Une reconstitution spectaculaire des batailles de Marathon et Salamine, au Ve siècle avant J.-C., à l'aide d'images de synthèse et de dialogues en grec ancien et en persan !
Une reconstitution spectaculaire de la bataille de Marathon, en 490 avant J.-C., qui opposa les Grecs et les Perses.
Réalisateur : Fabrice Hourlier (2012)
culture et histoire - Page 2056
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Au nom d'Athènes : Les batailles de Marathon et de Salamine contre les Perses
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Retour de la géopolitique et histoire du concept : l'apport d'Yves Lacoste
Conférence prononcée à l'Université de Hanovre en avril 1994
Le thème de mon exposé est de vous donner cet après-midi un "panorama théorique de la géopolitique" et d'être, dans ce travail, le plus concis, le plus didactique ‹et peut-être, hélas, le plus schématique‹ possible. Un tel panorama nécessiterait pourtant plusieurs heures de cours, afin de n'omettre personne, de pouvoir citer tous les auteurs qui ont travaillé cette discipline et ont contribué à son éclosion et à son expansion.
Le temps qui m'est imparti me permet toutefois de ne me concentrer que sur l'essentiel, donc de me limiter à trois batteries de questions, qui se posent inévitablement lorsque l'on parle de géopolitique aujourd'hui.
1. Questions générales : Pourquoi le géopolitique a-t-elle été tabouisée pendant autant de temps ? Cette tabouisation trouve-t-elle son origine dans le fait que certaines autorités (politiques ou intellectuelles) non censurées sous le Troisième Reich aient été influencées par les écrits de Haushofer ? Quelles sont les différences entre géopolitique, géostratégie et géographie politique ? La géopolitique est-elle véritablement une démarche scientifique ? Cette série de question, le géopolitologue français ‹néologisme introduit par le général Pierre-Marie Gallois qui entend éviter de la sorte la connotation péjorative que l'on attribue parfois au mot ³politicien²‹ Yves Lacoste se l'est posée : nous nous référerons à ses arguments, d'autant plus qu'un copieux Dictionnaire de géopolitique vient de sortir de presse à Paris sous sa direction.
2. Histoire du concept : Avant que l'on ne parle explicitement de géopolitique, existait-il une ³conscience géopolitique² implicite ? Pratiquait-on un politique spatiale équivalente à la géopolitique ? Dans quelle mesure César, quand il conquiert la Gaule, bat les Vénètes (1), bloque Arioviste et les tribus helvètes, installe la nouvelle frontière sur le Rhin (2), fait une incursion en Britannia, a-t-il le sens de l'espace, possède-t-il un Raumsinn, au sens où l'entendait Ratzel ? Comment les intellectuels de l'antiquité, du moyen-âge, de la renaissance et des temps modernes, conceptualisaient-il cette politique de l'espace, que nous renseignent les sources à ce sujet ? En compagnie du Général Pierre-Marie Gallois nous allons procéder à une brève enquête dans les écrits des grands prédécesseurs des géopolitologues du 19ième et du 20ième siècles. L'enquête de Pierre-Marie Gallois constitue une excellente introduction à l'histoire du concept de géopolitique, mais le chercheur ne saurait s'en contenter : un recours à toutes les sources s'avèrent impératif, y compris une exploration complète de celles que mentionne la Zeitschrift für Geopolitik de Haushofer, notamment pour l'impact de Herder (3).
3. Enfin, quelles sont les théories fondamentales des géopolitologues conscients, qui utilisent le terme ³géopolitique² dans l'acception que nous lui connaissons toujours aujourd'hui ? Quelles sont les étapes les plus importantes dans le développement de leur pensée ? Qu'ont-ils appris des événements historiques qui se sont succédé ? Comment ont-ils réussi ou n'ont-ils pas réussi à moduler théorie et pratique ?
1. Yves Lacoste et le retour de la géopolitique en France.
Qui est Yves Lacoste ? D'abord un géographe qui a travaillé sur le terrain. Ainsi, en 1957, il fait paraître une étude remarquable sur l'Afrique du Nord (4), qui ne reçoit pas l'accueil qu'elle aurait mérité, sans doute parce que l'engagement social et socialiste de l'auteur est extrêmement sévère à l'encontre de la politique coloniale française et même à l'égard de la politique de protectorat menée par Lyautey (5) au Maroc. Aujourd'hui, Yves Lacoste enseigne à Paris et dirige le CRAG (Centre de Recherches et d'Analyses Géopolitiques). En 1976, il a fondé la revue Hérodote (6), où transparaît encore son engagement humaniste de gauche, mais atténué par rapport à celui du temps de la guerre d'Algérie. Hérodote publie régulièrement des dossiers bien documentés sur les grandes aires géographiques de notre planète (aires islamiques, sous-continent indien, océans, Mitteleuropa, Balkans, Asie du Sud-Est, URSS/CEI, etc.). Face à ces initiatives, dont l'ancrage initial était à gauche, Marie-France Garaud, candidate malheureuse à la présidence en 1981, publie la revue illustrée Géopolitique, disponible en kiosque. Le géopolitologue Hervé Coutau-Bégarie, dont l'œuvre est déjà considérable (7), écrit surtout dans Stratégique. Enfin, à Lyon, le professeur Michel Foucher (8) dirige un institut de géopolitique et de cartographie très productif. On découvre des cartes émanant de cet institut dans des revues grand public tel l'hebdomadaire de gauche Globe (9) ou le journal des industriels L'Expansion (10). Michel Foucher est aussi un spécialiste de l'étude de la genèse des frontières, une discipline qu'il qualifie du néologisme d'"horogénèse".
La dernière grande production d'Yves Lacoste est un Dictionnaire de géopolitique, où il récapitule ses théories et ses définitions de la géopolitique, de la géostratégie, de la "géographicité", etc., dans un langage particulièrement clair et didactique. Son mérite est d'avoir réhabilité en France le concept de géopolitique et d'avoir levé l'interdit qui frappait ce mot et cette discipline depuis 1945.
Dessiner des cartes
Comment Lacoste justifie-t-il cette réhabilitation ? Examinons sa démarche. ³Géographie² signifie étymologiquement ³dessiner la terre², autrement dit, dessiner des cartes. Or les cartes sont soit des cartes physiques (indiquant les fleuves, les montagnes, les lacs, les mers, etc.) soit des cartes politiques, indiquant les résultats finaux de la ³géographie politique². Les cartes poli-tiques nous montrent les entités territoriales, telles qu'elles sont et non pas telles qu'elles sont devenues ou telles qu'elles devraient être. Elles n'indiquent ni l'évolution antérieure réelle du territoire ni l'évolution ultérieure potentielle, que voudrait éventuellement impulser une volonté politique. Les cartes politiques indiquent des faits statiques et non pas des dynamiques. Selon ce raisonnement, les cartes physiques relèvent de la géographie, les cartes politiques de la ³géographie politique². La géopolitique, elle, dessine des cartes indiquant les mouvements de l'histoire, les fluctuations passées, susceptibles de se répéter, etc.
Surtout après la seconde guerre mondiale, rappelle Lacoste dans son Dictionnaire, on a assisté à l'émergence d'un débat épistémologique, pour savoir quels critères différenciaient fondamentalement la géographie et la géopolitique. La première affirmation dans la corporation des géographes universitaires a été de dire que seule la géographie était ³scientifique² ; la géopolitique, dans cette optique, n'était pas scientifique parce qu'elle était spéculative, stratégique donc subjective, visionnaire donc irrationnelle. Mais cette affirmation de la scientificité de la géographie fait éclore une série de problèmes, implique les nœuds de problèmes suivants:
- la géographie est une science hyper-diversifiée;
- plusieurs dimensions de la géographie ne sont pas encore définitivement fixées ou n'ont jamais pu être enfermées dans un cadre délimité ;
- les facteurs humains jouent en géographie politique un rôle considérable ; or tous les facteurs humains qui influent sur la géographie possèdent nécessairement une dimension stratégique, tournée vers l'action, mue par des mobiles irrationnels (gloire, vengeance, désir de conversion religieuse, avidité matérielle, etc.);
- les géographes, même ceux qui se montrent hostiles à la géopolitique, sont contraints d'opérer une distinction entre ³géographie physique² et ³géographie humaine/politique², prouvant ainsi que l'hétérogénité de la géographie entraîne la nécessité d'une approche plurilogique dans l'appréhension des faits géographiques ;
- la géographie humaine/politique est donc une science de la terre, telle qu'elle a été transformée et marquée par l'homme en tant que zoon politikon.
La géographie humaine/politique ouvre la voie à la géopolitique proprement dite en révélant ses propres dimensions stratégiques. Les frontières entre la géographie et la géopolitique sont donc poreuses.
³La géographie, ça sert à faire la guerre²
Le constat de cette porosité confère un statut très hétérogène à la géographie d'aujourd'hui. Aspects physiques et aspects humains se chevauchent constamment, si bien que la géographie en vient à devenir la science qui examine le dimension spatiale de tous les phénomènes. Dans ce contexte, Lacoste pose une question provocante mais qui n'est justement provocante que parce que nous vivons dans une époque qui est idéologiquement placée sous le signe de l'irénisme (= du pacifisme). Et cette question provocante est celle-ci : pourquoi l'homme, ou plus exactement l'homo politicus, l'homme qui décide (dans un contexte toujours politique), le souverain, fait-il dessiner des cartes par des géographes qui sont toujours des ³géographes du roi² ? Depuis 3000 ans en Chine, depuis 2500 ans dans l'espace méditerranéen avec Hérodote, on dessine des cartes pour les rois, les empereurs, les généraux, les stratèges. Pourquoi ? Pour faire la guerre, répond Lacoste. Malgré son engagement constant dans les rangs de la gauche française, Lacoste écrit un livre qui porte cette question comme titre : La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre. Automatiquement, il met un point final à l'ère irénique dans laquelle les géographes avaient baigné.
La géographie, au départ, sert donc à dresser des cartes qui sont autant de ³représentations opératoires². Mais celui qui a besoin de ³représentations opératoires² et s'en sert, spécule aussi (et automatiquement) sur la modalité éventuelle future que prendra la volonté de son adversaire ou de son concurrent. L'objet de cette spéculation est donc une volonté, qui comme toutes les volontés à l'œuvre dans le monde, n'est pas par définition rationnelle et a même des dimensions irrationnelles et subjectives. La géographie devient ainsi un savoir qui a une pertinence politique, qui est destiné à l'action. La géographie, en tant que science, implique qu'il y ait Etat, Staatlichkeit.
Géographie et pédagogie populaire
Par ailleurs, Lacoste insiste sur la nécessité de répandre la géographie dans le peuple par la voie d'une ³pédagogie populaire², qui communiquerait l'essentiel par des méthodes didactiques, dont les ³cartes suggestives² (11). Cette volonté de pédagogie populaire a conduit à la création de sa revue Hérodote. Lacoste se réfère explicitement aux géographes prussiens, serviteurs pédagogiques de leur Etat : Ritter (12), Humboldt (13), Ratzel (14). En Angleterre, à la suite de ces modèles allemands (15), Halford John Mackinder (1861-1947) travaille pour que l'Université d'Oxford se dote à nouveau d'une chaire de géographie : elle n'en avait plus depuis la disparition de celle de Hakluyt au XVIième siècle (16). En France, après 1870, la propagande en faveur du retour de l'Alsace et de la Lorraine conduit à l'édition de livres pour la jeunesse, où deux jeunes Alsaciens voyagent en ³France de l'Intérieur², apprenant de la sorte à connaître les innombrables facettes de ce pays de plaine et alpin, atlantique et méditer-ranéen, continental et maritime, etc.
Mais le principal modèle de Lacoste reste le géographe Elisée Reclus (1830-1905), militant libertaire engagé dans l'aventure de la Commune de Paris (1871), théoricien d'un anarchisme humaniste, contraint à vivre en exil à Bruxelles où il enseignera à l'³Université nouvelle², pionnière de méthodes d'enseignement nouvelles à l'époque (17). L'engagement militant de Reclus l'a conduit à être ostracisé par sa corporation. Son œuvre était considérée à l'époque comme de la pure spéculation dépourvue de scientificité. Aujourd'hui, les géographes doivent bien reconnaître que ses travaux sont une véritable mine de renseignements précieux. La pédagogie populaire prussienne et britannique, les livres de jeunesse mettant en scène deux garçons alsaciens en France, l'œuvre de Reclus, prouvent, selon Lacoste, que toute tentative visant à extirper la dimension stratégique-subjective dans l'étude de la géographie est une démarche non politique voire anti-politique. La dimension militante, celle de l'engagement, comme chez Reclus, revêt également une importance primordiale, qu'il est vain de s'obstiner à ignorer. Face à ces tentatives de réduction, Lacoste parle de ³régression épistémologique², surtout à notre époque, où les historiens ont élargi le regard qu'ils portent sur leur domaine en amplifiant considérablement le concept d'³historicité². Lacoste regrette que les géographes, eux, au contraire, ont rétréci leur regard, leur propre concept de ³géographicité².
Nomomanie
Lacoste déplore également la domination de la ³nomomanie² : la plupart des géographes veulent édicter des lois et des normes, ce qui, en bout de course, s'avère impossible dans une science aussi hétérogène que la géographie. Les lois, les constantes, se chevauchent et s'imbriquent sans cesse, sont soumises aux mutations perpétuelles d'un monde toujours en effervescence, in Gärung, auraient dit les géographes de l'école de Haushofer (18). Les faiblesses de la géopolitique française, estime Lacoste, c'est la timidité, le manque d'audace, de la plupart des géographes qui n'ont pas osé spéculer aussi audacieusement que Haushofer. Il nous donne deux exemples dans son Dictionnaire de géopolitique :
a) Le géographe Paul Vidal de la Blache (1845-1918) (19), dont l'œuvre était considérée comme rigoureusement scientifiques par ses pairs, a dû assister au boycott de son ouvrage patriotique sur l'Alsace-Lorraine, précisément parce qu'il trahissait un engagement. Les géographes ont boudé ce livre.
b) Le géopolitologue suisse Jean Bruhnes (1869-1930) (20) était également considéré comme un éminent scientifique, sauf pour son livre Géographie de l'histoire, de la paix et de la guerre (1921), jugé trop ³stratégique², donc trop ³subjectif².
Pour Lacoste, l'Allemand Karl Ernst Haushofer (1869-1946) et le Suédois Rudolf Kjellén (1864-1922), de même que certains de leurs homologues et élèves allemands, ont connu un plus grand retentissement en matière de ³pédagogie populaire². Lacoste admire chez Haushofer la capacité de dessi-ner et de publier des cartes suggestives claires.
Après la seconde guerre mondiale, le monde des géographes universitaires retombe dans la nomomanie, trahit une nouvelle timidité face à la spéculation, l'audace conceptuelle et la rigueur pratique de la stratégie. Mais, l'œuvre de Lacoste le prouve, cette nomomanie et cette réticence ont pris fin depuis quelques années. D'où, il lui paraît légitime de poser la question : quand cette mise à l'écart systématique de la géopolitique a-t-elle pris fin ? Pour lui, le retour des thématiques géopolitiques dans le débat en France est advenu au moment du conflit entre le Vietnam et le Cambodge en 1978.
L'URSS contre la Chine, le Vietnam contre le Cambodge
J'aurais tendance à avancer cette date de six ans pour le monde anglo-saxon. En effet, lorsque Washington, sous la double impulsion de Nixon et de Kissinger, se rapproche de Pékin, en vue d'encercler l'URSS et de rompre totalement et définitivement la solidarité entre les deux puissances communistes, la solidarité idéologique cède le pas au jeu de la puissance pure, à l'intérêt géopolitique. Les Etats-Unis ne se préoccupent plus du régime intérieur de la Chine : ils s'allient avec elle parce que l'ennemi principal, à cette époque, est l'URSS. Même raisonnement côté chinois : l'allié est américain, même s'il est capitaliste, contre le Russe communiste qui menace la frontière nord et masse ses divisions le long du fleuve Amour. En 1978, en France, quand le Cambodge reçoit le soutien de la Chine contre le Vietnam, allié de Moscou et incité par les Soviétiques à prendre les Chinois à revers, le raisonnement de Pékin saute aux yeux : il encercle le Vietnam qui participe à l'encerclement de la Chine. Le Cambodge doit prendre Hanoi à revers. La pure gestion de l'espace prend donc le pas sur la fraternité idéologique ; le communisme n'est plus monolitihique et le monde n'est plus automatiquement divisé en deux camps homogènes. À Paris, où beaucoup d'intellectuels s'étaient positionnés, à la suite de Sartre, pour un communisme existentialiste, pur, parfaitement idéal, ce fractionnement du camp communiste est vécu comme un traumatisme.
En 1979, la guerre en Afghanistan rappelle d'anciennes inimitiés dans la région, à l'époque où l'Empire britannique tentait de contenir l'avance des Russes en direction de l'Océan Indien. En avril 1979, la BBC explique le conflit par une rétrospective historique qui n'était pas sans rappeler les leçons de Homer Lea au début du siècle (21). De 1980 à 1988, la guerre entre l'Iran et l'Irak remet à l'ordre du jour toute l'importance géostratégique du Golfe Persique (22). Ces événements tragiques rendent à nouveau légitimes les interrogations géopolitiques.
Depuis, l'édition française est devenue très féconde en productions géopolitiques. La géopolitique est désormais totalement réhabilitée en France. Les fonctionnaires et les étudiants peuvent accéder à un savoir géopolitique pratique et prospectif, le capilariser ensuite de façon diffuse dans tout le corps social.
2. La pensée prégéopolitique
Pour le Général Gallois, la pensée pré-géopolitique commence dès l'attention que porte le stratège militaire au climat sous lequel doivent évoluer ou manœuvrer ses troupes, puis aux relations qui s'instituent entre un peuple donné et un climat donné. Chez Aristote, la pensée prégéopolitique s'exprime très densément dans une phrase en apparence anodine : "Un territoire possède des frontières optimales quand il permet à ses habitants de vivre en autarcie". In nuce, nous percevons là déjà toute la problématique du grand espace (chez Haushofer et Carl Schmitt), de l'économie à l'échelle continentale (chez Oesterheld) (23), et, celle, élaborée sous le IIIième Reich, de l'autonomie alimentaire (Nahrungsfreiheit) dans les travaux de Herbert Backe (24), de l'héritage théorique en économie de Friedrich List (25) et du problème crucial des monocultures et des cultures vivrières dans le tiers-monde.
En Chine, rappelle Gallois, Sun Tsu nous livre une pensée pré-géopolitique dans ses réflexions sur le climat et sur la ³géomorphologie de l'espace conflictuel². Dans le monde arabe, Ibn Khaldoun (1332-1406) insiste lui aussi sur l'importance des facteurs climatiques. Il ajoute des réflexions pertinentes sur la dialectique Ville/Campagnes, en opposant des cités sédentaires, vectrices de civilisation, à des campagnes où règnent les tribus nomades. Ni l'Afrique saharienne ni les ³steppes de Scythie² ne peuvent faire l'histoire ou créer la civilisation car leur immensité et leur quasi ³anécouménité² rendent ce travail patient de la culture urbaine précaire sinon impossible. Sont seules vectrices de civilisation les ³bandes latitudinales² où se concentrent les écoumènes parce que leurs territoires sont fertiles et variés. Ibn Khaldoun amorce aussi ce jeu d'admiration et de rejet de l'urbanisation, que l'on retrouvera chez Ratzel ou chez Spengler. Autre idée lancée pour la première fois : une trop grande extension de l'empire ou de l'aire civilisationnelle conduit à son déclin et à son effondrement. Ibn Khaldoun a en tête la disparition précoce de l'empire arabe des débuts de l'Islam. Aujourd'hui, cette notion d'³hypertrophie impériale² a été relancée par Paul Kennedy dans The Rise and Fall of the Great Powers. L'œuvre d'Ibn Khaldoun reste une référence pour les géopolitologues.
Machiavel (1469-1527) évoque la nécessaire unité de l'Etat, de frontières optimales et/ou naturelles. Ses vues seront étoffées et complétées par Bodin, Montesquieu et Herder, qui les replacera dans une perspective organique.
3. L'essentiel de l'œuvre des géopolitologues conscients
L'ère des géopolitologues conscients démarre avec Halford John Mackinder, dont le regard, dit Gallois, est celui un ³satellite². En effet, la vision de Mackinder, bien que ³mercatorienne², est un regard surplombant jeté sur la Terre. Le Français Chaliand, auteur d'atlas géostratégiques récents, juge ce regard trop horizontal et, en ce sens, ³prégaliléen²; mais peut-on reprocher ce regard prégaliléen à un Mackinder qui élabore l'essentiel de sa théorie en 1904, quand les Pôles arctique et antarctique n'ont été ni découverts ni explorés, quand l'aviation militaire n'existe pas encore et ne peut donc franchir l'Arctique en direction du heartland sibérien? Du temps de Mackinder, effectivement, le centre-nord et le nord de la Sibérie sont inaccessibles et inexpugnables, l'arme mobile des thalassocraties, soit les fameux ³dreadnoughts² des cuirassiers britanniques, ne peut atteindre ces immensités continentales. Si les puissances maritimes sont maîtresses de la meilleure mobilité de son temps, les puissances continentales sont handicapées par la lenteur des communications par terre. Mackinder et ses collègues des écoles de guerre britanniques craignent la rentabilisation de ces espaces par la construction de lignes de chemin de fer et le creusement de canaux à grand gabarit. Voies ferroviaires et canaux augmentent considérablement la mobilité continentale et permettent de mouvoir de grosses armées en peu de temps.
Pour la géostratégie anglo-saxonne de Mackinder, la réponse aux canaux en construction et aux chemins de fer transcontinentaux (en l'occurrence transsibériens) est le ³containment², stratégie concrétisée par la création d'alliances militaires, telles l'OTAN, l'OTASE, etc.. Pour Spykman, disciple américain de Mackinder pendant la deuxième guerre mondiale, le maître du monde est celui qui contrôle les ³rimlands² voisins du ³heartland². De sa relecture de Mac-kinder, Spykman déduit les principes suivants, toujours appliqués mutatis mutandis par les stratèges et diplomates américains contemporains :
- Diminuer toujours la puissance des grands Etats du rimland au bénéfice des petits Etats (c'est la raison pour laquelle, par exemple, les petits États de l'UE bénéficient proportionnellement de davantage de sièges au Parlement de Strasbourg que les grands Etats).
- Spykman constate qu'il y a désormais un ³front arctique², ce qui oblige les géopolitologues à modifier complètement leur cartographie ; ce sera l'œuvre de géographes français comme Chaliand et Foucher.
- Implicitement, l'œuvre de Spykman vise à contrer toute unification eurasiatique, telle que l'on imaginée un Troubetzkoï en Russie, de même qu'un Staline quand il rentabilise les zones industrialisables de la Sibérie et le fameux ³triangle de Magnitogorsk², un Prince Konoe au Japon (26). La raison pratique de cette hostilité permanente à toute forme de concentration de puis-sance sur la masse continentale eurasienne est simple : l'Amérique ne pourrait survivre en tant que grande puissance dominatrice sur la planète si elle devait faire face à trois côtes océaniques hostiles à son expansion (pacifique, atlantique et arctique). L'Amérique serait ainsi condamnée à végéter sur son territoire et son appendice ibéro-américain risquerait de se tourner vers l'Europe, par fidélité culturelle hispanique, latine et catholique.
Conclusion : depuis la plus haute antiquité chinoise, quand les géographes et stratèges de l'Empereur commençaient à dresser des cartes pour faire la guerre, jusqu'aux réflexions et corrections actuelles, les notions de la géopolitique ne sont jamais caduques, même si elles peu-vent s'effacer pendant quelque temps. Aujourd'hui, un ensemble de questions que l'on avait pensées obsolètes, reviennent à l'avant-plan et au grand galop. Ce sont les suivantes :
- Les projets pantouraniens et eurasiens des géopolitologues russes, turcs et allemands.
- La chute du Rideau de Fer remet à l'avant-plan l'axe danubien en Europe, reliant par voie fluviale la Mer du Nord à la Mer Noire, au-delà de toute immixtion possible d'une puissance mari-time contrôlant la Méditerranée. La liaison fluviale Rotterdam/Constantza et maritime (Mer Noire) Constantza/Caucase, plus l'accès, via cette même Mer Noire, au trafic des grands fleuves russes et ukrainiens, implique une formidable synergie euro-russe, accroissant formidablement l'indépendance réelle des peuples européens. Tout ralentissement de cette synergie est une manœuvre anti-européenne et russophobe.
- La création de barrages sur le Tigre et l'Euphrate, la neutralisation de la Mésopotamie par la Guerre du Golfe, la raréfaction concomittante de l'eau au Proche-Orient sont des facteurs potentiels d'effervescence et de conflits, aux-quels il s'agit d'être très attentif.
- La montée en puissance économique du Japon suscite une question, d'ailleurs déjà posée par Shintaro et Ishihara (27): l'Empire du Soleil Levant peut-il dire ³non² (à l'Amérique) et commencer des relations privilégiées avec la Russie et/ou l'Inde ?
- L'Océan Indien, tout comme au temps de la splendeur de l'Empire britannique, reste une zone génératrice de surpuissance pour qui le contrôle ou d'indépendance pour les riverains, s'il n'y a pas une grande puissance thalassocratique capable de financer le contrôle du grand arc terrestre et maritime, partant du Cap pour atteindre Perth en Australie.
Karl Haushofer disait que le monde était en effervescence. Le gel des dynamiques pendant la guerre froide et l'illusion pacifiste ont pu faire croire, très provisoirement, à la fin de cette effervescence. Il n'en est rien. Il n'en sera jamais rien.
Robert Steuckers [Synergies Européennes, Vouloir, Mai, 1997] -
Les combattants de Verdun (1916) Première Guerre Mondiale
Douze journées à Verdun. Un jour dans l'Histoire sur Canal Académie de Christophe Dickès avec Henri Amouroux (historien)
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Petit éloge du long terme
A long terme, nous serons tous morts. Même les civilisations sont mortelles. Le Reich de mille ans a duré douze ans. Le long terme serait-il une illusion ? Non : le long terme, les longues perspectives, ces notions perdues de vue depuis longtemps en démocratie de marché, sont nécessaires aux sociétés comme aux individus pour être bien dans leur peau, voilà le propos de ce petit article sur un grand sujet. JG.
La Chine, le sens du temps long
Prenons la Chine. Voilà un pays qui depuis 30 ans n’arrête pas de commencer par le commencement : construire pierre à pierre les conditions du développement (maîtrise démographique, priorité aux infrastructures de base et à l’éducation scolaire, technique et civique des citoyens, conception et mise en place d’un système bancaire et financier tourné vers le soutien à la production et l’entreprise, protectionnisme intelligent, maîtrise des parités de change, ordre dans la rue et dans les têtes), pour produire modestement et à bas coûts des articles essentiellement exportés, puis monter progressivement en gamme et en technologie, pour se retrouver, un beau matin, premier producteur industriel et deuxième PIB de la planète. Le tout en ne distribuant en bienfaits salariaux et sociaux, voire en investissements « de confort » de type logement, que ce qui est possible, voire seulement nécessaire. Avec toujours en ligne de mire l’épargne, la compétitivité, le long terme, la réserve sous le pied, et, plus que tout, la préservation de son identité, de sa force, de sa fierté nationale. Une vraie Prusse orientale. Pardon pour ce jeu de mots, qui d’ailleurs va très loin.
L’Europe ? L’idiot du village global
Prenons maintenant l’Occident en général, l’Europe en particulier. Un socialiste intelligent a dit qu’elle était l’idiot du village global, ce qui résume bien les choses. Son plus beau fleuron, la Grèce, ne fait que magnifier les exemples espagnol, portugais, italien, français, et, il faut bien le dire, en grande partie aussi bruxellois : optimisme marchand, mondialisation heureuse, ouverture à tout va, liberté de circulation des marchandises, des services et des hommes, substitution de population et libanisation joyeuses, rationalisation marchande extrême de la fonction agricole, abandon implicite de l’industrie au profit d’un tas appelé « services », joie du baccalauréat pour tous, protection du consommateur, développement de la publicité et du crédit à la consommation, distributions massives de pains et de jeux, relances keynésiennes perpétuelles, endettement privé et public poussé à l’absurde, promesses électorales qui n’engagent que ceux qui les prennent au sérieux, yeux perpétuellement rivés sur les sondages. Le résultat, totalement prévisible, est là, sous nos yeux. Au bout du compte, la chère France, pour prendre son glorieux exemple, en est, à fin octobre 2012, à se poser avec angoisse la question existentielle de savoir si le taux de croissance du PIB en 2012 sera de 0,8 ou de 0,3, ce qui change tout.
La misère intellectuelle et morale de l’Europe
On nous dira : et l’Allemagne, la Finlande, l’Autriche, et quelques autres ? Certes, ils sont un peu chinois de comportement ! Leur comportement garde un zeste de sérieux, de sens du long terme et de séquence logique des priorités qui font chaud au cœur à quelques-uns, dont, on l’a deviné, le rédacteur de ce petit billet. Que dit Angela ? Que rien ne sert de consommer, il faut produire à point ; que quelqu’un doit bien finir par payer les dettes ; que la malfaisance du capitalisme, ou du marché, ou des banques, ou de tous les boucs émissaires du monde, n’explique pas tout ; que le vernis sur les ongles vient après une bonne douche, et autres commandements dictatoriaux du même acabit. Intolérable, clament en chœur les cigales indignées : les Allemands doivent coopérer en lâchant les vannes, en consommant davantage, en faisant un minimum d’inflation, bref, en s’alignant enfin sur les cancres majoritaires ! A défaut, l’Allemagne paiera, ce qui n’est que justice ! Sur ce point, extrêmes droites européennes, qui depuis peu méritent effectivement ce nom, et extrêmes gauches, toujours égales à elles-mêmes, sont d’accord. La misère intellectuelle et morale de l’Europe, en ce début de siècle, est immense.
Soyons un instant sérieux, car le sujet l’est extrêmement. Le sens du long terme a quelque chose à voir avec l’état, disons la santé, des peuples. C’est une affaire ancienne, délicate, complexe. Sparte contre Athènes, la Prusse contre l’Autriche, la cigale contre la fourmi, le modèle rhénan versus le modèle anglo-saxon, la primauté de l’économique sur le social, c’était déjà un peu ça. La gauche s’identifie assez naturellement avec ce qu’il y a de pire à cet égard, quoique avec des nuances, voire des exceptions (on cite à tort ou à raison Mendès-France, Delors ou Schröder comme contre-exemples). La droite, par nature portée aux horizons longs, mais ayant besoin d’être élue, et n’étant souvent pas de droite, a rivalisé souvent avec succès en démagogie avec les meilleurs démagogues de l’équipe adverse. Le ludion Sarkozy, sympathique et actif par ailleurs, comme son excellent et populaire prédécesseur, illustrent bien cette dérive. Sans parler des collègues grec ou italien.
Pour une trithérapie des nations européennes
Comment commencer à s’en sortir ? A notre avis, par une trithérapie mêlant : 1/ acheminement ordonné vers un protectionnisme continental identitaire intelligent de type Paris-Berlin-Moscou-Vladivostok, 2/ inversion vigoureuse mais juste et astucieuse des flux migratoires, et, last but not least, 3/ réforme intellectuelle et morale : réhabilitation de l’identité des Européens, du sens collectif, du long terme et de l’effort, réexamen profond et/ou remisage de l’idéologie des droidloms aux orties, réexamen honnête de l’histoire du XXe siècle défigurée dans les années 1960 sur les fondements datés de Nuremberg et Bandoeng. Joli programme ! Avec un peu de chance, en 100 ou 200 ans à peine, c’est plié !
Jacques Georges http://www.polemia.com
27/10/2012 -
Pierre Hillard sur Radio Courtoisie
Pierre Hillard, chercheur en géopolitique et spécialiste du mondialisme (livres ici), exposait cette semaine ses analyses au micro d’Yves-Marie Laulan, sur Radio Courtoisie.
A écouter pour se familiariser ou se mettre à jour sur la question mondialiste.
Libre Journal de Y-M Laulan du 21 novembre 2012... par Super_Resistence
2e partie :
Libre Journal de Y-M Laulan du 21 novembre 2012... par Super_ResistenceLien permanent Catégories : actualité, culture et histoire, entretiens et videos, tradition 0 commentaire -
ERNST JÜNGER : HOMMAGE AU VIEUX SOLDAT
Dans sa cent troisième année, l'ancien combattant de la guerre 14-18 est mort. L'écrivain allemand au beau visage distingué avait presque traversé dans sa totalité le XXe siècle (il était né en 1895 dans la ville célébrissime de Heilejberg).
Son oeuvre et son engagement politique d'avant la seconde guerre furent controversés et il a du subir la bave haineuse de la gauche allemande, même si l'écrivain devait en rire avec morgue en pensant que François Mitterrand l'admirait beaucoup, qui n'avait sans doute pas compris dans toute sa profondeur la portée politique et idéologique de l'oeuvre.
L'ancien soldat de retour du front avait écrit « Orages d'acier », livre qui exaltait la guerre. Elle permettait à l' homme de se réaliser, de se métamorphoser et de se confronter au plus grand des" défis. Elle est en quelque sorte la mère de l' homme (« la guerre notre mère »). Cela nous rappelle Mussolini lorsqu'il en vantait aussi les vertus curatives : « elle guérit de la tremblote ». L'idéal guerrier et chevaleresque, sa spiritualité inhérente étaient loués au plus haut point. Jünger dans son livre « La mobilisation totale » avait même inversé Clausewitz, la politique devenant la continuation de la guerre.
À notre époque, où la guerre peut devenir une guerre presse-bouton, l'idéal guerrier n'est pourtant pas mort. Nous devons être des guerriers politiques, culturels et idéologiques. De nos jours il n' y a plus de front. Le combat est partout dans nos villes, nos banlieues, nos quartiers, nos rues, nos immeubles, à l'école et au travail...
Jünger était avant tout un écrivain mais avait un peu étudié la philosophie. On ne peut parler de lui sans faire référence aux deux philosophes assez proches sur le plan politique (avec bien sûr des nuances) Nietzsche et Heidegger. On trouve des thèmes récurrents aux uns et aux autres assez proches. Jünger avait, bien sûr, lu Nietzsche et avait personnellement connu Martin Heidegger (ils habitaient la même région : le Bade-Wurtemberg en pays Souabe).
L'idéal guerrier s'accompagne, bien évidemment du mépris pour le bourgeois: peureux, couard, grelotteux, sans spiritualité, politiquement libéral-démocrate, dont le seul but dans la vie est la recherche de la sécurité, du confort, et du bien-être matériel. Tout ceci s'oppose aux valeurs héroïques du soldat : le courage, l'audace, l'acceptation du risque et de la hiérarchie. Le guerrier possède et domine cette violence parfois nécessaire pour accoucher de l'être, ceci s'appelle l'impératif ontologique de la violence.
Le bourgeois incarne socialement le nihilisme européen, terme clé que nous allons expliciter. La peste spirituelle de l'Europe est le nihilisme. La France et sa culture drouadelhomesque, avec ses idéaux de gauche qui ont même empoisonné la Droite en est le plus bel exemple et sans doute le pays le plus avancé dans ce domaine de décomposition spirituelle.
Les idéaux français ou européens des «lumières» : droits de l'homme, raison, idéal scientiste, universalisme, économisme, moralité kantienne, conception abstraite de l'homme auquel on nie tout aspect charnel, égalitarisme qui implique la suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre. Bref, tout ce qui globalement recouvre le terme consacré : « les valeurs républicaines ». Idéaux qui aboutissent de façon inexorable vers la haine de soi, le masochisme, un goût morbide pour tout ce qui est mortifère et l'apologie de tout ce qui détruit notre culture, notre pays, notre peuple.
Les symptômes actuels de ce nihilisme sont une partie de la jeunesse blanche qui renie son pays, sa culture et se réfugie dans la drogue, le sexe, la débauche.
Nietzsche avait parfaitement vu que ces valeurs elles-mêmes étaient, conformément à leur essence, intrinsèquement nihilistes, que leur état actuel de décomposition (voir la France actuelle) reflète leur potentiel de départ (et que cela ne vient pas comme le croit encore certains idéologues de gauche d'une baisse de l'idéal initial). Jünger et Heidegger par leur engagement politique de départ, même s'ils ont un peu divergé après, ont donc voulu dépasser le nihilisme européen : « là où croit le danger, croît aussi ce qui sauve ». Cette phrase résolument optimiste d' Höderlin redonnait espoir à Jünger et à Heidegger.
L'engagement nationaliste était une façon de s'opposer sous une forme authentique au nihilisme européen qui obsédait tant les penseurs de génie européens. Pour eux, seule l'Allemagne pouvait avoir cette mission de renouveau spirituel. La défaite momentanée des mouvements nationalistes des années trente ne doit pas faire oublier leur origine intellectuelle, spirituelle et philosophique, le problème étant loin d'être réglé. Le nihilisme européen a atteint en France et en Europe le paroxysme. Et seul un mouvement nationaliste et spirituel fort pourra répondre à cette menace persistante pour l'avenir de la France, de l'Europe et de l'Occident.
par Patrice GROS - SUAUDEAU mai - juin 1998 dans le GLAIVELien permanent Catégories : actualité, culture et histoire, plus ou moins philo, tradition 0 commentaire -
REYNOUARD, JOLY, PLONCARD d'ASSAC, BOURBON, Banquet RIVAROL
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P. Ploncard d'Assac - Conférence Paris - Connaître l'ennemi...
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Contre-courant
Universitaire atypique, Xavier Martin n'en a pas moins un parcours exemplaire qui a renouvelé notre vision du XVIIIe siècle, de Voltaire au Code Civil. Portrait d'un professeur émérite à l'occasion de la parution d'un opuscule qui retrace une vie de chercheur faite de curiosité et d'étonnements.
« Au commencement était le Code Civil... » : telle se présente à peu près la Genèse à laquelle les pontifes du Droit ont sommé (ou somment encore) des générations d'étudiants de donner leur foi. Ce Code émancipateur, paré de tous les oripeaux du Progrès, sanctifié par une Révolution dont il devait être le fruit le plus appréciable, Xavier Martin se souvient d'avoir eu très tôt l'audace un peu inconsciente d'en interroger les fondements. La mise au jour d'une série de contradictions tenaces et d'occultations manifestes, particulièrement dans les fondements anthropologiques les plus valorisés et les moins discutés de l'édifice, détermina pour lui une autre genèse : celle d'une carrière de recherche et d'enseignement entièrement consacrée à l'homme du Code Civil, cette fois placé dans sa lumière véritable, non plus figure absolutisée du Droit mais produit d'un ensemble doctrinal et philosophique lui-même prenant naissance dans l’« ambiance » (comme disait Léon Daudet) intellectuelle et morale où baignèrent les Lumières et l'Idéologie.
De loin, l'entreprise ainsi circonscrite paraît de celles qui sont dignes d'occuper une vie de savant. On imagine déjà de sages compilations, d'aimables controverses universitaires. Il n'en fut rien. Le futur professeur se rendit vite compte qu'il s'était embarqué dans une navigation des plus hasardeuses sur un océan presque sans bords. Dans cette longue suite d' « étonnements » qui la jalonnèrent, tous capables de renverser la barque d'un explorateur moins déterminé, il faut citer celui qui fut la matrice de tous les autres, la découverte du caractère foncièrement pessimiste du prétendu humanisme des rédacteurs du Code, la vision parfaitement mécaniste et matérialiste de l'être humain qui fut la leur, la constante négation du libre-arbitre véritable fondement de toute cette architecture tendant en réalité non à exalter les Droits de l'individu, mais à le minoriser et faire de lui un rouage.
C'est ici en effet que s'est nouée l'aventure. Car faire une telle découverte et surtout la proclamer, c'était d'abord prendre le risque d'« avoir raison contre tout le monde », posture peut-être grisante mais des plus inconfortables car exposée au doute et au soupçon d'être inspirée par la plus misérable forme d'esprit : l'esprit de contradiction. C'était surtout être contraint de la justifier par des moyens qui n'appartiennent en propre à aucune discipline, même pas juridique, refuser de s'enfermer dans aucun fonctionnement sous l'autorité trompeuse de quelques topoï indéfiniment ressassés. L'homme théorique du Code, produit négatif, réduit lui aussi à son seul fonctionnement, ne pouvait être envisagé que dans une démarche nommée pompeusement « transdisciplinarité », que beaucoup vantent et dont ils se gargarisent tant qu'elle ne les contraint pas à se risquer dans une véritable synthèse qu'ils seraient sans doute incapables d'établir.
L'étonnement, creuset de la recherche
C'est ce dont on ne peut soupçonner Xavier Martin. Par son exemplaire unité, son œuvre nous révèle que cette vision synthétique, large et compréhensive, est la seule capable d'atteindre une cohérence véritable. Dans le cas précis, cette cohérence ne lui a pas été dictée, insiste-t-il, par un système ou une doctrine posés a priori, mais s'est révélée dans la démarche même, selon une méthode critique qui s'est imposée à lui et qui tient beaucoup selon nous d'une sorte d' « empirisme organisateur ». Pour la résumer, il s'agit, dans un contact direct avec les textes - à l'exclusion des compilations et ouvrages de seconde main - de laisser apparaître les liens idéels, les relais et les filiations qui unissent les conceptions et les doctrines en se laissant guider par leurs consonances logiques et rhétoriques. La quête de proche en proche s'élargit et touche les véritables fondements philosophiques de l'anthropologie de Lumières, et en particulier l'œuvre de Hobbes, dont de nombreux rapprochements textuels précis montrent que le pessimisme systématique n'exerça pas une influence vague et médiate mais fut une véritable source.
D'étonnantes providences de lecture d'allure quasi romanesque, des confrontations les plus inattendues (entre, par exemple, les figures d'un jeu de cartes de l'an II, la correspondance de Voltaire, celle de Rousseau et le matérialisme médicophilosophique de Cabanis) font progressivement apparaître dans sa vraie cohérence l'humanisme paradoxal des Lumières, au plus loin de l'optimisme anthropologique que la paresse et l'ignorance lui prêtent généralement. À l'œuvre dans ses soubassements circule en effet une terrible logique du mépris et de l'exclusion qui, associée à une volonté à la fois médicale et politique de régénération du corps social, conduit à toutes les terreurs et à tous les racismes génocidaires modernes, depuis la Vendée jusqu'à Auschwitz. Ceux précisément que l'on croit conjurer en invoquant les apôtres de la Tolérance, alors que, ironie majeure, les « philosophes » n'ont jamais pensé devoir réserver les bénéfices de cette même tolérance qu'aux seuls humains, c'est-à-dire ceux que la Raison aura fait hommes, à l'exception de tous les autres. Mais le plus fort étonnement que nous livre le petit livre de Xavier Martin ne vient pas de ces idoles renversées ni de ces apocalypses spectaculaires où nous convie, par exemple, son remarquable, et trop discret quant à son titre, Voltaire méconnu, en fait véritable mise à nu du patriarche de Ferney(1). Ce sensationnel, il le recherche d'autant moins que ces révélations ne manifestent pas selon lui de secrets bien gardés : toute cette matière était « imprimée, d'un accès facile », à portée de main comme la lettre volée d'Edgar Poe. Encore fallait-il vouloir lire, c'est-à-dire accepter d'être étonné ou contredit, sortir de la quiétude rassurante (et profitable) de la doxa pour s'apercevoir, comme disent les Allemands, que le bien-connu n'est le plus souvent que l'autre nom de l'inconnu. Il fallait surtout un goût de la liberté intellectuelle que Xavier Martin nous communique avec une belle alacrité et qui contraste vivement avec les tristes et répétitifs pensums du conformisme universitaire.
Antoine Foncin LE CHOC DU MOIS novembre 2010
• Xavier Martin, Trente années d'étonnement, péripéties d'une randonnée intellectuelle, Dominique Martin Morin, 158 p., 16 €. Tous les ouvrages de Xavier Martin sont disponibles chez DMM.
1) Voltaire méconnu. Aspects cachés de l'humanisme des Lumières (1750-1800)Paris, DMM, 2006. -
Quelle « extrême droite » et quelle Europe ?
Les mots sont confus, piégés, générateurs d’erreurs, que mettent à profit les manipulateurs. Tout ce qui relève de l’ « extrême droite » appartient souvent à la légende ou au fantasme. C’est une expression générique dont l’extension est si vaste et floue qu’elle ne signifie plus rien. Elle recouvre des appartenances, des choix si dissemblables qu’elle aboutit à dire tout, et son contraire. Du national révolutionnaire à l’ultra libéral néoconservateur, elle serait l’étiquette commode permettant l’incapacité de ne pas penser des différences essentielles marquant de vraies fractures.
L’exemple récent du tueur d’Oslo, Anders Behring Breivik, suffit à illustrer cette aporie journalistique qu’est la définition impossible de l’extrême droite. Ce terroriste passe pour l’un des produits du mouvement populiste européen, qui a pu, ces dernières années, progresser électoralement dans plusieurs pays. Les références culturelles de Breivik sont toutefois difficilement assimilables à la tradition noire de l’extrémisme de droite. Il se dit admirateur de Churchill et du résistant anti-nazi Max Manu, il est chrétien, homosexuel et pro-Israël. Voilà qui cadre mal avec le profil du militant antisémite et nostalgique du Troisième Reich. La figure qui vient toute de suite à l’esprit serait celle de Pim Fortuyn, assassiné en 2002. On a tenté aussi d’identifier le parcours du tueur en soulignant qu’il avait adhéré en 2006 aux jeunesses du Le Parti du progrès (en norvégien Fremskrittspartiet, abrégé en FrP), lequel a démenti tout lien avec lui. Ce mouvement « populiste » est devenu, depuis les législatives de 2010, le second parti de Norvège, après les Travaillistes, avec 23% des voix.
Bien qu’il soit peu correct d’établir une logique entre une adhésion ancienne de cinq ans et un comportement présent, il semble intéressant de s’arrêter sur le programme d’une organisation que des commentateurs paresseux situent à « l’extrême droite », et qui, appartiendrait plutôt à un courant thatchérien, où l’on placerait volontiers Reagan et Bush.
Le Parti du progrès est en effet libéral. Il prône les baisses d’impôts, moins d’Etat et la dérégulation économique et sociale. Il est farouchement partisan du marché « libre », de la mondialisation marchande, et, bien qu’il se présente comme adversaire d’une immigration incontrôlée, il est partisan de l’utilisation sélective de la main d’œuvre étrangère. Il souhaite des liens forts avec l’Otan, les Etats-Unis, Israël. Il veut limiter l’aide aux pays sous développés. Ces caractéristiques appartiennent encore, remarquons-le, aux propos de Anders Behring Breivik.
Son programme s’apparente par ailleurs à d’autres organisations « populistes » considérées comme « d’extrême droite », comme le Parti du peuple danois », l'UDC de Christoph Blöcher en Suisse, le parti de la Liberté de Geert Wilders aux Pays Bas, ou la Ligue du Nord en Italie. En revanche, il faudrait le distinguer du « Parti des Vrais Finlandais » et du Front National français, dont les revendications sociales et la défiance par rapport à la mondialisation marchande, ainsi qu’une volonté de prendre des distances par rapport à l’Otan et l’emprise américaine, marquent des différences considérables.
Les autres cas européens que sont le mouvement Jobbik en Hongrie, le FPÖ et le BZÖ en Autriche sont très liés à des causes spécifiques qu’il est difficiles de faire entrer dans un moule.
Néanmoins, le point commun entre ces organisation est la revendication nationaliste (ou patriotique), le rétablissement des contrôles aux frontières, et un rejet de l’immigration, voire du danger islamiste (avéré ou non) et une extrême défiance vis-à-vis de l’Union européenne.
L’existence de ces mouvements identitaires et populistes sont l’expression du crise, dont on a maintes fois identifié les causes : crise économique, sociale, mais aussi et surtout, crise de confiance par rapport aux « élites » européennes et nationales, hostilité face au monde qu’ils ont proposé aux peuples européens, un univers « nomade », multiculturel, déraciné, ouvert au monde dans le même temps où toutes les garanties de protection tombent les unes après les autres. Le projet d’une société harmonieuse, progressiste, unissant tous ses membres dans un élan optimiste vers un bien-être économique et social, a été violemment mis à l’épreuve par le réquisit mondialiste considéré comme nécessité. Les discours hautains, cyniques et machiavéliques des technocrates et des professionnels de la politique ont aggravé le malaise. On a l’impression d’être en présence de deux peuples : l’un, très minoritaire, profitant du Nouvel Ordre du Monde, et l’autre, majoritaire, étant abandonné à son sort, comme des indigènes laissés à leur médiocrité d’existence. D’une certaine manière, et cet état des choses perdurant depuis maintenant une ou deux décennies, il est étrange que la violence ne se soit pas manifestée plus tôt. Il a fallu que la classe moyenne soit touchée particulièrement par la crise de 2008, et que les discours lénifiants s’érodent d’autant plus. Maintenant, il semblerait que nous soyons à un carrefour.
Quelle orientation prendre ?
Carl Schmitt disait que la politique, c’est d’abord identifier ses ennemis. Il est clair que l’ennemi, pour les peuples européens, c’est celui qui cherche, par tous les moyens, à lui faire perdre toute maîtrise de son destin. A ce titre, tous ceux qui sont favorables au libéralisme, à la mondialisation, à la dérégulation, à la marchandisation sans limites (et l’immigration de masse fait partie de ce processus) sont leurs ennemis. Les partis « populistes », qui utilisent, pour se faire une santé électorale, le malaise réel, la souffrance éprouvée par les gens, les ouvriers, les employés livrés à leur sort malheureux, qui stigmatisent un islam fantasmatique ou s’en prennent aux immigrés, qui sont aussi victimes que le sont les masses populaires autochtones, sont les ennemis des peuples européens.
A vrai dire, quand on est obligé de démystifier les discours démagogiques, on se heurte à l’irrationnel, au pathos, à l’hyperbole, lesquels ne sont pas appropriés pour mener une réflexion de fond. Il est évident par exemple que la présence de populations allogènes dans certains quartiers engendre de sérieux problèmes pour la société et l’ordre public, et que des difficultés économiques, sociales, éducatives en sont aussi le résultat, à vrai dire, de plus en plus intolérable. Cependant, outre que certaines réactions avilissent l’être humain, la haine ethnique, le racisme, par exemple, ou que certaines solutions simplistes ne résoudraient rien, il se peut que nous soyons à un tournant de la civilisation européenne où tout peut être possible, le pire, comme le meilleur. A condition d’identifier les causes véritables de notre malheur, à savoir l’adoption d’un mode d’existence qui nous mine. Dès lors que l’Europe, dans son ensemble, a opté pour l’american way of life, l’hédonisme de supermarché, le productivisme déréglé, le culte de l’argent et l’avachissement décadent, nous avons forgé nos chaînes, et nous nous sommes livrés au plus fort. Désormais, nous ne sommes plus que des esclaves. Le salut, n’en doutons pas, passe par une révolution d’abord spirituelle. Elle doit être européenne. Le problème des immigrés, musulmans ou non, n’en sera plus un, si nous avons assez d’imagination, de souffle, d’énergie, pour reconstruire une Europe, de Lisbonne à Vladivostok, tolérante, puissante et entreprenante, plurielle et unie autour de vraies valeurs. Ne nous laissons pas enivrés par des gestes stupides et criminels. Le pire serait que l’acte d’un imbécile fasse partie d’une légende romantique qui susciterait des actes aussi fous.Juillet 2011 Claude Bourrinet http://www.voxnr.com