culture et histoire - Page 1932
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In Memoriam Das Kapital
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LES REVANCHES I – LA CHINE
Ils étaient 43 chefs d’Etat ou de gouvernement à se rendre à Pékin les 24 et 25 octobre derniers. Au sommet, les conférents de la rencontre Asie-Europe souhaitaient, par la palabre, porter remède à la tourmente financière si bien que, cette année, la Chine entre en majesté dans l’équation économique mondiale. Et à juste titre ne serait-ce qu’en raison du gigantesque potentiel de production qu’elle détient.

7ème Sommet Asie - Europe (ASEM) : vue générale. (Pékin)
C’est sans doute goguenards que les dirigeants chinois ont accueilli au moins quatre visiteurs : les représentants respectifs de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Union européenne. Les trois nations européennes, jadis, s’ouvrirent à coups de canon le marché chinois imposant à Pékin la signature d’humiliants traités. Un siècle et demi plus tard, voici que les représentants des mêmes puissances viennent solliciter la Chine afin qu’elle se porte au secours des économies occidentales en perdition, et que José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, … « espère que la Chine pourra apporter une importante contribution à la solution de la crise financière », tandis que les visiteurs européens font assaut d’amabilité envers leurs hôtes.

Le Président Hu Jintao et José Manuel Barroso – Beijing- 23 octobre 2008.
Il nous sied d’avoir la mémoire courte en Europe. Ce n’est pas le cas sur les rives du Pacifique où Londres, Paris, Berlin usèrent sans vergogne et avec une extrême brutalité de leur supériorité militaire. Qu’on en juge :
Au début du XIXème siècle son peuple ayant pris goût à l’opium, l’empereur de Chine interdit l’importation de ce qu’il appelait une « saleté étrangère ». La santé générale du pays était en jeu. Or, le pavot était cultivé en Inde et son commerce faisait l’affaire des Britanniques déjà désireux – à l’aube de l’industrialisation européenne – de s’ouvrir le marché chinois.
La flotte de Sa Majesté bombarda Canton et ses troupes s’installèrent sur l’îlot de Hong-Kong, puis débarquèrent sur le continent, assiégeant Amoy et Changhaï et contraignant Pékin à signer le traité de Nankin (1842), la Chine versant à l’Angleterre une « indemnité de 230 millions de francs-or, traité lui accordant le droit de commercer librement avec 5 ports sur le littoral chinois et cédant au vainqueur l’île de Hong-Kong.

Traité de Nankin
Le 29 août 1842, les gouvernements chinois et britannique signent le traité de paix de Nankin, qui met fin à la première guerre de l'Opium. Les clauses du traité — complété en octobre 1843 par un second accord — sont particulièrement défavorables à la Chine : le traité de Nankin définit notamment le paiement de lourdes indemnités, l'ouverture de cinq ports et la cession de Hong Kong au Royaume-Uni.
Traité de Nankin cosigné par les autorités britanniques et chinoises, 29 août 1842. Musée d'histoire de Hong Kong.Paris et Washington exploitant la faiblesse militaire de la Chine, réclamèrent aussitôt les mêmes avantages et Pékin s’inclina.
S’ajoutant au malaise social dû à la misère de la population et à l’arbitraire du gouvernement, ces défaites militaires et ces humiliations répétées suscitèrent la révolte dite de Tai-ping. Un agitateur rebelle se proclama « roi céleste » mettant en état d’insurrection plusieurs provinces. Les puissances occidentales exploitèrent cette guerre civile. Elles aidèrent Pékin à l’emporter sur les Tai-ping mais l’assassinat d’un missionnaire catholique fournit à Londres et à Paris l’occasion de bombarder Canton et de forcer Pékin à signer un autre humiliant traité (accords de Tien-tsin de 1858) donnant aux Occidentaux des avantages commerciaux supplémentaires.
Mais, face aux canons des Occidentaux, la Chine en était encore à la lance, l’arc et la flèche si bien que Britanniques et Français estimèrent qu’ils pouvaient tirer parti de leur écrasante supériorité, organisant une nouvelle expédition qui, par la « victoire » de Palikiao, s’ouvrit la route de Pékin.

«Le pont de Pa-Li-Kiao, le soir de la bataille», dessin d'É. Bayard, d'après une esquisse de M. E. Vaumort, gravure de Brugnot. La bataille de Palikiao (Baliqiao, Hebei) a eut lieu le 21 septembre 1860, durant la Seconde Guerre de l'Opium (1856-1860); la victoire des troupes franco-anglaises, au cours de laquelle s'illustra le général Cousin-Montauban, ouvrit la route de Pékin aux armées occidentales.

Les vainqueurs saccagèrent le Palais d’été détruisant des milliers de trésors artistiques accumulés au cours des siècles.

L’armée impériale chinoise…lors de la révolte des « Boxers » à la fin du XIXe siècle.
A nouveau le gouvernement chinois fut contraint d’accorder l’ouverture aux vainqueurs d’une dizaine de ports et d’y installer des « concessions » bénéficiant de l’exterritorialité, la Chine étant menacée dans sa souveraineté…
Cette manière de s’ouvrir le marché de la Chine y est-elle oubliée ? Douteux.
On imagine aisément les sentiments des maîtres de cet immense pays, maintenant à la tête de « l’usine du monde » et de près de 2.000 milliards de réserves de change convoités par les « anciennement industrialisés », prédateurs en leur temps et aujourd’hui quémandeurs.
Bon prince, le vice-gouverneur de la banque centrale de Chine, M. Yi Gang peut s’offrir la satisfaction de déclarer à l’agence Reuters : « Nous participerons activement au sauvetage – des victimes – de la crise financière internationale ».Ce n’est plus au canon que « l’occident » s’ouvre le marché chinois. Les imposantes réserves en milliards de dollars sont à la fois respectées et convoitées. Avec sa force de travail Pékin leur doit d’entrer en maître dans l’économie mondiale.
Pierre M. GalloisDe défaite en défaite et d’humiliation en humiliation…
Seconde guerre de l'opium

La seconde guerre de l'opium dura de 1856 à 1860 et opposa la France et le Royaume-Uni à la Chine. Cette guerre peut être vue comme le prolongement de la première guerre de l'opium, d'où le nom que l'on lui a attribué.
Le traité de Nankin, faisant suite à la première guerre de l'opium, laissait uniquement cinq ports à disposition des Occidentaux pour le commerce.
Malgré cet accord, les puissances européennes, dont la balance commerciale était largement déficitaire, désiraient étendre leur commerce vers le Nord et vers l’intérieur de la Chine.
De plus, le commerce de l'opium est toujours illégal en Chine. Cependant, le vice-roi de la ville de Canton le pratique tout en faisant condamner à mort les étrangers accusés de ce commerce. C'est ainsi que la France et les États-Unis d'Amérique demandent, en 1854, des révisions dans le traité de Hangpu et le traité Wangxia. Le Royaume-Uni fait la même demande citant les articles sur le « traitement égalitaire » dans les statuts des nations les plus favorisées.
En 1854, les ministres occidentaux et américains recontactent les autorités chinoises et demandent que les traités soient révisés :
- Pouvoir pénétrer sans hostilité dans Canton
- Pouvoir étendre le commerce à la Chine du Nord et le long du Yangzi Jiang
- Le commerce de l’opium est toujours illicite, ils veulent le légaliser.
- Les occidentaux veulent traiter avec la cour directement à BeijingLa cour impériale de la dynastie Qing rejette alors les demandes de révision du Royaume-Uni, de la France, et des États-Unis d'Amérique. Dès lors, les puissances occidentales cherchent d'autres moyens pour arriver à rééquilibrer une balance commerciale catastrophiquement déficitaire.
Les puissances occidentales estiment que seule la guerre peut amener à un changement de position de l'Empire chinois. Dès lors, les puissances occidentales attendent l'événement qui peut amener le conflit. Cet événement aura lieu le 8 octobre 1856, lorsque des officiers chinois abordent l’Arrow, un navire chinois enregistré à Hong Kong sous pavillon britannique, suspecté de piraterie et de trafic d'opium. Ils capturent les douze hommes d’équipage et les emprisonnent. Cet épisode est souvent appelé « l'incident de l'Arrow ».
Les Britanniques demandent officiellement la relaxe de ces marins en faisant valoir la promesse par l'empereur de la protection des navires britanniques. Ces arguments sont ignorés par les autorités chinoises. Les Britanniques évoquent ensuite l’insulte faite au drapeau britannique par les soldats de l'empire Qing.
Les Britanniques, bien qu'affaiblis par une mutinerie difficile à réprimer aux Indes, la révolte des Cipayes, répondent à l’incident de l’Arrow en 1857 en attaquant Canton depuis la rivière des Perles. Ye Mingchen, alors gouverneur des provinces du Guangdong et du Guangxi, ordonne aux soldats chinois en poste dans les forts de ne pas résister. Après avoir pris le fort à côté de Canton sans efforts, l’armée britannique attaque la ville elle-même. Les navires de guerre américains, y compris l'USS Levant, bombardent Canton. Les habitants de Canton ainsi que les soldats résistent à l'attaque et forcent les assaillants à battre en retraite vers Humen.
Le parlement britannique, décidé à obtenir coût que coût réparation de la part de la Chine pour l’incident de l'Arrow, demande à la France, aux États-Unis et à la Russie de s’allier à elle. La France rejoint les Britanniques contre la Chine après l’exécution du missionnaire Auguste Chapdelaine (incident dit du père Chapdelaine), par les autorités locales chinoises dans la province du Guangxi. Les Américains et les Russes envoient des offres d’aide aux Britanniques et aux Français, mais, finalement, ne les aident pas militairement.
Les Britanniques et les Français joignent leur force sous le commandement de l’amiral Sir Michael Seymour. L’armée britannique dirigée par Lord Elgin et l’armée française dirigée par le général Gros, attaquent et occupent Canton à la fin de l’année 1857. Ye Mingchen est capturé, et Baigui, le gouverneur de Guangdong, se rend. Un comité mixte de l’Alliance est formé. Baigui est maintenu à son poste original pour maintenir l’ordre au nom de l’Alliance. L’Alliance maintient Canton sous son contrôle pendant près de quatre ans. Ye Mingchen est exilé à Calcutta en Inde où il se laisse mourir de faim.
La coalition se dirige ensuite vers le nord pour capturer les forts de Dagu à côté de Tianjin en mai 1858.
En juin 1858, le traité de Tianjin conclut la première partie de la guerre à laquelle la France, la Russie, et les États-Unis sont parties prenantes. Ce traité ouvre onze ports supplémentaires au commerce occidental. Mais, dans un premier temps, les Chinois refusent de le ratifier.
Les points principaux du traité sont :
- Le Royaume-Uni, la France, la Russie et les États-Unis auront le droit d’établir des missions diplomatiques à Pékin, jusque là, cité interdite
- Dix ports chinois supplémentaires seront ouverts au commerce étranger, incluant Niuzhuang, Danshui, Hankou et Nankin
- Le droit pour tous les navires étrangers, y compris les navires commerciaux, de naviguer librement sur le Yangzi Jiang
- Le droit pour les étrangers de voyager dans les régions intérieures de la Chine dont ils étaient jusqu’à présent bannis.
- La Chine doit payer une indemnité au Royaume-Uni et à la France de deux millions de taels d’argent chacune.
- La Chine doit payer une indemnité aux marchands britanniques de deux millions de taels d’argent pour destruction de leurs propriétés.Les négociations vont se poursuivre et, en novembre 1858, le gouvernement central accepte de légaliser le commerce de l’opium : en 1886 le commerce de l’opium portera sur 180 000 caisses (env. 10 000 tonnes). Dès 1878 : 100 millions d’opiomanes chinois. Problème jusqu’en 1906.
Les Chinois acceptent que le tarif des droits de douane soit extrêmement faible et que les droits maritimes passent sous contrôle étranger.
La ratification se passe plus d'un an plus tard. Le gouvernement chinois laisse traîner les choses et les Britanniques et Français ont recours à la force pour aller plus vite : 18 000 Britanniques et 7 000 Français s’embarquent sur les eaux chinoises.
En 1859, après le refus de la Chine d’autoriser l’établissement d’ambassades à Pékin comme stipulé dans le traité de Tianjin, une force navale sous le commandement de l’amiral Sir James Hope encercle les forts gardant l’embouchure de la rivière Hai He mais subit des dommages et fait retraite sous la couverture d’un escadron naval commandé par Josiah Tattnall.
En 1860, une force franco-britannique partie de Hong Kong accoste à Pei Tang le 3 août, et attaque avec succès les forts de Dagu le 21 août. Le 26 septembre, la force arrive à Pékin et occupe la ville le 6 octobre. Nommant son frère, le prince Gong comme négociateur, l’empereur chinois Xianfeng se réfugie dans son palais d’été de Chengde. Les troupes franco-britanniques incendient les deux palais d’été, le nouveau et l’ancien, à Pékin, après plusieurs jours de pillage. Le vieux palais d'été est totalement détruit. Cependant, Pékin elle-même n'est pas conquise, les troupes restent cantonnées en dehors de la ville.
De nouveaux traités, traité de Beijing, sont conclus au terme desquels des privilèges supplémentaires sont accordés aux Français et aux Britanniques :
- Ouverture de Tianjin au commerce (port de Beijing)
- Droit d’emporter des travailleurs Chinois à l’étranger (début des Coolies; des promesses de richesses; etc.) pour les mines ou les plantations de Malaisie, d’Australie, d’Amérique Latine, des États-Unis.
- Droit pour les missionnaires catholiques français d’acheter des terres et de construire des églises
- Cession au Royaume-Uni de Kowloon
- Augmentation de l'indemnité de guerreLe 28 mai 1858, le traité d'Aigun est signé avec la Russie pour réviser les frontières entre la Chine et la Russie telles qu’elles avaient été définies par le traité de Nerchinsk en 1689.
Les Russes s’étendent vers la Chine car ils ne peuvent s’étendre vers le Proche Orient (guerre de Crimée perdue, 1856). Il y a très longtemps que Russes et Chinois s’étaient entendus sur des frontières communes. Par la suite, les Russes avaient essayé de repousser les frontières (au-delà du fleuve Hei Long) et avaient installé deux forts. Les Russes profitent de la 2ème guerre de l’Opium pour consolider leur avancée. Ils collaborent en sous main avec Français et Britanniques et se posent en médiateur. La Russie gagne la rive gauche de la rivière Amour ainsi que le contrôle d’un territoire hors gel le long de la côte Pacifique, où elle fonde la ville de Vladivostok (le souverain de l’est) (anciennement Haishenwei) en 1860.
Les Russes ont les mêmes privilèges que les autres pays et la Chine reconnaît formellement leurs annexions territoriales de plus d’1 million de km2˜.
Après la fuite de Pékin de l’empereur Xianfeng et de sa suite, en juin 1858, le traité de Tianjin est finalement ratifié par le frère de l’empereur, le prince Gong, lors de la Convention de Pékin le 18 octobre 1860, mettant un terme à la seconde guerre de l’opium.
Le commerce de l’opium est légalisé et les chrétiens voient leurs droits civils pleinement reconnus, incluant le droit de propriété privée et celui d’évangéliser.
La convention de Pékin inclut :
- La reconnaissance par la Chine de la validité du traité de Tianjin
- L’ouverture de Tianjin en tant que port commercial
- La cession du district de Kowloon au Royaume-Uni
- La liberté de culte en Chine
- L’autorisation pour les navires britanniques d’amener de la main-d’œuvre chinoise aux Amériques pour remplacer les esclaves récemment affranchis
- Le paiement aux Britanniques et aux Français d’une indemnité augmentée à huit millions de taels d’argent chacun.Guerres de l' opium, deux guerres (1839-1842, 1856-1860) entre les Européens et la Chine, dans lesquelles les puissances occidentales obtinrent des avantages commerciaux et territoriaux significatifs.
Les guerres de l'Opium débutèrent lorsque le gouvernement chinois essaya de stopper les importations illégales d'opium faites par les négociants britanniques.
La première guerre de l'Opium débuta en 1839 lorsque le gouvernement chinois confisqua les entrepôts d'opium situés à Guangzhou (Canton). Le Royaume-Uni répondit en envoyant des navires de guerre en février 1840. Les Britanniques remportèrent une rapide victoire et le premier des « traités inégaux », le traité de Nankin, mit fin au conflit le 29 août 1842. Selon ce traité et un autre signé le 8 octobre 1843, la Chine dut payer une indemnité importante, ouvrir cinq ports au commerce et à l'occupation britannique, et céder Hong Kong au Royaume-Uni. Le traité donna également le droit aux citoyens britanniques résidant en Chine d'être jugés par des tribunaux britanniques. D'autres puissances occidentales exigèrent des avantages semblables, qui leur furent accordés.
En octobre 1856, la police de Guangzhou arraisonna le navire chinois sous licence britannique Arrow et accusa son équipage de contrebande. Impatients d'obtenir davantage de droits commerciaux, les Britanniques utilisèrent cet incident pour provoquer la seconde guerre de l'Opium. Les forces britanniques et françaises remportèrent une autre rapide victoire en 1857. Les hostilités reprirent lorsque le gouvernement chinois refusa de ratifier le traité de Tianjin (T'ien-tsin), signé en 1858. En 1860, après que les forces françaises et britanniques eurent occupé Pékin et brûlé le palais d'Été, les Chinois acceptèrent de ratifier le traité. Celui-ci ouvrit d'autres ports de commerce, permit aux émissaires étrangers de résider à Pékin, autorisa les missionnaires chrétiens à entrer en Chine et développa la libre circulation dans le pays. Plus tard, la vente de l'opium fut légalisée.http://www.lesmanantsduroi.com 4 janvier 2009
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Le roi protecteur des humbles
Le 20 avril 1865, le comte de Chambord publie sa Lettre publique sur les ouvriers. Tandis qu'émerge la grande industrie, il promeut le droit d'association sous la surveillance de l'État.
Cette année-là, Henri V, comte de Chambord, quarante-cinq ans, de jure roi de France depuis les abdications le 2 août 1830 de son grand-père Charles X et de son oncle Louis XIX duc d'Angoulême, et chef de la maison de France depuis la mort de ce dernier le 3 juin 1844, montrait que, même écartés du trône, les Bourbons, restaient bienfaisants.
Enfant du miracle
Ce prince, salué à sa naissance le 29 septembre 1820 comme « l'enfant du miracle » parce qu'il avait déjoué les projets de Louvel, assassin de son père le duc de Berry le 14 février précédent, n'allait pas tarder à s'affirmer comme l'incarnation de la monarchie traditionnelle dans sa foi profonde, dans sa haute dignité et dans son amour sans faille pour les plus humbles. À treize ans, âge de la majorité royale, ayant dû quitter Holyrood en Angleterre pour le château royal de Prague, il avait élevé une protestation contre l'usurpation de son cousin Louis-Philippe d'Orléans porté par les bourgeois libéraux et francs-maçons sur le trône de "roi des Francais". Dès 1844, à vingt-quatre ans, l'année où il avait quitté Goritz à la frontière italo-slovène pour s'installer au château de Frohsdorf au sud-est de Vienne, il avait annoncé ce qu'il allait toujours considérer comme un devoir dans la grande tradition de sa lignée : « étudier tout ce qui se rattache à l'organisation du travail et à l'amélioration de sort des classes laborieuses ».
Atteint de claudication par suite d'une chute de cheval dans ses jeunes années, il ne semble guère avoir reçu une grande affection de la part de la stérile Marie-Thérèse de Modène, une Habsbourg qu'il avait épousée en 1846 faute d'avoir pu obtenir la main de sa soeur Marie-Béatrice, déjà promise au prétendant carliste à la couronne d'Espagne... Très sourcilleux sur les liens de famille, il n'était point rancunier et avait fait célébrer une messe à Frohsdorf pour le repos de l'âme du "roi des Français" quand celui-ci mourut en 1850, deux ans après avoir été à son tour renversé de son trône : le comte de Chambord avait ainsi déjà marqué sa volonté de pardonner aux Orléans, n'oubliant pas que la "reine des Français", née Marie-Amélie de Bourbon-Siciles, était la tante de sa propre mère, la duchesse de Berry.
Dès 1855, il marquait à nouveau son intérêt pour les associations ouvrières, voulant qu'elles fussent « représentées et entendues pour pouvoir être suffisamment protégées ». Et le 20 avril 1865, il publia sa Lettre publique sur les ouvriers, célèbre et grand texte politique dont l'effet marqua pour longtemps l'histoire des idées sociales dans ce XIXe siècle où la grande industrie s'érigeait sur fond de concurrence égoïste et de misère ouvrière 1.
Lettre sur les ouvriers
Nous ne pouvons ici que le survoler : « La royauté a toujours été la patronne des classes ouvrières. Les établissements de saint Louis, les règlements des métiers, le système des corporations en sont des preuves manifestes. » Le prince reconnaît que des abus s'y étaient introduits avec le temps, mais la Constituante n'a rien résolu en détruisant les jurandes et les maîtrises : « La liberté du travail fut proclamée mais la liberté d'association fut détruite du même coup. De là cet individualisme dont l'ouvrier est encore aujourd'hui la victime. Condamné à être seul, la loi [Le Chapelier] le frappe s'il veut s'entendre avec ses compagnons, s'il veut former pour se défendre, pour se protéger, pour se faire représenter une de ces unions qui sont de droit naturel, que commande la force des choses et que la société devrait encourager en les aidant. » Le tableau est saisissant des conséquences de « cet isolement contre-nature » qui laisse l'individu « en proie à une concurrence sans limite » et à la domination oppressive des « privilèges industriels ».
Après le constat, les remèdes : « À l'individualisme opposer l'association ; à la concurrence effrénée le contrepoids de la défense commune ; au privilège industriel la constitution volontaire et réglée de corporations libres. » Le prince étudie ensuite comment doivent s'articuler dans le souci du bien commun les diverses associations. « En résumé, droit d'association sous la surveillance de l'État et avec le concours de cette multitude d'oeuvres admirables, fruits précieux des vertus évangéliques, tels sont les principes qui semblent devoir servir efficacement à délier le noeud si compliqué de la question ouvrière. » Et puis, idée cruciale pour l'avenir, faire entrer ces corporations « dans l'organisation de la commune et dans les bases de l'électorat et du suffrage ».
Ainsi donc la premier texte social au XIXe siècle ne fut pas le Capital de Karl Marx paru en 1867, mais la lettre parue en 1865 de celui qui aurait dû être le roi de France et aurait possédé toutes les vertus pour appliquer de si salutaires principes.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 21 octobre au 3 novembre 2010
1 Texte intégral dans Xavier Vallat : La Croix, les Lys et la peine des hommes ; Ulsse1982 -
Insurrection - Capitaine
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Publication de Massimo Fini - Le vice obscur de l'Occident
Le retour aux sources publie Massimo Fini pour la première fois en France : un grand intellectuel italien, une référence pour Beppe Grillo.
Rappel : Massimo Fini au Vafanculo Day de Beppe Grillo :
MASSIMO FINI : célèbre écrivain et journaliste italien, il s’est fait connaitre du public transalpin en 1985 par son ouvrage La Ragione aveva Torto ? [La Raison avait donc tort ?] dans lequel il remettait en cause le modernisme et la société basée sur le progrès en en dénonçant les pièges et les limites. S’ensuivirent plusieurs autres succès éditoriaux dont notamment les essais Elogio della Guerra [Éloge de la Guerre] (1989, 2003), Il denaro. « Sterco del Demonio » [L'argent, La « déjection du démon »] (1998, 2003), Il Vizio oscuro dell’Occidente. Manifesto dell'Antimodernità [Le Vice obscur de l'Occident. Manifeste de l'Antimodernité] (2002), Sudditi. Manifesto contro la democrazia [La Démocratie et ses Sujets] (2004), et Il Ribelle. Dalla A alla Z (2006). En tant que journaliste il a publié depuis plus de 40 ans dans des journaux nationaux dont L'Europeo, Il Giorno, La Nazione, Il Gazzettino, L'Indipendente et dans le quotidien d’opposition Il Fatto Quotidiano. Connu pour son anticonformisme et sa dénonciation sans concession des dérives de la société moderne, il a en outre lancé en 2011 le « Mouvement Zéro » contre la modernité et pour un retour à la démocratie directe, et est le rédacteur en chef du journal en ligne La Voce del Ribelle [La voix du Rebelle].
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Tout sur les Celtes
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Méridien Zéro - Le 11 Septembre n'a pas eu lieu ...
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Le feuilleton de notre 20ème Album : "Maîtres et témoins (III) : Léon Daudet"...
L'homme est un héritier, c'est bien connu. Sauf pour les Révolutionnaires, les doctrinaires, eux qui, par idéologie, "du passé font table rase". Nous, c'est tout l'inverse : nous savons d'où nous venons, ce que nous avons reçu, et à qui nous le devons...
Notre filiation intellectuelle, nous la revendiquons pleinement, et sans équivoque, de toutes les façons possibles. Mais d'abord, et avant tout - nous efforçant, en cela, de suivre, chaque jour, le conseil de Gustave Thibon... - en la pratiquant quotidiennement sur ce Blog qui, bien plus qu'un simple Blog est devenu un véritable quotidien royaliste sur le Net, dont l'audience continue à grandir :
Cliquez sur l'image pour visualiser l'Album...
"Vous êtes, vous et vos amis, les héritiers spirituels de Charles Maurras. Mais vous savez bien qu'un héritage n'est pas un talisman ni une baguette magique : c'est un outil. Et un outil qu'il faut savoir manier et adapter en fonction du mouvement de la vie qui ramène toujours le semblable, jamais l'identique. Épouser la pensée d'un maître, cela veut dire s'unir à elle pour lui faire des enfants et non pas la stériliser sous prétexte de lui conserver je ne sais quelle intégrité virginale. Il n'y a pire trahison qu'une certaine fidélité matérielle et littérale qui, en durcissant les principes en système, n'aboutit qu'à congeler ce qui était le jaillissement d'une source vive. Les exercices de patinage qu'on peut faire sur cette glace ne m'intéressent pas. La vraie fidélité est celle qui prolonge, qui corrige et qui dépasse. Et le meilleur héritier n'est pas celui qui fait de son héritage un musée ou une exposition rétrospective. "Le bien gagné reste à défendre" : le capital de la sagesse que Maurras vous a légué, vous ne le conserverez qu'en le fécondant, en le récréant sans cesse".
Reste que, "corriger, prolonger, dépasser", tout cela doit aussi s'accompagner d'un effort intense pour faire connaître nos Maîtres et notre école de pensée, dans notre monde où règne le mensonge, la désinformation, le conformisme, l' "historiquement correct".. et tous les travestissements de la réalité auxquels s'est livré le Système, qui gouverne si mal, mais se défend si bien...
Cela passe par la publication de Grands Textes, de Dossiers, de Vidéos.
Cela passe aussi par la constitution d'Albums. Et, aujourd'hui, c'est à nouveau par le biais d'un Album que nous nous acquittons - un peu - de notre dette, en cherchant, cette fois, à mieux faire connaître Léon Daudet. "Maîtres et témoins de ma vie d'esprit", tel est le titre d'un ouvrage de Maurras, qui nous a servi pour nommer déjà - à côté de Une visite chez Charles Maurras... - deux Albums :
1. Maîtres et témoins...(I) : Frédéric Mistral.
2. Maîtres et témoins...(II) : Jacques Bainville.
Il était logique, et indispensable, qu'un troisième Album fût consacré à Léon Daudet, au compagnon inséparable, qui appelait Maurras son "frère", et dont seule la mort put le séparer, comme elle les sépara d'abord tous deux du troisième homme de la trilogie : Jacques Bainville. En attendant le quatrième Album, qui récapitulera l'oeuvre commune...
Voici donc 243 documents, accompagnés de textes de Daudet lui-même, tirés de ses "Souvenirs". Chaque fois que cela était nécessaire, nous avons ajouté quelque chose de notre cru, pour expliquer ou rappeler le contexte de tel ou tel document qui, sans cela, serait peu clair ou difficilement compréhensible, aujourd'hui. Mais, pour l'essentiel, nous nous sommes effacés au maximum, laissant le plus possible la parole a Léon Daudet.
On va donc tâcher de présenter, d'une façon correcte et juste, cette longue vie de 75 ans dans un travail qui, soyons-en sûrs, réservera bien des surprises à beaucoup, mais surtout, nous l'espérons, redressera bien des idées reçues, et corrigera bien des mensonges :
Déjà paru :
1. L'enfance et l'adolescence heureuse (23 photos) : les racines provençales et le premier paradoxe d'un provençal de Paris (ou d'un Parisien provençal, comme on voudra...) : Nîmes, le château de Montauban, le mas de la Vignasse; l'amour profond qui unissait tous les membres de la famille, et Léon accompagnant son père, malade du terrible mal qui devait l'enlever si jeune à l'affection des siens (57 ans), à Lamalou les Bains (alors que sa mère ne devait mourir qu'en 1940...); les différentes demeures des Daudet, qui en eurent beaucoup, la gloire littéraire d'Alphonse Daudet (que l'on a du mal à s'imaginer aujourd'hui) et l'argent qui allait avec (ses livres se vendant si bien !...) lui permettant de déménager souvent, et d'acheter, à Champrosay, une belle demeure où défila une partie de ce qui faisait le "tout Paris" : notamment, le voisin, Nadar, qui ne pouvait s'empêcher de donner des surnoms à ses amis, et appelait Daudet "mon vieux Dauduche" et Léon "le petit Dauduchon"; le second paradoxe, d'une famille à la tradition royaliste interrompue, et devenue hugolâtre : Léon ne renouera avec cette tradition royaliste qu'à... 37 ans !...
2. : Un jeune homme insouciant, potache, voyageur... (21 photos) : un médecin dégoûté et éloigné du Corps médical, mais pas rancunier et admiratif envers ses "bons maîtres" : Potain, Championnières, Nicolle, Reclus; et qui a eu des "intuitions" médicales fulgurantes, comme, de toute évidence, celle de l'actuelle "thérapie génique"...; le voyage à Hauteville House de 1885, et la découverte d' "un autre Hugo"; l'inauguration-pirate de la Tour Eiffel et les débuts au Figaro, en 1892; le grand voyage de 1895, en Angleterre (chez Mérédith et à Londres); puis en Hollande, au Danemark (à Elseneur), à Stockholm, et retour express à Paris pour le banquet Goncourt; et, en 1896, l'Espagne et Venise...
3. : Un esprit ouvert, curieux de tant de choses, intéressé par tant de gens... (23 photos) : Renoir ("il a fait un portrait de ma mère qui est un chef d'oeuvre"; Barbey d'Aurevilly ("Mon auteur, c'est Barbey..."; Pasteur (et "sa foi profonde..."); Barrès ("Je l'aime d'aimer la France..."); Proust ("Marcel me confiait ses projets littéraires..."); Monet ("qui ajoute à l'univers..."); Camille Claudel ("artiste de génie..."); Courteline (comme Montaigne, "tel sur le papier qu'en la bouche..."); Rodin ("un Triton issu de Vulcain..."); Pierre de Nolhac ("Il a ranimé Versailles..."); Forain et Caran d'Ache, les deux amis inséparables; le théâtre, et l'amitié pour Antoine et pour Hébertot; Molière, "la source toujours jaillissante, le roboratif par excellence, l'eau de jouvence qui désaltère.."; "je recommande l'église Saint-Eustache", Notre-Dame de Paris, "sentinelle spirituelle"; la Commune ("une vaste machination voulue par la police..."); le lugubre Panthéon et son "extravagant salmigondis"; les deux Empires ("la politique impériale est néant..."); le redoutable Jean-Jacques, et Zola, le scathologique ("..."tant qu'il n'aura pas décrit un pot de chambre plein, il n'aura rien fait", disait Hugo...").
Aujourdh'hui (22 photos) : jusqu'à "la" rencontre de sa vie, celle avec Charles Maurras.... Un catholicisme tôt affirmé...; mais résolument hostile au "cléricalisme"; un premier mariage râté, un second très réussi; l'épanouissement dans l'Académie Goncourt (qui parle toujours de lui aujourd'hui, comme par exemple Edmonde Charles-Roux...); Madame de Loynes; Daudet devenu royaliste à 37 ans seulement ! Maurras, "la" rencontre de sa vie : "du jour où j'ai rencontré Maurras..."; Maurras à l'imprimerie; la salle de garde; graffitis sur les murs; la rue du Croissant, où était l'imprimerie; l'aristocratie ouvrière; "l'âme du mouvement, ce fut Maurras..." ; samedi 21 mars 1908 : avec le Printemps, le premier numéro de "L'Action française"
Vendredi prochain : les sièges du mouvement, et les portraits de dirigeants (17 photos) : mention spéciale pour le Café de Flore, d'où s'élevèrent, dit Maurras, "les premières et bien bruyantes rumeurs de notre Action française."; et pour le 42 rue du Bac, où logeait la "revue grise", avant qu'elle ne devienne la "revue bleue", puis "L'Action française" quotidienne; le 3 rue Chaussée d'Antin, jusqu'en 1912, "le premier local habité tout en haut (deux étages) par l'Action française à ses débuts" avec son "antique ascenseur" qui "ne rompit pas une seule fois" malgré les "déambulations perpendiculaires" quotidiennes...; le 17 rue Caumartin, "étroit mais logeable", de 1912 à 1916, d'où partit "toute une génération de Camelots du Roi, formés à la discipline patriotique de Maurras et qui fut fauchée au premier rang.", les étudiants étant au 33 rue Saint André des Arts; puis le 12/14 rue de Rome : "L'Action française était maintenant une puissance avec laquelle la République - et donc sa police politique - devaient compter. Nous entrions dans la zone vraiment dangereuse...". C'est là que fut assassiné Marius Plateau et que Léon Daudet d'enferma, après l'assassinat de son fils Philippe, dans des locaux devenus une sorte de Fort Chabrol...; enfin, le 1 rue Boccador, "somptueux et commode, où l'on pourrait facilement tenir des réunions de cinq à six cents personnes...".
Après les sièges du mouvement, neuf "portraits" de dirigeants : Henri Vaugeois, Léon de Montesquiou (mort en héros à la guerre), Jacques Bainville, Lucien Moreau, Marius Plateau (assassiné rue de Rome par l'anarchiste Germaine Berton, qui avait vainement tenté de tuer, auparavant, Maurras puis Daudet), Robert de Boisfleury, Bernard de Vesins, Louis Dimier et Maurice Pujo.. -
Plongée dans le neuvième art
Le festival annuel de bandes dessinées d’Angoulême s’est terminé depuis quelques semaines dans un quant-à-soi convenu qui entérine la massification grandissante du neuvième art. La ligne claire valorisée par les auteurs franco-belges des journaux concurrents Tintin et Spirou a été abandonnée au profit de dessins souvent grotesques, difformes, inesthétiques et surchargés de couleurs criardes. Quant aux récits, ils sont répétitifs, inintéressants et sans beaucoup d’imagination. Néanmoins, dans le foisonnement éditorial émergent quelques albums détonnants.
Si le graphisme s’améliore ou retrouve la riche veine de la « ligne claire », il faut en revanche regretter la faiblesse des histoires et la pauvreté affligeante des scénarii. Rares sont aujourd’hui les auteurs uniques d’un album. Désormais la réalisation se répartit entre un scénariste, un dessinateur et un coloriste. La confection des planches applique maintenant une forme particulière de travail à la chaîne, ces professionnels menant de front plusieurs séries. Pris par de multiples tâches, les scénaristes ont de plus en plus recours à la facilité, y compris et surtout en matière historique.
Un confusionnisme patent
N’étant pas et ne pouvant pas être de nouveaux Jean-Michel Charlier qui prenait le soin de se documenter de manière exhaustive sur le sujet à traiter, les nouveaux scénaristes préfèrent miser sur le registre historico-ésotérique. Ils suivent aussi l’engouement du public pour les nombreuses revues spécialisées dans le militaria et confectionnent des séries autour de la Seconde Guerre mondiale, censée attirer les futurs clients. Ainsi, Hindenburg (du nom du célèbre zeppelin détruit en mai 1937) est le premier volume d’un cycle, « La Nuit qui vient ». Les scénaristes, Cothias et Ordas, reprennent une trame à la Indiana Jones et mêlent faits historiques et influences occultistes. On fait appel au spiritisme, à la télépathie, à l’hypnose, etc., des domaines très étudiés par… Himmler et ses S.S. Les auteurs conçoivent le château de Wewelsburg comme un centre de préparation à la guerre parapsychologique. Bien entendu, au sein de l’« Ordre noir », l’Ahnenerbe est en pointe dans cette quête particulière.
Cet organisme devient un riche filon pour les auteurs de B.D. La série « L’œil des dobermans » qui relate avec des détails plus ou moins fallacieux les actions de l’« Héritage des Ancêtres », part des spéculations himalayennes entretenues par l’Allemagne nationale-socialiste avant la guerre dans l’espoir de retrouver le berceau initial des Aryens. Même si un ouvrage, Opération Shambhala par Gilles Van Grasdorff, consacré à cette croyance vient de paraître, les scénaristes puisent plus dans leur imaginaire fantasmatique que dans des assertions historiques probantes. En tout cas, ces nouvelles B.D. indiquent que leurs auteurs sont les petits-enfants du Matin des magiciens et de la revue Planète du duo Louis Pauwels — Jacques Bergier.
L’énigmatique Jacques Bergier est l’un des héros principaux d’une série, au succès indéniable, qui en est à son deuxième volume : Wunderwaffen. Si l’histoire concerne toujours le second conflit planétaire, les événements sont uchroniques. Le 6 juin 1944, les mauvaises conditions météo et la réaction plus rapide des Allemands empêchent le débarquement allié en Normandie. La guerre se prolonge donc au-delà de 1945 même si les États-Unis ont mis un terme à la guerre dans le Pacifique au moyen des bombes atomiques. L’Allemagne résiste grâce à la généralisation de ses armes secrètes, les « armes-miracles » : V1, V2, V3, avions monoplans à réaction… Victime d’un nouvel attentat, le 8 mai 1945, qui l’a en partie défiguré et privé d’un bras, Hitler se verra bientôt doté d’un membre supérieur artificiel.
Pilote de chasse exceptionnel de Wanderwaffen, Walter Murnau, surnommé « le pilote du diable », est décoré par le Führer en personne qui le prend néanmoins en grippe. Affecté avec promotion sur le théâtre d’opération le plus violent dans l’escadrille de Hans Rudel, Murnau trompe plusieurs fois la mort, ce qui attire l’intérêt de l’Ahnenerbe qui recherche une antique faculté guerrière aryenne de survivre au combat. Devenu inestimable, Murnau est versé d’office dans la Luft-S.S. (l’aviation de guerre S.S.) en voie de constitution en cette année 1946. Quant à Bergier à l’incroyable mémoire, il côtoie De Gaulle à Londres, travaille pour les services de renseignement et se porte volontaire afin de se faire enfermer dans la zone spéciale d’Auschwitz décrétée espace réservée aux seuls S.S.
Malgré un inévitable manichéisme, cette uchronie s’appuie sur les fameuses « soucoupes volantes » du Reich et mentionne une base secrète S.S. dans l’Antarctique comme d’ailleurs dans le célèbre film Iron Sky.
Déclinaisons uchroniques
L’uchronie reste un gisement inépuisable pour des scénaristes en mal d’inspiration. Les éditions Delcourt ont depuis avril 2010 une collection intitulée « Jour J ». Douze volumes existent pour l’heure et un autre devrait paraître prochainement. Tant par les dessins que par les histoires, ils sont inégaux. Le premier, Les Russes sur la Lune !, retrace l’échec de la mission Apollo XI et l’alunissage, quelques mois plus tard, de cosmonautes soviétiques avant que le récit ne s’enlise dans une touchante naïveté soixante-huitarde. Les albums 3 et 4 forment un ensemble qui explique que les Allemands, victorieux de la bataille de la Marne en 1914, occupent la France. La République et son gouvernement dirigé par Clemenceau sont à Alger d’où ils poursuivent la lutte. Mais Nicolas II veut négocier la paix. La République tricolore ne l’entend pas ainsi et doit déstabiliser son allié. Clemenceau suggère l’assassinat du tsar par des anarchistes russes. Ils reçoivent le conseil d’un Jules Bonnot, survivant de l’assaut de 1912 ! Un autre album, le n° 9, relate un monde post-guerre nucléaire, conséquence de la crise de Cuba en 1961, dominé par le duopole Grande-Bretagne – France au sein de l’O.T.A.N., la Chine populaire et le Mexique… D’autres volumes, les 6 et 8, racontent comment la crise hexagonale de Mai 68 se transforme en une guerre civile plus ou moins brève. Dans le n° 8, Paris brûle encore, les forces armées gauchistes et les Casques bleus affrontent les milices d’Occident soutenues par Mgr. Lefebvre. Outre une évidente sensibilité politiquement très correcte sous-jacente, les scénaristes qui sont soit des gauchistes revenus et nostalgiques, soit des centristes de gauche quand bien même le héros du n° 5, Qui a tué le président ?, est un ancien para, membre de l’O.A.S., qui doit abattre le président Richard Nixon en 1973 à Dallas… – ne maîtrisent qu’imparfaitement leur sujet. Or une bonne uchronie se doit d’être historiquement impeccable. Dans le n° 3, Septembre rouge, les auteurs supposent que la victoire allemande en 1914 favorise la restauration de la royauté en la personne du prétendant orléaniste. Ignorent-ils donc que Bismarck et ses successeurs firent en sorte que la République française ne soit jamais renversée par les royalistes, les bonapartistes ou les boulangistes ?
Avec La nuit des Tuileries, la royauté française est au cœur du n° 11, récemment sorti. L’uchronie commence dans la nuit du 10 juin 1791. Des sans-culottes exaltés se dirigent sur les Tuileries, mais la famille royale parvient à s’en échapper en montgolfière. Or, au moment de l’ascension, une balle atteint le ventre de Louis XVI qui meurt en chemin. Le Dauphin devient le nouveau roi et sa mère, la reine Marie-Antoinette, la régente. Celle-ci anime l’« Armée des Princes » et la France sombre dans une terrible guerre civile. En 1795, l’armée royale, dirigée par un génial général d’origine corse, ancien mercenaire au service du Grand Turc, est aux portes de Paris, bastion sans-culotte chauffé à blanc par Robespierre. Mais Danton négocie en secret avec l’évêque d’Autun, Talleyrand, afin de rétablir la royauté dans un cadre constitutionnel.
Malgré quelques errements d’ordre historique (la colère populaire est moins vive en 1791, avant la fuite ratée de Varennes, qu’en 1792; Louis XVII est considéré comme le fruit des amours secrètes entre la Reine et Fersen, ce qui est absurde – une reine de France étant toujours sous surveillance), le scénario demeure convenable. Il ne cache pas la rivalité entre Robespierre, le jusqu’au-boutiste, et Danton qui reprend le rôle de Mirabeau, ni les tensions internes chez les royalistes entre les partisans d’une solution négociée (la Régente, Talleyrand, le général en chef Bonaparte) et les tenants d’une politique de représailles systématiques conduits par le comte d’Artois, le frère cadet de Louis XVI. L’album va jusqu’à montrer que les révolutionnaires les plus vindicatifs constituent une vraie canaille sanguinaire. Le résultat est au final curieux : c’est un album modérément contre-révolutionnaire dans une optique monarchienne.
Le plus récent des albums, le n° 12, Le lion d’Égypte, aborde le XVIe siècle. Léonard de Vinci a rejoint les Mamelouks en Égypte et leur vend ses inventions de guerre destinées à combattre l’expansionnisme ottoman. Dans cet album, les dessins sont plus ingrats et le scénario alambiqué. Les auteurs confondent les papes Alexandre VI Borgia et Jules II. L’histoire s’achève par l’effondrement des Ottomans et la renaissance de l’Empire latin d’Orient à Constantinople par César Borgia. On apprend qu’un moine protestataire allemand meurt dans une rixe lors d’une tentative de conversion dans une vallée perdue du Péloponnèse.
Éternelle Seconde Guerre mondiale
L’autre curiosité – agréable – de la série « Jour J » est l’album n° 2 qui nous ramène à la Seconde Guerre mondiale ou, plus exactement, à son après-guerre et à la Guerre froide. Là encore, le débarquement en Normandie a raté. En revanche, les Alliés ont réussi à débarquer en août 1944 en Provence, mais la remontée par la vallée du Rhône fut pénible et éprouvante. Pendant six mois, Lyon devint le pendant occidental de Stalingrad. À l’automne 1946, les blindés de l’Armée rouge déboulent sur les Champs-Élysées. La France est dès lors coupée en deux, séparée par la Seine. La rive droite de Paris, le Nord et l’Est jusqu’au Jura appartiennent à la République populaire (ou démocratique) française sous contrôle soviétique. Le reste du territoire, protégé par les États-Unis, demeure la République française gouvernée par Antoine Pinay. Quant à de Gaulle, il est mort dans un accident d’avion à l’automne 1945…
L’intrigue de Paris, secteur soviétique est policière puisqu’un ancien agent de renseignement de la France libre, policier à la « Mondaine » et gigolo à ses heures perdues enquête sur les meurtres sadiques de prostituées dans le Paris en zone soviétique. C’est un petit chef d’œuvre rondement mené avec des personnages surprenants : la camarade de la Police politique populaire Donadieu, dite la « Chinoise » alias Marguerite Duras; Albert Camus, directeur du Monde; François Mitterrand, patron des Éditions du Rond-Point (clin d’œil facétieux aux Éditions de La Table Ronde ?). On y croise même ce bon docteur philanthrope et humaniste Petiot… Une histoire en abyme très stimulante.
L’uchronie et la Seconde Guerre mondiale servent enfin de magnifique prétexte à une autre série en cours avec, déjà, trois albums parus : W.W. 2.2. L’autre deuxième Guerre mondiale. Le 8 novembre 1939, Georg Elser assassine à Munich Adolf Hitler. Son successeur à la chancellerie est Hermann Goering qui poursuit la guerre. Il ordonne ainsi l’invasion de l’Europe occidentale en mai 1940, mais une météo exécrable freine l’offensive allemande. Les Panzer s’embourbent dans les Ardennes et les blindés franco-britanniques contre-attaquent. La France ne connaît pas la Débâcle. Mais les gouvernements français et britannique sont divisés entre les pacifistes (Lord Halifax, le Maréchal Pétain et Chamberlain le Premier ministre) et les « intraitables » (Churchill, Anthony Eden, le ministre français de l’Intérieur Georges Mandel et les généraux Billotte, Giraud, Blanchard et De Gaulle). Enlisé à l’Ouest, Goering veut négocier une alliance avec Londres et doit ménager Staline qui s’est emparé de la Roumanie et regarde avec avidité les Balkans. Mais Moscou voit la Sibérie envahie par les troupes japonaises, alliées à la France et à la Grande-Bretagne. Quant à Mussolini, il a renoncé à attaquer la Grèce et préfère tout miser sur la conquête de l’Égypte (Et l’Afrique française du Nord ?).
Les premiers volumes dépeignent à partir de personnages imaginaires quelques épisodes de cette guerre uchronique. Dans La bataille de Paris, tome 1, les héros sont des soldats d’une section de l’armée française qui se préparent à repousser les Allemands dans les rues désertes de la capitale française. Leur psychologie est décrite avec soin. Seul bémol : l’anti-fascisme caricatural des auteurs fait qu’un des gars de la section veut brûler chez lui des papiers compromettants du P.P.F. de Doriot. En 1940, il aurait été plus pertinent de mentionner des tracts du P.C.F. qui suivait alors les consignes défaitistes de Moscou et du Komintern. L’avancée allemande s’arrête dans Paris et les Fritz sont repoussés. Une guerre de positions s’installe à l’Ouest.
Le deuxième tome traite de l’Opération Félix. En octobre 1940, le Reich se rapproche de l’Espagne franquiste et tente de neutraliser Gibraltar. Les deux principaux héros de ce tome sont le capitaine allemand des chasseurs de montagne, Julius Klieber, et le capitaine du Tercio (légion étrangère espagnole), Carlos Suarez. La venue des renforts allemands en Espagne est gravement entravée par la flotte alliée en Méditerranée. La prise de Gibraltar par l’Axe commence la veille du Nouvel An 1941. Après quelques succès partiels, l’attaque échoue parce que le courant anglophile de Berlin emmené par Rudolf Hess, le n° 2 du régime, a transmis à Londres les plans d’attaque. Envoyé spécial de Himmler pour découvrir des preuves de cette trahison, Klieber affronte des officiers S.S. liés à la Société Thulé ! Quant au capitaine Suarez, il incarne l’archétype du légionnaire espagnol, viril, loyal et courageux. Ce deuxième album est donc une très belle surprise, même si l’idée d’une entrée en guerre de l’Espagne paraît plus que saugrenue quand on connaît la psychologie du Caudillo.
Les thèses d’Haushofer dessinées !
Mais l’enthousiasme arrive avec le troisième, Secret Service, qui plonge le lecteur dans les manipulations mystificatrices des services secrets britanniques. Le 8 novembre 1941, Himmler et les S.S. renversent Goering et Hess et prennent le pouvoir. Le pacte germano-soviétique tient plus que jamais et les Alliés sont en train de perdre la guerre. Secret Service met en scène Henry dit X, surnommé « le Vieux ». Vieil ami personnel de Churchill, époux d’une militante anticolonialiste arabe décédée, Henry est un as de l’espionnage, génie du triple jeu, qui passe chez les Soviétiques avec un modèle obsolète d’Enigma. Surveillé par le N.K.V.D. à Moscou, X parvient à retourner un officier tchékiste, la sublime Anna Borodine, maîtresse d’Iemelian Andrevitch, le responsable du réseau d’espionnage en Grande-Bretagne. On a même la surprise de voir lors d’une conférence au sommet Churchill, De Gaulle, Tojo, le Premier ministre du Japon, et Roosevelt qui veut intervenir dans le conflit, mais qui ne le peut pas du fait d’une opinion publique fortement isolationniste. Le suspens de cette histoire est prenant avec de nombreux rebondissements. L’un des derniers met en scène Anna Borodine, désormais transfuge et renégate à l’Union Soviétique, réfugiée au Caire où, sur les indications de X, elle rencontre un Britannique arabisant, favorable à la décolonisation des peuples de couleur, un certain Lawrence…
C’est avec hâte qu’on attend la parution des prochains albums qui devraient évoquer les aventures de combattants italiens, voire de citoyens américains pris dans le conflit entre Japonais et communistes chinois de Mao qui ont rallié l’Axe Rome – Berlin – Moscou. Le quatrième tome, « Éliminer Vassili Zaitsev », se déroule dans certaines régions de la Grande-Bretagne occupée par les troupes germano-soviétiques… W.W. 2.2. L’autre deuxième Guerre mondiale est une série décoiffante, singulière et prometteuse qui témoigne de la vigueur de l’uchronie, cette autre histoire seulement concurrencée par ce genre tout aussi porteur qu’est l’heroïc fantasy.
Rodolphe Badinand http://www.europemaxima.com/
• Gilles Van Grasdorff, Opération Shambhala. Des S.S. au pays des Dalaï-Lamas, Presses du Châtelet, Paris, 2012, 445 p., 22 €.
• Iron Sky de Timo Vuorensola, Energia Productions et Blind Spot Pictures, 2012, 93 mn.
• « La Nuit qui vient », t. 1, Hindenburg, scénario de Patrice Ordas et Patrick Cothias, dessin de Tieko et couleur de Cordurier, Grand Angle, 2013, 48 p., 13,50 €.
• « L’œil des dobermans », t. 2, L’ombre des chiens, scénario de Patrice Ordas et Patrick Cothias, dessin de Beb Zanat et couleur de St Blancat, Grand Angle, 2013, 48 p., 13,50 €.
• « Wunderwaffen », t. 1, Le pilote du diable, scénario de Richard D. Nolane et illustrations de Milorad Vicanovic – Maza, Soleil Productions, 2012, 48 p., 13,95 €.
• « Wunderwaffen », t. 2, Aux portes de l’enfer, scénario de Richard D. Nolane et illustrations de Milorad Vicanovic – Maza, Soleil Productions, 2013, 56 p., 14,30 €.
• « Jour J », n° 2, Paris, secteur soviétique, scénario de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau assistés de Fred Blanchard, dessin de Gaël Séjourné et couleur de Jean Verney, Delcourt – Série B, coll. « Néopolis », 2010, 54 p., 14,30 €.
• « Jour J », n° 11, La nuit des Tuileries, scénario de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau assistés de Fred Blanchard, dessin et couleur d’Igor Kordey, Delcourt – Série B, coll. « Néopolis », 2012, 64 p., 14,95 €.
• « Jour J », n° 12, Le lion d’Égypte, scénario de Fred Duval et Jean-Pierre Pécau assistés de Fred Blanchard, dessin et couleur de Florent Calvez, Delcourt – Série B, coll. « Néopolis », 2013, 56 p., 14,30 €.
• « W.W. 2.2. L’autre deuxième Guerre mondiale », t. 1, La bataille de Paris, scénario de David Chauvel, dessin de Hervé Boivin et Éric Henninot et couleur de Delf, Dargaud, 2012, 64 p., 13,99 €.
• « W.W. 2.2. L’autre deuxième Guerre mondiale », t. 2, Opération Félix, scénario de José Manuel Robledo, dessin de Marcial Toledano et couleur de Javier Montes et Marcial Toledano, Dargaud, 2012, 60 p., 13,99 €.
• « W.W. 2.2. L’autre deuxième Guerre mondiale », t. 3, Secret Service, scénario de Mathieu Gabella, dessin de Vincent Cara et couleur de Lou, Dargaud, 2013, 56 p., 13,99 €.
• « W.W. 2.2. L’autre deuxième Guerre mondiale », t. 4, Éliminer Vassili Zaitsev, scénario de Hanna, dessin de Rosanas Ramon, Dargaud, 2013, 64 p., 13,99 €., doit paraître le 15 mars 2013.
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Le rôle objectif de la Gauche selon Michéa
Chez Michéa, l’économie est perçue comme la religion de substitution des sociétés modernes. Le Progrès apparaît donc comme un messianisme, à la seule différence qu’il est séculier et non pas divin. Supposé scientifiquement continu donc, puisque l’Histoire aurait un sens, il vise à atteindre la fin de l’histoire. Le Machinal, la mécanisation intégrale de la vie, serait une évolution positive vers cela. L’homme, vu comme une machine, obéirait de manière mécanique à son comportement « naturellement » égoïste. Michéa pousse l’analyse encore plus loin : le Progrès serait une vision ethno et chronocentrée. Ce que Lasch, nous rappelle-t-il, nomme l’« ethnocentrisme du présent ». (1)
En somme, le libéralisme serait un suprématisme qui s’ignore. Il nierait les alternatives à la commercial society et universaliserait « l’imaginaire spécifique » de l’Occident – d’où sa facilité à invoquer le droit d’ingérence. En outre, il postulerait (la « théorie des stades » de Smith) que chaque développement capitaliste mènerait à une société plus juste par le jeu des améliorations matérielles. Qu’il soit de mauvaise foi ou tout simplement aliéné par les mythes libéraux, le Progressiste, ce nouveau croisé, est donc la meilleure caution d’un système qu’il prétend haïr et combattre.
Le Progressiste, croisé de la modernité
C’est par une foi religieuse dans le Progrès que réside l’impossibilité de toute critique, sous peine de revenir à la guerre de tous contre tous. Tel est l’argument avancé par l’intelligentsia, qui est la caution intellectuelle de la modernité libérale. En disciple d’Orwell, Michéa rappelle dans “Orwell, anarchiste tory” que ce dernier avait déjà analysé le socialisme de l’ancien courtisan, devenu intellectuel de la Gauche « constituée », faite d’un « monde d’idées et [de] peu de contact avec la réalité physique. » (2) Animé par le ressentiment, dénué de sensibilité morale, l’intellectuel du 20ème siècle serait prêt à rejoindre toute puissance dominante. Pour reprendre l’expression d’Orwell, il peut s’agir d’un « nationalisme par transfert » (3), à savoir l’admiration pour une puissance étrangère, totalitaire de préférence.
Michéa, pour sa part, rajoute la participation au monde des associations, qui « peuvent tout aussi bien ne représenter qu’une simple démocratisation de la volonté de puissance et donc une possibilité supplémentaire de parler au nom du peuple et de décider à sa place. » (4) Par l’utilisation de la langue de bois, dénaturant la langue – dont la Novlangue de 1984 constitue l’aboutissement – l’intellectuel tronque le réel à des fins idéologiques. En résumé, l’intelligentsia est toujours à la recherche d’un maître. Aujourd’hui, les États-Unis jouent ce rôle. Dans un échange avec Bruckner et Finkielkraut, Michéa note ainsi que les élites ressemblent bien plus à leurs homologues étrangers qu’aux gens ordinaires de leur propre pays. (5)
Pour légitimer son maintien, la « Gauche » doit faire croire que tout obstacle au Progrès réactive les archaïques et dangereuses forces du passé. Il s’agit, lit-on dans “Impasse Adam Smith“, de mener « une croisade au sens le plus traditionnel du terme. » (6) Mais d’autres mécanismes sont à l’œuvre. Le Progressiste, analyse Michéa dans Orwell éducateur, est certes un croyant qui se pense a-moral. Se réclamant de l’humanisme négatif et machiniste des Lumières, il est profondément inhumain. Mais il est aussi infantile et a peur de devenir adulte, « individu narcissique moderne » qui a peur de vieillir. (7)
D’où la régression anthropologique qu’induit l’homme nouveau du libéralisme, dont la figure paradigmatique, outre la Caillera, est plus spécifiquement l’individu jouisseur resté au stade du Moi tyrannique, ce qui se traduit pragmatiquement par un besoin forcené de consommer toujours plus, faute d’un sens de la mesure et de la décence. Par cette anthropologie, le libéralisme détruirait donc ses propres murs porteurs. (8)
Car pour qu’un système instable puisse s’instaurer, il lui est nécessaire de prendre appui sur une base – donc un précédent – stable. Puisque l’homme est supposé agir en égoïste, rien ne le pousse, explique Michéa, à respecter la parole donnée ni le contrat passé si cela peut lui être bénéfique. Si personne ne s’en aperçoit, il pourra tout aussi bien choisir d’être malhonnête s’il en tire davantage de profit – comme avec le dégazage en pleine mer, par exemple. Avec la généralisation de cette pratique, c’est le soupçon et la défiance qui remplaceraient alors la confiance. Dans L’empire du moindre mal, il citait à ce sujet l’économiste Ian O. Williamson, dont la formule résumait la situation : « Une confiance fondée sur le calcul est une contradiction dans les termes. » (9) De plus, les nouvelles classes moyennes, constate Michéa, se trouvent principalement dans le secteur tertiaire, ce qui explique plus aisément leur caution au système progressiste.
La gauche comme caution intellectuelle du libéralisme
En disposant du « monopole des définitions » (10) depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, la Gauche « contrôle l’industrie de la bonne conscience ». (11) Et par sa position privilégiée dans le monde du spectacle et de la communication – les NTIC (Nouvelles technologies d’information et de communication) –, la Gauche exerce l’influence la plus déterminante dans le formatage des esprits et le ralliement au libéralisme-libertaire. Elle en explique aussi plus aisément leur caution au système progressiste.
Consciemment ou inconsciemment donc, la Gauche – et plus particulièrement l’Extrême-Gauche, « cette pointe la plus remuante du Spectacle moderne » (12), remarque Michéa – sont les principaux alliés objectifs du néolibéralisme qu’ils prétendent combattre. Ils pensent, par exemple, la soumission à l’industrialo-marchand comme un acte rebelle et anti-capitaliste.
Par ailleurs, le marché mondial nécessite une atomisation complète des rapports sociaux ainsi qu’une aptitude au déracinement perpétuel. Pour que la commercial society puisse se pérenniser, l’homme doit être flexible, un « atome absolu ».
L’erreur du militant de Gauche, relève Michéa, est donc de s’attaquer aux figures de l’Église et de l’Armée déjà détruites par le système. Conservées par la bourgeoisie, ces valeurs forment un obstacle au capitalisme, en promouvant la filiation, l’appartenance et l’enracinement. Voir dans la destruction de ces autorités traditionnelles et symboliques une victoire contre le système capitalisme est donc un non-sens.
Quant au nomadisme promu par les élites, celui n’a rien à voir non plus avec ce qui s’entend traditionnellement sous ce vocable. Le « nomade Bouygues », cosmopolite, touriste, avec pour seul patrie « un ordinateur portable », n’a rien de commun avec les vraies tribus nomades. Car celles-ci, malgré leur absence de sédentarité, se sont toujours fondées, lit-on dans Orwell éducateur, sur des traditions enracinées.(13)
Pourtant l’extrême-gauche libérale nie que l’universel ne s’appréhende qu’à partir du particulier. Apatride, elle craint les formes de socialité traditionnelles et ses lieux d’exercice – famille, quartier et voisins. Un amour du lointain qui cacherait en réalité un mépris des gens ordinaires de son propre pays. L’antifascisme de confort sert alors de posture rebelle qui, par une contre-culture faussement subversive, confère à ses tenants une aura de résistants. Le spectacle, devenu la meilleure des polices (14), selon Michéa, les dispense de s’interroger sur leur implication dans la collaboration de classe avec le système qu’ils prétendent combattre, mais dont ils sont dans les faits les plus zélés chiens de garde. (15)
Les classes populaires, pour leur part, refusent ce mythe du Progrès. Instinctivement, elles sont réfractaires à toute fuite en avant et conservent donc une dimension morale conservatrice. Ceci permet de cerner, d’après Michéa, l’incapacité qu’ont les élites – tout comme l’extrême-gauche – de comprendre les gens ordinaires qui constituent leur peuple.
Le football est ici encore un exemple illustratif pratique. L’esprit jouisseur de l’intellectuel coupé du réel le ferme par avance à toute compréhension de l’ascèse et des vertus de la dépense physique. Mais surtout, le fait que le football soit « le sport populaire par excellence » (16) en fait une activité forcément beauf, vulgaire, de masse, en rupture avec l’idéalisation mécaniste que l’intelligentsia se fait d’un peuple qu’elle fantasme. Objectivement, la gauche est donc, là encore, la caution intellectuelle de l’industrialisation du sport, puisqu’elle est inapte à le comprendre, donc à en appréhender les dérives.
Mais cette haine du « beauf », en réalité le travailleur des classes populaires, s’est en outre traduite par un glissement progressif. Le prolétaire, « travailleur directement exploité par les puissances du Capital », fut remplacé par la figure de l’exclu, voire du Lumpen, puis par le travailleur immigré, qui devint ensuite le simple immigré, pour aboutir à l’immigré clandestin.
Notes :
(1) Culture de masse ou culture populaire ?, préface, p.15.
(2) Orwell (G), Le Lion et la Licorne, cité in Orwell, anarchiste tory, p.29n.
(3) Orwell (G.), Essais, articles, lettres volume III, 101, « Notes sur le nationalisme », pp.470-472.
(4) Orwell, anarchiste tory, p.37.
(5) La révolte des élites – et la trahison de la démocratie, préface, p.9.
(6) Impasse Adam Smith, p.33.
(7) La culture du narcissisme, préface, p.12.
(8) La double pensée, p.233.
(9) L’empire du moindre mal, p.132.
(10) Impasse Adam, Smith, p.84.
(11) Ibid., p.52.
(12) L’empire du moindre mal, p.12.
(13) Orwell éducateur, scolies IV, [K], pp.130-131.
(14) La double pensée, p.121.
(15) Ce qui résulta, pour Michéa, de la défaite de « la séquence Lukacs – Ecole de Francfort – Socialisme et Barbarie – Henri Lefebvre – Internationale situationniste (séquence qui était porteuse d’une critique intransigeante, et difficilement récupérable, du mode de vie capitaliste) […] au profit de la séquence Althusser – Bourdieu – Deleuze – Foucault – Derrida, dont les conceptualisations élégantes et byzantines offraient évidemment l’avantage d’être beaucoup plus solubles dans le nouvel esprit du capitalisme (…) », La double pensée, p.57. C’est Michéa qui souligne.
(16) Les intellectuels, le peuple et le ballon rond.Scriptoblog (septembre 2011) http://fortune.fdesouche.com
