogue augmente systématiquement là où leur pays intervient militairement – en Asie du Sud-Est dans les années 1950 et 1960, en Colombie et en Afghanistan ensuite. (La culture de l’opium a aussi augmenté en Irak après l’invasion de ce pays par l’U.S. Army en 2003.) (3) Et le contraire est également avéré : la production de drogue décline là où les États-Unis stoppent leurs interventions militaires, notamment en Asie du Sud-Est depuis les années 1970. (4)

    Les deux guerres auto-génératrices des États-Unis sont lucratives pour les intérêts privés qui font du lobbying afin qu’elles se poursuivent. (5) Dans le même temps, elles contribuent toutes deux à amplifier l’insécurité et l’instabilité en Amérique et dans le monde.

    Ainsi, à travers une dialectique paradoxale, le Nouvel Ordre Mondial des États-Unis dégénère progressivement vers un Nouveau Désordre Mondial. Par ailleurs, bien que semblant invincible, l’État de sécurité nationale, assailli par des problèmes de pauvreté, de disparité de revenus et de drogue, devient progressivement un État d’insécurité nationale paralysé par des blocages institutionnels.

    En utilisant l’analogie des erreurs britanniques de la fin du dix-neuvième siècle, l’objectif de ce travail est de promouvoir un retour progressif à un ordre international plus stable et plus juste par une série de mesures concrètes, dont certaines seraient mises en œuvre par étapes. En utilisant comme exemple le déclin de la Grande-Bretagne, j’espère démontrer que la solution ne peut venir du système actuel centré sur les partis politiques, mais de personnes qui lui sont extérieures.

    Les folies de la Pax Britannica

    Les ultimes erreurs des leaders impériaux britanniques sont particulièrement instructives pour comprendre notre situation difficile aujourd’hui. Dans les deux cas, un excès de puissance par rapport aux véritables besoins défensifs a conduit à des expansions d’influence de plus en plus injustes et contre-productives. Mon analyse dans les paragraphes suivants est univoquement négative. En effet, elle ignore les accomplissements positifs du système impérial dans les domaines de la santé et de l’éducation à l’étranger. Cependant, la consolidation de la puissance britannique conduisit à l’appauvrissement de nations autrefois prospères telles que l’Inde. Elle aboutit également à une paupérisation des travailleurs en Grande-Bretagne. (6)

    Comme Kevin Phillips l’a démontré, l’une des principales raisons à ce phénomène fut la délocalisation croissante des capitaux d’investissement et de la capacité productive britanniques :

    «Ainsi bascula la Grande-Bretagne dans des conditions semblables à celles des États-Unis dans les années 1980 et dans la majeure partie des années 1990 – d’une part, un effondrement du niveau des salaires (hors postes de direction) accompagné d’un déclin des industries de base ; et au sommet de l’échelle, un âge d’or pour les banques, les services financiers et les valeurs boursières, une nette augmentation dans la part du revenu généré par l’investissement, ainsi qu’un impressionnant pourcentage des profits et des ressources se concentrant vers le percentile du sommet.» (7)

    Les dangers des disparités croissantes de revenus et de richesses étaient facilement identifiés à cette époque, notamment par le jeune politicien Winston Churchill. (8) Mais seule une minorité avait remarqué l’analyse perspicace de John A. Hobson dans son livre intitulé Imperialism (1902). Selon lui, la recherche immodérée du profit – cause de la délocalisation du capital hors des frontières –, créa le besoin d’établir un appareil de défense surdimensionné pour protéger ce système. À l’étranger, l’une des conséquences de ce phénomène a été un usage plus étendu et brutal des armées britanniques. Hobson définit l’impérialisme de son époque, qui débuta selon lui vers 1870, comme « un affaiblissement […] de l’authentique nationalisme, à travers des tentatives de déborder de nos rivages naturels et d’absorber les territoires proches ou lointains où vivent des peuples récalcitrants et inassimilables. » (9)

    Comme l’avait écrit en 1883 Sir John Robert Seeley, un historien de Grande-Bretagne, on pourrait dire de l’Empire britannique qu’il avait été « acquis dans un élan d’inadvertance » (« in a fit of absence of mind »). Mais on ne pourrait l’affirmer au sujet des avancées de Cecil Rhodes en Afrique. L’une des causes premières de l’expansion britannique a été la mauvaise répartition des richesses, et elle en fut également une inévitable conséquence. La majeure partie du livre d’Hobson attaquait l’exploitation occidentale du Tiers-Monde, en particulier en Afrique et en Asie. (10) Il faisait ainsi écho à la description, par Thucydide, de

    « comment Athènes fut défaite par la cupidité sans limite (pleonexia) dont elle a fait preuve lors de son expédition inutile en Sicile, une folie présageant celles des États-Unis au Vietnam et en Irak [ainsi que de la Grande-Bretagne en Afghanistan et dans le Transvaal]. Thucydide attribua l’émergence de cette folie aux rapides changements qu’Athènes a connus après la mort de Périclès, et en particulier à la montée en puissance d’une oligarchie prédatrice. » (11)

    À la fois l’apogée de l’Empire britannique et le début de son déclin peuvent être situés dans les années 1850. Durant cette décennie, Londres institua un contrôle direct sur l’Inde, remplaçant ainsi la Compagnie des Indes qui avait purement une fonction d’exploiteur.

    Mais dans la même décennie, la Grande-Bretagne s’est entendue avec la France ouvertement expansionniste de Napoléon III (et avec l’Empire ottoman) dans ses ambitions hostiles envers le statut de la Russie en Terre Sainte. Bien que la Grande-Bretagne sortît vainqueur de la guerre de Crimée, les historiens ont depuis jugé cette victoire comme l’une des principales causes de la rupture dans l’équilibre des puissances, qui avait prévalu en Europe depuis le Congrès de Vienne en 1815. Ainsi, pour la Grande-Bretagne, l’héritage de cette guerre fut une armée plus efficace et modernisée, mais un monde plus dangereux et instable. (À l’avenir, les historiens pourraient juger que l’aventure libyenne de l’OTAN en 2011 ait joué un rôle comparable dans la fin de la détente entre les États-Unis et la Russie.)

    La guerre de Crimée a également vu l’émergence de ce qui fut peut-être le premier mouvement antiguerre important en Grande-Bretagne, bien que l’on s’en souvienne avant tout car il mit fin aux rôles politiques actifs de ses principaux leaders, John Codben et John Bright. (12) En peu de temps, les gouvernements et les dirigeants de Grande-Bretagne se sont radicalisés vers la droite. Ceci conduisit, par exemple, au bombardement de l’Alexandrie par Gladstone en 1882, afin de recouvrer les dettes que les Égyptiens avaient contractées auprès d’investisseurs privés britanniques.

    En lisant l’analyse économique d’Hobson à la lumière des écrits de Thucydide, nous pouvons réfléchir sur le facteur moral de la cupidité démesurée (pleonexia) encouragée par une puissance britannique sans limitations. En 1886, la découverte de réserves d’or colossales au sein de la république boer du Transvaal, qui était nominalement indépendante, attira l’attention de Cecil Rhodes – ce dernier s’étant déjà enrichi grâce aux concessions minières et diamantaires qu’il avait malhonnêtement acquises dans le Matabeleland –. Rhodes voyait alors une opportunité de s’accaparer également les champs aurifères dans le Transvaal, en renversant le gouvernement boer avec le soutien des Uitlanders (les étrangers, majoritairement britanniques, qui avaient afflué dans cette région).

    En 1895, après l’échec de ses manigances impliquant directement les Uitlanders, Cecil Rhodes, en sa qualité de Premier ministre de la Colonie britannique du Cap, soutint une invasion du Transvaal par ce que l’on appelle le raid Jameson – un groupe hétérogène composé de membres de la police montée et de mercenaires volontaires –. Ce raid n’aboutit pas seulement à un échec, mais également à un scandale : Rhodes fut contraint de démissionner de son poste de Premier ministre, et son frère fut emprisonné. Les détails du raid Jameson et de la guerre des Boers engendrée par cette opération sont trop complexes pour être abordés ici. Néanmoins, le résultat final est qu’à l’issue de cette guerre, Cecil Rhodes s’était accaparé la majeure partie des champs aurifères.

    L’étape suivante dans l’expansionnisme abondamment financé de Rhodes fut sa vision d’un chemin de fer entre le Cap et le Caire, qui aurait traversé les colonies contrôlées par la Grande-Bretagne. Comme nous le verrons dans quelques lignes, ce projet engendra la vision française concurrente d’un chemin de fer “est-ouest”, ce qui déclencha une première série de crises attisées par la compétition impériale. Progressivement, ces crises s’intensifièrent jusqu’à engendrer la Première Guerre mondiale.

    Selon Carroll Quigley, Cecil Rhodes fonda également une société secrète ayant comme objectif principal une plus large expansion de l’Empire britannique. La Table Ronde (Round Table) en fut une ramification, et elle généra à son tour l’Institut Royal des Relations Internationales (RIIA pour Royal Institute of International Affairs). En 1917, certains membres de la Table Ronde états-unienne contribuèrent également à fonder l’organisation sœur du RIIA, le Conseil des Relations Étrangères basé à New York (CFR pour Council on Foreign Relations). (13)

    Certains analystes ont jugé que l’argument de Carroll Quigley était exagéré. Cependant, que l’on soit d’accord ou pas avec ce dernier, nous pouvons observer une continuité entre l’avidité expansionniste de Cecil Rhodes en Afrique dans les années 1890 et celle des entreprises pétrolières britanniques et états-uniennes durant l’après-guerre, lors des coups d’État soutenus par le CFR en Iran (1953), en Indonésie (1965) et au Cambodge (1970).14 Dans tous ces exemples, la cupidité privée (bien qu’elle émanait d’entreprises plutôt que d’individus) imposa la violence d’État et/ou la guerre comme questions de politique publique. Il en résulta l’enrichissement et le renforcement des entreprises privées au sein de ce que j’ai appelé la Machine de guerre américaine, ce processus affaiblissant les institutions qui représentent l’intérêt général.

    Mon argument central est que, de façon prévisible, le développement progressif de la marine et des armées britanniques a provoqué un réarmement chez les autres puissances, particulièrement en France et en Allemagne ; et ce processus a rendu inévitable la Première Guerre mondiale (ainsi que la Seconde). Rétrospectivement, il n’est pas difficile de remarquer que ce renforcement des appareils militaires ait contribué, de manière désastreuse, non pas à la sécurité mais à une insécurité de plus en plus dangereuse – pas seulement pour les puissances impériales mais pour le monde entier –. Puisque la suprématie globale des États-Unis surpasse aujourd’hui celle de l’Empire britannique à son apogée, nous n’avons pas observé, jusqu’à présent, de répercussions comparables dans les ambitions concurrentielles d’autres États ; néanmoins, une augmentation des réactions violentes venant de peuples de plus en plus opprimés (ou ce que les médias appellent “le terrorisme”) commence à se faire ressentir.

    En regardant en arrière, nous pouvons également constater que l’appauvrissement progressif de l’Inde et d’autres colonies assura le fait que l’Empire britannique deviendrait de plus en plus instable, et qu’il serait finalement condamné à disparaître. Cela ne semblait pas évident à cette époque ; et au dix-neuvième siècle, comparativement à aujourd’hui, peu de Britanniques autres que John A. Hobson remettaient en cause les décisions politiques qui conduisirent leur pays de la Longue Dépression des années 1870 jusqu’à la “ruée vers l’Afrique” et la course aux armements correspondante. (15) Pourtant, lorsque l’on examine aujourd’hui ces décisions, on ne peut que s’étonner de l’étroitesse d’esprit, de la stupidité et de la courte vue des prétendus hommes d’État de cette époque. Les crises absurdes mais alarmantes que leurs décisions ont généré dans des contrées lointaines d’Afrique, comme à Fachoda (1898) ou à Agadir (1911), renforcent cette idée. (16)

    Nous pouvons également remarquer comment des crises internationales ont pu être initialement provoquées par de très petites factions bureaucratiques hors de contrôle. La crise de Fachoda, au Sud-Soudan, impliqua une troupe insignifiante de 132 officiers et soldats français. Ces derniers, après un périple de 14 mois, étaient animés par le vain espoir d’établir une présence française d’est en ouest à travers l’Afrique (projetant ainsi de contrecarrer la vision qu’avait Rhodes d’une présence britannique s’étendant du nord au sud du continent africain). (17) Lors de ce que l’on appelle le “coup d’Agadir” (ou Panzersprung), l’arrivée provocatrice de la canonnière allemande SMS Panzer dans cette ville marocaine était une idée insensée d’un secrétaire adjoint aux Affaires étrangères ; sa principale conséquence fut de cimenter l’Entente cordiale franco-anglaise, contribuant ainsi à la défaite de l’Allemagne durant la Première Guerre mondiale. (18)

    La Pax Americana à l’aune de la Pax Britannica

    Le monde n’est pas condamné à répéter la tragédie d’une guerre mondiale à l’époque de la Pax Americana. L’interdépendance globale, et par-dessus tout les communications, ont connu une importante amélioration. Nous possédons le savoir, les compétences et les motivations pour comprendre les processus historiques avec plus de maîtrise qu’auparavant. Essentiellement, il est de plus en plus évident pour une minorité globale que l’hyper-militarisme des États-Unis, justifié par des motifs sécuritaires, devient en fait une menace pour la sécurité de ce pays et du monde entier. En effet, cette tendance belliciste suscite et déclenche des guerres de plus en plus vastes – ce qui rappelle l’hyper-militarisme britannique du dix-neuvième siècle.

    Au milieu de ce déséquilibre global grandissant, il existe un motif de consolation pour le peuple des États-Unis. Puisque les causes de l’insécurité mondiale se situent de plus en plus dans leur pays, les remèdes à ce problème s’y trouvent également. Bien plus que leurs prédécesseurs britanniques, et contrairement aux autres peuples aujourd’hui, les citoyens des États-Unis ont l’opportunité de réduire les tensions globales et d’évoluer ainsi vers un ordre international plus équitable. Bien entendu, nul ne peut prédire qu’une telle restauration puisse être accomplie. Toutefois, la fin catastrophique de la Pax Britannica et le fardeau de plus en plus lourd que doivent supporter les citoyens états-uniens suggèrent qu’elle est nécessaire. En effet, l’expansionnisme unilatéral de leur pays, comme celui de la Grande-Bretagne autrefois, contribue actuellement à rompre les ententes et les arrangements juridiques internationaux qui ont apporté une relative stabilité pendant des décennies – notamment ceux de la Charte des Nations Unies.

    Il doit être clairement affirmé que l’actuel renforcement de l’appareil militaire des États-Unis est la principale cause du réarmement global. De façon préoccupante, ce processus rappelle la course aux armements alimentée par l’industrie militaire britannique, qui conduisit au coup d’Agadir en 1911 et, peu après, à la Première Guerre mondiale. Cependant, le réarmement actuel ne peut être qualifié de “course aux armements”. En effet, les États-Unis – et leurs alliés de l’OTAN, dont la politique requiert de posséder des armements compatibles –, dominent tellement le marché militaire mondial que les ventes d’armes correspondantes de la Russie et de la Chine apparaissent dérisoires en comparaison :

    «En 2010 […] les États-Unis ont maintenu leur position dominante dans la foire globale de l’armement, signant pour 21,3 milliards de dollars d’exportations d’armes, soit une part de 52,7% [du marché international] […].

    La Russie occupait la deuxième position, avec des ventes d’armements à hauteur de 7,8 milliards en 2010, soit 19,3% du marché, contre 12,8 milliards de dollars en 2009. En termes de ventes, derrière les États-Unis et la Russie, on retrouve la France, la Grande-Bretagne, la Chine, l’Allemagne et l’Italie.» (19)

    Un an plus tard, l’ampleur de l’hégémonie absolue des États-Unis dans les exportations d’armements avait plus que doublé, pour représenter 79% des ventes d’armes globales :

    « L’année dernière, les exportations d’armes des États-Unis ont totalisé 66,3 milliards [de dollars], soit plus des trois quarts du marché mondial de l’armement, estimé à 85,3 milliards en 2011. Bien qu’étant en deuxième position, la Russie était loin derrière, enregistrant des ventes à hauteur de 4,8 milliards. » (20)

    Et actuellement, quelle est la principale activité de l’OTAN nécessitant des armes ? Non pas la défense contre la Russie, mais le soutien des États-Unis pour leur guerre auto-génératrice contre le terrorisme, en Afghanistan comme autrefois en Irak. La “guerre contre la terreur” devrait être perçue comme ce qu’elle est réellement : un prétexte pour maintenir une armée US dangereusement hypertrophiée, à travers un exercice injuste du pouvoir qui s’avère de plus en plus instable.

    En d’autres termes, les États-Unis sont aujourd’hui, et de loin, le premier pays à inonder le monde avec de l’armement. Les citoyens de ce pays doivent impérativement exiger une réévaluation de ce facteur d’aggravation de la pauvreté et de l’insécurité. Nous devons nous remémorer la célèbre mise en garde d’Eisenhower en 1953, selon laquelle «[c]haque fusil qui est fabriqué, chaque navire de guerre déployé, chaque roquette tirée signifie – est, dans son sens ultime, – un vol perpétré contre ceux qui ont faim et qui ne peuvent se nourrir, contre ceux qui ont froid et qui ne peuvent se vêtir». (21)

    Il est nécessaire de rappeler que le Président Kennedy, dans son discours prononcé le 10 juin 1963 à l’American University, esquissa une vision de paix qui ne serait pas explicitement «une Pax Americana imposée au monde par les armes de guerre américaines». (22) Bien qu’éphémère, sa vision était sage. Soixante ans après la genèse du système de sécurité US – la soi-disant Pax Americana –, les États-Unis eux-mêmes se retrouvent piégés dans une situation d’insécurité psychologique de plus en plus marquée par la paranoïa. Les caractéristiques traditionnelles de la culture états-unienne, comme le respect de l’habeas corpus et du droit international, sont en train d’être abandonnées à cause d’une prétendue menace terroriste qui, pourtant, est en grande partie engendrée par les États-Unis. Et ce phénomène est observable au sein même de ce pays autant qu’à l’étranger.

    L’alliance secrète USA-Arabie

    Des 66,3 milliards de dollars d’exportations d’armes US en 2011, plus de la moitié était destinée à l’Arabie saoudite, ce qui représente 33,4 milliards de dollars. Ces ventes incluaient des dizaines d’hélicoptères de types Apache et Black Hawk qui, selon le New York Times, sont nécessaires à l’Arabie saoudite pour se défendre contre l’Iran. Néanmoins, ils correspondent davantage à l’implication croissante de ce pays dans des guerres asymétriques et agressives (par exemple en Syrie). (23)

    Ces ventes d’armes à l’Arabie saoudite n’étaient pas fortuites ; elles sont le fruit d’un accord entre les deux pays destiné à compenser l’afflux de dollars US utilisés pour payer le pétrole saoudien. Durant les chocs pétroliers de 1971 et de 1973, le Président Nixon et Henry Kissinger négocièrent un accord avec l’Arabie saoudite et l’Iran afin de payer le pétrole brut à des prix bien plus élevés, mais à condition que ces deux pays recyclent leurs pétrodollars de différentes manières – principalement par des achats d’armements US . (24)

    La richesse des États-Unis et celle de l’Arabie saoudite sont devenues plus interdépendantes que jamais, ce qui est ironique. En effet, pour reprendre les termes d’un câble diplomatique ayant fuité, «[l]es donateurs saoudiens restent les principaux financeurs de groupes extrémistes comme al-Qaïda». (25) La Rabita (ou Ligue Islamique Mondiale), lancée et massivement financée par la famille royale saoudienne, a fourni un lieu pour les rencontres internationales de salafistes mondialement actifs, incluant certains leaders d’al-Qaïda. (26)

    En résumé, les richesses générées par la relation entre les États-Unis et l’Arabie saoudite financent autant les jihadistes apparentés à al-Qaïda qui opèrent à travers le monde que les guerres auto-génératrices menées contre ces derniers par les forces US. Il en découle une militarisation croissante aussi bien à l’étranger qu’aux États-Unis, à mesure qu’apparaissent de nouveaux fronts dans la soi-disant “guerre contre la terreur” au sein de régions autrefois paisibles, telles que le Mali – cette évolution étant initialement prévisible.

    Les médias ont tendance à présenter la “guerre contre la terreur” comme un conflit opposant des gouvernements légitimes à des fondamentalistes islamistes fanatiques et hostiles à la paix. En réalité, la plupart des pays collaborent périodiquement avec les mêmes forces qu’ils combattent à d’autres occasions, et ce depuis longtemps. Les États-Unis et la Grande-Bretagne ne font pas figure d’exception à cette règle.

    Aujourd’hui, la politique étrangère des États-Unis est de plus en plus chaotique, en particulier leurs opérations clandestines. Dans certains pays, notamment en Afghanistan, les États-Unis sont en train de combattre des jihadistes que la CIA avait soutenus dans les années 1980, et qui bénéficient encore du soutien de nos alliés nominaux que sont l’Arabie saoudite et le Pakistan. Dans d’autres nations, comme en Libye, les États-Unis ont apporté leur protection et leur appui indirect au même genre d’islamistes. Il existe également des pays, notamment le Kosovo, au sein desquels les États-Unis ont aidé les fondamentalistes à accéder au pouvoir. (27)

    Au Yémen, les autorités US ont concédé que leurs clients y soutenaient des jihadistes. Comme l’a rapporté l’universitaire Christopher Boucek il y a quelques années, s’exprimant devant la fondation Carnegie Endowment of International Peace,

    « [l]’extrémisme islamiste au Yémen résulte d’un processus long et complexe. Dans les années 1980, un grand nombre de Yéménites ont participé au jihad antisoviétique en Afghanistan. Après la fin de l’occupation soviétique, le gouvernement yéménite encouragea ses citoyens à revenir, et il permit également aux vétérans étrangers de s’installer au Yémen. La plupart de ces Arabes afghans furent cooptés par le régime et intégrés au sein des différentes administrations sécuritaires de l’État. Ce genre de cooptation fut également mené au profit d’individus emprisonnés par le gouvernement yéménite après les attaques terroristes du 11-Septembre. Dès 1993, dans un rapport des renseignements aujourd’hui déclassifié, le Département d’État US avait relevé que le Yémen était en train de devenir un important point de chute pour de nombreux combattants ayant quitté l’Afghanistan. Ce rapport assurait également que le gouvernement yéménite était soit réticent, soit incapable de restreindre leurs activités. Durant les années 1980 et 1990, l’islamisme et les activités qui en résultaient furent utilisés par le régime afin de supprimer les opposants intérieurs. Par ailleurs, durant la guerre civile de 1994, les islamistes combattirent les forces du sud.» (28)

    En mars 2011, ce même universitaire observa que la guerre des États-Unis contre le terrorisme avait eu comme résultat de soutenir un gouvernement impopulaire, l’aidant ainsi à éviter de mettre en œuvre des réformes nécessaires :

    «Eh bien, je pense qu’en ce qui concerne – que notre politique au Yémen a été [exclusivement centrée sur] le terrorisme – [qu’elle s’est focalisée sur] le terrorisme et la sécurité et al-Qaïda dans la péninsule arabique [AQPA], excluant quasiment tout le reste. Je pense que malgré ce que – ce que disent les gens dans l’administration, nous sommes concentrés sur le terrorisme –. Nous n’avons pas porté notre attention sur les défis systémiques que doit affronter le Yémen : le chômage, les abus dans la gouvernance, la corruption. Je pense que ce sont les facteurs qui conduiront à l’effondrement de l’État. Ce n’est pas AQPA. […] [T]out le monde au Yémen voit que nous soutenons [ces] régimes, aux dépens du peuple yéménite.» (29)

    Dans des termes plus abrupts, la « guerre contre la terreur » des États-Unis est l’une des principales raisons expliquant pourquoi le Yémen, comme d’autres pays, reste sous-développé et demeure un terrain fertile pour le terrorisme jihadiste.

    Mais la politique étrangère des États-Unis, dans les domaines sécuritaires, n’est pas la seule à contribuer à la crise yéménite. L’Arabie saoudite a des intérêts dans le renforcement de l’influence jihadiste au sein du Yémen républicain. Ce fut le cas depuis les années 1960, lorsque la famille royale saoudienne eut recours à des tribus conservatrices des collines du nord du Yémen afin de repousser une attaque contre le sud de l’Arabie saoudite par le gouvernement yéménite – républicain et soutenu par Nasser. (30)

    Ces machinations des différents gouvernements et de leurs agences de renseignement peuvent créer des situations d’une obscurité impénétrable. Par exemple, comme l’a rapporté le sénateur John Kerry, l’un des principaux leaders d’al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) «est un citoyen saoudien qui a été rapatrié en Arabie saoudite au mois de novembre 2007 [après avoir été emprisonné à] Guantanamo[,] et qui a repris des activités radicales [au Yémen] après avoir suivi un parcours de réhabilitation dans son pays.» (31)

    Comme d’autres nations, les États-Unis peuvent être amenés à nouer des ententes avec les jihadistes d’al-Qaïda pour les aider à combattre dans des zones d’intérêt mutuel à l’étranger, comme en Bosnie. La condition de cette collaboration est que ces terroristes ne se retournent pas contre eux. Cette pratique a clairement contribué à l’attentat à la bombe de 1993 contre le World Trade Center, lorsqu’au moins deux de ses auteurs avaient été mis à l’abri de toute arrestation. Ils furent ainsi protégés par les autorités US car ils participaient à un programme basé au centre al-Kifah de Brooklyn, qui visait à préparer des islamistes à la guerre en Bosnie. En 1994, au Canada, le FBI assura la libération d’Ali Mohamed, un agent double des États-Unis et d’al-Qaïda opérant au sein du centre al-Kifah. Peu après, Mohamed se rendit au Kenya où, selon le Rapport de la Commission sur le 11-Septembre, il “dirigea” les organisateurs de l’attentat de 1998 contre l’ambassade des États-Unis à Nairobi. (32)

    Le soutien de l’Arabie saoudite aux terroristes

    Dans ce sombre jeu, le plus important acteur est probablement l’Arabie saoudite. En effet, ce pays n’a pas seulement exporté des jihadistes aux quatre coins du globe, mais il les a également financés – comme nous l’avons vu précédemment –, parfois en coordination avec les États-Unis. Un article sur les fuites des transmissions diplomatiques états-uniennes, paru en 2010 dans le New York Times, révélait en citant l’un de ces câbles que «[l]es donateurs saoudiens restent les principaux financeurs de groupes extrémistes comme al-Qaïda». (33)

    En 2007, le Sunday Times rapporta également que

    « […] les riches Saoudiens restent les principaux financeurs des réseaux terroristes internationaux. ‘Si je pouvais en quelques sortes claquer des doigts et couper les subventions [des activités terroristes] par un pays, je viserais l’Arabie saoudite’ déclara Stuart Levey, le fonctionnaire du Département du Trésor américain chargé de surveiller le financement du terrorisme. » (34)

    Selon Rachel Ehrenfeld, des rapports similaires, faisant état d’un financement saoudien du terrorisme, ont émané des autorités irakiennes, pakistanaises et afghanes :

    «En 2009, la police pakistanaise a rapporté que les organisations caritatives saoudiennes continuaient de financer al-Qaïda, les Talibans et le Lashkar-e-Taiba. Selon ce rapport, les Saoudiens ont donné 15 millions de dollars aux jihadistes, incluant les responsables des attaques suicides au Pakistan et de la mort de Benazir Bhutto, l’ancien Premier ministre pakistanais.

    En mai 2010, Buratha News Agency, une source journalistique indépendante basée en Irak, parla d’«un document des renseignements saoudiens ayant fuité. Celui-ci

    démontrait un soutien continu d’al-Qaïda en Irak par le gouvernement d’Arabie saoudite. Ce soutien prenait la forme d’argent liquide et d’armes. […] Un article paru le 31 mai 2010 dans The Sunday Times de Londres a révélé que, selon le pôle financier du renseignement afghan (FinTRACA), au moins 1,5 milliards de dollars venant d’Arabie saoudite avaient pénétré clandestinement en Afghanistan depuis 2006. Cet argent était très probablement destiné aux Talibans.» (35)

    Cependant, selon le Times, le soutien saoudien en faveur d’al-Qaïda ne se limitait pas au financement :

    « Ces derniers mois, des prédicateurs saoudiens ont provoqué la consternation en Irak et Iran après avoir publié des fatwas appelant à la destruction des grands mausolées chiites à Nadjaf et à Kerbala, en Irak – certains ayant déjà été ciblés par des attentats à la bombe –. Et tandis que des membres importants de la dynastie régnante des Saoud expriment régulièrement leur aversion pour le terrorisme, certains responsables qui défendent l’extrémisme sont tolérés au sein du royaume.

    En 2004, le cheikh Saleh al-Luhaidan, le haut magistrat qui supervise les procès relatifs au terrorisme, fut enregistré dans une mosquée alors qu’il encourageait les hommes [suffisamment] jeunes à combattre en Irak. ‘Aujourd’hui, pénétrer sur le sol irakien est devenu risqué’, mit-t-il en garde. ‘Il faut éviter ces satellites maléfiques et ces drones aériens, qui occupent chaque parcelle du ciel irakien. Si quelqu’un se sent capable d’entrer en Irak afin de rejoindre le combat, et si son intention est de faire triompher la parole de Dieu, alors il est libre de le faire.’ » (36)

    L’exemple du Mali

    Aujourd’hui, un processus comparable est en train de dérouler en Afrique, où le fondamentalisme wahhabite saoudien « s’est répandu ces dernières années au Mali[,] par le biais de jeunes imams revenant de leurs études [religieuses suivies] dans la péninsule arabique. » (37) La presse internationale, incluant Al-Jazira, a rapporté la destruction de mausolées historiques par des jihadistes locaux :

    «Selon des témoins, deux mausolées de l’ancienne mosquée de terre [du cimetière] de Djingareyber, à Tombouctou, ont été détruits par des combattants d’Ansar Dine, un groupe lié à al-Qaïda qui contrôle le nord du Mali. Ce site classé au patrimoine mondial [de l’UNESCO] est donc menacé. […] Cette nouvelle démolition survient après les attaques de la semaine dernière contre d’autres monuments historiques et religieux de Tombouctou, actions qualifiées de ‘destruction insensée’ par l’UNESCO. Ansar Dine a déclaré que les anciens mausolées étaient ‘haram’, ou interdits par l’Islam. La mosquée de Djingareyber est l’une des plus importantes à Tombouctou, et elle a été l’une des principales attractions de cette ville légendaire avant que la région ne devienne une zone interdite pour les touristes. Ansar Dine a juré de continuer à détruire tous les mausolées ‘sans exception’, au beau milieu d’un déferlement de tristesse et d’indignation aussi bien au Mali qu’à l’étranger.» (38)

    Néanmoins, les auteurs de la plupart de ces récits – y compris celui d’Al-Jazira –, n’ont pas souligné le fait que la destruction des tombeaux avait été une vieille pratique wahhabite, pas seulement soutenue mais perpétrée par le gouvernement saoudien :

    «Entre 1801 et 1802, sous le règne d’Abdelaziz ben Mohammed ben Saoud, les wahhabites saoudiens attaquèrent et envahirent les villes saintes de Kerbala et de Nadjaf, en Irak. Ils y massacrèrent une partie de la population musulmane et y détruisirent les tombeaux d’Husayn ibn Ali, le petit fils de Mahomet et le fils d’Ali (Ali ibn Abi Talib, le gendre de Mahomet). Entre 1803 et 1804, les Saoudiens s’emparèrent de La Mecque et de Médine où ils démolirent des monuments historiques, ainsi que divers sites et lieux saints musulmans – tels que le mausolée construit sur le tombeau de Fatima, la fille de Mahomet –. Ils avaient même l’intention de démolir la tombe de Mahomet lui-même, la jugeant idolâtre. En 1998, les Saoudiens détruisirent au bulldozer et brulèrent la tombe d’Amina bint Wahb, la mère de Mahomet, provoquant l’indignation à travers le monde musulman.» (39)

    Une opportunité pour la paix

    Aujourd’hui, nous devons établir une distinction entre le royaume d’Arabie saoudite et le wahhabisme promu par de hauts dignitaires religieux saoudiens et par certains membres de la famille royale. En particulier, le roi Abdallah a tendu la main à d’autres religions, visitant le Vatican en 2007 et encourageant la tenue d’une conférence interconfessionnelle avec des responsables chrétiens et juifs, qui s’est déroulée l’année suivante.

    En 2002, alors qu’il était prince héritier, Abdallah fit également une proposition pour parvenir à la paix entre Israël et ses voisins lors d’un sommet des nations de la Ligue arabe. Son plan, qui a été soutenu à de nombreuses reprises par les gouvernements de cette organisation, appelait à la normalisation des relations entre l’ensemble des pays arabes et Israël, en échange d’un retrait complet des territoires occupés (incluant Jérusalem-Est) ainsi que d’un “règlement équitable” de la crise des réfugiés palestiniens basé sur la Résolution 194 de l’ONU. En 2002, ce plan a été rejeté par Ariel Sharon, alors Premier ministre d’Israël, ainsi que par George W. Bush et Dick Cheney, qui étaient déterminés à entrer en guerre contre l’Irak. Néanmoins, comme l’a relevé David Ottaway du Woodrow Wilson Center,

    «Le plan de paix proposé par Abdallah en 2002 reste une fascinante base pour une possible coopération entre les États-Unis et l’Arabie saoudite sur la question israélo-palestinienne. La proposition d’Abdallah fut soutenue par l’ensemble de la Ligue arabe durant son sommet de 2002 ; Le Président israélien Shimon Peres et [celui qui était alors le Premier ministre Ehud] Olmert en ont parlé favorablement ; et Barack Obama, qui avait choisi la chaîne de télévision saoudienne Al-Arabiya pour sa première interview après sa prise de fonction, félicita Abdallah pour le “grand courage” dont il avait fait preuve en élaborant cette proposition de paix. Toutefois, Benjamin Netanyahou, qui est pressenti pour être le nouveau Premier ministre israélien, s’est fermement opposé à ce plan saoudien, en particulier à l’idée que Jérusalem-Est devrait être la capitale d’un État palestinien. » (40)

    En 2012, ce plan est gelé, Israël laissant transparaître sa volonté d’action armée contre l’Iran et les États-Unis étant paralysés par une année électorale. Cependant, le Président israélien Shimon Peres a accueilli favorablement cette initiative en 2009 ; et George Mitchell, lorsqu’il était l’envoyé spécial du Président Obama au Moyen-Orient, annonça cette même année que l’administration Obama avait l’intention d’“incorporer” cette initiative dans sa politique moyen-orientale. (41)

    Ces soutiens ainsi exprimés démontrent qu’un accord de paix au Moyen-Orient est théoriquement possible. Toutefois, ils sont loin de rendre probable son application. En effet, tout accord de paix nécessiterait la confiance mutuelle, mais il est difficile d’y parvenir lorsqu’un sentiment d’insécurité quant à l’avenir de sa propre nation hante chacune des parties. Certains commentateurs pro-sionistes tels que Charles Krauthammer rappellent que, durant les 30 années précédant les accords de Camp David, la destruction d’Israël était «le but unanime de la Ligue arabe». (42) De nombreux Palestiniens, ainsi que la majeure partie du Hamas, craignent qu’un accord de paix soit insatisfaisant et qu’il étoufferait en réalité leurs aspirations à un règlement équitable des différends.

    Au Moyen-Orient, l’insécurité est particulièrement répandue à cause d’un ressentiment largement partagé. Celui-ci est engendré par l’injustice, elle-même alimentée et propagée par l’insécurité. L’actuel statu quo international trouve ses principales origines dans les injustices. Mais celle qui touche le Moyen-Orient s’avère – dans tous ses aspects – extrême, récente et permanente. Je le signale simplement pour donner ce conseil aux États-Unis : il faut se souvenir que les questions de sécurité et de justice ne peuvent être traitées séparément.

    Par-dessus tout, il nous faut faire preuve de compassion. En tant qu’Américains, nous devons comprendre que les Israéliens autant que les Palestiniens vivent dans des conditions proches d’un état de guerre ; pourtant, ces deux peuples ont des raisons de craindre qu’un accord de paix puisse les laisser dans une situation encore pire que celle où ils se trouvent actuellement. Trop de civils innocents ont été tués au Moyen-Orient. Il faudrait que les actions des États-Unis n’aggravent pas ce lourd bilan humain.

    Ce sentiment d’insécurité, qui est le principal obstacle à la paix, ne se limite pas au Moyen-Orient. Depuis le 11-Septembre, le peuple des États-Unis a ressenti l’angoisse de l’insécurité, et c’est la principale raison expliquant pourquoi il oppose si peu de résistance aux folies évidentes de la “guerre contre la terreur” de Bush, Cheney et Obama.

    Ceux qui mènent cette guerre promettent de faire des États-Unis un endroit plus sûr. Pourtant, celle-ci continue d’assurer la prolifération des terroristes censés être les ennemis de l’Amérique. Elle continue également de disséminer la guerre à travers de nouveaux champs de bataille, notamment au Pakistan ou au Yémen. Générant ainsi ses propres ennemis, il semble probable que la “guerre contre la terreur” se poursuive sans relâche, puisqu’elle est aujourd’hui solidement enracinée dans l’inertie bureaucratique. De ce fait, elle ressemble beaucoup à la “guerre contre la drogue”, une politique irréfléchie qui maintient à un niveau élevé les coûts et les revenus narcotiques, ce qui attire de nouveaux trafiquants.

    Par ailleurs, cette guerre contre le terrorisme amplifie surtout l’insécurité chez les musulmans, sachant qu’ils sont de plus en plus nombreux à affronter la crainte que des civils, et pas seulement des terroristes jihadistes, soient victimes d’attaques de drones. L’insécurité dans le Moyen-Orient est le principal obstacle à la paix dans cette région. Les Palestiniens vivent avec la peur quotidienne de l’oppression par les colons de Cisjordanie ainsi que des représailles de l’État hébreu. Les Israéliens vivent en craignant constamment leurs voisins hostiles. La famille royale saoudienne partage cette crainte. Ainsi, depuis le 11-Septembre et le déclenchement de la “guerre contre la terreur”, l’insécurité et l’instabilité se sont simultanément amplifiées.

    L’insécurité moyen-orientale se répercute sur une échelle de plus en plus vaste. La peur d’Israël vis-à-vis de l’Iran et du Hezbollah trouve son écho dans la crainte iranienne d’attaques massives contre ses installations nucléaires, du fait des menaces israéliennes. Par ailleurs, d’anciens faucons états-uniens comme Zbigniew Brzezinski ont récemment averti qu’une attaque israélienne contre l’Iran pouvait aboutir à une guerre plus longue qu’annoncé – ce conflit pouvant s’étendre à d’autres pays. (43)

    Selon moi, les citoyens des États-Unis devraient surtout craindre l’insécurité engendrée par les attaques de drones menées par leur pays. Si elles ne sont pas rapidement stoppées, ces frappes risquent d’avoir le même résultat que les attaques nucléaires US de 1945 : nous conduire vers un monde où de nombreuses puissances, et non plus une seule, possèdent cette arme. Elles pourraient alors être amenées à l’utiliser. Dans ce cas, les États-Unis seraient de loin la nouvelle cible la plus probable.

    Je me demande combien de temps faudra-t-il aux citoyens de ce pays pour comprendre le cours prévisible de cette guerre auto-génératrice, et pour qu’ils se mobilisent contre celle-ci en constituant une force prévalente.

    Que doit-on faire ?

    En utilisant l’analogie des erreurs britanniques de la fin du dix-neuvième siècle, cet article a défendu un retour progressif vers un ordre international plus stable et plus juste par une série d’étapes concrètes, dont certaines sont graduelles :

     

    1) Une réduction progressive des énormes budgets de la défense et du renseignement. Elle s’ajouterait alors à celle qui est actuellement envisagée pour des raisons financières, et elle devrait être de plus grande ampleur.

    2) Une suppression graduelle des aspects violents de la soi-disant “guerre contre la terreur”, mais un maintien des moyens policiers traditionnels de lutte contre le terrorisme.

    3) La récente intensification du militarisme US peut être attribuée en grande partie à l’“état d’urgence” décrété le 14 septembre 2001, et renouvelé chaque année depuis cette date par les présidents des États-Unis successifs. Cet état d’urgence doit être immédiatement interrompu, et ce que l’on appelle les mesures de “continuité du gouvernement” (COG pour Continuity of Government) qui lui sont associées doivent être réévaluées. Elles incluent la surveillance et les détentions sans mandats, ainsi que la militarisation de la sécurité intérieure aux États-Unis. (44)

    4) Un retour aux stratégies qui dépendent essentiellement de la police civile et du renseignement pour traiter le problème du terrorisme.

    Quarante ans plus tôt, j’en aurais appelé au Congrès pour qu’il entreprenne ces démarches nécessaires à dissiper l’état de paranoïa dans lequel nous vivons actuellement. Aujourd’hui, j’en suis arrivé à penser que cette institution est elle-même dominée par les cercles de pouvoir qui tirent profit de ce que j’ai nommé la Machine de guerre globale des États-Unis. Dans ce pays, les soi-disant “hommes d’État” sont autant impliqués dans le maintien de la suprématie de leur nation que ne l’étaient leurs prédécesseurs britanniques.

    Toutefois, mentionner cela ne revient pas à désespérer de la capacité qu’ont les États-Unis à changer de direction. Nous devrions garder à l’esprit que les protestations politiques intérieures ont joué un rôle déterminant pour stopper une guerre injustifiée au Vietnam il y a quarante ans. Il est vrai qu’en 2003, des manifestations comparables – impliquant un million de personnes aux États-Unis – n’ont pas suffi à empêcher l’entrée de leur pays dans une guerre illégale en Irak. Néanmoins, ce grand nombre de manifestants, rassemblés dans une période relativement courte, était impressionnant. La question est aujourd’hui de savoir si les militants peuvent adapter leurs tactiques aux nouvelles réalités afin de monter une campagne de protestation durable et efficace.

    Pendant quarante ans, sous l’apparence de la planification pour la continuité du gouvernement (COG), La Machine de guerre américaine s’est préparée à neutraliser les manifestations urbaines contre la guerre. En comprenant ce processus, et en utilisant l’exemple des folies de l’hyper-militarisme britannique, les mouvements antiguerre actuels doivent apprendre à exercer des pressions coordonnées au sein des institutions des États-Unis – pas seulement en “occupant” les rues avec l’aide des sans-abri –. Il ne suffit pas de dénoncer les disparités de revenus croissantes entre les riches et pauvres, comme le faisait Winston Churchill en 1908. Nous devons aller plus loin afin de comprendre que les origines de ces inégalités résident dans des arrangements institutionnels qui peuvent être corrigés – bien que les institutions soient dysfonctionnelles –. Et l’un des principaux arrangements dont il est ici question est la soi-disant “guerre contre la terreur”.

    Il est impossible de prédire le succès d’un tel mouvement. Mais je crois que les développements globaux persuaderont un nombre croissant de citoyens des États-Unis que celui-ci est nécessaire. Il devrait rassembler un large éventail de l’électorat, des lecteurs progressistes de ZNet et de Democracy Now aux partisans libertariens de Murray Rothbard et de Ron Paul.

    Et je crois également qu’une minorité antiguerre bien coordonnée et non-violente peut l’emporter. Elle regrouperait entre deux et cinq millions de personnes, leur action s’appuyant sur les ressources de la vérité et du bon sens. Aujourd’hui, les institutions politiques clés des États-Unis sont à la fois dysfonctionnelles et impopulaires. En particulier, le Congrès a un taux d’approbation d’environ 10%. La résistance acharnée du monde de la richesse personnelle et entrepreneuriale face aux réformes raisonnables est un problème encore plus grave ; mais plus les riches montrent ouvertement leur influence antidémocratique, plus la nécessité de restreindre leurs abus deviendra évidente. Récemment, ils ont ciblé des membres du Congrès pour les exclure de cette institution, ces derniers étant « coupables » de s’être compromis pour résoudre des problèmes gouvernementaux. Dans ce pays, il existe certainement une majorité de citoyens à mobiliser pour que l’on en revienne à la défense du bien commun.

    De nouvelles stratégies et techniques de protestation seront clairement nécessaires. Le but de cet article n’est pas de les définir. Toutefois, il est à prévoir que les futures manifestations – ou cyber-manifestations – feront un usage plus habile d’Internet.

    Encore une fois, nul ne peut prédire avec confiance la victoire dans cette lutte pour le bien commun contre les intérêts particuliers et les idéologues ignorants. Mais avec le danger croissant d’un conflit international désastreux, la nécessité de se mobiliser pour défendre l’intérêt général est de plus en plus évidente. L’étude de l’Histoire est l’un des meilleurs moyens d’éviter sa répétition.

    Ces espoirs de voir émerger un mouvement de protestation sont-ils irréalistes ? Très probablement. Mais quoi qu’il en soit, je suis convaincu que ce mouvement est nécessaire. 

    Peter Dale Scott http://euro-synergies.hautetfort.com/

    lire : La Machine de guerre américaine, de Peter Dale Scott,

    Notes

    1. Oliver Villar et Drew Cottle, MI>Cocaine, Death Squads, and the War on Terror: U.S. Imperialism and Class Struggle in Colombia (Monthly Review Press, New York, 2011) ; Peter Watt et Roberto Zepeda, Drug War Mexico: Politics, Neoliberalism and Violence in the New Narcoeconomy (Zed Books, Londres, 2012) ; Mark Karlin, « How the Militarized War on Drugs in Latin America Benefits Transnational Corporations and Undermines Democracy », Truthout, 5 août 2012.

    2. Peter Dale Scott, La Machine de guerre américaine : la Politique profonde, la CIA, la drogue, l’Afghanistan… (Éditions Demi-Lune, Plogastel Saint-Germain, 2012), pp.317-41.

    3. Patrick Cockburn, «Opium: Iraq’s deadly new export», Independent (Londres), 23 mai 2007.

    4. Scott, La Machine de guerre américaine, pp.204-12.

    5. Voir Mark Karlin, « How the Militarized War on Drugs in Latin America Benefits Transnational Corporations and Undermines Democracy», Truthout, 5 août 2012.

    6. Sekhara Bandyopadhyaya, From Plassey to Partition: A History of Modern India (Orient Longman, New Delhi, 2004), p.231.

    7. Kevin Phillips, Wealth and Democracy: A Political History of the American Rich (Broadway Books, New York, 2002), p.185.

    8. « Les graines de la ruine impériale et du déclin national – le fossé anormal entre les riches et les pauvres […] la croissance fulgurante d’un luxe vulgaire et oisif – sont les ennemis de la Grande-Bretagne » (Winston Churchill, cité dans Phillips, Wealth and Democracy, p.171).

    9. John A. Hobson, Imperialism (Allen and Unwin, Londres, 1902 ; réimpression de 1948), p.6. À cette époque, le principal impact de ce livre en Grande-Bretagne fut de stopper définitivement la carrière d’économiste de John A. Hobson.

    10. Hobson, Imperialism, p.12. Cf. Arthur M. Eckstein, « Is There a ‘Hobson–Lenin Thesis’ on Late Nineteenth-Century Colonial Expansion? », Economic History Review, mai 1991, pp.297-318 ; voir en particulier pp.298-300.

    11. Peter Dale Scott, «The Doomsday Project, Deep Events, and the Shrinking of American Democracy, Asia-Pacific Journal: Japan Focus, 21 janvier 2011.

    12. Voir Ralph Raico, Introduction, Great Wars and Great Leaders: A Libertarian Rebuttal (Mises Institute, Auburn, AL, 2010).

    13. Carroll Quigley, Tragedy and Hope: A History of the World in Our Time (G,S,G, & Associates, 1975) ; Carroll Quigley, The Anglo-American Establishment (GSG Associates publishers, 1981). Discussion dans Laurence H. Shoup et William Minter, The Imperial Brain Trust: The Council on Foreign Relations & United States Foreign Policy (Monthly Review Press, New York, 1977), pp.12-14 ; Michael Parenti, Contrary Notions: The Michael Parenti Reader (City Lights Publishers, San Francisco, CA, 2007), p.332.

    14. Au sujet des intérêts – peu remarqués par les observateurs –, des compagnies pétrolières dans les champs pétrolifères offshore du Cambodge, voir Peter Dale Scott, The War Conspiracy: JFK, 9/11, and the Deep Politics of War (Mary Ferrell Foundation, Ipswich, MA, 2008), pp.216-37.

    15. Thomas Pakenham, Scramble for Africa: The White Man’s Conquest of the Dark Continent from 1876-1912 (Random House, New York, 1991).

    16. Voir les différents livres de Barbara Tuchman, notamment The March of Folly: From Troy to Vietnam (Knopf, New York, 1984).

    17. Pakenham, ibidem.

    18. E. Oncken, Panzersprung nach Agadir. Die deutsche Politik wtihrend der zweiten Marokkokrise 1911 (Dusseldorf, 1981). En allemand, l’expression Panzersprung est devenue une métaphore pour toute démonstration gratuite de diplomatie de la canonnière.

    19. Thom Shanker, «Global Arms Sales Dropped Sharply in 2010, Study Finds», New York Times, 23 septembre 2011.

    20. Thom Shanker, «U.S. Arms Sales Make Up Most of Global Market», New York Times, 27 août 2012.

    21. Stephen Ambrose, Eisenhower: Soldier and President (Simon and Schuster, New York, 1990), p.325.

    22. Robert Dallek, An unfinished life: John F. Kennedy, 1917-1963 (Little, Brown and Co., Boston, 2003.), p.50.

    23. Shanker, «U.S. Arms Sales Make Up Most of Global Market», New York Times, 27 août 2012.

    24. Peter Dale Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial : 50 ans d’ambitions secrètes des Etats-Unis, (Éditions Demi-Lune, Paris, 2010), pp.66-72.

    25. Scott Shane et Andrew W. Lehren, «Leaked Cables Offer Raw Look at U.S. Diplomacy», New York Times, 29 novembre 2010. Cf. Nick Fielding et Sarah Baxter, «Saudi Arabia is hub of world terror: The desert kingdom supplies the cash and the killers», Sunday Times (Londres), 4 novembre 2007.

    26. Les Nations Unies ont listé les antennes de l’International Islamic Relief Organization (l’IIRO, une filiale de la Rabita) en Indonésie et aux Philippines comme propriétés ou partenaires d’al-Qaïda.

    27. Voir Peter Dale Scott, «La Bosnie, le Kosovo et à présent la Libye : les coûts humains de la collusion perpétuelle entre Washington et les terroristes», Mondialisation.ca, 17 octobre 2011 ; voir également William Blum, «The United States and Its Comrade-in-Arms, Al Qaeda», Counterpunch, 13 août 2012.

    28. Christopher Boucek, «Yemen: Avoiding a Downward Spiral», Carnegie Endowment for International Peace, p.12.

    29. « In Yemen, ‘Too Many Guns and Too Many Grievances’ as President Clings to Power», PBS Newshour, 21 mars 2011.

    30. Robert Lacey, The Kingdom: Arabia and the House of Sa’ud (Avon, New York, 1981), pp.346-47, p.361.

    31. John Kerry, Al Qaeda in Yemen and Somalia: A Ticking Time Bomb: a Report to the Committee on Foreign Relations (U.S. G.P.O., Washington, 2010), p.10.

    32. Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, pp.214-20.

    33. Scott Shane et Andrew W. Lehren, «Leaked Cables Offer Raw Look at U.S. Diplomacy», New York Times, 29 novembre 2010.

    34. Nick Fielding et Sarah Baxter, «Saudi Arabia is hub of world terror: The desert kingdom supplies the cash and the killers», Sunday Times (Londres), 4 novembre 2007 : « Des religieux extrémistes envoient une multitude de recrues dans certains des points chauds les plus violents au monde. Une analyse de NBC News suggère que les Saoudiens représentent 55% des combattants étrangers en Irak. On les retrouve également parmi les plus intransigeants et les plus militants. »

    35. Rachel Ehrenfeld, «Al-Qaeda’s Source of Funding from Drugs and Extortion Little Affected by bin Laden’s Death», Cutting Edge, 9 mai 2011.

    36. Sunday Times (Londres), 4 novembre 2007.

    37. BBC, 17 juillet 2012,. 

    38. Al-Jazira, 19 juillet 2012.

    39. The Weekly Standard, 30 mai 2005. Cf. Newsweek, 30 mai 2005. Adapté d’Hilmi Isik, Advice for the Muslim (Hakikat Kitabevi, Istanbul).

    40. David Ottaway, «The King and Us: U.S.-Saudi Relations in the Wake of 9/11», Foreign Affairs, mai-juin 2009.

    41. Barak Ravid, «U.S. Envoy: Arab Peace Initiative Will Be Part of Obama Policy», Haaretz, 5 avril 2009. David Ottaway, «The King and Us: U.S.-Saudi Relations in the Wake of 9/11», Foreign Affairs, mai-juin 2009.

    42. Charles Krauthammer, «At Last, Zion: Israel and the Fate of the Jews», Weekly Standard, 11 mai 1998.

    43. «Nous n’avons aucune idée de comment finirait une telle guerre», déclara [Brzezinski]. «L’Iran a des moyens militaires, il pourrait riposter en déstabilisant l’Irak» (Salon 14 mars 2012).

    44. Voir Scott, La Route vers le Nouveau Désordre Mondial, pp.257-331 ; Peter Dale Scott, «La continuité du gouvernement étasunien: L’état d’urgence supplante-t-il la Constitution? », Mondialisation.ca, 6 décembre 2010.

  • Ce que sont vraiment les agences de notation

    Les agences de notation occupent le devant de la scène médiatique depuis quelque temps et hantent les nuits des chefs de gouvernement. Il importe de savoir de qui il s'agit. Tel est l'objet des lignes qui vont suivre
    UNE HISTOIRE DÉJÀ ANCIENNE
    Disposer d'informations concernant la solvabilité d'un emprunteur constitue l'une des conditions principales de toute activité de prêt. Les établissements de crédit ont toujours cherché à connaître la capacité de remboursement d'un futur débiteur avant de lui accorder un crédit. Avec la révolution industrielle et le développement des affaires qui en résulta, la demande d'information s'accrut et suscita la création de sociétés renseignant les agents économiques sur la solidité des entreprises et des emprunteurs.
    Peu avant 1830, la banque britannique Barings, soucieuse de mieux connaître ses clients américains, sous-traita à Thomas Ward, commerçant de Boston, la charge de classer plusieurs milliers de sociétés nord-américaines en fonction de leur fiabilité financière. En France, le célèbre Vidocq créa en 1833 un « Bureau des renseignements universels pour le commerce et l'industrie » chargé de séparer les bons et les mauvais débiteurs. D'autres initiatives suivirent : en juillet 1841, Lewis Tappan constitua la Mercantile Agency, devenue la Dun Company en 1859, qui vendait les données qu'il avait réunies sur la qualité financière de milliers d'entreprises. Elle fusionna ensuite avec l'agence de John Bradstreet créée en 1849 pour constituer la RG Dun and Bradstreet en 1933 qui actuellement fournit des bases de données sur plus de 150 millions de sociétés.
    Mais parallèlement à ces activités de "crédit reporting" (évaluation des crédits), se sont développées des sociétés compilant des données économiques, financières et statistiques. En 1868, aux États-Unis, Henry Poor, profitant du développement des chemins de fer, lance une publication annuelle de statistiques qui fait vite référence. Il sera suivi vers 1900 par John Moody qui publiera ses propres manuels de notation avec les premières notations financières, les "ratings", c'est-à-dire en français "évaluations" : c'est l'innovation majeure. À la suite de la crise financière de 1907, il était apparu qu'il devenait nécessaire de classer le plus clairement possible les différentes dettes. Moody sera suivi par Poor en 1916 puis par deux autres agences : Standard statistics en 1922 et Fitch (fondée par John Knowles Fitch le 24 décembre 1913 à New York) en 1924. Poor et Standard fusionneront en 1941.
    UN OLIGOPOLE
    Depuis les années 1940, le "métier" de notation est resté entre les mains de l'oligopole des trois agences Moody's (Moody's Investors Service), Standard and Poor's (S&P), Fitch. En dépit de diverses tentatives, aucune autre agence n'est parvenue à s'imposer, dans la mesure où elles ont été rachetées, dès leurs premiers succès, par le trio précité : en 2008, ces trois agences représentaient 94 % du chiffre d'affaire mondial de l'activité de notation. Quant aux 6 % restants, il s'agit de petites agences spécialisées dans des secteurs bien particuliers ou d'agences étrangères, comme Dagong en Chine mais avec lesquelles les trois grandes agences ont multiplié les accords de partenariat.
    À l'exception de Fitch, propriété de la holding française Fimalac présidée par Marc Ladreit de Lacharrière, S&P et Moody's sont des sociétés états-uniennes.
    En 2008, Moddy's employait 3 400 salariés dans 27 États ; S&P, 6 300 salariés dans 23 États ; Fitch, en plein développement depuis vingt ans, plus de 2 300 salariés. Moody's note, outre les États, 140 000 entités dont 5 500 sociétés et 30 000 emprunteurs publics ; S&P 280 000 entités ; Fitch 155 000.
    À l'origine, les revenus des agences provenaient de la vente de leurs publications. Mais, depuis les années 1970, leur financement proviendra de la rémunération des services de notation rendus à ceux qui demandent à être notés. La raison est double : de plus en plus d'investisseurs pirataient les données fournies par les agences ; mais, depuis la faillite de la compagnie ferroviaire Penn Central en 1970, de plus en plus d'émetteurs de dette demandèrent à être notés afin de rassurer les prêteurs. Ce système, conjointement à la forte croissance des États émergents, du développement des "produits" financiers lié à la financiarisation de l'économie, a permis aux agences d'accroître substantiellement leurs revenus mais a fragilisé leur fiabilité. Cette situation crée des conflits d'intérêts qui ont conduit les autorités fédérales états-uniennes à intervenir.
    Jusqu'en 1975, le domaine de la notation n'avait jamais été réglementé. Mais cette année là, le "gendarme" des Bourses américaines, la SEC (Securities and Exchange Commission), instaura le statut NSRO (Nationally Recognized Statistical Rating organizations) afin de limiter le nombre d'agences de notation. De fait, seules les trois grandes agences l'obtinrent (en 2006, le secteur fut déréglementé, permettant à six petites agences d'obtenir le NSRO). Avec les crises spéculatives successives des années 2000 (« Bulle internet », crise des "subprime"), de nouvelles réglementations ont vu le jour. Nous les aborderons ultérieurement.
    COMMENT FONCTIONNENT-ELLES ?
    La base de la notation est celle de l'évaluation de la probabilité de défaut des entités notées ou, en sens contraire, une espérance de recouvrement des dettes qui leur sont accordées. Qu'est-ce à dire ? La probabilité de défaut s'apprécie relativement au retard ou à l'absence de paiement des intérêts d'une dette ou de son capital, en fonction des modifications du contrat d'emprunt conduisant à diminuer la qualité de celui-ci. Les données macro-économiques, les informations propres à l'émetteur d'un emprunt entrent en ligne de compte. Depuis 2005, les ratings de Fitch ne mesurent qu'une probabilité de défaut. On distingue aussi entre « risque de liquidité » qui dépend de la capacité de lever des fonds à court terme, et le « risque de solvabilité » qui se rapporte au degré de capacité de remboursement d'une dette. Mais, bien souvent, la crise de liquidité se transforme vite en crise de solvabilité.
    Pour établir leurs notes, les agences collectent de l'information auprès de l'émetteur et s'entretiennent avec sa direction. L'analyste chargé du dossier présente celui-ci à un comité, qui prend une décision dont l'émetteur peut faire appel. La décision finale revêt la forme d'un communiqué de presse.
    Les agences établissent trois catégories de notes : la « note d'émetteur » qui mesure la qualité globale d'un emprunteur ; la « note d'émission » propre à chaque titre obligataire émis sur le marché ; la « note de recouvrement » qui se rapporte au risque de non-recouvrement associé à chaque titre.
    Progressivement, les agences de notation ont uniformisé leurs échelles de notation d'un secteur à l'autre. La grande césure existant entre la qualité des titres ou entités notés, celle qui constitue un seuil psychologique pour les investisseurs, repose sur la distinction entre « investment grade » et « spéculative grade », c'est-à-dire entre les valeurs sûres et les valeurs ayant une grande probabilité de défaut. (1)
    Chaque rating se voit associer une perspective de notation, laissant présager, soit une stabilité, soit une élévation, soit un abaissement ; citons la « perspective évolutive », liée à un événement précis, la « mise sous surveillance » relative à une forte probabilité de changement.
    Quant aux États, leur note est déterminée sur quelques variables tels le PBB par habitant, le taux d'inflation, le précédent d'un défaut souverain intervenu au cours des dernières 25 années, le ratio dette étrangère / exportations, degré de développement.
    Des écarts de notes existent entre les agences, selon les pondérations de risques utilisées. Ainsi, les notes de Moody's sont souvent plus stables que celles de Fitch et S&P.
    LES NOTATIONS D'ETATS
    Mais pourquoi ces agences, travaillant originellement avec le secteur privé, en sont-elles venues à s'occuper des États ? Lors de la Grande Guerre, il apparut que la situation financière des États entrait en ligne de compte. Le Nyse (New York Stock Exchange), c'est-à-dire Wall Street, finança les belligérants, principalement la France et la Grande-Bretagne qui émettaient des titres d'emprunt outre-Atlantique, créant un marché de la « dette souveraine », à savoir la dette des États. Dès lors, il était nécessaire d'évaluer le risque souverain de ces États, d'autant plus que les années 1920 furent caractérisées par le développement incontrôlé de l'endettement, notamment celui des Etats. Le sommet des émissions d'emprunts d'Etat sera atteint en 1929-1930. La « Grande dépression », le vote du « Johnson Debt Default Act » de 1934 qui interdit la vente de titres obligataires émis par des gouvernements en faillite vis-à-vis de sociétés financières états-uniennes, mirent à mal le marché obligataire souverain new-yorkais, avant que les tensions internationales de la fin des années 1930 ne l'éteignent quasiment pour plusieurs décennies. Jusqu'aux années 1970, les notations des États disparurent donc quasiment.
    En effet, outre le conflit 1939-1945 qui vit les États maîtriser leur financement, les années d'après-guerre virent le redressement économique se faire à travers des prêts d'ordre public. Le FMI et la Banque mondiale, nés avec les accords de Bretton Woods, financèrent le développement des États en cours d'industrialisation, évitant de recourir aux prêts privés et aux marchés. En Europe, le Plan Marshall, des prêts bilatéraux firent que, là non plus, le recours aux marchés ne fut pas nécessaire. À cela il faut ajouter le frein que constitua l'IET (Inter-est Equalization Tax), taxe instaurée en 1963 aux États-Unis par Kennedy pour réduire le déficit de la balance des paiements états-unienne en frappant à 15 % les intérêts perçus par les financiers américains sur les emprunts accordés aux étrangers.
    Mais tout allait changer au cours des années 1970. Différentes lois, comme la loi Giscard-Pompidou de 1973, allaient interdire aux États de se refinancer eux-mêmes, les obligeant à se financer par l'emprunt privé. L'IET était abrogée en 1974. Il devenait à nouveau utile de noter les États emprunteurs, pourtant encore peu nombreux à l'époque. Toutefois, la "manie" de notation allait faire florès lorsqu'en 1986, Moody's décida de noter même les États qui n'avaient pas d'emprunts en dollars,
    telle la RFA. Tout se passait comme s'il fallait soumettre au contrôle tous les États. Puis vint le « Plan Brady », mis en place en 1989 par le secrétaire au Trésor américain Nicholas Brady afin de restructurer la dette du Mexique, en défaut depuis 1982, en émettant des obligations souveraines. D'autres suivirent ensuite, multipliant les titres obligataires souverains et développant ainsi le marché correspondant. Autant de nouvelles occasions de noter les dettes souveraines.
    Comme, semble-t-il, aucun État de la planète ne doit échapper au bulletin de notes, un accord fut passé en 2002 entre le Département d'État d'une part et Fitch et S&P d'autre part afin de noter les États d'Afrique noire qui ne l'étaient pas encore. En 2011, entre 110 et 120 États, selon les agences, sont notés.
    POURQUOI UNE TELLE PUISSANCE ?
    Il est clair que le rôle des agences de notation a cru en lien direct avec le développement de la finance sous toutes ses formes, tant avec les « produits structurés », nés de la libéralisation financière des années 1980 tels ceux relevant de la titrisation, qu'avec les emprunts de toutes sortes des acteurs privés et, bien sûr, des États, de plus en plus drogués à l'emprunt privé. Mais cela ne suffit pas à expliquer l'importance croissante de ces agences.
    Déjà, dans les années 1930, l'État américain avait instauré des réglementations intégrant les notations des agences pour déterminer officiellement la qualité des titres d'emprunt.
    C'est surtout à partir des années 1970 que les organes de contrôle américains, telle la SEC, vont multiplier les réglementations fondées sur les notations, imités par les États d'Europe, d'Asie et d'Amérique latine. Désormais, les emprunteurs devront être préalablement notés.
    Mais le renforcement du rôle des agences de notation vient des accords internationaux dits de Bâle II (nous en sommes à Bâle III) signés en 2004 sous l'égide de la BRI (Banque des Règlements Internationaux, sorte de « banque des banques centrales »). Ces accords visent à imposer des règles assurant la bonne gestion des banques, notamment en exigeant un minimum de fonds propres, (le « ratio Cooke », relevé, au grand dam des banques privées lors des récents accords de Bâle III en 2010, à 9 % de fonds propres), le calcul s'effectuant par une pondération fondée sur les notes fournies par les agences. La raison invoquée est l'amélioration de la transparence et de la sécurité des marchés.
    Le rôle des agences devient donc central avec toutefois une objection sérieuse : il leur est accordé une confiance totale alors qu'elles ne sont elles-mêmes soumises à aucun contrôle. Et cette confiance en quelque sorte légalisée fait que de plus en plus, les acteurs économiques se dispensent eux-mêmes de réfléchir sur leurs interlocuteurs, perdant ainsi leur libre arbitre, ce qui est à l'origine de bien des erreurs.
    Dès lors, il n'est pas surprenant que lorsque survient une crise - issue de la fragilisation inévitable d'un système par nature instable car fondé sur le jeu et la spéculation - les agences de notation deviennent des sortes déjuges suprêmes, d'oracles à la bouche desquels le monde de l'endettement, banques, entreprises et États, est suspendu ! Car la dégradation d'une note signifie des emprunts plus difficiles et plus onéreux : la spirale de la crise est enclenchée, sinon accélérée !
    LES FAILLES DES AGENCES DE NOTATION
    Le système des agences est donc loin d'être parfait. Pour rester dans une période récente, leurs errements sont patents lorsque l'on considère les surévaluations des notations durant l'euphorie boursière des années 1990.
    Entre 1997 et 2000, plus de 90 % des notes attribuées étaient positives et incitaient à l'achat. Jusqu'au premier trimestre 2000 les agences de notation ont affiché des notes positives, optimistes et rassurantes sur la santé des entreprises. Les agences n'ont pas vu venir la crise asiatique de 1997. Elles ont aggravé les difficultés d'États comme le Brésil en 1999 et l'Argentine en 2001 en modifiant de manière injustifiée et abrupte leurs ratings. De même, elles n'avaient pas anticipé la faillite d'Enron en 2001, de Worldcom en 2002, de l'Italien Parmalat en 2003 etc.. Elles n'avaient pas prévu le krach des "dot.com." à la suite d'une bulle dite « bulle internet ». Ce n'est qu'en juin 2002, alors que les indices boursiers avaient déjà baissé de 40 % en deux ans, qu'elles ont commencé à prendre conscience du danger que constituait l'endettement inconsidéré du secteur informatique. Ce n'est qu'à l'été 2002 qu'elles révisèrent à la baisse et en catastrophe leurs notes des entreprises cotées sur les grandes places boursières.
Il en est de même pour la crise des "subprime" de 2007-2008. De nombreux produits structurés bénéficiaient de notations élevées avant que leur valeur ne chute en bourse et que les agences ne baissent massivement et en urgence leurs évaluations. Des conflits d'intérêts ont été stigmatisés dans la mesure où les analystes, c'est-à-dire ceux qui évaluent les entreprises, sont aussi ceux qui négocient les contrats de notation. De plus, il y a toujours le risque de les voir jouer involontairement le rôle officieux de consultants.
La difficulté à évaluer la complexité des opérations et des produits structurés entre en ligne de compte mais n'est qu'un argument de défaut. La qualité, l'intégrité du processus de notation n'ont pas été irréprochables, renforcés par un manque de compétence, de pertinence et de moyens humains conjugués à un aveuglement certain.
    En outre, de nombreux émetteurs de dette se sont employés à se faire noter par l'agence qui semblait la mieux à même de leur donner une note satisfaisante, voire en sollicitant une note chez une deuxième ou troisième agence si la première notation ne leur convenait pas. Il se produit une inflation de notations et une certaine concurrence entre les agences qui a fait préconiser à certains commentateurs de mettre fin à cette concurrence ! Un comble dans un monde où l'on ne jure que par celle-ci ! Ce n'est pas tout : les banques et autres institutions financières émettrices de titres de dette ont aussi pu constituer leurs "produits" en fonction de critères considérés comme valorisant par les agences de notation, influençant celles-ci à leur corps défendant.
    Compte tenu de tous ces défauts, la SEC a établi une réglementation contraignante visant à éviter tout conflit d'intérêt entre l'agence de notation et le noté afin de ne pas affecter l'objectivité de la note, demandant entre autres de rendre publiques les méthodes de notation, le système de rémunération, les revenus des analystes.
    Mais il y a plus : les agences jugent selon des critères nécessairement subjectifs, non exempt des modes et des croyances économiques du moment, telle actuellement la vulgate néo-libérale. Et, jamais, elles ne remettront en cause un système qui les fait vivre et dont elles sont partie-prenante.
    LES AGENCES DE NOTATION, MIROIR DU MONDIALISME
    Ainsi, les réglementations publiques destinées à encadrer le système de notation ne feront qu'en ralentir la dérive, ou bien en modifier la forme. De même que les financiers ont toujours une longueur d'avance sur les autorités de régulation, aucune réglementation n'empêchera les erreurs de jugement, l'apparition de nouveaux dysfonctionnements dans la méthodologie, dans les relations entre agences et clients.
    Mais là n'est pas le problème fondamental. Les agences de notation peuvent être aveugles dans certaines situations, elles peuvent accentuer des cycles économiques en nourrissant l'euphorie ou la déprime, elles peuvent favoriser la mondialisation en encourageant les fusions-acquisitions d'entreprise dans la mesure où elles considèrent que la stabilité d'une société est fonction de sa taille (« to big to fail » c'est-à-dire : « trop gros pour chuter ») : mais elles ne font, globalement, que constater la santé ou la maladie des débiteurs. Elles ne sont pas la cause des crises.
    Le mal réside dans la financiarisation de l'économie et le fait que l'économie réelle n'est plus que le "sous-jacent" général d'un monde économique dominé par ce qu'on appelle « l'industrie bancaire » et qui asservit l'économie productive à sa course folle vers toujours plus de rentabilité et de profits. Rappelons que les échanges financiers relatifs à l'économie réelle, c'est-à-dire productive, ne concernent que 3 % des flux financiers mondiaux. Le mal réside en ce que les États ont abandonné, pour une large part, volontairement, leur souveraineté monétaire et financière et, par suite, leur indépendance politique.
    Actuellement, les États d'Europe, à commencer par la France, tremblent à l'idée de perdre leur « triple A », comme si leur sort dépendait d'un décret divin, le divin étant pour l'occasion les dieux de la finance dont le verbe, serait les agences de notation.
    Or le véritable problème réside dans leur capacité à retrouver leur souveraineté monétaire, à reconstituer une industrie détruite par la mondialisation néolibérale, à recouvrer leur richesse première, c'est-à-dire à assurer le renouvellement de leurs générations par natalité endogène et ainsi, à retrouver le chemin d'une puissance évanouie au fil des ans depuis le milieu du XXe siècle. Les crises à venir d'un système contre-nature fourniront des occasions qu'il faudra savoir ne pas manquer.
    André Gandillon rivarol du 23 décembre 2011 au 5 janvier 2012
    (1) Dans l'échelle des notations qui vont du AAA (valeurs les plus sûres) au D (défaut de paiement), en passant par BBB, BB+ (catégorie spéculative), C (risque de défaut de paiement réel), cette limite spéculative se situe entre BB- et BB+. Les notations AAA, AA. A. BBB, BB, B, CCC.CC, C, D correspondent à l'échelle de Fitch et S&P. Chez Moody's, les catégories sont Aaa, A, Baa, Ba, Caa, Ca, C (défaut), chaque catégorie connaissant plusieurs subdivision.

  • Une économie de proximité, réplique à une mondialisation vouée à l'échec ?

    Le mode de développement actuel recherche l’amélioration du bien-être par l’augmentation des quantités produites, l’élargissement de marchés solvables, l’accroissement des échanges et des transports. L’extension sans limite des échanges marchands et monétaires entraîne l’augmentation de la consommation de biens non durables, l’énergie pétrolière au premier chef, et cela sans considération des effets négatifs provoqués dans le domaine social ou celui de l’environnement. C’est ce processus que l’on désigne aujourd’hui sous le vocable de mondialisation.
    La mondialisation repose sur les transports. Sans transports, pas de mondialisation. Or la mondialisation, comme on va le voir, s’engage dans une voie sans issue. Comment s’en sortir ? L’économie de proximité est-elle susceptible de fournir une réponse ? Voyons d’abord quelques chiffres.

    – I – La mondialisation dans l’impasse

    • A. Un modèle de croissance à caractère explosif
    – La méthode mise au point par le Suisse Mathis Wackermagel voici quelques années a l’avantage de permettre des comparaisons internationales, grâce à un étalon commun. La consommation de ressources par les hommes (chauffage, carburant, eau ou denrées alimentaires) n’est pas exprimée en kilos, litres ou kilowatts comme il est de tradition mais en mètres carrés : la surface nécessaire pour produire des ressources. La planète nous fournit une surface biologique productive (terres et espaces marins) de 1,9 ha par habitant. Or depuis les années 70, notre empreinte écologique, à savoir la pression que nous exerçons en consommant des ressources et en produisant des déchets, est aujourd’hui de 2,9 ha en moyenne. En d’autres termes, nous vivons sur les réserves de la planète que nous sommes en train d’épuiser.

    – Une autre façon d’illustrer ce problème consiste à évaluer, pour chaque pays, ce que la planète peut globalement offrir en termes de ressources non renouvelables. La moyenne mondiale est aujourd’hui d’environ 1,35 planète. En Chine, la moyenne est de 0,9 planète (0,3 au Bangladesh). Mais aux Etats-Unis, la consommation de ressources atteint 6 planètes ! Nous vivons manifestement au-dessus de nos moyens.

    – C’est à dessein que j’ai cité la Chine et les Etats-Unis. Car en 2050, selon les Nations unies, la population de la Chine et de l’Inde atteindra 3 milliards, le tiers de la population mondiale. Or depuis les années 80 la Chine se développe à un train d’enfer, 8 à 10 % l’an, et l’Inde n’est pas loin derrière, avec des taux de croissance 6 à 8 % l’an. A ce rythme-là, la consommation de ressources du monde pourrait atteindre, voire dépasser 6 à 10 planètes, une perspective clairement insoutenable.

    • B. Les transports, fondement de la mondialisation, sont clairement les principaux responsables (mais nullement les seuls, bien sûr).
    Sans transports, pas de mondialisation. Depuis le XVIe siècle, le libre-échangisme a encouragé, grâce à des coûts de transport constamment réduits, le développement des échanges commerciaux sur toute la surface de la planète. Au cours des 50 dernières années le commerce international a littéralement explosé. Il a certes été porteur de progrès, mais aussi d’innombrables « désaménités ».
    Les vecteurs techniques des transports sont naturellement les véhicules routiers et les transports aériens, à parts égales. On transporte aujourd’hui par avion non seulement les chevaux de course mais aussi les fraises du Chili. Ce qui est bien commode. Mais il faut savoir :

    1/ qu’à côté des coûts visibles, un coût monétaire, en carburant notamment, il faut tenir compte des coûts invisibles, bien plus importants, en termes de pollution et de consommation de ressources non renouvelables. Ainsi les transports aériens sont extraordinairement bon marché. Mais l’avion produit des émissions de dioxyde d’azote et consomme 30 à 40 fois plus d’oxygène que de kérosène. Sans parler du CO2 de nos chères voitures, de la destruction de la couche d’ozone, etc., etc. Tout cela est malheureusement bien connu ;

    2/ que les ressources fossiles sont en voie d’épuisement : l’on aurait entre 30 et 40 ans de réserves de pétrole ; 100 ans de charbon, mais au prix d’une pollution colossale. L’hydrogène n’est pas au point et nullement adapté aux transports ; pas plus que l’énergie nucléaire. La Chine et l’Inde importent d’ores et déjà autant de pétrole que les Etats-Unis. Elles représentent 20 % d’une demande mondiale de 83 millions de barils/jour et 35 % de la demande supplémentaire de pétrole en 2003. Or, en Inde, la consommation de pétrole par habitant n’est que de 0,7 baril/jour contre 26,6 aux Etats-Unis. Je me répète à dessein : nous sommes clairement engagés dans un modèle de croissance à caractère explosif ;

    3/ que, bien plus, la facture économique de la destruction des écosystèmes devient de plus en plus écrasante. Un récent rapport des Nations unies nous apprend qu’en 2003 les pertes économiques annuelles imputables à la pollution atteignaient 84 milliards de dollars. Pour la seule Chine, il faudrait dépenser 157 milliards de dollars pour lutter contre la pollution. Pour les 5 prochaines années ce pays devrait consacrer 3 % de son PIB pour mener une politique efficace dans ce domaine : il n’en consacrera au mieux que 1,5 %. Or d’ici 30 ans la production d’énergie augmentera de plus de 50 % et les émissions de gaz carbonique à peu près autant.

    La conclusion s’impose d’elle-même : puisque notre modèle de croissance fondé sur la mondialisation va « dans le mur », il faut changer de modèle. L’économie de proximité offre-t-elle une voie de sortie ?

    – II – L’économie de proximité

    Rappelons brièvement quelques notions bien connues.
    De quoi s’agit-il au juste ?
    Depuis le début des années 90, l’approche de proximité s’est affirmée avec force dans la réflexion économique en déclinant ses différentes catégories conceptuelles : proximité géographique, proximité organisationnelle, proximité conceptuelle.
    Elle a trouvé un champ d’application naturel dans le cadre du territoire considéré comme l’espace par excellence de mise en œuvre de localisations, de stratégies de coopération territoriale, de constitution de réseaux circonscrits dans le territoire, d’ancrages territoriaux et de déploiement d’innovation à dimension locale.
    L’économie de proximité s’est ainsi déployée à la confluence de trois préoccupations d’inégale importance :

    – le maintien ou le développement de l’emploi local ;
    – l’économie sociale ou solidaire du tiers secteur ;
    – le développement durable.

    • A. Sur le plan théorique, on soutiendra l’hypothèse qu’un territoire peut être source de développement selon la façon dont il fonctionne et il s’organise. Sous cette optique, l’approche du développement territorial va s’attacher à intégrer la dimension historique – le facteur temps – et la dimension spatiale – l’espace géographique – que la vision classique avait tendance à ignorer superbement ou à négliger. Elle va par ailleurs se préoccuper des caractéristiques territoriales spécifiques qui seraient susceptibles de dynamiser ou, à l’inverse, de contrarier le développement. On perçoit donc que la mise en évidence des facteurs qui peuvent être à l’origine d’un processus de développement ne se ramènent pas à la dotation initiale en facteurs de production mais à la capacité des territoires de s’inscrire dans un processus volontariste de valorisation ou de création de ressources.
    L’identification de ces facteurs spécifiques propres au territoire conduit dès lors à privilégier les dynamiques sociales comme vecteurs d’évolution des territoires, sans oublier de mentionner au passage l’importance des relations hors marché et des institutions.
    C’est donc la qualité des partenariats locaux, les interactions entre agents qui déterminent en premier lieu leur capacité de se concerter et de s’organiser en vue d’accéder à des objectifs de long terme déterminés en commun. Les travaux de Greffe, entre autres, ont ainsi permis de mettre l’accent sur l’importance des expériences d’apprentissage collectif et de coopération dans le cadre du territoire.
    Car c’est précisément l’existence de relations de solidarité, de confiance et de proximité entre les agents qui joue un rôle capital dans le processus de développement, comme le montrent bien d’autres travaux ; on pourrait citer ceux de Coleman et Putman sur le concept de capital social, cependant que les contributions de Bellet, Krisha, Zimmermann, parmi bien d’autres, ont permis de mieux cerner le jeu des dynamiques de proximité dans le développement local.
    Sur le plan opérationnel, cet effort conceptuel se traduira par des politiques visant à octroyer un appui renforcé aux stratégies de développement économique local, à la promotion du commerce interrégional entre entités économiques régionales, à encourager les partenariats économiques et à aider les micro-entreprises innovantes. Ce qui est un des thèmes porteurs du présent colloque.

    • B. Sur le plan de l’emploi, il y a, de mon point de vue, peu de choses à dire. Les emplois Verts de proximité ne vont guère, pour l’instant, au-delà d’occupations sans qualification et axées essentiellement sur des tâches de maintenance et d’entretien. Gestion des déchets, énergie, transport auraient ainsi un fort potentiel de création d’emplois locaux destinés à répondre à des besoins locaux. Mais tout cela ne va pas très loin. Dont acte.

    • C. Reste un troisième volet, guère plus prometteur à mes yeux, celui de l’économie sociale. Face à la montée continue de l’économie précaire, de l’exclusion et des inégalités sociales, l’imagination revient au galop et nous invite à dépasser la société salariale traditionnelle pour modifier les modes de distribution des biens et des services. Il s’agit donc de mettre en place, entre le marché et le secteur public, une économie solidaire relevant d’une logique économique fondamentalement différente ou, si l’on préfère, alternative. On évoquera ainsi pêle-mêle la mise en place d’un commerce équitable, d’une consommation responsable, de finances solidaires, de monnaies plurielles et, pourquoi pas, d’économie citoyenne, le tout enrobé dans l’invocation rituelle du non marchand, du non monétaire et la fabrication de biens relationnels comme le propose le sociologue Roger Sue. Ne manquent à l’appel ici que l’élevage des chèvres en Ariège et la fabrication de fromages bio. Tout cela ne dépasse guère la bonne vieille rhétorique écologique post-soixante-huitarde améliorée et mise au goût du jour.

    Que faut-il en penser ?

    – On peut parfois se demander si ce concept de proximité ne sert pas de gadget ou de mot valise où l’on s’efforce de loger tout et n’importe quoi. Cette notion est mise à toutes les sauces et à tous les usages : on parlera ainsi de banque de proximité, de commerce de proximité, de tourisme de proximité et Dieu sait quoi encore. Je ne peux m’empêcher de penser ici à Roger Nifle qui parle d’une économie de l’immatériel, ou résiduelle, laquelle vise à redonner aux territoires la possibilité d’un nouvel avenir par la mise en œuvre d’un patrimoine culturellement significatif autour d’une vocation originale. Comment ne pas évoquer ici le baron de Crac qui voulait s’envoler dans les airs en tirant sur ses lacets de chaussures ?

    – Mais au-delà de ce flou artistique conceptuel qui commence d’ailleurs à être déploré ici et là, une lacune autrement plus grave serait l’absence totale de référence à la dimension démographique dans les problématiques du territoire. On parle d’abondance de dynamiques, de redynamiser des projets territoriaux, d’entreprises territoriales innovantes, etc., etc. Tout cela est bel et bon. Mais comment faire redémarrer autrement que sur le papier un territoire, un pays, une région où il ne reste que des vieillards ? Au mieux, on ne pourrait faire mieux que les y enterrer.

    Ce foisonnement d’idées relève parfois de l’utopie créatrice comme on en a connu à toutes les époques. Mais s’il donne parfois l’impression de désordre ou de confusion, ce fourmillement intellectuel aura eu un mérite qui n’est pas mince : c’est de préparer le terrain à l’élargissement de la notion de territoire et de ce qui s’y rattache aux dimensions de la planète terre.
    Dès lors, est-on autorisé, comme le fait Serge Latouche, à dénoncer la raison économique, une rationalité économique mortifère, le délire de l’efficacité, jeter allégrement aux orties l’optimisation de Pareto, pour se réfugier commodément dans un obscurantisme digne du Moyen Age de la pensée économique ?

    C’est exactement l’inverse que je me propose de faire en faisant appel à une rationalité économique supérieure, un surplus de rationalité, pour parodier Bergson. Prôner la décroissance, comme veulent le faire aujourd’hui certains écologistes et naguère le Club de Rome avec les « zégistes » et le bon M. Mansholt, est une démarche stérile. Elle comporte un risque évident : celui de déboucher sur un néo-malthusianisme. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il ne faut pas moins de croissance mais plus de croissance, d’une autre nature, en renouant ici avec les analyses néo-shumpeteriennes en termes d’innovation de Rosenberg et de Frichtak. Ma critique de la mondialisation tient essentiellement à ce qu’elle va dans le mur. Il faut donc trouver autre chose. Ce n’est pas avec de bonnes idées utopiques que l’on sauvera la planète mais avec de bons calculs. Et voici peut-être comment on pourrait s’y prendre.

    – III – Pour une nouvelle économie de la proximité

    Il s’agit de rendre la croissance dans le monde compatible avec les ressources disponibles de la planète qui sont en voie rapide d’épuisement. Ce n’est pas une mince affaire. Or il y a urgence : si aujourd’hui nous consommons un peu moins d’une planète et demie, dans 30 ans, avec l’Inde et la Chine proches du niveau de vie américain d’aujourd’hui, nous avons toutes les chances de consommer de 6 à 10 planètes. En d’autres termes, nous serons cuits et nos descendants aussi. Pour éviter cela, il est impératif de réduire les coûts de transport à un niveau compatible avec une sage gestion des ressources de la planète.
    Certes, cela ne sera pas suffisant. Il faudra aller au-delà et consentir à une modification des modes de production et de consommation, une inflexion plus marquée de la croissance démographique. Autrement dit, pas moins de croissance, mais une autre croissance. Au fond, ce dont il est question ici est tendre vers une nouvelle version de l’équilibre walrasien, au sens où l’entend Léon Dupriez, c’est-à-dire une situation tendancielle d’équilibre entre les forces naturelles qui s’exercent sur l’économie.
    Il n’est donc pas question de supprimer les coûts de transport mais de les minimiser, de les apprivoiser, de les rendre compatibles avec le développement d’une nouvelle économie fondée précisément sur la proximité. Il faut donc pour cela établir une nouvelle grille de lecture des coûts de production, des coûts de transport, des prix au consommateur qui fasse ressortir clairement les conditions de l’échange et de la concurrence. Il importe de mettre en place une véritable économie de substitution fondée sur la proximité dont le lointain ancêtre pourrait être recherché dans le structuralisme de Raoul Prebisch et Celso Furtado. Qu’ils reposent en paix : une idée ne naît jamais de père inconnu.

    On pourrait utilement s’inspirer dans cette démarche de la remarquable intervention d’Ismaël Serageldin à notre dernier colloque d’Alexandrie pour le calcul des Green Accounts, les comptes Verts. Vous vous souviendrez que l’épargne Verte, les Green Savings, était calculée, au niveau d’un pays ou d’une région, en déduisant du PIB, non seulement les consommations publiques et privées et les amortissements, mais aussi la consommation de ressources non reproductibles et la dégradation de l’environnement pour parvenir à l’épargne réelle, les Genuine Savings.

    Ici notre propos serait de réintégrer les coûts invisibles dans le calcul des coûts de transport pour arriver à une nouvelle notion que l’on pourrait appeler : les coûts réels ou les coûts écologiques de transport, qu’il serait ainsi possible de mettre en parallèle avec les coûts de proximité.
    Il deviendrait ainsi possible de reconstruire de fond en comble notre système de comptabilité. Au niveau de l’entreprise, celle-ci devrait prendre en compte pour le calcul du prix de revient les coûts écologiques de transport (additionnés des coûts invisibles). La comptabilisation des flux commerciaux et des échanges internationaux devrait faire l’objet d’un redressement identique. On devrait pouvoir ainsi faire apparaître au niveau du consommateur, à côté des prix marchands, ceux qui apparaissent sur le marché, que l’on connaît, des prix écologiques réels, incluant les coûts invisibles de transport. Le consommateur serait ainsi à même de savoir ce que coûte réellement un yogourt aux fraises produit à 4 500 km de son lieu de consommation ou le kilo de cerises cueilli au Chili et consommé à Londres. Cette comparaison ferait clairement apparaître l’avantage comparatif éclatant de la production de proximité, celle qui fait l’économie des frais invisibles de transport.

    Voilà ce que pourrait être le véritable enjeu de cette démarche destinée à établir des coûts Verts et des prix Verts tenant compte des coûts invisibles de transport. L’établissement d’une comptabilité de ce type aurait naturellement pour résultat de faire voler en éclats le système de prix relatif en usage sur nos marchés. Mais il aurait également pour conséquence de mettre en évidence les avantages comparatifs d’une nouvelle économie de proximité qui aurait pour objectif de rapprocher le producteur du consommateur pour faire l’économie des coûts invisibles de transport.
    Mais il faudra aller au-delà. Au niveau international, il faudra, en tenant compte de ce nouveau système de prix, envisager une réorganisation des courants d’échanges internationaux autour de quatre ou cinq régions ou pôles de proximité où les échanges commerciaux seraient ordonnés sur la base de coûts de transport analogues ou proches. Même si cela n’empêcherait nullement Shanghai de crouler sous la pollution et le barrage des Trois-Gorges de ravager la vallée du Yang Tsé Kiang, cela permettrait peut-être au textile européen de ne pas être écrasé sous l’avalanche des T-shirts chinois.
    En second lieu, il conviendrait de procéder au redécoupage de l’aire de compétence de l’OMC sur une base décentralisée correspondant à ces quatre ou cinq pôles de proximité. Une refonte de la doctrine du FMI et de la Banque mondiale enfin, excessivement axée sur le libre-échangisme et la promotion de l’exportation à tout prix devrait aussi être recherchée afin de réorienter l’action de ces deux institutions en faveur d’une nouvelle économie de la proximité fondée sur la doctrine des échanges écologiques à coûts de transport faibles ou réduits.

    Réintroduire là où il le faut et quand il le faut des barrières tarifaires pour prévenir le dumping écologique. Il faut faire rentrer dans la bouteille le Génie de la mondialisation qui risque de dévorer sa propre créature. Ce ne sera pas une mince affaire. Mais elle est clairement incontournable. Autant s’y attaquer dès maintenant

    Yves-Marie Laulan
    Président
    Institut de Géopolitique des Populations
    <http://www.laulan.org/economieproximitemondialisation.htm>
    Communication pour le colloque de Turin (Mai 2005)

    Polémia
    21/04/06

  • Inde : L’autre géant asiatique en devenir

    Si l’Inde a traversé une mauvaise passe en 2012 avec une croissance à 5,5% plus faible que les années précédentes, elle compte bien se reprendre, et très rapidement. Le Premier ministre indien Manmohan Singh a ainsi lancé un “processus de relance” de l’économie.

    C’est vrai, l’Inde vient de traverser une mauvaise passe en 2012. Complexité bureaucratique, hiérarchisation de la société, clientélisme et au final immobilisme du pouvoir… Tous ces maux se sont brutalement retrouvés en première page de nos journaux. Résultat, la croissance indienne devrait tomber à 5,5% cette année, contre 6,5% en 2011, et loin des 8-9% des années précédentes.

    Pourtant les pronostics sur la fin du “miracle” indien étaient prématurés. L’Inde a d’abord été victime de son modèle économique. Fournisseur de services informatiques pour les firmes occidentales, le ralentissement de ses clients a mécaniquement fait plonger les bénéfices. Or 56% du bénéfice indien provient des services.

    En Inde plus qu’ailleurs, c’est l’État qui tient entre ses mains le potentiel de croissance du pays. Or depuis quelques semaines, le gouvernement s’est saisi à nouveau des rennes de l’économie et a décidé de repartir au galop. Objectif : lancer une nouvelle phase de réforme.

    Manmohan Singh I, II, III, IV…

    Comme le rappellent les analystes de Gavekal, peu suspects de verser dans l’interventionnisme étatique, “la politique est cruciale en Inde, car toute les poussées de croissance ont été précédées d’un train de réformes”.

    Si Gavekal cite les réformes entreprises après la crise asiatique de 1997, on peut remonter jusqu’au début des années 1990 pour trouver le premier exemple de ce lien. Après une grave crise de paiement en 1991, l’Inde a décidé de se réformer en profondeur pour poser les jalons du pays libéral et innovant que nous connaissons aujourd’hui.

    Si le politique précède les réformes économiques, on peut même ajouter qu’un homme précède le politique, Manmohan Singh. Déjà à l’oeuvre en 1991 comme ministre des Finances, c’est en tant que Premier ministre qu’il vient de lancer un “processus de relance” de l’économie selon ses propres termes. Trois secteurs sont concernés.

    * La réforme fiscale

    L’État veut retrouver un équilibre budgétaire. Pour se faire, le Premier ministre a annoncé plusieurs changements fiscaux. Les subventions, par exemple au carburant diesel, seront abaissées, et les impôts seront probablement augmentés. Comme le résume le Premier ministre, “nous allons accélérer le processus de désinvestissement, ce qui ranimera également notre marché boursier“.

    * Une plus grande ouverture aux investissements

    La chambre basse indienne a voté en début de mois une loi relevant le plafond du droit de vote des actionnaires. Apparemment anodine, cette loi va pourtant avoir “un impact positif sur le drainage des fonds” pour SMC Global Securities.

    * La libéralisation de l’économie

    C’est peut-être le secteur le plus médiatisé. Les investisseurs avaient poussé des cris d’orfraie en début d’année lorsque le gouvernement n’avait pas réussi à ouvrir le marché de la distribution. C’est désormais chose faite. Dans les mois à venir, d’autres secteurs devraient être libéralisés, comme l’assurance ou l’aviation. L’État devrait également vendre ses participations dans plusieurs secteurs. Ce mois-ci, l’État a vendu 10% des parts du premier producteur de minerai de fer indien, NMDC. Ce type d’opération devrait se multiplier jusqu’en mars.

    Comme l’a annoncé Manmohan Singh, “les mesures que nous avons prises ne sont que le début d’un processus de relance de notre économie qui consiste à ramener le taux de croissance à 8 ou 9%“. Or tout porte à croire que ces mesures seront pérennisées dans le temps, pour deux raisons.

    La croissance, un objectif politique…

    On peut se demander si le Premier ministre indien n’a pas choisi le timing de la réforme en fonction de pures considérations politiques. Car les réformes votées actuellement ne commenceront à produire des effets que l’année prochaine, voire en 2014… l’année des élections nationales. En tout cas, il est clair que la croissance sera au coeur de l’élection, raison de croire à son redressement, au moins jusqu’à cette échéance.

    … menée avec une rigueur d’économiste allemand

    C’est peut-être le tournant le plus important au sein de l’économie indienne. La Banque centrale indienne a refusé d’abaisser ses taux directeurs ce mois-ci, arguant que l’inflation était encore trop haute. A l’heure où d’autres pays émergents, à l’instar du Brésil, ont choisi l’outil de la relance budgétaire pour faire repartir leur économie, l’Inde montre une étonnante rigueur. Cette orthodoxie est le gage d’une croissance de long terme.

    Atlantico  http://fortune.fdesouche.com

  • Révoltes populaires en Slovénie le 21 décembre

    Les révoltes de novembre sont à la base d'un mouvement populaire qui s'organise durablement. Les protestations spontanées mais nébuleuses des ces dernières semaines (on sait ce que l'on rejette mais on ne sait pas ce que l'on veut) ont égrainé dans une dizaine de villes slovènes ainsi que dans le centre-ville de la capitale Ljubljana, où se sont réunis 5000 manifestants selon la police. Les contours de leurs revendications sont de plus en plus clairs et s'accompagent de revendications de plus en plus concrètes. Aujourd'hui on pouvait lire les revendications suivantes sur Facebook.

    JPEG - 45.3 ko
    Une foule slovène
    Récupéré sur le site d’information http://www.siol.net/novice/svet/201...

    Des iniciateurs des protestations slovènes on publié pour la première fois leurs exigences sur un mur internet de Facebook :

    1. Nous exigeons des élites politiques qu'elles quittent le pouvoir. Que ce soit au parlement, au gouvernement, dans la coalition ou dans l'opposition.
    2. Nous exigeons de tout ceux qui sont sortis de la coalition avec le peuple qu'ils quittent aussi leurs postes.
    3. Nous exigeons l'introduction d'un instrument de défiance populaire, car selon la constitution slovène c'est le peuple qui détient le pouvoir.
    4. Nous exigeons une réforme radicale du système judiciaire car nous voulons un État de droit.
    5. Nous exigeons des procédures juridiques rapides et efficaces contre tous ceux qui ont acquis leurs propriétés d'une manière douteuse.
    6. Nous exigeons le retrait des richesses d'origine inconnue. L'élite politique et éconnomique qui a administré l'argent public doit prouver la source de ses avoirs. La Slovénie et ses richesse ne sont pas la propriété de nouveaux ultrariches (tajkun) mais de l'ensemble des citoyens.
    7. Nous exigeons que les banquiers prennent la responsabilité de leurs actes car nous - les citoyens - ne payerons plus les erreurs causées par l'avidité de certains autres.
    8. Nous exigeons la mise en place d'une commission constitutionnelle incluant des citoyens chargée d'apporter les changements nécessaires dans la constitution slovène.
    9. Nous exigeons une influence accrue du peuple sur la constitution du parlement slovène.
    10. Nous voulons un renouveau de la Slovénie dont les fondements seront la morale, la justice sociale, ainsi que la souveraineté populaire ; et nous nous opposons sévèrement à toute division artificielle du peuple (s'appuyant par exemple sur une idéologie en relation avec l'histoire).

    Je pense que ces exigences sont suffisament réalistes et proches des faits observés il y a quelques mois en Islande, et en les circonstances actuelles je ne vois pas d'autre changement assez radical qui fût réalisable. Dans le même ordre d'idée, il me semble que la cause de la misère dans laquelle nous vivons déjà et qui nous précipite à la catastrophe, n'est pas à chercher dans les individus criminels de l'élite, mais dans le système capitaliste néolibéral, complètement débridé depuis la chute du mur de Berlin et qui montre maintenant son vrai visage. Il s'agit du vol rapace d'une élite peu nombreuse envers la majorité du peuple au moyen d'une corruption systématiquement construite. La corruption fait partie du capitalisme néolibéral, sans elle il ne peut exprimer ses tendences rapaces. Une prise de conscience est nécessaire : la solution ne consiste pas chasser des personnes concrètes de la position politique mais en un changement du système qui pousse pour l'instant tout détenteur de autorité dans les bras de la corruption dès qu'il pénètre les arcanes du pouvoir. Tout détenteur de pouvoir, que ce soit de la sphère économique ou économique, et qui ne veut pas accepter les méthodes corruptrices de la gouvernance, celui-là perdra bientôt sa position.

    Il est nécessaire de créer un nouveau monde sur la base des nouveaux meneurs mondiaux et de leurs priorités : la révolution informatique porte des hommes pourvus de grandes connaissances informatiques, ils maîtrisent réellement les machines sans lesquelles le temps présent ne peut plus fonctionner. Les informaticiens (entre autre les réseaux sociaux) doivent prendre conscience de leur pouvoir politique et éloigner de nous le système actuel organisé sur la base d'une pseudo démocratie capitaliste et néolibérale (celle qui au moyen de la corruption et de l'argent trompe les masses). Ils doivent imaginer de nouvelles règles de fonctionnement dans lesquelles l'argent (la possession) n'aura plus le rôle central, mais le savoir. Peut-être cela sonne-t-il utopiste, mais je vous garantis que ce temps n'est pas si éloigné.

    Zlatko Tišljar

    Traduit à la louche par votre serviteur à partir d'un blog de l'auteur

    http://www.agoravox.fr

  • La décroissance démographique: danger ou opportunité ?

    La chute de la natalité des populations de souche européenne, partout dans le monde, est perçue comme une menace dont la conséquence majeure serait la fin du modèle civilisationnel qu’elles ont porté. En dehors de cet espace, la majorité des peuples, excepté en Afrique subsaharienne, ont entamé leur transition démographique. Malgré le péril à avancer une cause unique pour expliquer ce phénomène, il est troublant de constater que le courant écologiste avait annoncé cette évolution au début des années 1970. Plus récemment, les écologistes ont montré que depuis le milieu des années 1980, les besoins en ressources naturelles de l’humanité excèdent la productivité de la biosphère. Aussi, d’un point de vue écologique, la transition démographique n’est pas incompréhensible car toute population confrontée à des limites écosystémiques voit ses effectifs régulés. La conclusion à cet article est, par conséquent, que la situation démographique d’aujourd’hui est peut-être la solution à la crise de l’environnement dont une des conséquences annoncées est la faillite écologique. Cependant, cette transition doit être gérée d’un point de vue politique pour préserver les populations engagées dans cette transition des explosions démographiques encore constatées.

    Faits et controverses sur la démographie : le bilan

    En 1982, sur le fondement d’études réalisées durant les années 1970, Jacques Leridon écrivait dans le magazine La Recherche: “La population mondiale est entrée dans une phase de décélération”. En 1995, dans la même revue, Jean-Claude Chesnais dressait le bilan suivant: “Les pays où la baisse séculaire de la fécondité ne semble pas encore amorcée ne représentent qu'environ 8% de la population mondiale”. La même année, Thérèse Locoh s’intéressant à la singularité africaine, soulignait que le maintien dans toute l'Afrique subsaharienne de niveaux élevés de fécondité -de cinq à sept enfants par femme- est une donnée majeure du présent et de l'avenir de la population mondiale. Seuls quelques pays d'Asie du Sud, d'Amérique centrale et du Moyen-Orient ont encore des niveaux de croissance annuelle de la population comparables à ceux de l'Afrique subsaharienne (3 % l'an en moyenne), ce qui correspond à un doublement de la population en vingt-trois ans. Par comparaison, le taux d'accroissement de la population des pays développés est en moyenne six fois plus faible (0,6% par an). Celui de l'ensemble des pays en développement atteint 2 % l'an. Elle poursuivait en montrant qu’à l'horizon de l’an 2025, selon le rapport de l’ONU de 1993, il y aurait un milliard cinq cents millions d'habitants en Afrique subsaharienne si l'hypothèse d'une baisse lente de la fécondité se réalisait et “seulement” un milliard cent millions si une baisse rapide survenait. Entre ces deux perspectives, il y a quatre cents millions d'habitants, en plus ou en moins, à accueillir en Afrique subsaharienne.

    Les conclusions à tirer de son article sont sans appel: quelle que soit l’hypothèse démographique retenue, la pression des populations africaines sur l’Europe n’est pas derrière nous, mais devant nous.

    Cependant, malgré la singularité africaine, sur le fondement du rapport ‘World population to 2300’ de l’ONU, la transition démographique est entamée. Partout les taux de fécondité déclinent, mais pas les populations en raison de la croissance de la durée de vie (Figure 1. Estimated world population, 1950-2000, and projections: 2000-2050; Figure 3. Total fertility, major areas:1950-2050; Figure 4, World total fertility and life expectancy at birth :1995-2050).

    La stabilisation, voire la décroissance de la population, est une hypothèse désormais admise, les prévisions de hausse étant régulièrement revues à la baisse. Mais, à un Max Singer pronostiquant qu’à partir de 2050, la population mondiale devrait commencer à baisser et qu’à terme elle ne devrait pas dépasser celle des Etats-Unis d’aujourd’hui, Jean-Marie Robine de l’Inserm répond qu’”il ne parierait pas un dollar sur cette prévision (...)”.

    Aussi, malgré l’incertitude sur l’évolution de la démographie, un constat s’impose. Il existe un différentiel démographique entre les différentes catégories de la population mondiale, les populations de souche européenne étant celles ayant entamé cette transition en premier. Deux phénomènes sont, par conséquent, à gérer : la décroissance de la croissance à l’échelle mondiale; le différentiel démographique entre les peuples. Ceux-ci sont à l’origine de débats nourris des incertitudes et des paradigmes de référence des protagonistes dont les propos portent sur les chiffres, sur les risques et sur les solutions.

    Trois catégories de risques majeurs sont associées à ce constat sur la démographie. Le premier porte sur la pérennité de civilisations ou de singularités culturelles confrontées à des pressions démographiques allogènes; le second concerne la puissance politique obérée par une démographie déclinante; le troisième enfin serait la fin d’un modèle politique fondé sur développement économique. Notons que le courant écologiste s’est construit en réaction à ce dernier.

    Les débats

    La crise démographique comme menace pour la survie d’une population et de son identité est une antienne de la philosophie occidentale. C’est le premier risque. En citant J.J. Spengler et L. Dublin qui, au début des années 1930, prophétisaient l'effondrement des sociétés occidentales que leur anémie démographique exposait dangereusement aux débordements des populations du tiers-monde, Jacques Leridon rappelle qu’hier, la chute de la natalité des pays occidentaux avait suscité les mêmes craintes qu’aujourd’hui.

    Plus près de nous, et malgré la suspicion qui pèse sur les démographes et hommes politiques prolongeant cette tradition, des auteurs courageux osent évoquer cette menace. Jacques Attali, par exemple, écrit en conclusion de “Les Juifs, le monde et l’argent” que : “si les tendances actuelles se prolongent, le tiers de la Diaspora aura disparu en 2020, et les deux tiers en 2050 (...). Le peuple juif aurait alors vécu deux mille ans en avant-garde pour disparaître (...)”.
    Dans une perspective plus large, Yves-Marie Laulan écrit dans "Les Nations suicidaires" : "L’Occident se meurt, l’Occident est mort. Enfin presque. Mais il ne le sait pas... ". Après avoir rappelé les projections de l’ONU et noté qu’à la fin des années 1980, on prévoyait encore 12 milliards d’habitants pour 2050, il souligne que les prévisions continuent de baisser avec rapidité une année après l’autre. Mais la baisse de la fertilité dans les nations occidentales prend une tournure dramatique dans des pays comme l’Espagne ou l’Italie (nombre d’enfant par femme : 1,2) et surtout en ex-Allemagne de l’Est (0,8 et jusqu’à 0,6 dans plusieurs grandes villes).

    La perte d’une identité par implosion démographique ou assimilation à une démographie plus vigoureuse est une des interrogations actuelles dont le corollaire est la perte de puissance politique. C’est le second risque. La situation de la Russie et la politique engagée sur ce sujet sont le meilleur exemple d’une prise de conscience politique. Selon J.-C. Chesnais, de 1995 à 2001 la Russie a perdu 4 millions d’habitants et en 1999, la différence entre le nombre des décès moins celui des naissances atteignait 900 000 soit près de 0,6% de la population. En comparaison, pendant le demi-siècle 1860-1914 la croissance russe était de 2% par an et il y avait en moyenne 7 à 8 enfants par famille; ceci malgré la démographie des populations allogènes de l’Empire russe et des émigrations qui compteraient assez peu. Si les choses continuent ainsi, la population de la Russie, où l’on a compté 4 millions de naissances en 1900 pour 1,2 million seulement en 2000, pourrait baisser de 144 millions aujourd’hui à 125 millions en 2020 et peut-être 100 millions en 2050 passant ainsi du 6ième au 20ième rang dans le monde avec toutes les conséquences politiques et économiques de cette évolution. Depuis 1989 les mouvements de populations sont beaucoup plus libres en Russie. Le grand Nord et la Sibérie se vident peu à peu de russes (note 1) alors que les peuples asiatiques et turcs continuent d’alimenter la démographie mondiale. Les Russes ont conscience de la gravité de la situation. Dans le discours sur l’état de la Nation de juillet 2000, le président Vladimir Poutine souligne que le défi le plus important à relever est le problème démographique.

    Le troisième risque identifié est qu’une baisse généralisée de la croissance démographique obère un modèle politique fondé sur le développement économique dont le capitalisme est la pierre angulaire. Le livre d’Isaac Johsua “Le grand tournant” résume assez bien cette angoisse. L’auteur estime que la croissance démographique, depuis le XVIIIième siècle, a été un des ressorts de l’expansion capitaliste dont un des piliers est une main-d’œuvre disponible à profusion. La pénurie généralisée de main-d’œuvre provoquerait la fin du capitalisme car la demande de travail des entreprises se heurterait à une offre de travail décroissante.

    Quelles sont alors les solutions avancées par les différents protagonistes au débat ? Selon les courants politiques et les présupposés qui les structurent, les attitudes sont singulièrement différentes. De pays comme la Russie pratiquant des politiques natalistes ciblées aux pays comme la France ou les Etats-Unis ayant opté pour l’immigration allogène, pariant sur une adhésion de ces populations à leur modèle civilisationnel, toutes les hypothèses sont envisagées pour remédier à la décroissance démographique des populations de souche européenne, aujourd’hui, et du monde dans son ensemble demain. Cependant, les écologistes font entendre un autre discours : la décroissance démographique permettrait d’éviter la faillite écologique.

    Contraintes écologiques et développement économique

    La relation entre une croissance, quelle qu’elle soit, et les facteurs la conditionnant est un des fondements de la pensée écologiste. Pour des écologues comme P. Duvigneaud ou E.P. Odum, une “croissance infinie est une vue théorique car, des facteurs dépendant de la densité interviennent et modifient la marche de la croissance de la population qui est ainsi plus ou moins freinée par la résistance de l’environnement”. A un moment ou à une autre, des facteurs limitants freinent cette croissance. Leur étude est un des principaux axes de recherche en écologie.

    Ces thèses, consolidées au milieu du XXème siècle, sont à l’origine des conceptions de l’écologie politique dont un des actes fondateurs est l’introduction faite par René Dubos (note 2) à la première Conférence mondiale sur l'environnement humain de Stockholm en 1972.“En voulant produire sans cesse davantage, l’homme pollue davantage l'air, l'eau et le sol et il gaspille des ressources qui ne sont pas inépuisables. En voulant maîtriser la maladie sans s'être soucié de l'expansion démographique, il est en train d'épuiser la terre. Où en serons-nous dans trente ans, lorsque six ou sept milliards de gens devront exister sur la planète ?”. La même année, le Club de Rome publiait un rapport intitulé The Limit to Growth traduit en français par “Halte à la croissance”. Ce réquisitoire d'économistes animés par D. Meadows prônait la “croissance zéro” de la démographie humaine pour épargner des matières premières non renouvelables. En réaction à cette approche renouant avec les vues des premiers économistes comme David Ricardo (1772-1823) ou Thomas R. Malthus (1766-1834), les économistes contemporains ont développé la théorie moderne de la croissance.

    Au milieu du vingtième siècle des économistes comme Sir Roy F. Harrod (1900-1978) ont établi des modèles de croissance capitaliste qui suggéraient que celle-ci était instable et marquée par des crises périodiques. Puis Robert M. Solow, prix Nobel d’économie en 1987, argua que les opportunités de substituer du capital au travail dans le processus de production devaient favoriser une croissance stable limitant les crises périodiques. Plus tard, le modèle de croissance de Solow envisagea la possibilité d’une élévation du niveau de vie général par le progrès technologique. Ces modèles excluaient le rôle de l’’environnement’ dans la production. Le travail et le capital étaient combinés pour produire, mais aucune ressource naturelle et énergie n’étaient requises pour le faire. Comme Solow lui-même en fit la critique, “la fonction de production est homogène au premier degré. Cela suppose qu’il n’y a pas de ressources épuisables comme la terre”.

    C’est à partir des années 1970 que les conditions de la croissance économique intégrèrent la dimension environnementale. D. Meadows, sous l’égide du Club de Rome, et d’autres établirent l’existence de limites biophysiques à la croissance, entraînant celle-ci vers une fin. Les théories de la croissance commencèrent donc à intégrer les ressources naturelles et la pollution dans les modèles conçus à partir des années 1970. J. Stiglitz (1974) proposa une fonction de production combinant travail, capital et ressources substituables. Son modèle supposait que la raréfaction des ressources naturelles serait compensée par le progrès technologique: “Avec le progrès technique, quel que soit son niveau, nous pouvons trouver des voies de croissance positive... Cette croissance par individu requiert un niveau constant de changement technologique”. Ainsi, les limites à la croissance ne dépendraient pas des ressources naturelles mais du niveau de développement technologique.

    En réaction aux conceptions pessimistes sur les potentialités de croissance des années 1970 obérées par les contraintes écologiques, les années 1980 furent celles de l’optimisme écologique. Concernant les liens entre la croissance économique et le monde naturel, W.J. Baumol (1986) affirmait que les inventaires des ressources naturelles pourraient croître en permanence, même si les stocks physiques diminuaient rapidement. Dans cet esprit, les ressources dont les quantités physiques décroissent et sont finies peuvent néanmoins être augmentées par l’évolution technologique selon leur contribution future à l’économie et permettre ainsi d’envisager sereinement l’avenir.

    Des théories économiques comme celle de Stiglitz ou de Baumol ont laissé des traces dans les théories économiques des années 1990. P. Aghion et P. Howitt (1998) reconnaissent que la pollution et les ressources naturelles sont des valeurs à considérer. Cependant, leur modèle schumpetérien implique que l’accumulation de ‘capital intellectuel’ peut compenser les contraintes biophysiques de l’activité économique et ainsi permettre une croissance indéfinie.

    R. Barrow et X. Sala-i-Martin (1995) ne mentionnent même pas la terre, l’énergie, les ressources naturelles et la pollution dans leurs modèles de croissance économique. Pour eux, la production de biens et le savoir-faire de l’homme sont à la base du capital. L’activité macro-économique se résume alors à puiser dans la nature les ressources et à y évacuer les déchets. Un débat sur les relations entre la nature et la croissance économique n’a donc aucun intérêt.

    D’autres auteurs ont cependant tenté de renouer avec l’idée de limites biophysiques au développement, mais sans grandes influences sur les théories modernes de la croissance économique. Ainsi, H.E. Daly (1996) évoque des facteurs éthiques et biophysiques comme bases d’une économie durable. Cela suppose entre autres une population stable, une production et des besoins en énergie limités aux seuls besoins de ces populations.

    Le débat fait rage entre les partisans du modèle dominant : celui de l’économie capitaliste ou libérale, c’est selon, et le modèle écologiste. L’enjeu de ce débat est la consubstuabilité des écosystèmes artificiels aux écosystèmes naturels. Les premiers sont-ils indissociables des seconds ou pas ?
    Deux thèses s’affrontent: les économistes postulent à une substituabilité du capital humain (technologie, population) au capital naturel alors que les écologistes limitent cette substituabilité à des seuils critiques de capital naturel; l’auto-reproduction de celui-ci étant le niveau à ne pas transgresser.

    Le modèle dominant actuellement est celui du développement économique infini; ce dernier permettant à terme de résoudre les maux de nos sociétés. Guerre, chômage, misère, etc. sont solubles dans le développement. Or, ce développement infini suppose un support, lui aussi, infini. Les économistes établissent que ce support est le progrès technologique, a priori incommensurable; les écologistes, quant à eux, rappellent la finitude de l’écosphère.

    Les faits semblent donner raison à ces derniers. Les prévisions du rapport Meadows de 1972, qui ne sont que le résultat de la modélisation de facteurs limitant la croissance économique et démographique sont, trente années après, avérées. Cependant, leur audience est réduite, au mieux, aux cercles initiés; au pire, leurs thèses sont galvaudées par des mouvements politiques qui en trahissent l’esprit. Mais depuis, de nouveaux outils sont apparus comme l’empreinte écologique.

    L’empreinte écologique

    L’empreinte écologique est une méthode inventée au début des années 1990 par Mathis Wackernagel et William Rees pour agréger des données sur les capacités de la biosphère à supporter un développement humain et économique. Elle est fondée sur la productivité des ressources terrestres et aquatiques nécessaires pour satisfaire les besoins en consommation de la population à partir de sources pérennes. Cet outil a pour vocation de mesurer l’impact des modes de vie humains sur l’environnement en calculant la superficie des sols productifs nécessaires à la production des ressources et à l’absorption des déchets d’une population humaine donnée. L’unité de référence est la superficie de terres et d‘écosystèmes aquatiques exprimée en hectares globaux. Cette unité permet d’unifier des surfaces aux bioproductivités différentes par l’application d’un coefficient d’équivalence.

    L’ambition des promoteurs de l’indicateur ‘empreinte écologique‘ est que celui-ci devienne le pendant environnemental aux PIB (Produit intérieur brut) et inflation pour l’économie et IDH (Indicateur de développement humain) pour les aspects sociaux. Ces derniers n’ont pas vocation à piloter des politiques environnementales. Ainsi, le PIB n’intègre pas le coût environnemental des activités économiques. La pollution y est conçue comme un double gain; d’une part celui généré par l’activité polluante (production de biens) et d’autre part, la dépollution rendue nécessaire. La conclusion est que plus l’on pollue, plus l’on est obligé de dépolluer, plus le PIB augmente. Simon Kuznets (1901-1985), prix Nobel d’économie en 1971, initiateur du PIB comme système de comptabilité nationale, écrivait dans son premier rapport au Congrès américain en 1934 “la richesse d’une nation ne peut qu’avec difficulté être déduite de la mesure du revenu national”.

    Le Word Wild Fund (WWF) a publié en 2002 le rapport “Planète vivante” montrant qu’en 1997 l’empreinte écologique de la population mondiale était au moins 30% plus importante que la capacité productive biologique de la planète. Une des conclusions les plus médiatisées du recours à cet outil est l’équivalent en planète-terre dont nous aurions besoin pour vivre si les 6 milliards d’habitants avaient le même niveau de développement que les Américains des Etats-Unis: 5 planètes. Ce chiffre est de 3 pour les habitants de l’Union européenne. Malgré les critiques dont cet indicateur est l’objet, la conclusion avancée est que le niveau de développement actuel n’est pas durable car, traduit en surface, celui-ci oblige à utiliser des surfaces dont nous ne disposons pas; donc à puiser dans le capital naturel disponible, mais non renouvelable. La transition entre une sous-utilisation et une sur-utilisation des biocapacités de la planète date du milieu des années 1980 (Humanity’s Footprint 1961-200. Figure : Global demand vs. Supply).

    Il est délicat de réduire l’évolution d’un phénomène multifactoriels comme la démographie à une de ses composantes. Il est toutefois opportun d’établir une corrélation entre le début de la décroissance de la natalité et les enseignements issus du recours à l’empreinte écologique. Au facteur d’erreur près, l’époque à laquelle l’humanité a commencé à entamer son stock de capital naturel coïncide avec le début de la diminution des taux de fécondité: la fin du vingtième siècle.

    Gérer la transition

    Au regard de la crise de l’environnement, la baisse de la croissance démographique, prélude possible à une diminution de la démographie, est une aubaine susceptible de pérenniser un modèle civilisationnel auquel l’ensemble de la planète adhère aujourd’hui. Demain, des civilisations millénaires comme l’Inde ou la Chine nous auront peut-être rejoints, voire dépassés. Ce choix a été réalisé sciemment par ces civilisations car ce modèle contribue à la puissance politique de ceux qui l’adoptent. Mais la contrepartie est la crise écologique.
    La baisse prévisible de la démographie est, par conséquent, une chance à saisir à la réserve de modifier profondément nos pratiques politiques. L’existence de croissances régionales comme en Afrique et l’absence de réponse politique est sans aucun doute un enjeu contemporain vital. La transition est à gérer d’un point de vue politique, sinon...

    Frédéric Malaval 8/01/2005 © POLEMIA

    Notes:

    1. Héritage de la période soviétique, la citoyenneté et la nationalité sont des concepts distincts en Russie. La première repose sur des critères juridiques alors que la seconde est fondée sur des critères ethniques.

    2. Dubos René (1901-1982). Médecin et biologiste américain d’origine française. Né dans le Val d’Oise à Saint-Brice, fut professeur honoraire à la Rockefeller University, mais aussi professeur de pathologie comparée et de médecine tropicale à la Harvard University Medical School. Ses travaux ont ainsi ouvert la voie au développement des antibiotiques. En matière d’environnement, sa contribution principale fut sa mémorable intervention à la Conférence sur l’environnement, tenue à Stockholm en 1972 sous l’égide de l’O.N.U..

    3. Rapport World Population to 2030, United Nations department of Economic and Social Affairs/Population Division, cosultable sur: http://www.un.org/esa/population/unpop.htm)

    4. Extrait de Humanity’s Footprint 1961-2001 : “Figure ‘Global demand vs. Supply’ shows the ratio between the world's demand and the world's biocapacity in each year, and how this ratio has changed over time. Expressed in terms of "number of Earths," the biocapacity of the Earth is always 1 (represented by the horizontal blue line). This graph shows how humanity has moved from using, in net terms, about half the planet's biocapacity in 1961 to 1.2 times the biocapacity of the Earth in 2001. The global "ecological deficit" of 0.2 Earths is equal to the globe's ecological overshoot” (http://www.footprintnetwork.org/gfn_sub.php?content=global_footprint).

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  • Les enfants qu'ils pleurent et ceux dont ils se moquent

    A-t-on tellement besoin de journalistes ou d'éditorialistes pour nous exposer toute l'horreur de la tragédie survenue dans une petite école rurale du Connecticut ? Et ont-ils d'ailleurs grand-chose à dire, hors le consensualisme bêlant qui pousse ce troupeau d'ignares incultes à cogner contre ce qui leur paraît être l'essentiel du drame : la nécessité d'en finir avec le Second Amendement de la Constitution américaine et la prétendue paranoïa apocalyptique de l'Américain de base collectionneur d'armes. Sauf qu'à chaque fois ce sont de jeunes gens, abrutis par le nihilisme de leur société libérale et moderniste, bourrés de ritaline et autres drogues médicinales fournies par les psychiatres, qui ont appuyé sur les gâchettes. Demande-t-on l'éradication des psychopédiatres et des psychiatres ? Demande-ton la disparition des films violents, de la télé/pourriture, des jeux électroniques "gores" dont les enfants « de notre temps » se gavent à longueur de journée, de tout ce qui dans cette société pousse les esprits fragiles à déraper et, saisissant un pistolet Glock, à tirer sur tout ce qui bouge.
    Obama a d'abord été élu parce qu'il était Noir et qu'à un Noir l'Amérique ne pouvait rien refuser. Il a été élu pour casser la Constitution, en particulier dans son amendement essentiel, le Second. Au bout de quatre ans, n'y étant pas parvenu on l'a remis en place à l'issue d'une élection qui a enfoncé toutes les bornes - pourtant élastiques - de la farce électorale sur laquelle ce pays repose depuis un demi-siècle. Le Second Amendement n'a pas pour fonction de permettre aux Mimiles, aux dingues et aux islamistes de casser du Wasp. Observez-le bien, en effet, quel que soit celui qui tient l'arme, Juif, Asiatique, Africain-Américain, mestizo - cette fois-ci, il est vrai, il s'agissait d'un Italo-Américain - ce sont toujours des Américains Blancs Anglo-Saxons protestants qui sont ciblés.
    Le Deuxième Amendement, adopté le 15 décembre 1791, dit expressément : « Une milice très disciplinée (well regulated) étant nécessaire à la sécurité d'un Etat libre, le droit du peuple à garder et porter une arme ne sera pas transgressé ».
    Il est directement issu du Bill of Rights de 1689 imposé aux souverains d'Angleterre Guillaume III et Mary II par le Parlement en réponse à la tentative du dernier Roi catholique Jacques II de désarmer les protestants. Par la suite ce droit fut maintenu afin que les citoyens ne puissent être livrés sans défense à la Couronne. La Cour Suprême des États-Unis, à de très nombreuses reprises, et tout récemment encore, a confirmé qu'il ne s'agissait pas d'un nouveau droit à posséder des armes mais de celui, conforté, de n'être pas désarmé par le pouvoir. Ainsi McDonald versus Chicago (2010) affirmait catégoriquement que « le Second Amendement limite les gouvernements d’État et locaux, exactement comme il limite le gouvernement fédéral » (Wikipedia).
    Si les Américains en leur très large majorité refusent que l'on touche à cet Amendement c'est d'abord parce qu'il représente leur ultime instrument d'autodéfense contre la tyrannie de l’État. On rappellera d'ailleurs qu'il existe en Europe un pays dans lequel les citoyens sont obligés d'être armés et qu'il passe justement pour le modèle le plus achevé de la démocratie. C'est la Suisse. On ne sache pas qu'il y ait plus de massacres dans les écoles suisses que dans celles de France. Celle-ci, en revanche, a placé à la tête du groupe Socialiste, majoritaire à l'Assemblée nationale, un ayatollah du désarmement général des citoyens. Bruno Leroux. Pour lequel les partisans d'un peuple armé sont des « fêlés de la gâchette (qui), sur internet, n'ont d'échanges que sur leurs armes à feu, très certainement parce qu'ils sont incapables déparier d'autre chose ». Sa proposition de Loi 2 773 du 25 janvier 2011 qui, on s'en doute, tôt ou tard deviendra loi, fera que seuls posséderont une arme les malfrats, les islamistes et les polices ce qui dans certaines périodes de chaos social, politique et économique, reviendrait à peu près au même. Et serait bien pratique pour les pouvoirs occultes.

    LES ENFANTS SYRIENS QUI INDIFFÈRENT NOS MEDIA
    En août 1999, à la suite d'un massacre dans une école de Tasmanie, le gouvernement australien, aidé par des forces de police venues des États-Unis, désarma la population australienne. Près de 650 000 armes à feu furent détruites pour un montant global de 500 millions de dollars australiens. Un an plus tard, les homicides, qui jusque-là régressaient, étaient en augmentation de 3,2 %. Les attaques à main armée de 8,6 %. Les vols à main armée de 44 %. Dans le seul État du Victoria les meurtres par arme à feu bondirent de 300 %.
    Évidemment, les criminels ne risquaient plus grand-chose à s'en prendre aux « braves gens ». Tel était d'ailleurs le but de l'opération menée par l'idéologie libérale/progressiste : désarmer physiquement et psychologiquement le peuple.
    Reste tout de même, dans le déferlement de larmoiement médiatique qui fit de chaque éditorialiste ou lecteur(trice) de dépêche un avantageux donneur de leçon, à rappeler que les jours précédant la tuerie du Connecticut plusieurs bombes faisaient à Damas des dizaines de morts et de blessés dont de très nombreux enfants chrétiens et alaouites. On ne fera pas de discrimination entre les enfants d'ici et ceux de là-bas. Mais, tout de même. Ceux-là, appartenant au camp de Bachar el Assad, n'eurent droit qu'à deux phrases dans la plupart des comptes-rendus. Parce que ces petites victimes sanguinolentes ont été massacrées par ceux qui depuis deux ans occupent la totalité de l'espace de conscience consacré dans nos media/tartuffes à la Syrie. Mieux même, tout au long du 14 décembre, les militants de France-Info, tous les quarts d'heure, ayant évoqué en quelques mots les enfants assassinés de Damas, enchaînaient sur un reportage dans une ville "assiégée" dont l'hôpital, voyez-vous cela, manquait de médicaments, et par une longue interview, comme à l'accoutumée nombriliste, d'un représentant de Médecins Sans Frontière. Pas seulement des crétins ou des cuistres : des salauds.
    René BLANC. 21 décembre 2012  Rivarol

  • Catherine Ashton

    L’Union européenne ne se résume-t-elle pas dorénavant à cela : une oligarchie de plus en plus fermée et de moins en moins démocratique, plus avide d’argent que de pouvoir, méprisant ouvertement les électeurs et restaurant par touches successives un Etat totalitaire sous un déguisement « soft » ? La nomination récente de Catherine Ashton comme Ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne semble autoriser une réponse affirmative.
     
    Dès le départ qualifiée de « pygmée politique » par le député européen britannique Nigel Farage et jugée « totalement incompétente » comme dénuée « d’expérience politique et diplomatique » par Pierre Moscovici, ancien Ministre délégué aux Affaires européennes, ou encore taxée « d’amateurisme » et « d’incompétence » par Libération, Catherine Ashton a en quelques mois accumulé gaffe sur gaffe et fait à présent la risée de l’Europe sur la scène internationale. Il semble qu’Ashton ait été choisie par Gordon Brown pour la seule raison que l’Union européenne voulait une femme à ce poste. On n’aurait rien trouvé de mieux… La première explication pour ce choix désastreux s’inscrit dans la thèse que les puissants du monde, en particulier les Etats-Unis, veulent une Europe unie, certes, mais faible, impuissante et désorganisée. Ils veulent une Europe comme relai d’un pouvoir mondialiste, mais un relai docile. La nomination d’Ashton s’expliquerait ainsi. L’adoption forcée et antidémocratique du Traité de Lisbonne cadre parfaitement avec cette thèse puisqu’il a donné à l’Europe trois présidents – un Président de la Commission, un Président tournant et un Président permanent – dont on a appris après-coup que leurs attributions respectives n’étaient pas bien délimitées.
     
    L’autre explication repose sur le passé de Catherine Ashton : une femme qui est un pur produit de la classe politique, qui n’a jamais exercé de profession et n’a jamais été élue nulle part. Ashton est une ancienne militante du CND (Campaign for Nuclear Disarmament), une organisation de gauche qui luttait contre la défense nucléaire de l’Europe en pleine guerre froide. Elle était trésorière de cette organisation dans les années 80 quand le CND reçut d’importantes donations en argent. Le CND a toujours refusé de révéler l’origine de ces dons, ce qui laisse penser que des organisations communistes et – pourquoi pas ? – l’Union soviétique – pourraient avoir été impliquées. C’est l’opinion de plusieurs membres du Parlement européen d’Europe centrale, par exemple Hynek Fajnon, un député tchèque, pour qui il ne fait aucun doute que l’Union soviétique a soutenu financièrement le CND. Ce qui a servi l’obscure activiste de gauche qu’était Catherine Ashton, c’est d’épouser Peter Kellner, journaliste et commentateur politique, mais surtout ami personnel de Tony Blair. Kellner, devenu entretemps le Président de YouGov, une organisation de sondage politique, a obtenu pour sa femme en 1999 le titre de « baronne Ashton of Upholland » et un siège à la Chambre des Lords.
     
    A partir de là, la carrière politique de cette femme sans expérience ni qualification, s’est accélérée au grand étonnement de tous et par le seul effet de pistons dus à Kellner et Blair. Elle qu’on dit « plus propre à diriger à un conseil paroissial », n’a jamais été élue à aucun de ses postes politiques. La seule chose qu’elle ait jamais gagnée par un vote c’est le titre de « Politician of the Year 2006 » du groupe homosexuel Stonewall. Or elle est aujourd’hui parmi les dirigeants politiques les mieux payés au monde : mieux que Sarkozy, mieux que Merkel, mieux qu’Obama. Dans une classe politique où rien ne compte tant que le pouvoir et l’argent et où l’on est prêt à tout pour l’obtenir (jusqu’à accepter un titre de noblesse), Catherine Ashton s’est particulièrement bien débrouillée puisqu’elle gagne aujourd’hui 363 000 euros par an (30 250 euros par mois) incluant une prime au logement et un budget de représentation, mais sans compter deux chauffeurs et une multitude d’autres avantages. Tout cela pour un poste sans obligation de résultats et sans responsabilités directes. Le pire qui puisse lui arriver c’est de le perdre… fortune faite. Si elle survit à son mandat de 5 ans, elle bénéficiera d’une pension de 70 439 euros et d’une prime de départ de 510 500 euros.
     
    La nomination de Catherine Ashton s’inscrit donc parfaitement dans la logique de fonctionnement de l’Union européenne. Le personnel politique doit être grassement payé et, si possible, pas trop qualifié. Il doit tout devoir à l’Union européenne et sentir que sans elle il ne serait rien. On peut tout attendre de gens qui renoncent à avoir une conscience ou un jugement personnel. Ils se montreront d’une flexibilité totale, fermeront les yeux sur toute irrégularité, fraude, abus ou injustice. Le seul fait de vivre dans le monde artificiel et privilégié de l’Union européenne suffira à les couper des réalités de la société et les préparera à accepter comme normale la dérive oligarchique et antidémocratique des institutions.
     
    Christophe Buffin de Chosal http://www.libeco.net/

  • La Grèce sous la dictature de la Commission, de la BCE et du FMI - Nigel Farage

  • Mondialisation et Développement durable

    La mondialisation n’est pas une fatalité ou l’expression d’une loi naturelle irrépressible. Elle est résultat d’une conception du monde imaginée par les pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique - les “Pilgrim Fathers” - qui fuirent une Europe belliqueuse pendant le XVIIème siècle pour construire un monde de paix en Amérique. Depuis la Seconde guerre mondiale qui a permis aux Etats-Unis de s’imposer comme hyperpuissance, leurs héritiers appliquent cette politique dont la finalité est de créer le Paradis perdu sur terre. Jamais, il n’y a eu si peu de morts par guerre qu’aujourd’hui (1). Le monde est en paix. Ceci est le résultat de la politique américaine favorisant par tous les moyens l’interdépendance économique des régions du monde. Le libéralisme, association de la démocratie et du capitalisme, en est la philosophie politique de référence.
    Mais, l’individualisme, pivot de la démocratie, et le développement économique comme horizon politique et moral ont une contrepartie : la crise écologique. La menace sur la civilisation libérale n’est plus exogène, mais endogène. Le concept permettant de surmonter cette menace est le Développement durable, dernier avatar de la philosophie politique dominante. Le modèle civilisationnel fondé sur le développement économique n’est, cependant, pas remis en question.

    Après avoir exposé les circonstances de l’apparition de la notion de Développement durable, ce texte évoquera les racines et les étapes aboutissant à l’hyperpuissance américaine pour conclure sur les conséquences géopolitiques.

    Le développement économique comme seul horizon politique

    L’offre politique dans les pays occidentaux, pour autant qu’elle paraisse diversifiée, n’en est pas moins très homogène. Toute la classe politique s’accorde sur la nécessité de soutenir le développement économique comme panacée à tous nos maux. Quelques dixièmes de prévision de croissance en moins et l’avenir s’assombrit. Chômage, pauvreté, déficits divers, intégration, délinquance, etc. sont solubles dans le développement. De nombreuses divergences existent sur les conditions de réalisation de cette croissance et sur son usage, mais nul aujourd’hui ne la remet en question. “Plus de croissance” est le ‘credo’ de tous.

    C’est à l’issue de la Seconde guerre mondiale que l’Europe, puis le monde dans son ensemble, connaissent un développement démographique et économique sans précédent. Comme le souligne Lester R. Brown (1996), il est difficile aujourd'hui de bien mesurer le simple ordre de grandeur de la croissance démographique. Les personnes nées avant 1950 auront vu durant leur vie une croissance démographique plus forte que celle des 4 millions d'années passées depuis que nos premiers ancêtres se sont tenus debout. L'économie mondiale progresse encore plus vite. La valeur de la production totale est passée de 4 billions de dollars en 1950 à plus de 20 billions en 1995. En 10 ans, de 1985 à 1995, elle a augmenté de 4 billions de dollars, davantage que des débuts de la civilisation jusqu'en 1950. Entre 1900 et 2000, le Produit intérieur brut (PIB) mondial a été multiplié par plus de treize en monnaie constante, alors qu’au XIXème siècle il avait été multiplié par un peu moins de sept. De 1900 à 1950, le taux de croissance moyen fut d’environ 1,5 %, ne dépassant guère celui du siècle précédent. De 1950 à nos jours, il atteint 3,3 % en moyenne malgré un ralentissement sensible à partir de 1973. Les Etats-Unis assurent 40 % du PIB des dix-sept pays capitalistes les plus avancés.

    Les pays qui sont maintenant en voie d'industrialisation se développent beaucoup plus rapidement que par le passé, car ils peuvent tirer parti de l'expérience et de la technologie de ceux qui les ont devancés. La croissance économique en Extrême-Orient a été en moyenne de 8 % au cours des dernières années. Entre 1991 et 1995, l'économie chinoise s'est développée au rythme ahurissant de 57 %, ce qui a relevé de plus de la moitié le revenu par tête de sa population. Tous les Chinois ne partagent pas pour autant cet engouement pour la croissance débridée. Ainsi Pan Yue, le vice-ministre chinois de l’environnement, a envisagé que "le miracle sera bientôt terminé", craignant qu’une catastrophe écologique induite par cette croissance ne brise cette belle envolée (2).

    La crise écologique

    Quelques chiffres, issus des travaux de L. Brown, permettent de mesurer l’impact du formidable développement économique et démographique sur les ressources naturelles et l’environnement en général. Comme la population a plus que doublé depuis le milieu du XXème siècle et que la taille de l'économie a presque quintuplé, la demande de ressources naturelles a augmenté à un rythme phénoménal.
    Depuis 1950, les besoins en céréales ont triplé. La consommation de produits de la mer a plus que quadruplé, l'usage de l'eau a triplé de volume, de même que la demande de viande de bœuf et de mouton. La demande de bois de chauffage a triplé; celle de bois de construction a plus que doublé et celle de papier a été multipliée par six. L'emploi des combustibles fossiles est quatre fois plus important et les émissions de carbone ont augmenté en proportion.
    Cet accroissement en spirale de la demande humaine de ressources commence à dépasser la capacité des systèmes naturels de notre planète et, à l'échelle du monde, l'économie attaque les fondations sur lesquelles elle repose. Les dommages causés à l'infrastructure écologique de la terre apparaissent sous la forme de zones poissonneuses qui se vident, de niveaux hydrostatiques qui s'abaissent, de forêts dont la superficie se réduit, sous la forme d'érosion des sols et d'assèchement des lacs, de vagues de chaleur qui diminuent les récoltes et de la disparition d’espèces animales.

    De plus, les bienfaits de cette rapide croissance mondiale n'ont pas été également répartis. Les conditions d'existence de près d'un cinquième de l'humanité sont restées pratiquement inchangées au niveau de la subsistance. En conséquence, le rapport entre le revenu du cinquième le plus riche et le cinquième le plus pauvre des différents pays est passé de 30 à 1 en 1960 à 61 à 1 en 1991. Cette crise de l’environnement est donc doublée d’une crise sociale car les transferts technologiques vers des pays à faible niveau de développement induisent des croissances démographiques phénoménales de personnes inintégrables dans le modèle qui a contribué à les générer. Les populations d’Afrique noire sont les premières concernées par ce constat. L’exclusion sociale devient une variable irréductible consubstantielle à un modèle reposant sur la compétitivité économique des individus et des collectivités.

    Cette crise de l’environnement se caractérise par le constat de la finitude de l’écosphère, alors que les développements qu’elle supporte sont exponentiels depuis plusieurs décennies. L’effet ciseau est redouté, car le jour où ce développement se heurtera aux limites écosystémiques de la planète alors, commencerait une véritable crise écologique que les deux modèles qui ont structuré le monde moderne, - le libéral, le socialiste -, n’ont pas envisagée.

    L’émergence du Développement durable

    Face à la volonté de conforter le modèle actuel en y intégrant la dimension environnementale dans une première étape, puis sociale dans une seconde, la notion de développement, assimilée à la croissance du PIB, s’est transformée en Développement durable. Cette notion devenue incontournable est désormais inscrite dans les grands textes organisant nos sociétés. Ainsi, la Constitution européenne prévoit à son article I-3 alinéa 3: "L’Union œuvre pour le développement durable de l’Europe fondé sur une croissance économique équilibrée....". Plus proche de nous, les lois constitutionnelles du 1er mars 2005 ont adossé à la Constitution française une Charte de l’environnement dont l’art. 6 précise que: "Les politiques publiques doivent promouvoir un développement durable. A cet effet, elles concilient la protection et la mise en valeur de l’environnement, le développement économique et le progrès social".

    C’est avec les travaux de la Commission mondiale sur l'environnement et le développement (Commission Brundtland) que le terme de Développement durable, lancé en 1980, fut popularisé en 1987 puis élevé au rang de mission planétaire par la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (CNUED) réunie à Rio de Janeiro en 1992. C’est un véritable bilan de l’état de la planète qui fut entrepris par ce groupe à partir des données fournies par les grandes institutions internationales. Le travail, rendu en 1987, fit l’objet d’une publication destinée au grand public éditée sous le titre "Our Common Future".
    La Commission Brundtland définit le Développement durable comme celui "qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs". Elle a noté que sa définition contenait deux concepts clés: les besoins qui désignent "en particulier les besoins essentiels des populations démunies de la planète", et les limites qui désignent "celles imposées par l'état de la technique et l'organisation sociale, à l'aptitude de l'environnement à répondre aux besoins présents et futurs".
    La définition de la Commission Brundtland ne porte donc pas seulement sur la durabilité aux différents sens du terme, mais aussi sur l'équité entre les habitants actuels de la planète et entre les générations successives. La Commission identifie comme principaux instruments: "une croissance économique plus rapide dans les pays industriels et en développement, une plus grande liberté d'accès au marché pour les produits des pays en développement, des taux d'intérêts moins élevés, un transfert technologique accru, et une augmentation significative des flux de capitaux, aussi bien à des conditions préférentielles qu'aux conditions du marché".

    Nécessité incontournable pour les uns, nouvelle utopie ou mode passagère pour les autres, il est désormais illusoire d’exprimer un propos sans se référer au “Développement durable”. Pour les pionniers de l’environnement, cette notion témoigne de la victoire de leurs idées, mais en constitue aussi une menace car, alors que la critique écologiste portait sur un modèle civilisationnel fondé sur la croissance économique, le Développement durable reprend à son compte cette ambition, mais en lui adjoignant les préoccupations qu’ils ont exprimées. Il est donc l’objet d’attaques de mouvements radicaux dénonçant la mystification de la notion de développement qui, en changeant de moyen d’expression, reste toutefois un développement dangereux pour l’environnement. Au Développement durable, ils opposent la décroissance soutenable, c’est à dire celle qui améliore l’environnement, mais ne dégrade pas le niveau de confort des personnes. Un auteur comme Gilbert Rist (2001) a été jusqu’à souligner la dimension quasi-religieuse de la politique actuelle menée par tous les pays et tous les courants politiques en la qualifiant de "mythe du développement". Pourquoi alors tout focaliser sur le développement par lequel nos maux seraient solubles ?

    Malgré quelques voix isolées, le constat est sans appel. Le modèle qui domine la planète repose sur la démocratie et le développement, piliers de la Modernité. Francis Fukuyama dans "La fin de l’Histoire", a exprimé l’idée que l’effondrement de l’Union soviétique comme système politique antagoniste au capitalisme, fut l’événement marquant la fin de l’Histoire dans la mesure où rien ne serait désormais en mesure de s’opposer à un modèle libéral à vocation universelle. Les Etats-Unis en sont la référence absolue et le garant. Aujourd’hui, la mondialisation économique est l’ultime étape engagée par ces derniers pour étendre ce modèle à l’ensemble de la planète. La thèse avancée par ces lignes est que loin d’être l’expression d’une volonté dominatrice, cette politique repose sur la certitude que cette mondialisation permettra de réaliser sur terre le Paradis dont les hommes ont été chassés. La mondialisation économique est l’expression d’un messianisme politique. Le but est louable: créer les conditions d’une paix durable sur terre. Comment ? En disloquant les empires autarciques et en unissant les peuples et les personnes par des liens économiques indissolubles. Depuis 1945 et la victoire des Etats-Unis d’Amérique, ce modèle s’impose.

    Le Mayflower et le messianisme américain

    En 1620, des immigrants issus de l’Angleterre, transportés par le Mayflower, débarquent sur les côtes américaines. Là, loin d’une guerre de Trente ans qui s’achèvera en 1648 avec le Traité de Westphalie, ces réformés issus de l’élite commerçante veulent créer sur ce nouveau continent une civilisation en rupture avec l’ancien monde. Ils cherchent à réaliser l’ambition de l’ancien Testament inscrite dans la Genèse, 9: "Dieu bénit Noé et ses fils, il leur dit:“Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre. Vous serez craints et redoutés de toutes les bêtes de la terre et de tous les oiseaux du ciel. Tout ce qui remue sur le sol et tous les poissons de la mer sont livrés entre vos mains. Tout ce qui remue et qui vit vous servira de nourriture comme déjà l’herbe mûrissante, je vous donne tout (...). Soyez féconds et prolifiques, pullulez sur la terre (...)". Cette civilisation se construit contre une nature que Dieu a laissé subsister en Amérique pour permettre à ces héritiers du peuple élu de réaliser la volonté divine qu’une Eglise européenne compromise n’a pu faire. L’esprit de la Réforme est là: construire le Paradis sur terre, donc s’extraire d’un monde de violence, de maladie et d’une nature hostile.
    Ces réformés fuient aussi un monde dominé par l’esprit guerrier. Bourgeois et commerçants, ils refusent cette éthique guerrière qui oblige les hommes à investir le métier des armes pour exister. S’il doit y avoir une aristocratie, elle sera commerçante et non plus guerrière. La réussite ne se mesurera plus à l’aune des conquêtes ou des batailles gagnées, mais à l’enrichissement des uns et des autres. Ils laissent en Europe une noblesse belliqueuse qui va continuer à guerroyer jusqu’au 8 mai 1945. Cette posture n’empêche pas de faire la guerre et d’utiliser la force, mais celle-ci n’est plus une fin, seulement un moyen.

    Les tractations menées par Benjamin Franklin (1706-1790) pendant la Guerre d’indépendance américaine (1777-1783) sont révélatrices de cet état d’esprit(3). Appelant les Canadiens français à se joindre aux insurgés américains contre les Anglais, avec l’appui de la Couronne de France, B. Franklin leur propose de devenir un Etat inclus dans la fédération naissante. Ceux-ci, satisfaits des droits accordés par la Couronne anglaise, refusent de s’engager dans ce conflit. Au lieu de faire une nouvelle guerre, B. Franklin, pragmatique, aurait envisagé de les acheter aux Anglais, comme James Monroe (1758-1831) le fera avec la Louisiane des Français en 1803.

    L’isolement politique et l’acquisition de la puissance économique

    Quelques années plus tard, la double menace d’une intervention européenne pour secourir l’Espagne menacée dans ses possessions américaines, et les progrès russes le long de la côte du Pacifique, donnent au Président James Monroe l’occasion d’affirmer les principes de sa politique. Dans son message au Congrès du 2 décembre 1823, il confirme la neutralité américaine mais en étend le champ d’application à l’ensemble du continent, Nord et Sud. Il rejette toute velléité d’intervention armée : “Nous ne voulons pas nous immiscer dans les querelles des puissances européennes, la neutralité nous paraît un devoir. En revanche, elles ne doivent pas intervenir aux dépens de colonies qui ont proclamé leur indépendance. Aux Européens le vieux continent, aux Américains le nouveau.”. Avant la formulation de la doctrine Monroe, une autre disposition avait été adoptée dans la Constitution du 17 septembre 1787 pour éviter qu’un Européen devienne Président des Etats-Unis. Une condition nécessaire pour prétendre à cette fonction est d’être né sur le territoire américain.

    Protégée des séismes récurrents de l’Europe, l’Amérique va se concentrer sur son développement économique. Alors qu’en 1820, le Royaume-Uni et la France dominent l’économie mondiale représentant environ 40 % du PIB des pays les plus avancés, les Etats-Unis rattrapent et dépassent ces deux puissances pendant le XIXème siècle. En 1910, les 470 milliards de dollars de PIB (dollars 1990) des Etats-Unis sont à comparer aux 190 du Royaume-Uni. L’Allemagne, à la troisième place avec 120 milliards de dollars de PIB, dépasse de peu la France.

    En devenant une puissance économique, les Etats-Unis sont aussi devenus une puissance politique unie. La Guerre de sécession (1861-1865) qui fit environ 700.000 morts participa à cette cohésion. Cette première guerre industrielle préfigure les conflits du XXème siècle. La conquête de l’Ouest achève l’unité de la nation.

    L’utilisation de la puissance : de 1917 à 1991

    En 1917, c’est conscient de sa force que l’Amérique réintègre le jeu européen pendant la Première guerre mondiale. Tout en fournissant aux Alliés l’aide matérielle, militaire et morale qu’ils réclament, le Président Thomas W. Wilson (1856-1924) s’efforce de s’emparer de la direction politique de la coalition. Son programme définit les termes d’une nouvelle diplomatie. Il l’impose et obtient la création d’une Société des Nations (S.D.N.). Celle-ci doit assurer la paix dans le monde. A l’issue de cette première étape, fort de la puissance économique de son pays qui a rendu les puissances victorieuses débitrices de l’Amérique, T. W. Wilson a imposé à l’Europe un droit des nationalités. Les empires austro-hongrois et turc disparaissent.

    Mais les rancœurs européennes sont loin d’être apaisées. L’Angleterre craint une domination de la France sur le continent. L’Allemagne rumine une défaite qu’elle n’accepte pas. La Russie sombre dans une guerre civile qui ne cessera qu’avec la fin de la Seconde guerre mondiale. L’Italie n’accède pas au statut auquel elle aspire. Tout est réuni pour prolonger un état de guerre durable. L’Amérique ne soutient ni les uns, ni les autres. Après la Conférence internationale de Locarno de 1925, l’Allemagne rejoint la Société des Nations. Le plus important de ces traités établissait le maintien du statu quo concernant les frontières franco-allemande et belgo-allemande sous la garantie de l’Angleterre et de l’Italie. Les Français sont abandonnés par leurs anciens alliés face à une Allemagne qui a déjà commencé son réarmement.

    Tout recommence en 1939

    Les Etats-Unis vont alors profiter de cette nouvelle guerre européenne pour affaiblir définitivement les belligérants. Dans une première étape, l’aide, très limitée, dispensée à la France et à la Grande Bretagne aboutit à l’effondrement de la première qui sort du jeu des grandes puissances en juin 1940. La Grande Bretagne bénéficie d’un surcroît d’assistance ainsi que la Russie soviétique jusqu’au moment où cette dernière sera certaine de sa victoire finale sur les forces de l’Axe. Pour éviter que les Russes n’aillent jusqu’à Paris, comme Alexandre Ier le fit en 1814, les Américains interviennent au cœur du continent européen en envahissant la France et une partie de l’Europe centrale. En juin 1944, les Russes étaient déjà près de la Prusse orientale et savaient la guerre gagnée. Conscients du jeu américain, ces derniers craindront une alliance entre les Alliés et les forces de l’Axe, ce qui se produisit effectivement, mais après la capitulation de l’Allemagne nationale-socialiste.

    Après la Seconde guerre mondiale, l’Amérique triomphe sur le sol européen et dans le Pacifique par sa contribution phénoménale à l’effort de guerre. Mais cet investissement est avant tout économique et industriel. Ses pertes humaines ont été relativement faibles - 350.000 morts- en comparaison des douze à trente millions (?) de Chinois, des vingt millions (?) de Soviétiques ou des 8 millions d’Allemands. Malgré l’incertitude sur le nombre des victimes, la guerre aurait fait au moins quarante millions de morts en Europe et 60 millions dans le monde. L’Europe meurt aussi de faim. Alors qu’un Américain dispose de 3.000 calories par jour, un Français n’en reçoit que 1.135 et un Italien, moins de 1.000.

    A l’issue de ce conflit planétaire qui a opposé des empires (Royaume-Uni, URSS, Chine et France) à des états-nations (Allemagne, Italie, Japon), eux aussi à la recherche d’empire, le premier modèle triomphe, mais deux concurrents sont relégués au rang de puissances régionales, le Royaume-Uni et la France. Il ne reste en Europe qu’une Russie soviétique épuisée par quatre années de batailles, ayant supporté largement l’effort de guerre allemand. Subissant une guerre économique et diplomatique que lui imposèrent les Etats-Unis, - guerre qu’elle n’avait pas les moyens de mener-, celle-ci implosa en 1991. Il ne reste aujourd’hui que l’empire chinois. Les empires français et anglais ont disparu. Les velléités allemandes, italiennes ou japonaises à en acquérir un ont échoué.

    En attendant l’effondrement de l’empire russe, l’Amérique réorganise les puissances vaincues: l’Allemagne, le Japon, l’Italie, la France, certaine que l’Angleterre et la Russie ne disposent plus des moyens pour imposer leurs volontés. Parmi les projets de l’Administration américaine: couper la France en deux comme l’Allemagne. Mais la perspective de la Guerre froide et l’opposition de Winston Churchill (1874-1965) qui ne souhaitait pas que le Royaume-Uni se retrouve seul face à la Russie soviétique, aboutissent à un abandon de cette idée.

    L’économie comme facteur de paix

    Après avoir empêché ou dépecé des empires, un autre aspect de la politique américaine fut d’imposer son modèle par un soutien financier indispensable aux Européens.

    C’est en 1947 que le secrétaire d’État George C. Marshall propose un plan qui porte son nom. Annonçant que la politique américaine n’est dirigée «contre aucune doctrine ni aucun pays, mais contre la faim, la pauvreté, le désespoir et le chaos», le gouvernement américain propose de fournir aux Européens les ressources dont ils ont besoin. Cette proposition s’adresse à tous, y compris la Russie qui la refusera. Le 16 avril 1948 est instituée l’Organisation européenne de coopération économique (O.E.C.E.) dont l’une des tâches fut de distribuer l’aide prévue par le plan Marshall. En 1960, l’O.C.D.E. (Organisation de coopération et de développement économiques) lui succède.

    Une autre action est de favoriser l’interdépendance économique des principaux facteurs de trouble en Europe par la création de la Communauté européenne Charbon-Acier (CECA) qui réunira la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg.
    L’initiateur de cette fédération européenne fondée sur l’économie est Jean Monnet (1888-1979), haut fonctionnaire français très imprégné de culture américaine. Après avoir œuvré au sein de la S.D.N. qu’il quitta en 1923, il revint aux affaires privées et fonda notamment la Bank of America. Il participa aussi à l’organisation de l’économie de guerre des Etats-Unis. C’est lui qui rédige la déclaration faite par Robert Schuman, le 3 mai 1950, dont le but fut de placer la production française et allemande de charbon et d’acier « sous une haute autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe ». Par le traité du 18 avril 1951, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (C.E.C.A.) naquit, catalyseur de ce qui deviendra l’Union européenne d’aujourd’hui. Cette dernière est donc d’inspiration américaine.

    Le but de ces ensembles économiques est de créer de telles interdépendances que la guerre devient une aberration, l’espérance de gain en cas de conflit étant inférieure à la certitude de perte. La défaite de l’URSS et la fin de la Guerre froide permettent l’extension du modèle à l’ensemble de la planète. Mais paradoxalement, alors qu’il est appliqué par l’Amérique, ce dernier s’inspire d’une philosophie politique conçue en Europe.

    Le libéralisme

    Tout a été dit, tout a été écrit sur l’émergence et la vocation du libéralisme. C’est avant tout une doctrine économique dont le marché est le lieu d’expression. Mais c’est aussi une philosophie politique dont la liberté de l’individu est la pierre angulaire. Le marché et la démocratie en sont les deux piliers. Une politique libérale a donc vocation à les consolider et à les développer. Elle s’appuie sur une dimension de la philosophie naturelle qui s’enracine dans la pensée occidentale au XVIIIème siècle: l’économie. La Révolution française qui conclut le siècle des Lumières marque le début de l’Ere moderne en s’opposant à l’ancienne conception du monde héritée de siècles d’histoire reposant sur le prince et le prêtre. Le commerçant remplace les deux.

    Cette philosophie doctrinale et le messianisme américain vont s’associer car, il y a dans ces deux sphères la volonté de réaliser un monde harmonieux, à l’image du monde des cieux, domaine de Dieu. En 1683, Isaac Newton (1642 - 1727) énonce les lois de gravitation et synthétise les résultats et réflexions de Copernic, Galilée et Kepler. En dehors des aspects purement techniques à l’origine de ce que les épistémologues qualifient de Science moderne, le travail de Newton et de ses prédécesseurs impose l’idée d’un monde ordonné, harmonieux, fait à l’image et par un Dieu doté des mêmes vertus. Au contraire, le monde de hommes est fait de bruits, de cataclysmes, de guerres et de fureur. La philosophie naturelle se développe alors avec comme propositions fondamentales du paradigme qui s’élabore, l’ordre et l’harmonie.
    Un extrait de l’œuvre de Carl Von Linné (1707-1778) montre à quel point la Science moderne a postulé cet ordre. Dans ses “Aménités académiques”, Linné écrit que "Par économie de la nature, on entend la très-sage disposition des Etres Naturels, instituée par le Souverain Créateur, selon laquelle ceux-ci tendent à des fins communes et ont des fonctions réciproques". La notion d'économie de la nature exprime un souci théo-téléologique qui domine toute la pensée scientifique moderne. La main du créateur a fait un monde ordonné, mais aux manifestations trompeuses. La science a pour vocation de dévoiler cet ordre caché. Le pouvoir politique a comme mission de respecter cet ordre; donc les hiérarchies naturelles entre et au sein des sociétés humaines. Le protestantisme redonne alors vigueur à la mission d’un peuple élu qui doit éclairer l’humanité moins favorisée. Ce projet politique se développe aux Etats-Unis.

    Toute la philosophie naturelle, qui devient science au XIXème siècle, se développe à partir de ce postulat que ce soit dans les sciences de la nature ou dans les sciences de l’homme. Rompant le pacte passé avec l’Eglise se réservant la conduite des affaires humaines en laissant aux philosophes l’étude de la nature, l’économie comme philosophie peut alors s’épanouir. C’est une philosophie de la nature appliquée à l’homme. L’idée fondamentale est la réalisation de l’harmonie à partir d’une rupture avec l’économie du Salut de l’ère chrétienne dont la pauvreté est la condition. Mais, force est de constater que les phénomènes observés sont rarement en accord avec la théorie. La faute à qui ? Pas à Dieu ou à la Nature, mais aux hommes qui méconnaissent les vraies lois qui devraient conduire leurs affaires. Le libéralisme va trouver dans le marché, le moyen de réaliser cette harmonie.

    Deux auteurs sont incontournables pour en saisir l’esprit. Adam Smith (1723-1790), l’initiateur, va ouvrir le voie en s’appuyant sur les réflexions des physiocrates français. Alfred Marshall (1842-1924), réalisera la synthèse des réflexions des continuateurs d’A. Smith, synthèse sur laquelle s’appuie et se réfère toute l’économie moderne d’essence libérale. Mais en existe-t-il une autre qui puisse revendiquer ce statut depuis que la théorie socialiste a sombré dans le sillage de l’URSS ?

    Dans son œuvre principale, "Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations" publié en 1776, Adam Smith établit la doctrine du libéralisme économique. Il a comme objet d’étude la révolution industrielle anglaise qui conférera à cette nation une suprématie pendant les XVIIIème et XIXème siècle sur sa vieille rivale, la France. L’intérêt privé est le moteur de l’économie dont la finalité est l’harmonie. Il revient aux institutions politiques de garantir une libre concurrence s’exerçant dans le cadre du marché.

    La propriété, consacrée par le Code civil de 1804 en France, est la garante de la démocratie et de la liberté. Notons qu’un Français, Léon Walras (1834-1910) est reconnu par ses pairs comme celui qui est l’origine de la notion d’équilibre général en économie. Il s’est voulu le Newton de l’économie, ce que Joseph A. Schumpeter (1883-1950) lui reconnut (Blaug, p. 728): "Pour ce qui est de la théorie pure, Walras est, à mon avis, le plus grand des économistes. Son système d’équilibre économique qui réunit la qualité de la création révolutionnaire avec la qualité de la synthèse classique est la seule œuvre d’un économiste qui puisse supporter la comparaison avec la physique théorique". Il est vrai que Léon Walras a couvert Newton d’éloges dans son ouvrage de référence “Eléments d’économie pure” (1874) montrant par des propos dithyrambiques que l’économie a comme références la mécanique céleste et l’analyse mathématique.

    L’apport de Marshall intéresse les spécialistes et ne nécessite pas de développement dans ces lignes. Un auteur comme Joan V. Robinson (1903 - 1983) a reproché à ce dernier une défense béate du capitalisme s’épanouissant dans une Amérique protestante.

    Le modèle américain : de l’éthique guerrière à l’éthique commerçante

    Pour un Européen, un nouvel impérialisme a succédé aux impérialismes déclinants de l’Eurasie. C’est le jeu de l’histoire. Pour un Américain, puisant sa vision du monde dans l’esprit des puritains, il réalise le dessein de Dieu qui lui a confié un territoire et l’énergie pour le développer et ainsi pouvoir guider l’humanité vers un monde meilleur. L’espérance messianique du judaïsme se réalise avec les protestants américains que Dieu a élus pour conduire le monde selon des valeurs bourgeoises: le travail, la prospérité, la paix. Les producteurs doivent diriger et non plus être au service des castes guerrières; c’est l’esprit de la Révolution française dont le Code civil organise les rapports humains non plus sur la naissance ou la valeur guerrière, mais sur la propriété et les intérêts privés.

    En 1945, sûre de sa victoire finale malgré la singularité de la Russie soviétique, l’Amérique peut enfin annoncer son projet. Cette politique va, depuis cette époque, être réalisée par toutes les Administrations, qu’elles soient démocrates ou républicaines. Dans son discours d’investiture du 20 janvier 1949, Harry Truman (1884-1972) expose le plan réservé à l’Europe, puis au monde, dont le Plan Marshall-OCDE et la CECA-Union européenne figurent parmi les réalisations les plus abouties. Ses propos sont sans équivoque :

    “ Quatrièmement, il nous faut lancer un nouveau programme qui soit audacieux et qui mette les avantages de notre avance scientifique et de notre progrès industriel au service de l'amélioration et de la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié des gens de ce monde vivent dans des conditions voisines de la misère. Leur nourriture est insatisfaisante. Ils sont victimes de maladies. Leur vie économique est primitive et stationnaire. Leur pauvreté constitue un handicap et une menace, tant pour eux que pour les régions les plus prospères. Pour la première fois de l'histoire, l'humanité détient les connaissances techniques et pratiques susceptibles de soulager la souffrance de ces gens.

    Je crois que nous devrions mettre à la disposition des peuples pacifiques les avantages de notre réserve de connaissances techniques afin de les aider à réaliser la vie meilleure à laquelle ils aspirent. Et, en collaboration avec d'autres nations, nous devrions encourager l'investissement de capitaux dans les régions ou le développement fait défaut (...).

    Notre but devrait être d'aider les peuples libres du monde à produire, par leurs propres efforts, plus de nourriture, plus de vêtements, plus de matériaux de construction, plus d'énergie mécanique afin d'alléger leurs fardeaux (...).

    Avec la collaboration des milieux d'affaires, du capital privé, de l'agriculture et du monde du travail de ce pays, ce programme pourra accroître grandement l'activité industrielle des autres nations et élever substantiellement leur niveau de vie (...).

    L'ancien impérialisme - l'exploitation au service du profit étranger- n'a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous envisageons, c'est un programme de développement fondé sur les concepts d'une négociation équitable et démocratique (...).

    Une production plus grande est la clef de la prospérité et de la paix. Et la clef d'une plus grande production, c'est une mise en oeuvre plus large et plus vigoureuse du savoir scientifique et technique moderne (...).

    Seule la démocratie peut fournir la force vivifiante qui mobilisera les peuples du monde en vue d'une action qui leur permettra de triompher non seulement de leurs oppresseurs mais aussi de leurs ennemis de toujours: la faim, la misère et le désespoir.

    C'est sur la base de ces quatre principaux trains de mesures que nous espérons contribuer à créer les conditions qui, finalement, conduiront toute l'humanité à la liberté et au bonheur personnels”.

    Conclusion

    L’Amérique, puissance dominante, a réussi à imposer son modèle, certaine que celui-ci est le seul à garantir la paix par l’imbrication des intérêts économiques. Souvent raillée avec condescendance par les élites françaises ou anglaises fières de leur antériorité, la diplomatie américaine, depuis 1917, a presque réalisé son ambition: casser les empires autarciques, éliminer l’éthique guerrière au profit d’une éthique commerçante.

    La mondialisation est le prolongement de cette politique volontaire. Celle-ci et la croissance économique qui lui est associée ne sont donc pas des phénomènes naturels irrépressibles, mais le résultat d’une conception philosophico-religieuse du monde. Le Développement durable en est la dernière version susceptible de limiter les conséquences de la crise écologique et sociale comme facteurs endogènes de déstabilisation du modèle libéral.

    La mondialisation n’est donc pas une fatalité contre laquelle on ne peut rien, contrairement au message des partis libéraux ou socialistes qui la soutiennent. Elle est le résultat d’une politique dont on peut accepter ou refuser les buts.

    Frédéric Malaval

    16/05/2005
    © POLEMIA


    Bibliographie :

    Bertier Guillaume de, “Les titans du capitalisme américain”, Plon, 1992
    Blaug Mark, “La pensée économique”, Economica, 1999
    Brown Lester R., "L’état de la planète 1996", Economica, 1996
    Encyclopédie Universalis: Marshall (plan), Europe (histoire de l’idée européenne), Monnet J., Libéralisme, Etats-Unis
    Fukuyama Francis, "La fin de l’histoire et le dernier homme", Flammarion, 1992
    "Histoire des pensées économiques", Sirey, 1988
    Kissinger Henry, "Diplomatie", Fayard, 1996
    "L’empire américain", Les collections de l’Histoire n°7, février 2000
    "Mille ans de croissance économique", l’Histoire n°239, janvier 2000
    "Our Common Future", Oxford University Press, New-York, 1987
    Rist Gilbert, "Le développement - Histoire d’une croyance occidentale", Presses de Sciences Po, novembre 2001
    Tocqueville Alexis de "La Démocratie en Amérique", 1835
    Vallaud Pierre, "La Seconde guerre mondiale", Ed. Acropole, 2002
    Weber Max, "L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme", 1905

    Notes :

    1: Rapport de l’OMS, octobre 2002, cité par « Le Monde » du 10/09/04, Lettre de Polémia, Automne 2004.
    2 : Nouvel Observateur p.47, 7-13 avril 2005.
    3 : cette anecdote est mentionnée dans le musée du Château Ramezay de Montréal.