La commémoration de mai 68 revient tous les dix ans, avec la même marée de livres et d'articles. Nous sommes au quatrième épisode, et les barricadiés du « joli mois de mai » ont aujourd'hui l'âge d'être grands-pères. Quarante ans après, on discute toujours de savoir ce qui s'est exactement passé durant ces journées-là - et même s'il s'est passé quelque chose. Mai 68 a-t-il été un catalyseur, une cause ou une conséquence ? A-t-il inauguré ou simplement accéléré une évolution de la société qui se serait produite de toute façon ? Psychodrame ou mutation ?
La France a le secret des révolutions courtes. Mai 68 n'a pas échappé à la règle. La première « nuit des barricades » eut lieu le 10 mai. La grève générale se déclencha le 13 mai. Le 30 mai, le général de Gaulle prononçait la dissolution de l'Assemblée nationale, tandis qu'un million de ses partisans défilaient sur les Champs-Elysées. Dès le 5 juin, le travail reprenait dans les entreprises, et quelques semaines plus tard, aux élections législatives, les partis de droite remportaient une victoire en forme de soulagement.
Par rapport à ce qui se déroula à la même époque. ailleurs en Europe, on note tout de suite deux différences. La première, c'est qu'en France Mai 68 ne fut pas seulement une révolte étudiante. Ce fut aussi un mouvement social, à l'occasion duquel la France fut paralysée par près de 10 millions de grévistes, Déclenchée le 13 mai par les syndicats, on assista même à la plus grande grève générale jamais enregistrée en Europe.
L'autre différence, c'est l'absence de prolongement terroriste du mouvement. La France n' a pas connu de phénomènes comparables à ce qu'ont été en Allemagne la Fraction armée rouge (RAF) , ou en Italie les Brigades rouges. Les causes de cette « modération » ont fait l'objet de nombreux débats. Lucidité ou lâcheté ? Réalisme ou humanisme ? L' esprit petit-bourgeois qui dominait déjà la société est sans doute l'une des raisons pour lesquelles l'extrême gauche française n'a pas versé dans le « communisme combattant ».
Mais en fait, on ne peut rien comprendre à ce qui s' est passé en Mai 68 si l'on ne réalise pas qu'à l'occasion de ces journées deux types d' aspirations totalement différentes se sont exprimés. A l'origine mouvement de révolte contre l'autoritarisme politique, Mai 68 fut d'abord, indéniablement, une protestation contre la politique spectacle et le règne de la marchandise, un retour à l'esprit de la Commune, une mise en accusation radicale des valeurs bourgeoises. Cet aspect n'était pas antipathique, même s'il s'y mêlait beaucoup de références obsolètes et de naïveté juvénile.
La grande erreur a été de croire que c'est en s'attaquant aux valeurs traditionnelles qu'on pourrait le mieux lutter contre la logique du capital. C'était ne pas voir que ces valeurs, de même que ce qu'il restait encore de structures sociales organiques, constituaient le dernier obstacle à l'épanouissement planétaire de cette logique. Le sociologue Jacques Julliard a fait à ce propos une observation très juste lorsqu'il a écrit que les militants de Mai 68, quand ils dénonçaient les valeurs traditionnelles, « ne se sont pas avisés que ces valeurs (honneur, solidarité, héroïsme) étaient, aux étiquettes près, les mêmes que celles du socialisme, et qu'en les supprimant, ils ouvraient la voie au triomphe des valeurs bourgeoises: individualisme, calcul rationnel, efficacité ».
Mais il y eut aussi un autre Mai 68, d'inspiration strictement hédoniste et individualiste. Loin d'exalter une discipline révolutionnaire, ses partisans voulaient avant tout « interdire d'interdire » et « jouir sans entraves ». Or, ils ont très vite réalisé que ce n'est pas en faisant la révolution ni en se mettant « au service du peuple» qu'ils allaient satisfaire ces désirs. Ils ont au contraire rapidement compris que ceux-ci seraient plus sûrement satisfaits dans une société libérale permissive. Ils se sont donc tout naturellement ralliés au capitalisme libéral, ce qui n'est pas allé, pour nombre d'entre eux, sans avantages matériels et financiers.
Installés aujourd'hui dans les états-majors politiques, les grandes entreprises, les grands groupes éditoriaux et médiatiques, ils ont pratiquement tout renié, ne gardant de leur engagement de jeunesse qu'un sectarisme inaltéré. Ceux qui voulaient entamer une « longue marche à travers les institutions » ont fini par s'y installer confortablement. Ralliés à l'idéologie des droits de l'homme et à la société de marché, ce sont ces rénégats qui se déclarent aujourd'hui « anti-racistes » pour mieux faire oublier qu'ils n' ont plus rien à dire contre le capitalisme. C'est aussi grâce à eux que l'esprit "bo-bo" (bourgeois-bohême, c'est-à-dire liberal-libertaire) triomphe désormais partout, tandis que la pensée critique est plus que jamais marginalisée. En ce sens, il n'est pas exagéré de dire que c'est finalement la droite libérale qui a banalisé l'esprit « hédoniste » et « anti-autoritaire » de Mai 68. Par son style de vie, Nicolas Sarkozy apparaît d'ailleurs, le tout premier, comme un parfait soixante-huitard.
Simultanément, le monde a changé. Dans les années 1960, l'économie était florissante et le prolétariat découvrait la consommation de masse. Les étudiants ne connaissaient ni le sida ni la peur du chômage, et la question de l'immigration ne se posait pas. Tout semblait possible. Aujourd'hui, c'est l'avenir qui paraît fermé. Les jeunes ne rêvent plus de révolution. Ils veulent un travail, un logement et une famille comme tout le monde. Mais en même temps, ils vivent dans la précarité et se demandent surtout s'ils trouveront un emploi après leurs études.
En 1968, aucun étudiant ne portait de jeans et les slogans « révolutionnaires » qui fleurissaient sur les murs ne comportaient aucune faute d'orthographe ! Sur les barricades, on se réclamait de modèles vieillis (la Commune de 1871, les conseils ouvriers de 1917, la révolution espagnole de 1936) ou exotiques (la « révolution culturelle » maoïste), mais au moins militait-on pour autre chose que pour son confort personne. Aujourd'hui, les revendications sociales ont un caractère purement sectoriel : chaque catégorie se borne à réclamer de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. « Deux, trois, plusieurs Vietnam ! », « Mettre le feu à la plaine », « Hasta la libertad, sempre ! » : cela ne fait évidemment plus battre les cœurs. Plus personne ne se bat pour la classe ouvrière dans son ensemble.
Le sociologue Albert O. Hirschman disait que l'histoire voit alterner les périodes où dominent les passions et celles où dominent les intérêts. L'histoire de Mai 68 fut celle d'une passion qui s'est dissoute dans le jeu des intérêts.
Alain de Benoist National Hebdo du 8 au 14 mai 2008
Ce texte, destiné au plus large public, est disponible sur Internet : voxnr.com,
culture et histoire - Page 2053
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ALAIN DE BENOIST REVIENT SUR MAI 68
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Le Noël du pape Benoît XVI – Par Joël Prieur
Si l’on est chrétien, un peu ou beaucoup, c’est le livre que l’on peut offrir sans risque comme cadeau de Noël. L’enfance de Jésus, de Benoît XVI, vient de paraître aux éditions Flammarion. Après deux volumes publiés sur Jésus de Nazareth, voici comme un portique d’entrée pour sa grande œuvre sur le Christ. Un best-seller en perspective, sortant à point pour se retrouver, sous le sapin, en cadeau d’appoint.
On commence à connaître le style de Benoît XVI… Des phrases simples, précises. Aucune volonté de sensationnel, pas d’effets de manche, mais une volonté inexorable de s’inscrire au cœur du problème considéré et d’y atteindre par les mots les plus simples, tout en s’y installant de la manière la plus claire. Tout le monde peut comprendre ce pape intelligent. Du côté du lecteur, une seule condition est requise: l’attention. Ce livre est fait de multiples coups de projecteurs sur chaque détail des Evangiles de l’enfance du Christ. Il faut accepter de le lire lentement. De déguster !Vouloir à tout prix trouver du sensationnel dans ces pages, comme ces journalistes incultes (sur Europe 1, par exemple) qui focalisent sur trois lignes (trois lignes !) de Benoît XVI à propos de la date exacte de la naissance du Christ, c’est absurde, et cela montre bien la manière dont on traite aujourd’hui du christianisme dans les médias. A part dans des revues explicitement chrétiennes, comme « Monde et Vie », on a l’impression que tout est retenu à charge et qu’on est toujours dans le petit jeu du « Cherchez l’erreur ! ». « L’Eglise s’est trompée, Benoît XVI le reconnaît », a-t-on pu lire ou entendre ici et là. En fait, l’erreur de calcul revient à un moine bien connu, Denys le Petit (470- 540), qui, pour notre calendrier, place la naissance du Christ cinq ans après la date réelle. Cette erreur n’a aucune incidence sur la fiabilité historique des Evangiles. A l’époque, on calculait les années en fonction des dates de règnes. Et c’est ainsi qu’est daté le début de la prédication de Jean-Baptiste dans l’Evangile de saint Luc, au chapitre III: « La quinzième année du règne de Tibère César, Quirinius étant gouverneur de Syrie, la parole de Dieu fut adressée à Jean fils de Zacharie dans le désert… ». Pour ce qui est de la date de naissance du Christ, quand on a comme paramètre le fameux recensement ordonné par Auguste, qui, observe le pape, a duré une dizaine d’années et qui a comporté à la fois un volet démographique pur et – bien sûr – un volet foncier et fiscal, on peut comprendre que rien ne soit facile… Aujourd’hui encore, nous ne possédons aucune vraie certitude, même si une opinion dominante s’est dégagée pour faire naître Jésus en – 6…
Aucune sorte de repentance n’est à trouver dans ces pages, qui sont un merveilleux cocktail de foi, d’érudition, de réflexion personnelle et de poésie mystique. On peut dire que le pape ne refuse a priori aucune des objections de l’exégèse critique. Il pèse chacune à l’aulne de sa vraisemblance et à l’aulne de la foi qui l’anime. Mais, tout en s’appuyant sur cette science, ce livre est plus qu’un livre de science. S’en dégage une sagesse qui donne envie d’être chrétien, à ceux qui veulent bien prendre le temps de lire pour apprendre à connaître…
Joël Prieur http://fr.novopress.info/
Article de l’hebdomadaire “Minute” du 5 décembre 2012 reproduit avec son aimable autorisation. Minute disponible en kiosque ou sur Internet.
Note de Novopress : Le porte-parole du Saint-Siège, le père Federico Lombardi, a indiqué que Joseph Ratzinger n’a pas écrit ce livre en tant que pape mais en tant que théologien. Ce que contient le livre ne relève donc pas de l’autorité morale qu’ont pour les catholiques les écrits officiels d’un pape.
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Alexandre SoIjénitsyne : La Russie sous l'avalanche (arch 1999)
De retour dans sa patrie, un homme ne cesse de « prendre la mesure » de son peuple et des maux qui l'accablent.
Ancien prisonnier du Goulag sibérien et ancien exilé dans le Vermont américain, Alexandre Soljénitsyne possède plus qu'aucun autre la double expérience lui permettant de peser à leur juste poids les idéologies qui ont défiguré le monde.
Pour simplifier - ce qui ne veut pas dire caricaturer - on le voit occuper aujourd'hui une position médiane incarnée dans l'expression « ni droite ni gauche », qui n'est pas seulement un slogan mais la juste conscience des menaces comme des impératifs.
Celui qui a tant. dénoncé le monde communiste ne peut se satisfaire de l'univers capitaliste.
Pour ce chrétien orthodoxe, moins enclin qu'un Occidental à se laisser prendre aux pièges de la modernité et du progressisme, les deux systèmes, issus d'une même conception étroitement économique, sont les deux brasiers d'un même enfer.
C'est pourquoi ce qu'on nommait naguère le monde libre, c'est-à-dire soumis à la seule dictature des marchés et des banques, considère désormais d'assez haut ce vieux prophète à la longue barbe grise auquel nos médias font volontiers une réputation de ratiocineur, si ce n'est de réactionnaire. Bref de ronchon.
S'il a vécu des rencontres salutaires avec des milliers de femmes et d'hommes de son peuple, Soljénitsyne n'a eu aucun succès auprès des instances (si peu) dirigeantes de son pays retrouvé. Il n'est que de lire le récit de sa prise de parole à la Douma, l'Assemblée nationale russe, en octobre 1994 : « Pendant ce temps-là, comme en témoigne l'enregistrement télévisé, les députés discutaient entre eux, travaillaient sur leur ordinateur portable, bâillaient, dormaient ... Pendant trois quarts d'heure, j'ai parlé dans le vide. »
Ce que le grand écrivain voulait dire aux représentants de ses compatriotes était fort peu "politiquement correct".
Il estime, comme beaucoup de ses interlocuteurs rencontrés lors de ses tournées dans l'ex-URSS, qu'il existe « un plan concerté, une politique délibérée de destruction de la Russie ».
Entreprise de subversion
Et il dénonce le rôle néfaste de Radio-Liberty (station de radio à destination des pays de l'Est, basée en Europe occidentale mais subventionnée en grande partie par l'administration américaine). Et il affirme : « Bien sûr qu'il fallait s'extirper de la Babylone communiste. Mais nous avions le choix entre plusieurs voies, et celle qu'on a choisie pour nous fut la pire, celle qui, en elle-même, générait la perversion et le mal. »
On a voulu faire croire au peuple russe qu'il existait des « valeurs universelles » alors que celles-ci traduisaient « les penchants hégémoniques [des Américains] à contrôler l'ensemble de la planète ». Aussi s'est développée, venue de l'étranger mais relayée par le pouvoir post-communiste, une véritable campagne « contre les traditions de la Russie, voire contre sa religion et sa culture », ceci pour entraîner l'ex-empire soviétique « dans le monde de la finance internationale » et établir le règne de l'argent-roi : le « dollar-rouble ».
La complicité du gouvernement et d'une partie du peuple russe à cette gigantesque entreprise de subversion témoigne d'une attitude véritablement "suicidaire", d'autant qu'elle correspond à un déclin démographique vertigineux « qui condamne le peuple russe à être noyé dans une majorité musulmane en pleine expansion ».
La seule riposte serait de « continuer à suivre notre propre voie, aussi difficile soit-elle, en nous ancrant dans le passé de notre nation, dans sa culture et la foi orthodoxe ».
Vaste programme dont l'auteur de L'Archipel du Goulag mesure bien l'incongruité dans le monde actuel et le rejet inévitable par l'idéologie dominante. Comme lui disait un débardeur de Samara : « Les Russes, on les brime partout. Mais quand ils essaient de se défendre, on les traite de fascistes ! »
Et ce n'est pas leurs dirigeants qui les soutiendront : « Les responsables de notre pouvoir central ont une totale atrophie de l'intérêt - si tant est qu'il ait jamais existé - pour les besoins spécifiques du peuple russe. »
Soljénitsyne constate que nombreux sont ses compatriotes qui sont en train de devenir des exclus dans leur propre pays où l'on accorde plus de facilités aux étrangers qu'aux indigènes : « Dans la seule région de Moscou se sont ainsi concentrés 400 000 migrants en provenance de divers pays. » Africains et Asiatiques trouvent ainsi « un pays de premier asile » avant de tenter leur chance dans le reste de l'Europe ou de s'incruster à l'ombre du Kremlin.
Les opinions du grand écrivain vont souvent à rebours du "prêt-à-penser" occidental, qu'il s'agisse des Ukrainiens, des Tchétchènes ou des Azéris. Et on imagine les réactions de nos médias quand il prône la « réhabilitation de la paysannerie » par la « propriété privée avec usufruit illimité et transmission héréditaire ». Car l'agriculteur, pour lui, n'a pas seulement une fonction économique : « Il vit en osmose permanente avec la nature et ses cycles. (...) C'est dans la communion du paysan avec la terre - les sources, les ruisseaux, les rivières, les taillis et les bois que s'enracine la spiritualité populaire. C'est de la terre que jaillit la source inépuisable et pure de l'amour de la patrie. C'est sur elle que repose la stabilité de l'Etat : Ce lien profond qui lie l'âme d'un peuple à sa terre, ce ne peut être une "marchandise" cotée en bourse, il nous est aussi cher que notre patrie, notre âme. »
Voilà ce que ses adversaires nomment « l'idéologie nationale-chauvine » !
Peu importe à l'auteur de ce nouveau pamphlet, publié après Comment réaménager notre Russie (1990) et Le problème russe à la fin du XXe siècle (1994). Cela ne l'empêche pas d'affirmer, avec un tranquille courage, qu'il faut lutter contre « le modèle mondial (américain, anglo-saxon) qui menace d'éteindre toutes les couleurs de la palette de l'humanité, toute sa complexité spirituelle, sa vigueur ». Contre cette standardisation mondialiste, Soljénitsyne s'écrie :
- Toute culture nationale est bénie !
Et comme lui disait un de ses interlocuteurs, rencontré à Vladivostok :
- Si nous ne sauvons pas la culture, nous ne sauverons pas la nation.
Oui, cette fois, on peut parler d'une grande lueur à l'Est, quand le plus grand des écrivains russes exalte « le processus d'autodéfense de l'identité » et estime que « le droit aux racines » est plus vital que « les droits de l'homme ».
Jean MABIRE National Hebdo du 18 au 24 février 1999
Alexandre SoIjénitsyne : La Russie sous l'avalanche, 360 pages, Fayard.Lire aussi du même auteur chez le même éditeur : Le grain tombé entre les meules, esquisses d'exil, 1974-1978, 552 pages.
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Alan Greenspan : couler l'Europe
Fixant de son seul chef le cours du dollar, Alan Greenspan est à l'origine de la crise financière mondiale actuelle. Président de la Réserve fédérale américaine, il appartient à la Commission trilatérale, au Conseil des relations internationales et au B'nai B'rith. Il n'agit que pour le seul intérêt du dollar, actionnant la planche à billets lorsqu'il en a besoin.
Alan Greenspan est né à New York le 6 mars 1926. Il est le fils de Herman Herbert et de Rose (Goldsmith) Greenspan, et il prit le nom de sa mère, remariée. Son père était un célèbre boursicoteur. Diplômé de l'université de New York « cum laude », il est également passé par l'université de Columbia (Ph.D.), sous la direction de Arthur F. Burns (de son vrai nom Bernstein, d'origine autrichienne, et représentant des seuls intérêts des Rothschild si l'on en croit l'ouvrage particulièrement documenté d'Eustace Mullins : The Secrets of the Federal Reserve), qui fut son chaperon à la Réserve fédérale. Burns travailla pour la britannique Royal School of Economies, financée par les Rothschild et la finance apatride, dont le principal théoricien fut Alfred Marsall, inventeur de la théorie monétariste (si utile dans le développement de l'économie de la drogue qui fut l'apanage des banques britanniques à la fin du XIXe siècle). Celui-ci devait fonder le National Bureau of Economie Research pour le compte des Rockefeller. Auparavant, il devait passer par la George Washington High School, en même temps qu'un certain Henry Kissinger. Dilettante, il devait également étudier la clarinette et participer à un orchestre de jazz. Il épousera le peintre américain Joan Mitchell, avant d'en divorcer et de se fiancer à nouveau ... en décembre 1996, à plus de 70 ans, puis de se remarier avec la correspondante de NBC, Andrea Mitchell. Il sortira durant des années avec Barbara Walters, l'Anne Sinclair locale, apparaissant comme une figure des soirées mondaines branchées new-yorkaises. Dès 1948, il rejoint la Board Conference, une association d'influence d'hommes d'affaires. Quatre ans plus tard, fort de ses relations, il lance son propre fonds d'investissement. À la mort de son associé, en 1958, il devient président de Townsend-Greenspan and Co,qui opta pour écrémer sa clientèle, comprenant la plupart des cent premières fortunes industrielles ou financières américaines. En parallèle, Greenspan enseigne l'économie à l'université de New York,"selon les préceptes de l'économie libérale : c'est le marché qui est le roi, et plus particulièrement le marché américain, lequel, à l'occasion, peut s'imposer, lorsqu'il le faut, avec la puissance du bâton militaro-industriel de l'Oncle Sam.
Sa philosophie, si l'on ose le terme, découle des principes d'un économiste libéral américain, Ayn Rand, l'équivalent d'un Raymond Barre qui devait former des générations d'économistes. À noter que Rand fut aussi le maître à penser d'un des pontes de la CIA, William Buckley, et de la revue pseudo-conservatrice National Review. Dès 1967, Greenspan devient un conseiller écouté de Richard Nixon, sans doute le premier conseiller, et sera le responsable de sa politique économique durant sa campagne présidentielle de 1968. Il servira également Johnson. Durant le premier mandat de Nixon, il se prononcera en faveur de la fin de la conscription et dirigera diverses structures économiques. En 1972, il prend la présidence du bureau des conseillers économiques de Nixon, ce, jusqu'en 1974. Lorsque Gerald Ford devient président, il devient son conseiller économique n° 1, défendant la déflation, la réduction des dépenses publiques, le contrôle des salaires, etc. Bref, une politique antisociale, favorable exclusivement aux multinationales mondialistes et apatrides, dans la meilleure tradition d'un Kuhn ou d'un Warburg.
Alan Greenspan, considéré comme républicain, est donc en fait un pur homme d'affaires et un financier. Il a été de longue date le confident de nombre de présidents républicains. Dès 1977, il devient président de la J.P. Morgan Guaranty Trust (premier banquier de la Révolution bolchevique), administrateur de Mobil Oil, d'Alcoa, du Fonds Dreyfus, de la fameuse Brookings Institution (qui forme les futurs cadres du CFR, première institution mondialiste américaine) du conseil des économistes du Times, etc. En 1981-1983, il préside la Commission sur la Sécurité sociale, qui aboutit à la conclusion que l'« assurance universelle » est en faillite, alors même qu'elle dégage des excédents colossaux : de là le développement des « nouveaux pauvres » américains, qui n'a rien à envier à la France socialiste.
En juin 1987, il succède à Paul Volcker (qui avait lui-même succédé à Arthur Burns, de son véritable patronyme Burnsieg), au bout d'une campagne épique où rien ne fut épargné à son prédécesseur pour l'obliger à ne pas solliciter un renouvellement de mandat, à la tête de la Réserve fédérale américaine, appelée FED. Il faut savoir qu'en réalité, il a été simplement désigné secrètement au sein de cette institution purement privée comme représentant des Morgan, dans la meilleure tradition de la fondation de la FED en 1910, où c'est Henry P. Davidson, homme de Morgan, qui avait déjà été désigné. Dès sa nomination, Greenspan s'emploient à relever les taux d'intérêt américain, pour le seul profit des banquiers. Il provoque alors le" Black Monday " (Lundi noir), où le Dow Jones baissera de 508 points en une seule séance. Greenspan est coutumier du fait d'avantager les seules banques "amies", en leur faisant savoir ses décisions à l'avance, à l'encontre du "vulgum pecus". En mai 1997, Greenspan sera "réprimandé", mais gardera son poste, pour avoir ouvert les débats secrets de la FED à des non-membres : « Nous sommes profondément préoccupés, devaient déclarer deux démocrates du Congrès, d'apprendre du président Greenspan que la FED continue à inviter un groupe d'élite aux discussions concernant la politique monétaire, alors qu'elle feint publiquement de regretter que ses rencontres sur la politique monétaire fassent l'objet de fuite. » Le Monde (7 mai 1997) indiquait : « M. Greenspan a reconnu que 28 (sic) représentants de banques centrales étrangères, originaires de Bulgarie, de Chine, de Hongrie, de la République tchèque, de Pologne, de Roumanie et de Russie (NDA : donc tous communistes ou ex-communistes), avaient pris part à des réunions de la banque centrale de l'Etat du Kansas, y compris à la discussion et au vote des taux. »
Qu'est-ce que la FED ? Le premier organisme financier mondial tout simplement, même si la plupart des Américains ignorent même son existence. L'organisme a été créé en 1910. II se réunit le troisième mardi de chaque mois, à huis clos, à Washington, avec douze personnalités du monde bancaire : les membres du "Conseil des Gouverneurs" sont les véritables maîtres du système financier américain. L'écrivain Martin Larson a donné l'origine de la FED et de son véritable créateur : « Paul Warburg (premier agent de change mondial) était un financier allemand, qui vint aux Etats-Unis en 1902 et se joignit à la firme Kuhn, Loeb et Cie. En 1911, tout en continuant à recevoir un salaire de 500 000 dollars de cette firme, il s'imposa comme l'apôtre d'une monnaie élastique et d'un système bancaire centralisé. En 1914, le président Wilson le nomma membre du premier conseil du Federal Reserve. Plus tard, il servit durant plusieurs années comme président de son Conseil consultatif fédéral. Il fut décoré en 1912 par le Kaiser pour les services rendus au Reich, alors que son frère était chef de la police secrète allemande. » De même Eustace Mullins (dans The Federal reserve Conspiracy) note : « Du temps où nos finances étaient sous la dictature de Paul Warburg, président du Conseil des gouverneurs de la Federal Reserve, et dont la première allégeance allait à sa famille de banquiers, les Warburg de Hambourg, Maw Warburg finançait le Kaiser en guerre contre nous, tandis que la firme Kuhn, Loeb & Co de Paul Warburg avait cinq représentants au département du Trésor responsable des Liberty Laans, finançant ainsi notre guerre contre le Kaiser. » Comme les Rothschild, implantés sur les trois continents, les Warburg étaient des as du triple jeu. Dans The Federal Reserve and Our manipulated dollar, Martin Larson expose le danger de cette situation : « Le vice fondamental de la FED consiste en ceci qu'il fonctionne en agence indépendante au profit de financiers privés auxquels appartiennent les banques qui en sont membres, et sont ainsi à même de contrôler le crédit, les taux d'intérêt, et toute notre économie. »
Pour comprendre son importance, on citera le New York Times Magazine du 21 avril 1996, dans un article intitulé « Club Fed », avec le sous-titre « Le pouvoir dans l'économie réside, non dans les mains du Président (des États-Unis) mais dans celles d'Alan Greenspan ». « Une vaste majorité des Américains n'a aucun concept de ce que la FED représente dans leurs vies. Le Congrès a toujours été incapable d'obtenir des réponses précises aux questions qu'il se pose sur la FED : que sont devenus les milliards de dollars que la FED a virés à Mexico avant les élections présidentielles durant les deux dernières décennies ? Combien dépense la FED pour soutenir le cours du dollar ? Comment la FED décide-t-elle de changer les taux d'intérêt ? ( ... ) Le pouvoir économique ne se trouve pas entre les mains du président des Etats-Unis ou de celle d'AT&T (premier groupe, de communication mondial) mais entre celles d'Alan Greenspan, président de la FED. Cela ne serait pas si grave si à la fin de chaque semaine, il s'expliquait dans un anglais compréhensible, mais il ne le fait pas. » Pour donner une idée de son langage codée, prenons par exemple la date du 8 juin 1995 : pour le New York Times du jour, qui suivait une conférence de presse, « Greenspan voit un risque de récession mondiale », tandis que le Wall Street Journal, du même jour, titrait : « Le président de la FED ne voit pas de récession à l'horizon. » Comme l'indique Le Point (15 novembre 1997), « le patron de la banque centrale exerce, sur la planète finance, un véritable magistère de la parole ». Quant à David M. Jones dans son essai The Politics of money, sous-titré The FED under Alan Greenspan (1991), il fait de son président « l'homme le plus influent en matière de politique économique mondiale ».
Comme le dit parfois cet homme au langage totalement, et sciemment, abscons : « Je passe un temps considérable à éluder des questions et à me faire un souci terrible en imaginant que j'ai quand même été trop clair. » Il faut l'avoir entendu pour le croire, mais cet homme, totalement méprisant de la vie, ne pense que courbes et profits. Une anecdote, après la guerre du Golfe, gigantesque ratonnade américaine de la fin de siècle, il retrace ses émotions : « Ce soir-là, j'étais assis devant mon ordinateur. Au fur et à mesure que la nuit avançait, on pouvait non seulement voir le prix du pétrole baisser fortement sur les marchés mondiaux, mais suivre, minute par minute, les effets de cette décélération sur les marchés des changes et de l'or, sur les taux d'intérêt et sur les opérations d'arbitrage qui s'entrecroisent dans le monde entier. À ce moment-là, il m'est apparu clairement que la guerre ne risquait pas d'évoluer dans le sens d'une destruction majeure des installations pétrolières au Proche-Orient, » Or, durant cette nuit du 16 janvier 1991, le monde entier suivait le pilonnage massif de Bagdad et des installations stratégiques irakiennes, 350 000 soldats devaient être littéralement assassinés par les armes spéciales américaines. Pendant ce temps Greenspan croisait sur son ordinateur ses courbes pour le seul bonheur du billet vert. Car, il faut bien le comprendre, la guerre militaire n'est que la poursuite de la guerre économique. Ce n'est qu'en imposant la monnaie américaine comme devise mondiale que les États-Unis peuvent maintenir leur emprise sur le monde. Qu'il monte ou qu'il baisse, le règne du dollar est toujours la règle. Mais qu'une monnaie nouvelle de réserve s'y substitue, comme pourrait l'être l'euro s'il y avait une véritable volonté politique européenne, et s'en serait fait de la suprématie yankee.
Aujourd'hui, la guerre américaine n'est plus militaire contre l'Irak, elle est purement financière et se concentre contre l'Europe, de manière à préserver les marchés américains face à la déconfiture du Japon et des pays émergents. Ce n'est qu'en brisant l'Europe, que Greenspan réussira à maintenir le niveau de vie des Américains obèses.
Gabriel LINDON -
ALAIN DE BENOIST La société capitaliste en perdition
La réédition des Idées à l'endroit (éditions Avatar) et la parution d'un livre important sur la crise que nous traversons, Au bord du gouffre - La faillite annoncée du système de l'argent (éditions Krisis), sont l'occasion de dialoguer avec l'un des penseurs les plus aigus de notre temps.
o L'Action Française 2000 – Depuis plusieurs années, vous développez une vigoureuse critique de la "Forme-Capital" dont votre dernier ouvrage, Au bord du gouffre, constitue l'un des points culminants. Pourquoi affirmezvous que « le système de l'argent périra par l'argent » ?
o Alain de Benoist – Ce n'est pas seulement une formule, mais très exactement ce à quoi nous assistons aujourd'hui. La crise financière mondiale qui s'est déclenchée en 2008 aux États-Unis, et qui est encore appelée à s'aggraver dans les années qui viennent, en est la preuve. Ce ne sont assurément pas les contempteurs du capitalisme qui en sont la cause, mais bien le système de l'argent qui a évolué de lui-même vers la situation qui est la sienne actuellement. Dans le passé, on a souvent dit que le capitalisme se nourrissait de ses propres crises. Cela ne le prémunissait toutefois pas contre l'indigestion. Les crises conjoncturelles ne doivent pas être confondues avec les crises structurelles, qui sont des crises systémiques en ce sens qu'elles mettent en cause les fondements du système lui-même. La crise actuelle du système de l'argent est une crise structurelle, et c'est pourquoi les remèdes que l'on tente d'appliquer se révélèront inopérants.
Toujours plus
Il faut bien comprendre que le capitalisme se définit comme un régime, non seulement d'exploitation permanente du travail vivant, mais comme un système d'accumulation illimitée du capital. Il ne dégage pas des profits comme une conséquence de ce qu'il permet de produire, mais il ne produit qu'en vue d'augmenter sans cesse ses profits. L'illimitation est son principe, ce qui est d'ailleurs assez logique puisque toute quantité est toujours susceptible de s'accroître d'une unité.
Le principe moteur de la Forme-Capital (notion empruntée à Gérard Granel), se résume en deux mots : « Toujours plus ! » Toujours plus de marché, toujours plus de marchandises, toujours plus de profits, toujours plus de réification des rapports sociaux, etc. Le déchaînement planétaire de la Forme-Capital correspond à ce que Heidegger appelait le Gestell. C'est en cela que le capitalisme n'est pas non plus seulement un système économique, mais est aussi porteur d'une anthropologie qui lui est propre, fondée sur le modèle de l'Homo oeconomicus (l'homme en tant que producteur-consommateur cherchant toujours à maximiser de manière égoïste son meilleur intérêt personnel). Ce modèle s'impose à travers la colonisation de l'imaginaire économique par les valeurs marchandes, ou plus exactement par la réduction de tout ce qui vaut à la seule valeur d'échange.
o Comment la démocratie directe et participative que vous appelez de vos voeux pourrait-elle succéder aux démocraties libérales, que vous définissez comme des « oligarchies financières dirigées par une Nouvelle Classe capitaliste médiatique et politico-financière » ?
o Je ne fais évidemment pas profession de lire l'avenir. On peut néanmoins penser que l'évident épuisement du système parlementaire et représentatif poussera les citoyens à s'organiser selon des formes de démocratie leur permettant de mieux décider par eux-mêmes de ce qui les concerne. Vous savez que je ne partage pas la critique "droitière" classique de la démocratie comme "loi du nombre". La démocratie se définit pour moi comme le système politique qui permet la participation de l'ensemble des citoyens aux affaires publiques. Cette notion de participation est centrale. Elle l'était déjà dans la Grèce antique. Dans cette optique, les élections ne sont qu'une technique parmi d'autres pour vérifier l'approbation ou le dissentiment. Je partage l'opinion de Rousseau, mais aussi de Carl Schmitt, selon laquelle une démocratie est d'autant moins démocratique qu'elle repose sur la représentation. La crise de la représentation, encore aggravée aujourd'hui par le fossé qui ne cesse de se creuser entre le peuple et la Nouvelle Classe politico-médiatique, pourrait par contraste faire apparaître l'intérêt de la démocratie de base, de la consultation directe et du principe de subsidiarité. Ces derniers entrent aussi en résonance avec le localisme, qui est la meilleure des réponses que l'on puisse apporter aujourd'hui à la mondialisation. Que ce soit dans le domaine politique ou économique, il faut relocaliser.
Universalisme
o Quelles sont les principales manifestations de ce que vous appelez l'« idéologie du Même » ?
o Relèvent de cette idéologie toutes les doctrines, religieuses ou profanes, qui pensent que les hommes sont essentiellement identiques, et que les différences qui les distinguent ne sont que transitoires, superficielles, secondaires ou négligeables. De cette croyance, qui tend (à tort) à interpréter l'égalité dans le sens exclusif de la Mêmeté, découle évidemment l'idée que les institutions politiques et sociales peuvent et doivent être partout les mêmes, ainsi que le prétendaient les philosophes des Lumières. L'idéologie des droits de l'homme, l'idée d'une "gouvernance" mondiale, la montée généralisée de l'indistinction, et jusqu'à la théorie du "genre", dérivent elles aussi de cette conviction fondamentale, qui n'est pas seulement nocive, mais fausse. L'homme est indissociable de ses appartenances singulières parce que nul n'appartient immédiatement à l'humanité. Nous n'y appartenons que de façon médiate, c’est-à-dire par l'intermédiaire d'une culture spécifique. Un Français (un Italien, un Chinois, etc.) n'est pas "homme avant d'être français" (ou italien, ou chinois, etc.), mais homme en tant qu'il est français (italien, chinois, etc.). L'"idéologie du Même" n'est finalement qu'un autre nom de l'universalisme, que je me garde bien de confondre avec l'universel. La particularité est une médiation naturelle vers l'universel. Cervantès ou Goethe sont d'autant plus "universels" qu'ils ont été l'un plus espagnol et l'autre plus allemand. Vous connaissez peut-être ce joli mot de l'écrivain portugais Miguel Torga : « L'universel, c'est le local moins les murs. »
Critique du Dieu unique
o Votre critique du judaïsme et du christianisme est connue. Qu'en est-il de l'islam ?
o Votre question laisse entendre que je manifesterais une sorte de faiblesse coupable envers la religion musulmane ! Tel n'est pas le cas. Ma critique du monothéisme se relie à ma critique de l'"idéologie du Même", qui n'en est qu'une version sécularisée. Affirmer l'existence d'un Dieu unique, c'est du même coup affirmer l'unité fondamentale de la "famille humaine", cette unité passant avant les différences entre ses membres. Cela posé, on peut discuter à l'infini des mérites comparés des trois grandes religions monothéistes. J'ai pour ma part surtout critiqué le christianisme pour cette simple raison qu'il a incontestablement participé plus que le judaïsme ou l'islam à la forme historique de la culture européenne à laquelle j'appartiens, et aussi dans la mesure où, précisément, les grandes idéologies politiques de la modernité en représentent des formes sécularisées en même temps qu'"hérétiques" (les « idées chrétiennes devenues folles » dont parlait Chesterton). Il en serait sans doute allé différemment si j'avais été juif ou musulman, ce qui n'est pas le cas.
Ambiguïté de l'islam
Le grand problème, c'est l'ambiguïté du mot "islam", qui tantôt décrit une religion, tantôt se rapporte à une civilisation. Je prends garde de distinguer ces deux domaines. Je peux ne pas nourrir de sympathie particulière pour la religion musulmane sans pour autant me sentir tenu d'exécrer les habitants des pays islamiques ou arabo-musulmans. Sur ce dernier plan, je m'en tiens à des analyses de type politique ou géopolitique. Elles m'enseignent que, dans le monde multipolaire qui est en train de s'instaurer sous nos yeux, il n'est pas de l'intérêt des Européens de cultiver l'inimitié envers l'Islam civilisation. C'est pourquoi je ne souscris pas à la doctrine américaine du "choc des civilisations", théorisée par Samuel Huntington. C'est pourquoi je déplore aussi que, dans les milieux de droite, on soit passé d'une légitime critique des pathologies sociales nées de l'immigration à une critique confusionniste de l'"islamisation", puis de l'"islam" tout court.
L'excellent géopoliticien Aymeric Chauprade écrivait tout récemment : « J'ai noté, ces derniers temps, que chercher des querelles avec l'"ennemi musulman" était une pente à laquelle cédaient facilement nombre de défenseurs des identités française et européenne. Quand on entre dans ce genre de logique, il convient d'observer une règle de bon sens qui consiste à se demander "pour qui on roule vraiment". Il est évident que tout ce qui conduit à l'aggravation des relations entre les peuples européens d'un côté, les Iraniens, les Turcs et les Arabes de l'autre, sert les Américains et les Israéliens, mais certainement pas les Européens. Que les choses soient dites clairement à ceux qui pensent que Huntington a la solution : nous ne réglerons pas le problème de l'immigration extra-européenne par la guerre avec le monde musulman. » C'est aussi mon avis.
o Comment expliquez-vous l'insatiable – et louable ! – "libido sciendi" qui vous anime ?
o On n'explique pas un tempérament. J'ai toute ma vie été mû par la curiosité, le désir de connaître et la volonté de comprendre. Je ne pense pas que ce soit un défaut !
Propos recueillis par Louis Montarnal L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 2 au 15 février 2012 -
Stendhal, un contre-moderne intempestif
Le 3 décembre 1825, Stendhal publie un opuscule ironique et cruel, le Nouveau Complot contre les industriels, qui lui valut une haine tenace des milieux de la gauche progressiste. Ce pamphlet se présente comme une charge à la hussarde contre le saint-simonisme, le parti des « industrialistes », qui prétendaient accorder à tous les membres « utiles » de la société le droit et le pouvoir de conférer à l’ensemble du corps social les valeurs à partir desquelles on jugerait chacun. Ce texte, tenu étrangement à l’écart ou déprécié par les critiques, surtout de gauche, n’a pas pris une ride.
Les prétentions exorbitantes des industrialistes
Stendhal s’attaque à l’auteur du Catéchisme des industriels, Saint-Simon, mort le 19 mai 1825. Le périodique qui transmet sa pensée, c’est le Producteur. Les collaborateurs de cette revue étaient un mélange de « prophètes » un peu timbrés, comme Enfantin, et de renards argentés comme Laffitte (qui la soutenait financièrement) ou ce simplet de Ternaux, que Stendhal tourne en ridicule, parce que son principal titre de gloire (qui lui donnait le droit d’imposer des règles éthiques, politiques et esthétiques) était d’avoir importé des chèvres d’Asie. La prose lyrique de cet hebdomadaire est un improbable magma où s’agglomèrent tant que faire se peut pathos humanitaire, sensiblerie droit-de-l’hommiste, économisme vulgaire, raisonnements laborieux, lourdeur moralisatrice et prophétisme déjanté. Un ragoût que nous avons coutume d’apprécier, mais qui passait à l’époque pour une nouveauté surprenante et inquiétante auprès des esprits libres, raffinés par l’épreuve impitoyable des salons littéraires et le jugement aiguisé des femmes de la haute société. C’est justement cet espace de libre pensée, d’indépendance jalouse, que Stendhal va défendre contre les revendications mégalomaniaques de la « classe industrielle », qui veut soumettre tout ce qui pense, sent, aime et rêve à son idéologie de la machine à vapeur. Sous prétexte que, prétendument, la société aurait été de tout temps régie par le principe du « besoin », tout doit être subordonné à l’impératif de l’utilité et de l’économique, donc à eux-mêmes, c’est-à-dire, comme le souligne Stendhal, fatalement aux plus riches et aux technocrates. Le cinquième de la société qui échappe encore à la logique productiviste (les « frelons ») doit être estimé à l’aune de cette vertu, et être mis en demeure d’intégrer le rang des êtres positifs, de ceux qui contribuent à l’avenir du bien commun, qui ne saurait être que lumineux. Aussi bien l’écrivain, le poète, le philosophe, le prêtre, l’instituteur, l’artiste, le penseur, doivent-ils être enrégimentés dans les bataillons de cette classe universelle des « producteurs ».
Duplicité de la gauche champagne
Villèle, à ce moment Président du Conseil ultra de Charles X, met la bourse au premier plan et fait appel aux banquiers « libéraux » (de gauche) comme Laffitte, ou royaliste, comme Rothschild. L’argent n’a pas d’odeur, et les principes « progressistes » peuvent se concilier avec les affaires. Certains financiers de gauche s’acoquinent par exemple avec le pacha d’Egypte, dont ils subventionnent la marine (qui sert à massacrer le peuple grec), ou bien avec le roi d’Espagne, fort occupé à pendre les résistants à l’absolutisme. Le scandale qui domine l’actualité est alors celui de l’emprunt haïtien. Pour éviter l’occupation des troupes françaises, la jeune république noire se soumet à un véritable racket, dont profitent les banquiers qui, par leurs organes publicitaires, parent cette véritable entreprise usurière d’une rhétorique humanitaire et sentimentale. Déjà !
L’économique remis à sa juste place
Stendhal, s’il ne nie pas la validité du progrès économique (il n’est pas rousseauiste), insiste sur sa véritable dimension, qui ne saurait être que subalterne. Tout ce qui relève des besoins matériels sera placé au plus bas des valeurs. Les responsabilités afférentes à la production et à la consommation, nécessairement particulières, ne donnent pas le droit de déterminer les valeurs globales. Pour Stendhal, la politique, d’abord, doit dominer l’économique. Avec Bonaparte, un Rothschild n’aurait pas été possible. Les lois institutionnelles sont indépendantes des réquisits du commerce et de la bourse. En outre, ce qui présente véritablement une valeur humaine, sociale et politique, c’est justement ce qui échappe à la loi d’airain du travail et du besoin. La « classe pensante » (non les « intellectuels » infestés par l’idéologie), pour exercer sa fonction, qui est de penser, de créer, de prendre des distance, de critiquer et de juger, doit échapper aux sollicitations du travail productif, acquérir une indépendance de fait, un loisir indispensable à la vraie liberté. Enfin, le seul critère moral susceptible de souder la société autour de valeurs transcendantes est l’héroïsme, militaire, intellectuel, humain. En bon héritier de l’Empire, Stendhal choisit le rouge du dépassement de soi, de l’abnégation et du panache gratuit, contre le noir de l’agent, de la tartufferie et du moralisme.Claude Bourrinet http://www.voxnr.com -
Deuxième Guerre mondiale : L'argent de la Résistance...
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Sainte Jeanne d’Arc pour notre temps
Sainte Jeanne d'Arc aura été la grande absente de 2012. C'est pourtant le 600e anniversaire de sa naissance (6 janvier 1412). À part le show de campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, politiques ou religieux "officiels" ne se sont guère bousculés pour fêter l'événement. Sa naissance figure aux Célébrations nationales 2012, coincée entre Aristide Briand, Lucie Aubrac, Michel Debré et la loi Bonnevay de 1912 (!) (1). L’anti-France occupante vomit la Sainte de la Patrie, c'est logique ! Dans les maigres productions de l'année johannique - quelques rééditions et le Dictionnaire de M. Philippe Contamine, dont l'abondance de détail cache les parti-pris universitaires -, on ne retiendra qu'un livre, La vraie mission de Sainte Jehanne d'Arc, Jésus-Christ Roi de France de L.-H. et M.-C. Remy (2), que nous n'hésitons pas à donner comme le livre du 600e centenaire. Ces deux chercheurs - qui n'en sont pas à leurs premiers travaux johanniques -, dévoilent au grand public ce que seuls savaient quelques historiens : l'importance de la « triple donation » par laquelle Jehanne, un instant Reine de France, a posé l'acte le plus important de toute l'histoire de France. Evénement qui, à la veille de la disparition de la France (déjà), renouvelait solennellement le Pacte de Reims qui lie la France à Dieu. Dieu n'a pas abandonné la France en 1429, Il ne l'abandonnera pas dans l'avenir. Le Pape Pie XII le confirmera, en 1956, à l'occasion du 5e centenaire de la réhabilitation de la Pucelle d'Orléans. Un thésaurus de 20 textes, fruits de longues recherches, aujourd'hui inédits et difficiles à trouver, complète le livre. Enfin, une polémique historiographique de haute tenue avec M. Philippe Contamine, permet de redécouvrir la somme monumentale que constitue l'œuvre du Père Ayroles, La vraie Jeanne d'Arc (6 tomes, 1890-1901), dont les travaux servirent aux procès canoniques de béatification et de canonisation de Jeanne d'Arc. Un cadeau intelligent en ces temps d'étrennes et indispensable pour garder l'espérance !
2012... COMME 1412
La France de 1412 et la France de 2012 sont le même pays ! Le même pays en voie de disparition « légale et diplomatique », livré à l'étranger par ses "élites", indifférentes à la misère de « ceux qui souffrent et qui travaillent » (3). Le Traité de stabilité budgétaire Merkozy-Merkhollande a ôté à notre pays sa souveraineté budgétaire et fiscale, après la perte de son indépendance monétaire au traité de Maëstricht (4) (1992) (5). « Berlin réfléchit à des pistes pour redresser la France » (sic, Le Figaro, 9 novembre 2012) ! Le Nouvel Économiste (7/11 novembre 2012), décrit l'armée française, « ruine en héritage »... qui ne paie même plus ses soldats ! La France disparaît dans le conglomérat anglo-germanique dont Bruxelles est le chef-lieu. En 1412, une Europe unie se préparait aussi, troublante de ressemblance avec celle d'aujourd'hui. La victoire de l'Angleterre - toujours plus éloignée de la Romanité, dominée par les puissances d'argent et de commerce, anonymes et cosmopolites - apparaissait inévitable. Chez Henri V d'Angleterre, le désir de conquérir nos provinces ne tient pas à la seule satisfaction dynastique. L'extension de son pouvoir, des rives de la mer du Nord au golfe de Gascogne, recouvre des ambitions dépassant les limites de la conquête qu'il poursuit avec une froide persévérance : « Le plan du Lancastre, écrit Joseph Calmette, est celui de la destruction de l'indépendance française ; sous les apparences d'un dualisme, il rêve de la fusion en une seule monarchie du royaume d'outre-Manche et du vieux royaume capétien. Une unification de l'Occident se cache derrière ce titre qui va reprendre vigueur avec un accent nouveau : « Roi de France et d'Angleterre » (6). L'impérialisme économique de ses marchands le pousse... jusqu'en Prusse. Et à peine signé le Traité de Troyes (21 mai 1420, qui prévoit de réunir, sous l'autorité du roi anglais, les deux royaumes à la mort de Charles VI Le Fol (7), le roi d'Angleterre fait partir de cette ville un ambassadeur, Gilbert de Lannoy, vers la Syrie, l'Egypte et la Palestine, pour s'assurer la maîtrise des marchés du Levant. Le roi anglais se voit à la tête d'un empire avec, pour capitales, Londres, Paris et... Jérusalem ! Déjà la Trilatérale !
Le désastre d'Azincourt (25 octobre 1415) a définitivement convaincu les puissances européennes - sauf le Pape - de la disparition prochaine de la France. Elles ne tardent plus à s'aligner sur le vainqueur anglais. Toute une série de pactes se conclut entre les princes d'Empire (germanique), les républiques commerciales de la Hanse, la République de Gênes et l'Angleterre. Le plus lourdement symbolique est le voyage de l'empereur germanique Sigismond en Angleterre en août 1416 où il signe avec le Lancastre, à Canterbury, un « traité d'amitié ». Le premier axe Londres-Berlin, en quelque sorte. Le coup de grâce est porté par le Bourguignon, émancipé du tronc royal depuis 1363 et dont les domaines comprennent les Flandres, commercialement tournées vers l'Angleterre. Le 16 octobre 1416, le duc de Bourgogne Jean sans Peur, s'engage à Calais, par un accord secret, à laisser le roi d'Angleterre envahir la France « par toutes les voies et manières qu'il saura ». Il escompte pour prix de sa trahison les riches provinces du Nord et de l'Est, une partie des Pays-Bas et du Luxembourg (dont son allié, le Comte Jean II, vendra en 1430 Jeanne aux Anglais pour 10 000 livres d'or (9). L'axe Londres-Berlin s'appuie sur Anvers et les Flandres (9), préfigurant ce « capitalisme rhénan » qui serait, selon les eurocrates, l'axe majeur de l'économie continentale. Un axe qui marginalisait déjà la France.
Profitant d'une Europe en proie à toutes les hérésies (Wicleff, Hussites, Lollards, Vaudois...) et divisée par le Grand-Schisme (où le roi de France a eu une part prépondérante, d'où le châtiment de la Guerre de Cent ans) - désordres d'où devait sortir la prétendue Réforme -, l'islam redevient conquérant. Turcs et Mamelouks égyptiens ravagent les côtes méditerranéennes. En 1415, le sultan turc Mahomet 1er, dans un raid sur... Salzbourg, razzie 30 000 personnes. Aux ambassadeurs de Chypre qui le menacent en 1425 d'une « coalition européenne », le sultan d'Egypte répond : « Le Roi de France dort, le Soudan tient les autres pour rien ». L'année suivante, il conquiert... Chypre et enlève 20 000 chrétiens.
CORRUPTION ET TRAHISON DES "ÉLITES"
La Chrétienté médiévale, la France en premier lieu, avait, pour le bien des peuples, une structure de gouvernement à mille lieues des fadaises démocratiques. Il y a un gouvernant, le roi, revêtu de l'onction sacrée et roi « de plein exercice » à compter seulement de ce moment (Jeanne appelle toujours Charles VII "dauphin" tant qu'il n'est pas sacré). Il gouverne, c'est-à-dire légifère, ordonne, administre la justice (pas de « séparation des pouvoirs »). Il y a, en-dessous de lui, les gouvernés. Gouvernés qui comprennent d'une part, une élite restreinte de familles ayant rendu au Royaume des services sur plusieurs générations, et, d'autre part, le reste des gouvernés qui vaque à ses affaires privées, sans jamais se mêler de "politique". L'élite - aristocratie, noblesse, magistrature, appelons-la comme on veut, ne dirige pas le royaume, elle n'est que le "commis" du roi. Qu'elle se dresse contre son roi, comme le Bourguignon et ses partisans, ou se coalise pour lui imposer ses vues et ses intérêts, comme en Angleterre, et c'est tout l'édifice social qui est ébranlé. Le bien particulier des puissants remplace le Bien commun. Aussi, les premières révolutions d'inspiration démocratique ou communisante apparaissent-elles aux 14e-15e siècles (révolte gantoise, 1340, mouvement d'Etienne Marcel, 1358, révolte cabochienne, 1413, guerres hussites...).
À compter des débuts du 15e siècle, certaines élites politiques, économiques et intellectuelles (cléricales) se coalisent à l'intérieur et au-delà des frontières (Bedford, régent d'Angleterre, épouse la sœur du Bourguignon, par exemple) pour dessiner un monde conforme à leurs intérêts. En France, en voici quelques exemples : un La Trémoille, favori imposé au dauphin Charles par le Connétable de Richemont : gouvernant « le tout dans la maison du roi », trahit au profit du Bourguignon, pille le Trésor royal, lève des impôts pour son propre compte ; un Regnault de Chartres, évêque de Reims (qui sacrera Charles VII !) Chancelier de France, très (trop) habile diplomate, tenant balance égale entre traîtres et patriotes, passé maître dans l'art d'éviter tout recours à la force face à l'anglo-bourguignon. Il y a bien évidemment le Duc de Bourgogne, ses marchands et ses financiers flamands. Ces "élites" se caractérisent plus encore par la corruption intellectuelle que par la corruption morale, même si la cour d'Isabeau de Bavière, ses bals dénudés, ses mignonnes et ses amants n'ont rien à envier aux turpitudes sexuelles des puissants d'aujourd'hui.
Il y a enfin la cléricature de Sorbonne, suppôt de l'anglo-bourguignon jusqu'à l'ignoble, dressée contre la chaire de vérité romaine lors des anti-conciles de Bâle et de Constance. Ancêtres de nos technocrates et autres managers, se qualifiant de « lumière du monde », les clercs de Sorbonne fournissent aux successifs puissants du jour les montages dialectiques (théologiques) et juridiques de toutes les forfaitures. Le recteur de l'Université de Paris, Jean Petit, justifia avec force contorsions "théologiques" le meurtre du Duc d'Orléans commis sur l'ordre de Jean Sans Peur (27 novembre 1407), meurtre que ce dernier avait publiquement avoué. La cléricature parisienne approuve la disparition du royaume capétien avec des "arguments" bien proches de ceux des "élites" du référendum de 2005. Nicolas Midy, clerc de l'Université de Paris, l'un des assesseurs les plus acharnés contre Jeanne d'Arc au procès de Rouen, harangue ainsi Henri VI (âgé... d'un an), « roi de France et d'Angleterre », à son entrée dans Paris : « L'Université voit se réaliser en vous le lien éminent de la chrétienté, l'union des deux royaumes, autrefois divisés et en discorde, d'où les guerres, les séditions, la ruine des églises, l'amoindrissement du culte ; aujourd'hui, grâce à cette union que vous réalisez et avec la grâce de Dieu (sic !), tous les maux cesseront (10) comme il faut l'espérer ». Avec de telles "élites", hier comme aujourd'hui, tout redressement est impossible. La « régénération nationale » ne peut être l'œuvre que de la Providence. Il reste au peuple à la demander !
« VA, FILLE DE DIEU ! »
Jeanne d'Arc, c'est la gifle providentielle qui renverse le sort et stupéfie l'Europe, les documents diplomatiques en font foi. C'est la « paysanelle inspirée » prise dans le peuple pour briser l'orgueil des "élites". Sa pureté respire l'air du Ciel et chasse l'air empuanti des cours où se trafique à prix d'or la vie des peuples, elle balaie la politicaillerie des habiles et la lâcheté des foules. Qu'elle fasse se confesser les soudards de Dunois, cesser les jurons d'un La Hire, qu'elle chasse les prostituées des camps, qu'elle s'impose sans violence au Dauphin, à la Cour, à ses juges (ils n'en sont que plus arrogants), voilà le résultat de cette vertu qui déplace les montagnes. « La pucelle, tout le monde comprend ce générique, devenu un nom propre, tout comme l'on comprend cet autre, la Vierge... La virginité a donné son nom à la Libératrice de la France, comme elle l'a donné à la Libératrice du genre humain »(11).
Elle incarne la solution à laquelle personne ne pensait, parce que venue d'En-Haut et qu'elle seule pouvait représenter. Elle est le glaive qui tranche entre la France de la Noël 496 et ses contrefaçons, présentes et futures, le remède à l'impuissance humaine face au Surnaturel incarné dans l'Histoire. « À qui veut régénérer une société quelconque en décadence, on prescrit avec raison de la ramener à ses origines » (12). Restaurer le gouvernant légitime (le Dauphin/Roi Charles VII) conformément au Pacte de Reims, telle est la vraie mission de Jeanne d'Arc, bien au-delà de la libération du territoire. La France, on le sait, doit son existence à un acte surnaturel, le Baptême de Reims. La Loi salique, Coutume fondamentale, en rappelle l'origine et le mode de gouvernement : « La Nation des Francs, illustre, ayant Dieu pour fondateur... Vive le Christ qui aime les Francs, qu'il garde leur royaume et remplisse leurs chefs des lumières de Sa grâce... ».
Elle est la messagère inspirée de la politique divine pour la France, dont la légitimité n'est affectée par aucune discontinuité humaine (13). C'est le sens de la triple donation, cœur et secret de la régénération, en 1412 comme en 2012. Le 21 juin 1429, à 16 heures, Jeanne d'Arc est avec le Dauphin à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, là où sont la plupart des reliques de Saint Benoît. Le père abbé était le frère de Regnault de Chartres. La Trémoille est resté à Sully-sur-Loire. L'événement historique nous est rapporté par le Breviarium historiale, texte rédigé au cours de l'été 1429 pour le pape Martin V (qui ne douta jamais de la légitimité du dauphin Charles). Son auteur (14) est le dominicain Jean Dupuy, ancien inquisiteur de Toulouse, plus tard évêque de Cahors. La scène s'est passée en présence de nombreux laïcs et ecclésiastiques de haut rang.
En voici la traduction française du texte latin original : « Jehanne dit à Charles : "Sire, me promettez-vous de me donner ce que je vous demanderai ?". Le Roi hésite, puis consent. "Sire, donnez-moi votre royaume". Le Roi, stupéfait, hésite de nouveau ; mais, tenu par sa promesse et subjugué par l'ascendant surnaturel de la jeune fille : "Jehanne, lui répondit-il, je vous donne mon royaume ". Cela ne suffit pas : la Pucelle exige qu'un acte notarié en soit solennellement dressé et signé par les quatre secrétaires du Roi ; après quoi, voyant celui-ci tout interdit et embarrassé de ce qu'il avait fait : "Voici le plus pauvre chevalier de France : il n'a plus rien". Puis aussitôt après, très grave et s'adressant aux secrétaires : "Écrivez, dit-elle : Jehanne donne le royaume à Jésus-Christ". Et bientôt après : "Jésus rend le royaume à Charles" ».
La France n'a jamais abjuré ce pacte et ceux qui, en son nom, en inscrivirent un tout contraire agissaient sans mandat, ou plutôt au rebours de leur mandat. Jésus-Christ Roi ! Ce programme, la vieille France nous le lègue brûlant des ardeurs de quatorze (15) siècles, scellé du sang de cent générations. « La vieille et glorieuse mère tressaillira dans la poussière du tombeau et des siècles, le jour où des hommes de cœur le publieront hautement ; elle nous reconnaîtra pour ses fils ; elle nous reconnaîtra de son sang, parce qu'elle retrouvera ses accents dans notre voix, et ses enthousiasmes dans les flammes de notre cœur. Elle se sentira revivre. Ce qui fut l'âme de la vieille France sera l'âme de la nouvelle. Et la chaîne des temps sera renouée » (16).
1412-2012 : De son temps, Jeanne d’Arc est, plus que jamais, de notre temps !
Thierry MARTIN. Rivarol du 30 novembre 2012
notes :
1- Habitations à bon marché, ancêtres du logement social.
2- A.C.R.F., BP. 2, 44140 AIGREFEUILLE, 400 pages, 25 € franco. Gros succès, le premier mille est parti en un mois et demi !
3- St Pie X, Lettre sur le Sillon, 25 août 1910.
4- Ville des... Pays-Bas devant laquelle tomba D’Artagnan, le 25 juin 1673 !
5- Le traité d'Amsterdam (1997) a fait perdre à la France sa souveraineté intérieure (sécurité, justice), celui de Nice (2001) dilue la place de la France dans les institutions bruxelloises (« majorité qualifiée », nombre de députés à Strasbourg. ..). Le Traité de Lisbonne (« constitution européenne » rejetée en mai 2005) acte le passage à l'Etat fédéral de quasi-plein droit (transfert de la politique étrangère). La réintégration dans l'Otan (Sarkozy, 2009) liquide notre autonomie stratégique et notre industrie de défense.
6- Le 16 juin 1940, De Gaulle vint proposer au gouvernement français, sur ordre de Churchill conseillé par Jean Monnet, « la fusion de la France et de l'Angleterre avec parlement commun à Londres ». En 1956, Guy Mollet envisagea au moment de l'affaire de Suez, avec Anthony Eden, une fédération des deux pays, la reine d'Angleterre devenant souveraine des deux pays. Sarkozy a proposé de fusionner la force de frappe française avec l'anglaise (qui est sous « double clé » américaine). Les "élites" ou le parti de l'étranger.
7- Vraisemblablement drogué, selon l'étude d'un médecin légiste contemporain, Dr. Jean-Claude Lemaire, 1380-1422, Le roi empoisonné, la vérité sur la folie de Charles VI, éd. SPL, 1977. Charles VI mourra en 1422.
8- Origine de la prospérité de cette principauté fiscale nichée au cœur de l'Union bruxelloise, recyclant de l'argent sale : affaires Clearstream, Luxalpha (Madoff), Heine/Karachi... 46 % du PIB luxembourgeois sont tirés de ses activités financières.
9 »- L’indépendance » de la Flandre d'un Bart de Wever ne doit pas faire illusion ; ça n'a rien d'un projet "identitaire" et tout d'un projet euro-fédéraliste. La section de Bruxelles du Vlaams Belang a relevé avec raison « le Frankenstein politico-médiatique, produit et sponsorisé par le régime, bricolé pour servir de caisse de résonance à une partie du patronat flamand ». C'est encore pire, en réalité.
10- Grâce à "l'Union", tout ira mieux demain, entendait-on. Le traité constitutionnel fut approuvé par 90 % des députés, rejeté par 55 % du peuple français.
11- Père J.B.J Ayroles, Jeanne d'Arc sur les autels et la régénération de la France, éd.Saint-Remi, page 60.
12- Léon XIII, Rerum novarum, 1891.
13- Tout ce qui a eu lieu depuis 1789 sera tenu pour « nul et entièrement vain ».
14- Delisle (Léopold), Nouveau témoignage relatif à la mission de Jehanne d'Arc, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, octobre 1885, pp. 649-668. Découverte faite par Ugo Balzani, in Père J.B.J Ayroles, La vraie Jehanne d'Arc, tome I, pages 53-58.
15- Quinze aujourd'hui.
16- Père J.B.J Ayroles, Jeanne d'Arc sur les autels et la régénération de la France, éd. Saint-Remi, page 292. -
Afghanistan / Voilà enfin un général français qui ose le dire : cette guerre n'est pas la nôtre ! 'arch 2010)
Même si c'est à la une du Monde et non malheureusement dans Présent, ne boudons pas notre plaisir. Voilà enfin un général français écouté et respecté qui ose dire haut et fort ce que nous écrivons ici même depuis de longs mois et mardi dernier encore : l'Afghanistan « est une guerre américaine » dans laquelle « il n'y a pas de voix stratégique des alliés ».
Car, explique-t-il avec un certain bon sens, « quand vous êtes actionnaire à 1 %, vous n'avez pas la parole ». Or les Américains disposeront bientôt de plus des deux tiers des troupes de la coalition présente en Afghanistan. En d'autres termes : cette guerre n'est pas la nôtre !
Directeur du Collège interarmées de défense (CID), le général Vincent Desportes émet en effet, dans une interview accordée au Monde, de sérieux doutes sur l'actuelle stratégie américaine qui « ne semble pas fonctionner », où « factuellement, la situation n'a jamais été pire ». De fait, avec 102 morts, le mois de juin a été le plus meurtrier pour la coalition internationale depuis son engagement en Afghanistan en 2001.
Et le général Desportes n'hésite pas non plus à s'en prendre ouvertement au président Barack Obama qui avait pourtant fait de l'Afghanistan sa « priorité » à son arrivée à la Maison-Blanche. En critiquant tout à la fois ses valses-hésitations, sa décision d'envoyer 30 000 soldats américains en renfort, prise le 1er décembre dernier, et son annonce précipitée dans la foulée d'un début de retrait des troupes américaines dès le 1er juillet 2011, c'est-à-dire dans exactement douze mois. « Tout le monde savait que ce devait être zéro ou 100 000 de plus », observe-t-il, car « on ne fait pas des demi-guerres. »
« La doctrine de contre-insurrection traditionnelle, telle que l'a engagée le général Stanley McChrystal (le commandant des forces américaines et alliées, limogé par le président américain) depuis un an, avec un usage restreint de l'ouverture du feu, des moyens aériens et de l'artillerie pour réduire les dommages collatéraux, ne semble pas fonctionner », affirme-t-il. Avant d'enchaîner : « Si la doctrine McChrystal ne fonctionne pas ou n'est plus acceptée, il faudra bien revoir la stratégie » et « probablement repousser la date du retrait d'Afghanistan ».
« L'affaire McChrystal révèle une faiblesse », estime encore le général Desportes, en affirmant que le président Obama aurait pu se contenter de « morigéner son chef militaire et le renvoyer au combat, comme l'avait fait Roosevelt avec le général Patton, qui avait dû s'excuser d'avoir giflé un soldat ».
« Tout se passe comme si le président Obama n'était pas très sûr de ses choix », ajoute-t-il, en rappelant qu'il avait déjà renvoyé le général David McKiernan, le prédécesseur de McChrysral, il y a un an. Preuve qu'il y a en Afghanistan un réel problème de commandement sur le terrain. Vicié pratiquement dès le départ avec les deux dispositifs désormais commandés par un seul et unique général américain qui a la double casquette : celle de patron de l'opération « Enduring freedom » (Liberté immuable), déclenchée dès le 7 octobre 2001 pour chasser les talibans du pouvoir et faire la guerre à Al-Qaïda et Ben Laden, et celle de commandant en chef de l'ISAF (Force internationale d'assistance à la stabilité) qui, sous mandat de l'ONU et drapeau de l'OTAN, entend officiellement participer à la pacification et à la reconstruction du pays mais qui mène toute à la fois des opérations de guerre et des actions civilo-militaires !
Cette ambivalence sur les véritables buts de la mission et les doutes sur la stratégie américaine ont « des conséquences sur le moral des troupes », relève encore avec justesse le général Desportes, et l'on « ne peut pas faire la guerre contre le moral des soldats ».
Reste à savoir bien sûr si, après cette courageuse interview quelque peu iconoclaste, le général Desportes ne va pas être à son tour relevé de ses fonctions ou mis sur une voie de garage comme vient de l'être aux États-Unis le général McChrystal, coupable d'avoir dit enfin la vérité... Car avec Nicolas Sarkozy, toujours prompt à se mêler de tout et qui, à l'image de son modèle Obama, accepte de moins en moins la contradiction, rien n'est impossible !
« En matière de guerre contre-insurrectionnelle, on doit tout faire pour protéger la population et réduire les pertes parmi les civils innocents », a cependant réaffirmé pour sa part, jeudi au siège de l'OTAN à Bruxelles, le nouveau patron des troupes américaines et alliées en Afghanistan, le général David Petraeus, lui-même à l'origine du changement de stratégie que son prédécesseur avait commencé à mettre en œuvre il y a un an.
« J'ai réaffirmé au président afghan Hamid Karzaï, a assuré le général Petraeus, comme au secrétaire général de l'OTAN, Anders Fogh Rasmussen, et aux dirigeants américains que nous devons maintenir notre engagement de réduire les pertes de civils innocents au niveau minimal », car c'est « un impératif de la lutte contre l'insurrection ». Il est grand temps que les généraux qui conduisent et réfléchissent sur cette guerre qui n'en finit pas et que l'on ne gagnera jamais fassent enfin - en France comme aux États-Unis - entendre leurs voix.
YVES BRUNAUD PRÉSENT- Samedi 3 juillet 2010 -
Education et déstructuration capitaliste de la société
Une enquête de l'observatoire des jeunes et des familles de la fondation Apprentis d'Auteuil révélait récemment qu'une famille sur deux rencontrait des difficultés considérables face à des enfants qui échappent de plus en plus à toute espèce de contrôle. Dans ce sondage, les troubles de comportement sont évoqués, l'impossibilité de fixer des règles et des limites, et ce malaise touche autant les parents d'origine modeste que ceux dont la situation est plus aisée. Pour autant, ce n'est pas tant la nature des relations entre générations qui est mise en question, que la valeur des perspectives plus larges dans lesquelles elles s'inscrivent. Car au-delà d'un constat de crise de l'éducation et de la formation des jeunes, c'est toute une civilisation qui révèle sa faille profonde, la gravité d'une maladie qui la mine et va finir par la terrasser.
En règle générale, la société technicienne qui est la nôtre offre naïvement l'aide du spécialiste pour remédier aux maux physiques ou moraux. Les pédopsychologues, comme les praticiens qui apportent une aide dans les domaines bien particuliers des déficiences personnelles (dyslexie, autisme, troubles mentaux, comportementaux, les dysfonctionnements familiaux, voire sociaux), les conseillers d'orientation, les formateurs de parents etc., constituent une brigade d'intervention qui, depuis quelques décennies, s'est étoffée, et connaît le même triomphe que, sur un autre plan, les professionnels de la justice, avocats de toutes catégories, ou la tribu de la finance. Car là où la valeur fait défaut, on cherche une solution dans la maîtrise du fonctionnement. Ces tentatives constituent au demeurant des sources appréciables de profits, tant la société libérale ne provoque des problèmes que pour offrir de pseudo solutions. Des cliniciens aux établissements privés, en passant par les soutiens à la carte ou les formations onéreuses, il y a toujours une « remédiation », comme l’on dit dans le jargon des technocrates de la pédagogie, pour toutes les défaillances.
Les familles qui se déstructurent, bien qu'on ait présenté ce chaos annoncé comme un progrès vers la liberté et la réappropriation de son propre corps, sa « libération », que l'on place souvent avant l'esprit, l'abandon des contraintes d'antan, perçues comme des obstacles à la réalisation du moi, sont les symptômes d'un état des choses dont on voit de plus en plus qu'il ressemble à un champ de ruines. La société libérale est fondée sur l’existence d’un individu dont l’autonomie est postulée par essence, dont le comportement est justifié par la raison supérieure de l’intérêt. Entre le désir du sujet et la satisfaction de celui-ci, tout tiers, surtout s’il possède une autorité de fait, devient vite insupportable. Le consommateur compulsif qu’est devenu l’enfant conditionné par les messages publicitaires, l’étalage de tentations mercantiles, et conforté par le discours libertaire, perçoit d’autant plus ses parents comme des empêcheurs de tourner en rond dans le champ de l’illimité, que l’anthropologie postmoderne leur dénie toute légitimité absolue, le relativisme sociétal étant devenu la règle dans le cercle des penseurs issus du structuralisme déstructurant. « … l’individu que la civilisation libérale commence seulement à produire en série éprouve les pires difficultés à intérioriser les limites et les interdits, pourtant indispensables à la construction d’une vie autonome. Faute de pouvoir prendre appui sur une quelconque autorité tierce – que tout le discours réel du capitalisme tend désormais à discréditer – il est, en effet, condamné à tourner indéfiniment en rond dans l’ « arène de l’illimitation » » (J.C. Michéa ; Le Complexe d’Orphée).
Le « droit de », assumé dans toute société codifiée, est devenu un « droit à », que le « droit des enfants », par exemple, a pu illustrer comme moyen de culpabiliser et de décrédibiliser les parents. La liste des droits n’a pas plus de fin, du reste, que celle des individus, encore qu’il faille aussi considérer que chacun a droit à plusieurs droits, voire à une quantité illimitée, en fonction de la variété de ses caprices, de ses pulsions, ou de ses besoins. La situation s’avère dramatique lorsque l’on prend conscience que la génération précédente, qui élève de nos jours ses enfants, a eu le malheur, ou le bonheur illusoire et mortifère, d’expérimenter la nouvelle société, et de perdre, la première, les repères traditionnels d’autorité, qu’elle a vertement contestées. Aussi est-elle particulièrement désarmée pour réagir avec perspicacité, pour autant qu’elle comprenne bien ce qui lui arrive.
La réaction générale, en effet, face à un chaos que tous, sauf quelques idéologues minoritaires, sont en mesure de constater, ne serait-ce que parce qu’ils en souffrent, est de diagnostiquer le mal dans sa dimension formelle et dans ses conséquences partielles. On considère que les ravages au sein des familles ou de l’école proviennent d’un manque de discipline, d’une absence de morale, d’une pénurie malheureuse de communication, quand ce ne sont pas les causes inverses, c’est-à-dire trop d’autorité, un excès d’injonctions moralisatrices, ou une trop grande familiarité entre générations.
Ces analyses échouent à cerner un phénomène qui excède les expériences singulières, même si c’est au niveau individuel qu’il s’incarne le plus visiblement. La généralisation de l’impuissance éducative montre qu’il n’est guère de recette assurée. C’est comme si l’on voulait accorder un orchestre pendant que le paquebot prend l’eau de toute part. Même s’il ne s’agit que de son petit orchestre, un duo, un trio, un quatuor, que l’on essaie d’harmoniser dans sa cabine particulière – et il n’est certes pas impossible de réussir, par moment, quelque bonne composition -, la situation d’ensemble est au naufrage, l’arrière plan génère un sentiment diffus de panique, et, comme une eau qui s’insinue partout, l’esprit de dissolution mine les meilleures volontés en même temps que les cadres que l’on croyait pérennes.
Ce qui change radicalement les données de la crise, par rapport aux temps anciens, c’est l’adoption consensuelle d’un paradigme, de ce que Renaud Camus, dans un livre, « Décivilisation », qui est un chef d’œuvre de lucidité, nomme l’hyperdémocratisme » : « J’appelle hyperdémocratie la volonté de faire sortir la démocratie de son lit politique pour la projeter dans des domaines qui, à première vue, ne lui sont guère congéniaux, et per exemple la culture, justement, ou la famille… ». Il s’agit-là d’une intolérance, propre à l’âge des masses, à tout ce qui évoque une réelle différence, ou une supériorité quelconque. Or, la civilisation quantitative actuelle tend à promouvoir l’égalité absolue, au nom de la lutte contre les « privilèges » et les « discriminations ». Depuis l’après-guerre, ce sont les « héritiers » qui sont visés, et Bourdieu a fait, dans les cabinets ministériels ainsi que dans les salles de professeurs, de nombreux émules. Or, comme le rappelle Renaud Camus, « tout mouvement vers l’égalité implique toujours, autant et souvent plus que l’élévation de la partie défavorisée, l’abaissement simultanée de la partie favorisé… »
La division de la société entre une classe où était de règle la contrainte, cette « syntaxe » des valeurs, (« J’ai appelé la syntaxe l’autre dans la langue : se contraindre à parler syntaxiquement, c’est reconnaître qu’on n’est pas seul, qu’à travers nous parlent une langue, un peuple, une histoire, une convention, un pacte d’in-nocence, un consentement à la non-adhésion à soi-même, à l’expression pure »), syntaxe qui est la formalisation au niveau de l’ethos, du legs des temps passés et de la bienséance civile, alliée à la transmission d’une culture savante, élitiste, et l’autre partie de la société, en principe exclue de cette éducation qui apprenait à se « tenir droit », mais qui, d’une façon ou d’une autre, en recevait les leçons, à tel point que, ce que l’on a nommé « école républicaine », était, peu ou prou, le symbole d’une civilisation qui était encore ouverte à l’ascendante exigence d’une éducation assumée consciemment, a laissé place à « la grosse classe unique de convergence centrale », totalitaire productrice et prescriptrice d’un discours hédoniste, ludique, démobilisateur, démoralisant et avachissant. Personne n’en est exempt. « … les héritiers n’héritent plus de rien (culturellement) et [sont] aussi déshérités que les non-héritiers. » Même dans les familles encore soucieuse d’une éducation digne de ce nom, il est très ardu, voire impossible, de garder à l’abri des enfants infectés par la maladie universelle de la vulgarité, du laisser aller et des plaisirs faciles et grossiers.
L’oligarchie postmoderne, souvent le fruit, grâce à l’émergence de nouveaux domaines économiques, liés à la révolution des transmissions de l’image et du son, ou bien portée par le triomphe du capitalisme financier, partage amplement les goûts plébéiens de la masse, comme des pauvres enrichis, des parvenus. Nous avons assisté à une révolution « culturelle » plus profonde que celle conduite par Mao. Aucun signe de ralliement ou de contre-offensive ne peut être viable. Peu nombreux sont ceux qui se souviennent ou connaissent vraiment ce que fut le monde d’avant, qui fait figure dorénavant de continent perdu. Et sa disparition n’est pourtant pas si lointaine ! Non qu’il fût parfait, et qu’il dût apparaître comme un idéal vers lequel faire retour, mais il gardait encore les principes qui furent ceux de toutes les époques, de toutes les civilisations, jusqu’à la nôtre, si différentes des autres, si anormale, si malade. Il était banal alors de considérer qu’il fallait faire des efforts pour devenir soi-même, que l’enfant, s’il avait vocation à se transformer en adulte, ne l’était pas pour autant, et qu’il n’était pas détenteur de cette distance de soi à soi, indispensable pour juger du monde, des autres, et pour acquérir une autonomie si prisée maintenant, sans qu’on sache ce qu’elle est vraiment, et qu’il était nécessaire, enfin, de se « désenseigner » pour accéder à une authentique éducation, à une maîtrise et à un savoir qui, comme l’indique l’étymologie latine, conduit à la voie idoine.
La situation peut donc s’avérer désespérée. Les saines réactions ne sont que des réactions, les sursauts ne sont pas des sauts vers autre chose, vers un autre monde. Les initiatives personnelles, aussi méritantes soient-elles, si elles n’aboutissent pas à des déconvenues, ne se présentent guère que comme des actes de guérilla. Il faudrait bien sûr que cette « petite guerre » se transmue en une grande, en un affrontement avec la source des maux, cette société libérale qui brouille tout, détruit tout, ne respecte rien, et choisit les valeurs marchandes plutôt que la valeur humaine.
On ne demandera certes pas aux hommes politiques et aux technocrates de la modernité d'apporter les véritables remèdes à ce désastre. Pour qu'il existe des chances de rencontrer, dans les sphères décisionnelles, une claire compréhension de ce qui se passe, il faudrait que les gouvernants soient autres qu'ils ne sont, ce qui est une vue bien singulière de l'esprit, un raisonnement pas l'absurde. Car accéder à la vérité du monde qu'ils conduisent à sa perte serait pour eu l'équivalent d'un suicide.Claude Bourrinet http://www.voxnr.com
