Journaliste et essayiste, Arnaud Guyot-Jeannin a dirigé les ouvrages collectifs Aux sources de l’erreur libérale (1999) et Aux sources de la droite (2000) dans la collection "Vu autrement" aux éditions de L’Âge d’Homme. Les questions portant sur l’argent, l’écologie, le libéralisme, le socialisme, le travail, etc., y étaient abordées dans une perspective résolument anticonformiste. Le 27 novembre dernier, il a même consacré son "Libre Journal des enjeux actuels" sur Radio Courtoisie à « la nécessité des luttes sociales » face à la libéralisation du travail du dimanche, à la retraite à soixante-dix ans, à la privatisation de la Poste, etc. L’Action Française 2000 l'accueille avec plaisir une nouvelle fois dans ses colonnes…
L'Action Française 2000 - "Travailler plus pour gagner plus" : cette consigne de M. Sarkozy, qui va maintenant jusqu'à remettre en cause le repos dominical, n'est-elle pas le signe d'une conception nouvelle et bien peu catholique, du travail ?
Arnaud Guyot-Jeannin - Elle n'est pas "nouvelle" et avant d'être "peu catholique", cette consigne est surtout bien peu humaine en vérité. Il est impératif que la fameuse common decency ou décence ordinaire, préconisée par Georges Orwell et reprise par Jean-Claude Michéa de nos jours, se déploie dans la vie quotidienne des individus, des communautés et des peuples.
Des catholiques sociaux déterminés
Je rappelle qu'il a fallu attendre le vote de la loi Lerolle du 13 juillet 1906 pour abroger le travail dominical. En effet, le XIXe siècle avait connu une exploitation inhumaine et une misère sociale effrayantes. L'État centralisé, complice du plouto-capitalisme, avait favorisé une industrialisation massive et un déracinement social et géographique sans précédent. Heureusement, face à ce processus de désintégration nationale, provinciale et sociale se dressèrent des penseurs et députés catholiques sociaux attachés à défendre le génie populaire et les socialités primaires de la France traditionnelle.
L'AF 2000 - Pouvez-vous rappeler quelques lois pour lesquelles les catholiques sociaux ont milité au XIXe siècle et au début du XXe ?
A.G.-J. - Bien sûr. Dès le 21 mars 1841, la loi Montalembert a proscrit le travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Le 7 juillet 1891, Albert de Mun a proposé la suppression du travail de nuit pour les femmes et les enfants. Le 29 octobre 1892, le même député s'est engagé en faveur de la limitation du temps de travail. La future loi de Martine Aubry sur les 35 heures en représente le très pâle reflet, car elle ne vise pas l'amélioration des conditions de travail, mais une meilleure intégration à la société productiviste et au marché du travail qui sert exclusivement les intérêts du capital.
On doit encore aux catholiques sociaux plusieurs propositions de loi sur la retraite et notamment sur les retraites ouvrières, en 1910 par exemple ; elles doivent être mentionnées au moment où le gouvernement Sarkozy-Fillon légifère en faveur de la retraite à soixante-dix ans. Et pourquoi pas, jusqu'à soixante-quinze ans, à l'instar des États-Unis, modèle préféré du chef de l'État ?
Démesure
Au total, une centaine de lois et propositions de lois ont été défendues avec détermination par les catholiques sociaux et les Cercles catholiques d'ouvriers (1871) dont les initiateurs s'appelaient Maurice Maignen, René de La Tour du Pin et Albert de Mun. Sans oublier l'influence pontificale à travers l'encyclique sociale Rerum Novarum (1891) rédigée par Léon XIII !
L'AF 2000 - N'est-ce pas en fait sur la conception de l'homme lui-même que Nicolas Sarkozy et les libéraux se séparent de ces catholiques sociaux ?
A.G.-J. - Assurément, la formule de Nicolas Sarkozy, "travailler plus pour gagner plus", s'inscrit dans la dynamique quantitative de la démesure capitaliste du "toujours plus" : toujours plus d'argent, toujours plus d'objets, toujours plus de consommation, toujours plus de travail, etc. L'homme y est envisagé comme un numéro-matricule du système marchand postdémocratique, ce système où la valeur travail et la valeur marchande se confondent au détriment de la valeur d'usage.
Bien sûr, Nicolas Sarkozy n'est qu'un symbole fort de ce système mondialisé. Mais les symboles sont importants en politique. D'autant plus que la formule sarkozyenne du "travailler plus pour gagner plus" a finalement comme résultat pour les salariés de travailler plus pour gagner moins. Et même de travailler moins bien en raison d'un cadre général de travail de plus en plus inhumain.
Face à une telle régression sociale et environnementale, mais plus largement civilisationnelle, il faut opposer un vrai modèle alternatif, où écologie sociale et économie solidaire réactivent le sens des responsabilités ordonnées et partagées dans un cadre de vie qui n'exclut pas un peu de flânerie. Tout est une question d'éthique, de politique et de mesure ! Le bien commun doit l'emporter sur un utilitarisme marchand, vecteur de modes de management délétères entraînant une course effrénée à la productivité et un stress épouvantable qui causent de la souffrance au travail.
En résumé : Sois cool et tais-toi !
L'AF 2000 - Comment se manifeste aujourd'hui cette "souffrance au travail" ?
A.G.-J. - 53 % des Français disent souffrir dans leur activité professionnelle. Plusieurs centaines de cadres se suicident chaque année dans notre pays. Le harcèlement actionnarial et patronal va de pair avec une idéologie de la performance qui prône les mêmes formules commerciales de techno-centres entrepreunariaux - plus chaleureusement appelés les entreprises copains - : Il faut faire plus, toujours plus ! L'open space établit une dictature du bonheur qui provoque un malheur intériorisé chez le salarié. De nouvelles formes de domination d'un post-libéralisme sympa et meurtrier se mettent donc en place. Sois cool et tais-toi ! Dans de plus en plus d'entreprises, le tutoiement et l'appellation de son patron par ses initiales sont obligatoires. L'obligation de résultat est le seul paramètre qui compte dans un cadre décloisonné où les relations sont fluides et opérationnelles ! Le patron est à la fois un GO en apparence et un serial killer en fin de mois. Nous ne sommes pas loin de la description de la World compagny moquée par Les Guignols de l'Info. Comment voulez-vous que la valeur travail ne soit pas décrédibilisée dans une société où le travail n'a plus de valeur ?
Au métier qualifié, enraciné, sédentaire et humanisé a succédé - à partir du milieu des années soixante-dix - un travail découpé, parcellarisé, nomadisé et globalisé. Au métier organique a fait place un travail mécanique. Une besogne machinale et anonyme qui foudroie les cadres, les cadres moyens et les secrétaires de direction qui tombent en dépression. N'oublions jamais que la France est le premier pays au monde - avant les États-Unis - à utiliser des calmants et des anxiolytiques. Sarkozy est-il de mèche avec les laboratoires pharmaceutiques ? Plaisanterie mise à part, le constat s'impose à nous : le travail tue de plus en plus. La société positive du travail s'avère négative. Il s'agit là d'une société anxiogène et mortifère.
L'AF 2000 - En ce qui concerne la nouvelle mesure sur le travail le dimanche, le texte qu'a présenté le gouvernement n'est-il pas beaucoup plus minimaliste qu'au départ ?
A.G.-J. - Certes, mais Nicolas Sarkozy va faire passer habilement sa loi en insistant sur la notion de "volontariat" et de "liberté" du travailleur comme du consommateur. De façon évidente, les réfractaires au travail dominical seront immédiatement mal vus et mal notés. Le conditionnement négatif ambiant les poussera vite à revoir leur décision. Avec une telle liberté surveillée, je parie même que beaucoup d'entre eux seront dissuadés de recourir à un tel choix hypocrite et préféreront travailler bien gentiment le dimanche au détriment de leurs autres activités. Puis Nicolas Sarkozy s'occupera des aménagements nécessaires à la généralisation progressive du travail dominical, toujours au nom de la volonté, de la liberté et du marché pour tous... Mais en réalité, au détriment de l'ensemble des salariés et au profit - c'est le cas de le dire - des grosses fortunes dont il est l'ami !
Liberté sous surveillance
La question reste posée : les Français doivent-ils consommer à tout prix, tous les jours, tout le temps, y compris le dimanche ? Allons-nous devenir un peuple de salariés et de consommateurs ?
Pour des raisons humaines, sociales, familiales, amicales, religieuses, le repos dominical demeure essentiel. Il représente un jour de partage et sert à resserrer les liens entre les personnes et leur environnement. Moins de travail ne signifie pas "plus de travail". Le travail est un moyen en vue de subvenir à ses besoins, pas une fin en soi. Les partisans de la sanctification par le travail - qui comptent de nombreux chrétiens conservateurs et progressistes devraient faire cette nuance de taille. « Le sabbat a été fait pour l'homme et non l'homme pour le sabbat » proclame hiérarchiquement l'Évangile selon saint Marc (2, 23-28). Ralentir les cadences de travail et décélérer les activités économiques en termes de production et de consommation ne signifie pas abolir le travail. Décroître n'est pas synonyme de récession. Une décroissance soutenable ne peut qu'être volontaire, tandis que notre récession économique et sociale ne l'est pas. C'est la décroissance qui peut empêcher de nouvelles crises. Pour cela, encore faut-il rompre avec la logique du capitalisme. La seule alternative politique et civilisationnelle réside aujourd'hui dans la pratique d'une décroissance de la production, de la consommation et du travail permettant de produire moins, consommer moins et travailler moins pour travailler bien et vivre mieux
L'AF 2000 - Peut-on donc envisager de travailler autrement ? Que pensez-vous du "dividende universel" préconisé à une époque par Christine Boutin ?
A.G.-J. - D'abord, je remarque que Christine Boutin ne le préconise plus depuis qu'elle est ministre du Logement. D'ailleurs, comment le pourrait-elle dans un gouvernement dont l'hyperprésident représente la droite bling-bling ? Le "dividende universel" appelé aussi "revenu social inconditionnel", "revenu d'existence" ou encore "revenu universel de citoyenneté" représente des allocations populaires responsabilisantes, intégratrices et solidaires. André Gorz, Yoland Bresson ou encore Alain Caillé, le directeur du Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (MAUSS) ont travaillé sur leur possible mise en pratique dans la société française.
Le "dividende universel"
Leur théorie pratique vise à réduire le temps de travail en obtenant un revenu inconditionnel d'inclusion sociale - et non d'exclusion comme le RMI et le RSA, tous deux conditionnels - pour chaque membre de la communauté nationale. Dans une société où le travail est considéré comme pénible et surplombant, où la désaffiliation sociale et familiale engendre l'anomie, où les pauvres se comptent par millions et où le chômage n'est plus seulement conjoncturel, mais structurel, ne faut-il pas permettre à chacun de libérer un peu de temps pour ses activités familiales, amicales, paroissiales, culturelles, sportives etc., tout en vivant décemment ? Poser la question, c'est y répondre. L'établissement du "dividende universel" - perçu de la naissance à la mort par chaque personne - rompt avec la société du tout travail et du travail salarié. Il faut pouvoir travailler et gagner sa vie au minimum sans se voir astreint automatiquement à occuper un poste de salarié dans une société salariale. Avec l'essor des réseaux et de la mondialisation-fragmentation tribale, l'avenir n'est plus au salariat. Précisons que le montant du revenu doit être ni trop élevé pour éviter l'assistanat, ni trop bas pour ne pas engendrer la précarité.
L'AF 2000 - La crise actuelle ne marque-t-elle pas la défaite du libéralisme ? N'est-il pas temps de remettre en cause le capitalisme lui-même ?
A.G.-J. - La crise financière mondiale était prévisible. En effet, en 1945, la signature des accords de Yalta a permis de livrer l'Europe et une grande partie du globe au communisme soviétique et au capitalisme américain. Plus de quarante ans après, le mur de Berlin s'est effondré et l'Union soviétique s'est désintégrée. Le communisme disparaissait à l'Est ! Le capitalisme se retrouvait alors seul dans un monde unipolaire dominé par les États-Unis. Seulement, il ne pouvait plus instrumentaliser les tares de son ennemi de la Guerre froide pour légitimer son système. Il trouvait alors un diable de rechange : l'islamisme. Mais cela ne suffit pas ! Les crises économiques et géopolitiques américaines éclataient peu après. La volonté de puissance marchande et la démesure guerrière des États-Unis aboutissaient à une récession interne doublée d'une grande méfiance des États et des peuples sur le plan externe.
Le mur de l'argent
La loi de la jungle néolibérale ne peut présider justement et durablement au destin d'une puissance. Le capitalisme se fonde sur l'accumulation du capital et du profit. Il porte l'excès en lui. « La monnaie créée ex-nihilo » pour reprendre l'expression de Maurice Allais, la spéculation des échanges monétaires virtuels et la dématérialisation planétaire de l'argent, ne peuvent que mener à d'autres fuites en avant suivies de crises préjudiciables aux sociétés occidentales de marché. Ces autres crises financières vont survenir parce que le système de l'illimité ne peut survivre dans un monde qui connaît nécessairement des limites. Le mur de l'argent chutera alors à son tour. Le système capitaliste américanocentré explosera comme sa bulle. Le capitalisme est né du système de l'argent, il mourra du système de l'argent.
PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 18 au 31 décembre 2008
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ARNAUD GUYOT-JEANNIN « Le bien commun doit l’emporter »
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Alain de Benoist et Alexandre Douguine
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L’Eurasisme, alternative à l’hégémonie libérale
Une conférence de Christian Bouchet et Alexandre Douguine à Bordeaux
L’intervention de Christian Bouchet :
Eurasisme(PARTIE1) -Christ. Boucher- par ErAquitaineL’intervention d’Alexandre Douguine :
Partie 1 :
Eurasisme(PARTIE2_1) -Alex. Douguine- par ErAquitaine
Partie 2 :
Eurasisme(PARTIE2_2) -Alex. Douguine- par ErAquitaineLes questions du public :
Partie 1 :
Eurasisme(PARTIE3_1) -Questions/réponses- par ErAquitaine
Partie 2 : -
Friedrich List : Une alternative au libéralisme
Friedrich List : Une alternative au libéralisme[Ci-contre : timbre-hommage à l’économiste libéral allemand Friedrich List (1789-1846) qui a défendu avec force la création d’un puissant réseau de chemin de fer en Allemagne et même en France (cf. « Idées sur les réformes économiques, commerciales et financières applicables à la France », 1831 ; il regrettera au passage son coup d'arrêt suite à la crise de 1839). Il n’y voyait que des avantages : économiques, culturels, sociaux et militaires. La victoire de la Prusse contre la France en 1870 a montré l’importance du rail. Mais il reste plus connu comme l'auteur du Système national d’économie politique (Das nationale System der politischen Ökonomie, 1841) défendant une démarche protectionniste. Le cosmopolitisme et le libre-échange de l'école classique ne servent qu'à masquer l'impérialisme britannique, jouant à son profit des inégalités de développement entre nations : il constate que les États-Unis, malgré des richesses naturelles immenses, ne connaissaient pas le décollage économique qu’ils méritaient, en raison de la dépendance structurelle vis-à-vis de l’Angleterre. Le cadre de la réflexion économique doit donc être la nation dont l'économie politique a pour mission de faire “l'éducation” et de l'acheminer à l'état normal ou complexe. Il défend alors la thèse du protectionnisme éducateur, qui consiste, pour un État, à protéger, pour un temps, les industries jeunes et fragiles, les industries « dans l’enfance » qui ne peuvent supporter, à leur début, la concurrence d’industries étrangères déjà mûres. En effet, « C’est une règle de prudence vulgaire, lorsqu’on est parvenu au faîte de la grandeur, de rejeter l’échelle avec laquelle on l’a atteint afin d’enlever aux autres le moyen d’y monter après soi ». Ces mesures, censées protéger l'appareil industriel national, doivent être temporaires et permettre aux industries naissantes de rattraper leur retard en matière de compétitivité. Il faut accepter de renoncer aux avantages à courte échéance du libre-échange, et privilégier les avantages à plus long terme que procurera un appareil productif solide. En ce sens, le protectionnisme éducateur de F. List est qualifié de protectionnisme offensif]
Doit-on accepter le libéralisme ? Doit-on en accepter les postulats ? Et, d'ailleurs, ceux-ci se vérifient-ils ? Le libéralisme “marche-t-il” ? Est-il efficace ? Et puis, de quelle “efficacité” les libéraux pourraient-ils se targuer ? Efficacité politique ? Efficacité sociale ? Efficacité économique, si souvent soulignée par les tenants du libéralisme ?
On peut douter de son efficacité politique, c'est-à-dire de son aptitude à mettre en œuvre des objectifs proprement politiques ; le libéralisme n’est-il pas, par sa nature même, anti-politique, hostile au politique ? On peut douter aussi de son efficacité sociale, libéralisme étant synonyme d'anomie sociale. Quant à son efficacité économique, son efficacité dans la gestion des affaires économiques, elle ne semble plus guère qu'un souvenir lointain des années de prospérité. La crise économique, qui est aussi et surtout une crise du libéralisme, déchire le tissu productif, notamment industriel, des économies nationales et renforce leur dépendance vis-à-vis du marché mondial. Pourtant le libéralisme n'est pas sérieusement contesté : de la gauche sociale-démocrate à l'extrême-droite atlantiste, en France et ailleurs dans les pays d'Europe occidentale, il fait l'unanimité autour de lui. Il est temps, nous semble-t-il, de faire entendre une petite, toute petite voix discordante…
Le refus du libéralisme économique et aussi la volonté d'édifier une économie qui ne doit rien aux principes du libéralisme ne sont pas des attitudes neuves en Europe, surtout Outre-Rhin. Et pour tous ceux qui, aujourd'hui, cherchent à dépasser le libéralisme et — pourquoi pas ? — la crise qui en est le produit (crise à la fois intellectuelle et économique), la pensée économique allemande demeure une référence indispensable.
Dès le XIXe siècle, le libéralisme économique, justification idéologique du capitalisme naissant (contre l'État et les communautés) et de l'impérialisme britannique (contre l'aspiration des peuples à l'indépendance), s'est heurté dans l'espace culturel allemand à des traditions intellectuelles profondément enracinées et, notamment, à l'idéalisme allemand. La réponse allemande au défit libéral fut rapide et brutale, présentée sous forme de sèches alternatives.
Ainsi, alors que la pensée libérale classique développe, avec Adam Smith et Jean-Baptiste Say, une théorie de l'échange d'où découle naturellement l'exigence du libre-échange, la pensée économique allemande développe une théorie de la production, avec List, qui préconise une intervention de l'État afin de favoriser le développement des forces productives notamment par le protectionnisme (l'élévation de barrières douanières), la pensée économique allemande développe aussi une théorie de la répartition avec le socialisme d'État qui postule la nécessité d'une intervention de l'État pour corriger une situation dans laquelle le plus grand nombre vit dans la misère tandis qu'une minorité s'enrichit librement au détriment de l'État et de la majorité des Allemands. Dans le socialisme d'État, on compte Rodbertus, Lassalle et sa loi d'airain des salaires, l'École de la chaire qui a inspiré les lois sociales bismarckiennes.
Les postulats de base de la pensée libérale classique sont :
- L'individualisme : seul agent économique, l'individu.
- Le rationalisme qui affirme la rationalité naturelle des choix de l'individu et justifie ainsi la liberté des échanges entre les individus qui, naturellement, sont “raisonnables” et “libres”.
- L'hédonisme : l'individu ne recherche que son bonheur personnel.
- Le matérialisme : le bonheur consiste, pour l'individu, dans son bien-être matériel.
- Le cosmopolitisme : aucune barrière ne doit gêner les individus et entraver leurs échanges. Ainsi doit s'instaurer un libre échange international qui conduit à la division internationale du travail.
Mais la pensée économique allemande réfute point par point les postulats de l'économie classique :
- l'individu n'existe pas en lui-même. Il se définit par l'ensemble de ses appartenances et de ses relations sociales ("affinités" et "solidarités" dans le sens donné à ces termes, depuis Durkheim, par la sociologie française). Sur le plan strictement économique, Rodbertus insiste sur le caractère coopératif (il dit même “communiste”) de la division du travail.
- La Nation (qui, chez les libéraux, n'est qu'une somme arithmétique d'individus) est un organisme, c'est-à-dire une entité vivante et supérieure à la somme des individus qui la composent (Le Tout est plus que la somme des parties). Il existe donc un intérêt général spécifique, ce qui s'oppose aux postulats du libéralisme. Selon la logique libérale, en effet, le libre jeu des intérêts individuels aboutit à l'intérêt générai (ce libre jeu, c'est la “main invisible” d'Adam Smith). En revanche, la pensée allemande préconise l'intervention de l'État pour corriger les effets pervers du libre jeu des intérêts individuels. L'État incarne la Nation et sert l'intérêt général. Il est aussi un pouvoir politique (un pouvoir de contrainte sur les hommes), le centre de décision suprême, y compris sur le plan économique. Pour les libéraux, il y a une multiplicité de centres de décision (autant que d'agents économiques) dont aucun ne doit surpasser les autres juridiquement, et l'État ne peut être qu'un État minimal qui n'agit que pour faciliter les échanges et en garantir la liberté. La pensée allemande postule l'importance des facteurs non rationnels et parmi le plus important d'entre eux : l'appartenance à un peuple (Volk).
- Contre l'hédonisme, la pensée économique allemande développe une conception héroïque (qualifiée aussi, parfois, de “prussienne”) basée sur le sacrifice de l'individu au Tout (Cf. Werner Sombart, Händler und Helden), sur la notion de "service" (Cf. Oswald Spengler, Preussentum und Sozialismus). Contre le matérialisme, une morale prussienne-protestante du devoir hisse au premier plan le devoir du travail (Cf. O. Spengler, op.cit. : Le travail est un devoir, ce n'est pas une marchandise).
- Contre le cosmopolitisme, Johann Gottlieb Fichte prône dans son État commercial fermé l'autarcie et List prône pour l'Allemagne l'auto-suffisance économique dans le cadre de l'espace centre-européen (Mitteleuropa (1). À la société marchande internationale, au “marché mondial”, la pensée allemande oppose la communauté organique du Peuple (Volk), encadrée par un État souverain. Aux rapports marchands, qui sont des rapports des hommes aux choses, elle oppose les rapports organiques, qualifiés de liens communautaires entre hommes membres d'un même Tout, c'est-à-dire d'un même Volk. Au contrat qui se noue entre individus, elle oppose le statut qui définit juridiquement l'individu en fonction de son appartenance à une communauté.
Dans la pensée économique allemande, Friedrich List occupe une place particulière : il est en effet l'un des premiers, avec le romantique Adam Müller, à avoir opposé un système complet, son “système national d'économie politique” au système libéral et le premier dont les idées soient passées dans les faits, sous la forme du protectionnisme. Il a ainsi contribué à opposer un barrage au déferlement des idées libérales et remporté, avec le protectionnisme, une première victoire décisive sur les libéraux, ces « modernes barbares » dénoncés par Ferdinand Lassalle.
Aujourd'hui, les conceptions de List sont redécouvertes et semblent triompher de celles de ses adversaires libéraux, du moins dans le Tiers-Monde ; les organisations internationales (comme l'UNESCO) aussi bien que les théoriciens du développement, tels que François Perroux, n'insistent-ils pas sur la nécessité, pour les pays du Tiers-Monde d'un développement endogène (ou “autocentré”) et intégré ?
Or ces thèmes furent ceux déjà de Friedrich List qui, au siècle dernier, demandait aux nations européennes et nord-américaine, d'en faire leurs règles de politique économique pour pouvoir ainsi se libérer de la domination économique britannique et se développer au mieux. La notion de développement endogène apparaît chez List lorsque celui-ci insiste sur la nécessité, pour chaque nation, de bâtir son développement sur l'accroissement de toutes les forces productives internes et lorsqu'il donne à l'industrie un rôle majeur d'entraînement. Quant à la notion de développement intégré, elle apparaît chez List sous le vocable de « nation normale » qui vise les nations dotées d'un tissu productif aussi complet et harmonieux que possible.
Mais les leçons de List ne sont pas valables que pour le seul Tiers-Monde ; elles concernent aujourd'hui tous ceux qui refusent l'économie libérale et veulent libérer leur économie nationale de l'emprise d'un marché mondial dominé par les oligopoles américains.
List récuse le libéralisme d'Adam Smith, ce dernier raisonnant en effet sans tenir compte des nationalités et en « présupposant l'existence de l'association universelle et de la paix perpétuelle ». List fait de la Nation sur laquelle il construit son système un intermédiaire entre l'individu et l'Humanité. Il est, comme Herder (2), à la fois un nationaliste et un “cosmopolite”. Mais c'est aussi un “libéral progressiste” qui croit au progrès politique et économique de l'Humanité et pense que « l'union future de tous les peuples », « l'établissement de la paix perpétuelle et de la liberté générale du commerce [constituent] le but vers lequel tous les peuples doivent tendre et dont ils doivent de plus en plus se rapprocher ». Il n'empêche, l'Humanité unie et pacifiée n'est, pour List, qu'une vision d'avenir, les lois de l'Histoire commandent le présent. Refusant les abstractions et le dogmatisme des libéraux classiques, List veut renouer avec l'Histoire (en cela, il est le père spirituel de l'École Historique). De ses études sur l'histoire économique des Nations, il déduit :
- 1) l'importance du pouvoir politique sur le développement économique des Nations,
- 2) l'idée du développement inégal et progressif des Nations. List estime que les Nations passent par quatre états successifs : l'état sauvage, l'état pastoral, l'état agricole et l'état complexe agricole / manufacturier / commerçant, ce dernier étant le stade de ce qu'il appelle la "Nation normale".
List constate que le libre-échange repose sur l'inégalité de développement entre les nations et qu'il conduit, en fait, à asseoir la domination du pays le plus développé. Au système libéral, List oppose son propre système à la base duquel il place la Nation en tant que « Tout existant par lui-même » et au sommet, un État interventionniste, un État qui est « un État fort, incarnant le bien commun national, restreint dans ses attributions mais non dans son autorité, assuré de contacts permanents avec les représentants légitimes des forces nationales et notamment des forces économiques. Cet État fort doit être un État léger, ne s'encombrant pas de la gestion matérielle des forces économiques mais leur assurant l'impulsion, l'organisation, la discipline et la protection indispensables pour assurer l'ordre et la prospérité de la communauté nationale » (Cf. Maurice Bouvier-Ajam, voir notre bibliographie). Selon List, l'objet de l'économie politique nationale est d'assurer le développement des forces productives de la Nation et la satisfaction de tous les besoins du peuple et non la satisfaction des seuls besoins individuels.
List, en effet, oppose à la théorie libérale des valeurs d'échange une théorie des forces productives. De Smith, il rejette sa conception de la richesse comme s'attachant exclusivement aux valeurs échangeables, conception qui découle de la seule considération, par Smith, des intérêts privés. À ce propos, André Piettre écrit : « Valeur d'échange signifie : valeur donnée sur le marché aux biens et aux services par les individus munis d'argent. Les satisfactions privées sont le primum movens de la vie économique » (3).
Pour List, « le pouvoir de créer des richesses est infiniment plus important que la richesse elle-même », « la prospérité d'un peuple ne dépend pas de la quantité de richesses et de valeurs échangeables qu'il possède mais du degré de développement des forces productives ». La Nation doit donc développer ses forces productives aux dépens des valeurs échangeables actuelles, des préférences des particuliers.Parmi les forces productives de la Nation, List distingue les forces productives naturelles, les forces instrumentales, les, forces financières et les forces nationales.
- 1) Les forces naturelles concernent l'ensemble des conditions naturelles et des dons de la nature avant leur transformation par l'homme : elles englobent les forces élémentaires, les forces produites (flore, faune et richesses minérales) et les forces humaines.
- 2) Les forces instrumentales sont les produits matériels d'efforts antérieurs du corps et de l'esprit
- 3) Les forces financières qui, pour List, sont les forces instrumentales les plus perfectionnées, englobent les forces monétaires et les forces de crédit.
- 3) Enfin, List appelle forces nationales l'ensemble des forces naturelles, instrumentales et financières déjà examinées « au jour où elles existent au sein d'une communauté dont l'unité nationale s'est affirmée ». Mais il appelle aussi forces nationales « l'ensemble des moyens permettant de mieux conjuguer, de mieux harmoniser et de mieux développer ces forces nationales lato sensu » (Cf. Maurice Bouvier-Ajam). Ces moyens concernent l'organisation civile et politique de la Nation, les brevets d'invention et les droits protecteurs, la division du travail, etc.
Le développement des forces productives doit se faire de la manière la plus complète et la plus harmonieuse possible pour que la Nation puisse accéder au stade de ce que List appelle la « Nation normale » caractérisée par l'existence d'une industrie manufacturière et une collaboration économique complète entre cette industrie et l'agriculture. Pour parvenir à ce stade ultime de son évolution économique, la Nation doit refuser le libre-échange qui ne peut conduire qu'à (a domination du pays le plus développé. Mais une fois toutes les nations parvenues à ce stade, alors la liberté des échanges deviendra de nouveau possible et même nécessaire pour stimuler la production. La vision qu'avait List d'une Humanité unie et pacifiée pourra se réaliser.
Si l'on met à part les convictions “progressistes” de List, qui sont celles d'un bourgeois libéral du XIXe siècle, on doit reconnaître que sa contribution à la pensée économique non libérale est assez considérable : son influence s'est faite sentir sur le protectionnisme allemand (le Zollverein) (4), sur les protectionnismes doctrinaux nord-américain et français (l'Américain Carey et le Français Cauwes furent ses disciples), sur l'École Historique allemande et, même jusqu'à Marx (surtout dans sa théorie des forces productives). List, en repoussant les postulats de l'économie libérale et en déniant tout caractère scientifique à l'économie cosmopolite des libéraux, a posé les jalons pour une économie nouvelle.
► Thierry Mudry, Orientations n°5, 1984.
♦ Notes :
- 1) Les thèses allemandes concernant la Mitteleuropa ont été synthétisées en 1916 par Friedrich Naumann dans un ouvrage intitulé Mitteleuropa (Georg Reimer, Berlin, 1916). Cet ouvrage porte bien sûr la marque de son temps et spécule sur la victoire des Empires Centraux. Jacques Droz, professeur à l'Université de Clermont-Ferrand a, lui, en 1960, écrit un ouvrage retraçant l'évolution historique de l'idée de “Mitteleuropa” (J. Droz, L'Europe Centrale : Évolution historique de l'idée de “Mitteleuropa”, Payot, 1960).
- 2) Pour comprendre la vision du monde de Herder, on se référera aux excellentes introductions à son œuvre dues à la plume de Max Rouche, professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux. Ces textes sont parus dans les traductions françaises de Herder publiées chez Aubier/Montaigne : Idées pour la philosophie de l'histoire de l'humanité (Ideen zur Philosophie der Geschichte der Menschheit) (1962) et Une autre philosophie de l'histoire pour contribuer à l'éducation de l'humanité (Auch eine Philosophie der Geschichte) (1964). Ces 2 volumes présentent le texte original avec la traduction en regard.
- 3) Cf. bibliographie.
- 4) Le Zollverein est l'Union douanière entre les multiples États allemands. Cette union s'est constituée, sous l'impulsion de la Prusse, de 1819 à 1834. Cette initiative visait à pallier le retard de l'Allemagne par rapport à l'Angleterre en matière industrielle. La construction d'un réseau de chemin de fer facilitera l'unification économique de l'Allemagne.
♦ Bibliographie :
- Friedrich List, Système national d'économie politique, Capelle, Paris, 1857. [Rééd. Tel/Gallimard, 1998, préf. Emmanuel Todd. Ce livre est l'un des rares ouvrages théoriques sur le protectionnisme. List préconise une protection différenciée selon les secteurs et l'état de développement de l'économie. Publié en 1841, son texte alimente toujours les débats sur le nationalisme économique, notamment dans le pays se réclamant le moins protectionniste, les États-Unis]
- Maurice Bouvier-Ajam, List, sa vie, son œuvre, son influence, Ed. du Rocher, Monaco, 1953
- Charles Andler, Les origines du socialisme d'État en Allemagne, Félix Alcan, 1911
- André Piettre, Pensée économique et théories contemporaines, Précis Dalloz, 1979
- Louis Delbez, La pensée politique allemande, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, Paris, 1975
- Pierre Pascallon, « Actualité de List », in : Le Monde, 26 mai 1981
◘ Entrées connexes : Napoléon - Participation -
◘ Notice : Il est resté dans l’histoire des idées comme le principal défenseur du protectionnisme, au nom de l’argument des « industries dans l’enfance » : il faut protéger les activités naissantes si l’on ne veut pas que les concurrents étrangers, qui ont déjà essuyé les plâtres et qui, grâce à l’expérience et à l’apprentissage accumulés, ont pu réduire leurs coûts, n’occupent toute la place et empêchent un pays de s’engager à son tour dans la voie de l’industrialisation. Selon lui, le libre-échange a tendance à perpétuer la domination des nations qui ont su se lancer en premier dans une industrie porteuse. Il préconise donc l’utilisation des droits de douane pour favoriser l’éclosion d’industries nationales compétitives. Il défend ainsi la thèse du protectionnisme éducateur, qui consiste pour un Etat à protéger, pour un temps, les industries jeunes et fragiles. Mais il ne s’agit là que d’une fraction – mineure – de son « système national d’économie politique », où il anticipe Leontief en soulignant l’ampleur des relations interindustrielles qui constituent la réalité d’une économie développée. (Alternatives économiques, 2005)
◘ Avis : L’ouvrage de Friedrich List Système national d’économie politique, conçu pour l’essentiel à Paris, a circulé à travers le monde à partir de 1841 et a fourni un argumentaire majeur pour tous les opposants au libre-échange britannique. Dans cet ouvrage, List montre explicitement comment le système d’Adam Smith n’est rien d’autre qu’un outil pour permettre le pillage des pays sous-développés. Il reste, de ce fait, d’une importance capitale pour nous. Plus profondément, List explique pourquoi le libre-échange n’a rien de scientifique. Pour Adam Smith, la richesse des nations est basée sur l’échange de valeurs organisé selon un principe consistant à « acheter à bon marché pour revendre cher ». A contrario, List estime qu’une nation qui ne produit que des valeurs d’échange peut paraître à un certain moment dans une bonne position économique, mais elle ne sera jamais souveraine, indépendante et réellement forte au niveau industriel. Il écrit que « la faculté de produire de la richesse est plus importante que la richesse elle-même ; elle assure non seulement la progression et l’augmentation de ce qui a été gagné mais aussi le remplacement de ce qui a été perdu ». Ainsi, la vraie source de la valeur, c’est l’éducation, les progrès culturels, le développement scientifique : « L’état actuel des nations est le résultat de toutes les découvertes, inventions, améliorations, perfections et efforts de toutes les générations qui ont vécu avant nous ; ceux-ci forment le capital mental de l’espèce humaine d’aujourd’hui et chaque nation séparée n’est productive que dans la mesure où elle a su comment s’approprier les acquis des anciennes générations et les accroître par ses propres acquis. Le produit le plus important des nations, ce sont les hommes ». (présentation site S&P)
◘ Prolongements : L'analyse comparative entre cas français et cas allemand est peu traitée de manière approfondie, bien que sous la Restauration le ministre du Commerce Adolphe Thiers, en contact étroit avec List, tire parti de ses observations. Mentionnons pourtant parmi les articles d'un dossier consacré à l'actualité du protectionnisme par le site laviedesidees.fr : « Le protectionnisme : un libéralisme internationaliste - Naissance et diffusion, 1789-1914 » (David Todd [fils d'Emmanuel], auteur qui désavoue la “culture protectionniste” française qu’il avait décrite dans l’ouvrage L’identité économique de la France : libre-échange et protectionnisme, 1814-1851 : « La culture du protectionnisme est en effet majoritaire en France. Elle n’est pas issue de la droite radicale : elle est née au centre droit de l’échiquier politique, sous l’impulsion d’Adolphe Thiers. C’était à l’époque de la Troisième République, une république conservatrice, une démocratie de producteurs. En cela la France s’oppose au Royaume-Uni, une démocratie de consommateurs, qui est libre-échangiste ». Notons que si l’étude de Todd s'appuie sur une logique de classe (le protectionnisme en France servait en grande partie les intérêts de la bourgeoise industrielle, alors que les représentants de la classe ouvrière auraient plutôt été enclins – du moins selon les moments – au libre-échange qui fait baisser le prix des produits alimentaires), elle n'en oppose pas moins sur un plan théorique libre-échange et protectionnisme. Or historiquement il conviendrait de nuancer. Car, si suite à la révolution de 1830 les nouveaux dirigeants politiques sont convaincus de la justesse des thèses libre-échangistes (not. ceux de Say) dans la perspective de moderniser l’économie française et ainsi de renforcer sa puissance face à celle britannique, ils jugent toutefois inapplicables en l’état une libéralisation complète et rapide du commerce extérieur (du fait des caractéristiques structurelles socio-économiques), ce qui les amene à composer avec les principes théoriques auxquels pourtant ils adhèrent. Cette attitude, peu ou prou, se perpétue au cours du XIXe siècle et il serait hâtif de déduire de cette pratique réaliste du modus vivendi une culture protectionniste française héritée de cette époque. Une étude de Michael Smith soulignait encore la nécessité d’un compromis entre protectionnistes et libre-échangistes afin de ne pas mettre en péril la IIIe République naissante : les premiers ont pu faire prendre en compte leurs vue – mais pas totalement (pas de retour à la situation d’avant le traité de 1860) – à la fin du XIXe (cf. tarifs Méline) alors que les seconds ont réussi à endiguer les revendications des partisans du système protecteur au cours des années 1870 et 1880. Considérer de manière pragmatique l'exercice régulateur du pouvoir invite ainsi à relativiser l’idée d’une culture protectionniste française en soi)
◘ Lien : site pour un protectionnisme européen
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A quand la repentance pour les esclaves blancs de la traite transatlantique ?
« ... Et se rappeler que la moitié, peut-être les 2/3, des colons américains originels ne sont pas arrivés ici librement mais kidnappés, drogués, abusés, et, oui, enchaînés » (Elaine Kendall).
DANS son éditorial du 16 mai, Camille Galic illustrait de l'aphorisme fameux de Napoléon, « Une tête sans mémoire est une place sans garnison », l'odieuse repentance qu'on nous matraque sur la traite négrière. « C'est, concluait-elle, évidemment pour désarmer la garnison que notre mémoire est subvertie, dévoyée, persécutée et finalement prohibée au profit de mémoires non seulement étrangères mais aussi falsifiées, voire fabriquées ». Pendant deux cents ans, sur la même aire géographique atlantique, ce crime-là, pas plus qu'il ne fut le plus détestable, ne disposa de quelque antériorité.
Aussi est-il crapuleux de la part du président de la République française de vouloir imposer son étude aux écoliers. Honorant ainsi exclusivement ce qui n'est qu'une partie de l'esclavage transatlantique. Déjà, on ne cesse de présenter les Vikings comme les grands prédateurs esclavagistes du VIe au XIe siècle quand trafiquants vénitiens, génois, grecs, arabes, juifs, tatars, mongols, turcs mirent pendant mille ans nos ancêtres blancs en coupe réglée. Jusqu'à l'Al Andalous islamisé, Eden mythique de la société multiraciale, d'où par milliers femmes et enfants razziés d'Espagne et du Portugal partaient pour le Maghreb et au-delà comme l'a rappelé Le Choc du Mois (de juin) portant en titre « Stop à la repentance - La vérité sur l'esclavage ».
LES IRLANDAIS ET LES ALLEMANDS AUSSI
Mais il est un autre servage dont nul ne parle. Disparu théoriquement d'Angleterre au début du 17e siècle, l'esclavage resurgit lors de la conquête de l'Irlande par Cromwell entre 1649 et 1653. On estime à 100 000 le nombre des Irlandais, hommes, femmes et enfants envoyés comme esclaves dans les colonies d'Amérique du Nord. Linebaugh et Rediker, dans Marins, esclaves, prolétaires, Histoire cachée de la révolution atlantique, les évaluent en 1660 à 12 000 aux Antilles et à 8 000 en 1669 à la Barbade, où un rapport de 1667 décrit ces Irlandais comme « des miséreux méprisés par les Noirs et traités en esclaves blancs ». En 1640, sur 25 000 esclaves, 21 000 étaient blancs et 8 sur 10 ne passaient pas la première année. En 1670, l'Assemblée de Virginie, suivie par les autres colonies, vota une loi interdisant aux Noirs et aux Indiens de posséder un esclave blanc ("christian"). Au XVIIIe siècle encore, on en trouve en grand nombre dans les plantations du Maryland. En 1717, pour être élu à l'assemblée de Caroline du Sud, il fallait « posséder un homme blanc ».
De cette époque date le terme de redlegs qui désignait aux Caraïbes les esclaves irlandais, anglais, écossais, allemands, danois, qui, pour la plupart, moururent brisés physiquement, détruits psychologiquement. Il en existe encore des traces bouleversantes. A Belize et à la Jamaïque, on les appelle des bakras. A Bequia (Grenadines), à la Grenade et dans le district de Dorsetshire Hill à St Vincent, mais également dans quelques Etats américains où ils émigrèrent au fil du temps, ils ont su conserver, incroyablement, leur identité ethnique.
Aux Antilles françaises où le phénomène est demeuré tabou, parfois file un brin de vérité. Ainsi dans Le Marronnage aux Antilles françaises au XVIIIe siècle, l'historien de l'esclavage Gabriel Debien écrit-il : « Le "marronnage" existait autant chez les servants blancs asservis par contrat que chez les esclaves noirs. » De sorte que si un marronnage blanc coexista avec le noir c'est parce que, dans la Caraïbe française, il y avait aussi des esclaves blancs.
"PAUVRES EN SURPLUS", OCCULTÉS PARCE QUE BLANCS
Officiellement, cette main-d'œuvre blanche - qui colonisa également l'Australie à partir de 1776 - est dite indentured servants ou « domestiques sous contrat ». Venus du Royaume-Uni, d'Irlande, d'Allemagne, ils payaient, prétend-on, leur passage d'un contrat de servage de quatre à sept ans. « Qu'ils soient "serviteurs" ou esclaves, souligne Richard Hostadter dansWhite Servitude, ils souffrirent la même cruelle et déracinante traversée de l'Atlantique. Furent confrontés à la même difficile acclimatation physique et psychologique. Furent contraints au même contact oppressif et intime avec un maître inconnu. Et si l'on prend en compte le nombre des fuites et des suicides, les conditions dans l'un et l'autre cas ne furent sans doute pas très différentes ».
Mais outre le fait que, après le Waltham Act de 1723, l'Angleterre déporta en Amérique par dizaines de milliers ses voleurs de pain, l'historien américain Michaël Hoffman démontra - dans They were Whites and they were Slaves - que les « indentured servants » ne représentèrent qu'une petite partie de la servitude blanche et que 50 % des Européens échoués dans les treize premières colonies, après 1609, y furent plus maltraités que les Noirs.
Les sources historiques ne manquent pas qui montrent la permanence de l'esclavage dans le Royaume-Uni. Le terme "kid-napper", déformation de "kid-nabber", voleur d'enfants, est ainsi défini par le Dictionnaire Anglais des Bas-Fonds : « Voleur d'êtres humains, spécialement d'enfants ; à l'origine destinés à être exportés vers les plantations d'Amérique du Nord. ». Dans toutes les grandes villes britanniques, écrit dans Enchaînés le journaliste John van der Zee, « des gangs loués par les marchands écumaient les rues, saisissant de force les enfants et les emmenant en troupeaux à travers la ville vers les baraques du port ».
Au XVIe et au XVIIe siècles, la traversée de l'océan prenait entre neuf et douze semaines sur des bateaux surchargés. Le taux de mortalité, de 10 à 20 % chez les Noirs, rapporte l'historienne Sharon Salinger, atteignait au moins 25 % chez les esclaves blancs. Selon Foster R. Dulles, « ils enduraient le même inconfort et les mêmes souffrances que les Noirs » et « les enfants survivaient rarement aux horreurs du voyage ». Horrifié, l'historien A.B. Ellis, rapportait dans The Argosy que cette « cargaison humaine n'avait jamais accès à l'air libre. Dans les cales d'en bas tout n'était qu'obscurité, lamentations, puanteur, maladie et mort », comme l'apprit à ses dépens Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, dont le père perclus de dettes avait été déporté vers les Isles et dont l'épouse et la fille connurent après sa mort un quasi-servage. Le 6 mai 1893, Ellis ajoutait : « Peu de gens savent qu'entre 1649 et 1690, un florissant commerce de prisonniers politiques vendus comme esclaves, parfois à vie, existait entre l'Angleterre et ses colonies. ». Dans le Calendrier des Papiers Coloniaux, année 1701, est mentionnée la vente d'esclaves "anglais". Une « pratique très fréquente » qui apparaît dans la Caraïbe britannique dès 1627. Dans son Agenda Parlementaire, 1656-1659, Thomas Burton, évoque un débat sur le commerce vers le Nouveau Monde de Blancs britanniques qualifiés non d' indentured servants mais d'esclaves. Marcus Jernegan cite un nommé Mittelberg qui affirme avoir vu au cours d'une traversée jeter par-dessus bord 32 dépouilles d'enfants. Dans White Servitude in Colonial South Carolina, Warren Smith confirme que « les serviteurs blancs voyageaient dans les mêmes conditions que les esclaves africains ».
Les matelots embarqués de force à bord des navires corsaires ou de Sa Gracieuse Majesté, étaient traités comme les esclaves noirs qui représentaient parfois un quart des effectifs. Peter Lamborn Wilson écrit dans Utopies Pirates : « Les travailleurs de la mer constituaient une sorte de proto-prolétariat. Les conditions de travail des marines marchandes d'Europe offraient un tableau abominable du capitalisme naissant - et les conditions prévalant dans les marines de guerre étaient encore pires ». D'ailleurs, jusqu'au début du XXe siècle, ce seront les mêmes hommes qui défricheront l'Amérique, construiront routes et voies ferrées, assécheront les marais, s'épuiseront dans les usines tandis que les Noirs traînaillaient dans les plantations du Sud.
Inventeur en 1960 avec Stanley Engelman de la Cliométrie, méthode d'évaluation historique appuyée sur les mathématiques et les statistiques, Robert Fogel, Prix Nobel d'Economie 1993, ne se fit pas que des amis en démontrant que les conditions d'existence des Noirs dans les plantations du Sud étaient bien meilleures que celles des ouvriers (blancs) du Nord, exploités dans ce que William Blake appelait les usines de Satan. Comme dans l'Europe livrée au capitalisme sauvage et à la révolution industrielle. Ou l'Angleterre de Charles Dickens, où pour huit pence par jour des enfants de six ans travaillaient seize heures d'affilée dans les mines. Fouettés et frappés à coups de barres de fer - les billy-rollers - pour un mot ou un geste. Des dizaines de milliers d'entre eux furent estropiés, défigurés par un machinisme primitif. Sans compter le sort tragique de milliers d'orphelins ramoneurs.
Alors, Victor Schoelcher ou le sanglant abbé Henri Grégoire, qui n'eurent jamais un mot de compassion pour les Blancs asservis, se consacraient à l'émancipation noire. En Angleterre, Granville Sharp créait en 1760 la Société anti-esclavagiste et en 1787 le Comité Parlementaire pour l'Abolition. De grandes âmes y adhérèrent. William Wilberforce, Thomas Clarkson qui menèrent de bruyantes actions politiques. Aujourd'hui, on couvrirait d'honneurs ces militants d'une « philanthropie télescopique » selon la formule méprisante de Dickens. Lui savait quels étaient les traitements honteux infligés aux « pauvres en surplus » des faubourgs d'Europe.
Jim REEVES. Rivarol du 4 juillet 2008 -
Lénine, Un révolutionnaire de l'exil
Totalitarisme et propagande
Installé au pouvoir à la faveur de la Révolution d'Octobre, Lénine contraint chacun à servir sans limite l'État et son idéologie. Il inaugure un type de régime appelé à faire souche au XXe siècle : le totalitarisme...
Comme on le voit avec cette gravure de propagande (Lénine annonce le décret sur la terre au Congrès des Soviets - 8 novembre 1917 -, par Serov), il va cultiver l'image d'un chef charismatique, bon et déférent envers les humbles.
La réalité est quelque peu différente... Lui-même n'a aucun goût pour le martyre. Ainsi n'a-t-il pas hésiter à abandonner ses partisans et s'enfuir sous un déguisement en Finlande après l'échec des journées révolutionnaires de juillet 1917... Une fois au Kremlin, fort d'un pouvoir absolu, il va faire mourir sans marque de compassion quantité d'opposants, simples suspects ou paysans.Un révolutionnaire de l'exil
Vladimir Ilitch Oulianov naît à Simbirsk le 22 avril 1870 (selon le calendrier grégorien) dans la famille d'un fonctionnaire anobli par le tsar.
Dans son ascendance, on note un arrière-grand-père serf, très tôt affranchi. Un grand-père marié à une Kalmouke. Un grand-père maternel lui-même fils d'un Juif et d'une Suédoise, marié à la fille de riches propriétaires allemands, luthérienne convaincue.
Le frère aîné du futur Lénine, Alexandre, est pendu le 11 mai 1887, peu après la mort de leur père, pour avoir comploté contre la vie du tsar. Vladimir n'en poursuit pas moins ses études mais devient suspect aux yeux de l'administration !
Intellectuel déclassé, il découvre avec sa compagne, la militante Nadejda Kroupskaia, d'origine bourgeoise comme lui, les mouvements révolutionnaires et la doctrine marxiste. Leur activisme leur vaut d'être condamné à la relégation par la justice du tsar.
Le couple s'établit de 1897 à 1900 au bord de la Léna (d'où le surnom Lénine). Cette relégation, bien que confortable, leur vaudra un grand prestige auprès des clubs révolutionnaires.
Pendant leur exil, Vladimir se marie devant un pope à Nadejda. Toute sa vie, au gré de ses pérégrinations et de ses fuites, en Suisse, en France ou encore en Finlande, le futur Lénine sera servi avec diligence par sa femme.
Le 11 février 1900, Lénine part en exil en Suisse où il crée un journal, l'Iskra (l'étincelle). En 1902, c'est la publication d'un opuscule : Que faire ? où il affiche sa différence avec la doctrine marxiste qui voyait le communisme comme l'aboutissement inéluctable des luttes ouvrières.
Lénine fait valoir la nécessité de créer une avant-garde révolutionnaire qui montrera la voie aux ouvriers et les guidera vers des lendemains radieux, au besoin par la dictature. Il rejoint par là un autre agitateur révolutionnaire, moins chanceux, le Français Auguste Blanqui (1805-1881), qui écrivait en juin 1840 : «Pour que la liberté se fasse jour, il faut que des hommes énergiques contraignent le peuple, pour ainsi dire, à manifester ses voeux les plus ardents»
Le 30 juillet 1903, à Bruxelles, au cours du congrès du Parti Social-Démocrate Ouvrier Russe (PSDOR), se produit la scission entre les partisans de Lénine et les partisans de Martov. Ces derniers ayant été momentanément mis en minorité par la sortie des députés juifs du Bund, les partisans de Lénine en profitent pour s'octroyer l'épithète de bolcheviks ou bolcheviques (majoritaires en russe). Sans vergogne, ils qualifient leurs rivaux de mencheviks (minoritaires)
Pendant la révolution de 1905, Lénine reste prudemment en exil. Il retourne en 1908 à Genève puis à Paris (où il vit 4 ans), à Cracovie, enfin à Berne. Pendant ce temps, son parti pratique des «expropriations» comme celle de Tiflis, en 1907, chef-d'oeuvre de Staline. Les bolcheviques se rendent maîtres aussi dans les détournements d'héritage.Coup de main opportun des Allemands
Les désespoirs nés de la Grande Guerre et les faiblesses de la démocratie russe issue de la Révolution de Février vont permettre à Lénine de réaliser l'ambition de sa vie : prendre le pouvoir en Russie
Le 27 mars 1917, en pleine guerre mondiale, les Allemands prêtent leur concours à Lénine en exil en Suisse. Ils affrètent un train blindé et assurent son transit et celui de ses compagnons vers la Russie. Ils ont l'espoir que les bolcheviques déstabiliseront le gouvernement démocratique, lequel s'entête à poursuivre la guerre contre eux.
Leurs espoirs se réaliseront au-delà de toute mesure... Lénine, à son arrivée à Petrograd, le 16 avril, reçoit de ses militants un accueil triomphal. Il publie son programme d'action : paix immédiate, le pouvoir aux soviets, les usines aux ouvriers, la terre aux paysans. Ces thèses d'Avril troublent les bolcheviques par leur radicalisme mais qu'à cela ne tienne, elles rencontrent l'adhésion des soldats et des paysans, excédés par une guerre sans issue qui a déjà coûté la vie à 2,5 millions de Russes.
Après les émeutes des 3 au 5 juillet, la situation se corse. L'influent leader socialiste Alexandre Kerenski devient Premier ministre et chef du gouvernement provisoire en remplacement du prince Lvov. Pour prévenir la subversion bolchevique, il ordonne l'arrestation de Lénine qui s'enfuit sans attendre en Finlande. Mais un conflit entre le Premier ministre et le commandant en chef Lavr Kornilov conduit celui-ci, le 9 septembre, à tenter un putsch. Ses troupes se débandent et Kerenski reste maître de la situation... mais seul ! Il est désormais obligé de nouer une alliance tactique avec les bolcheviques pour préserver la République d'une dictature militaire.Révolution et terreur
Lénine, toujours en Finlande, juge la situation mûre pour intervenir. Ce sera le coup d'État du 6 novembre, aussi appelé Révolution d'Octobre. Sitôt après sa prise de pouvoir, Lénine met en place les instruments de la dictature. Lui-même en appelle à «débarrasser la terre russe de tous les insectes nuisibles»... «Ici, on mettra en prison une dizaine de riches, une douzaine de filous, une demi-douzaine d'ouvriers qui tirent au flanc. (...) Ailleurs, on les munira d'une carte jaune, afin que le peuple entier puisse surveiller ces gens malfaisants. (...) Ou encore, on fusillera sur place un individu sur dix coupables de parasitisme» (Comment organiser l'émulation, décembre 1918, cité par Jan Krauze, in Le Monde, 6 novembre 2007). Le 30 août 1918, au cours de la visite d'une usine, le chef de la Révolution est victime d'un attentat. L'auteur en est une militante socialiste-révolutionnaire (gauche démocratique) : Dora Kaplan. Grièvement blessé, Lénine se rétablit de façon quasi-miraculeuse mais son obsession de la contre-révolution n'en sort que plus grande. Il prend prétexte de l'attentat pour interdire le dernier parti d'opposition aux bolcheviques. Les S-R sont dès lors pourchassés par la Tchéka (police politique). La terreur de masse est institutionnalisée par le décret «Sur la terreur rouge», daté du 5 septembre 1918. La suite est une longue descente aux enfers : guerre civile, famines, camps de travail, exécutions sommaires.... L'horizon s'éclaircit en mars 1921, avec l'institution de la Nouvelle Politique Economique (NEP) qui insuffle un peu de liberté dans l'économie et la société russes.Une succession très disputée
Lénine doit progressivement lâcher les commandes quelques mois plus tard, après une première attaque d'apoplexie, le 26 mai 1922. Le maître d'oeuvre de la révolution bolchevique renonce peu à peu à l'exercice du pouvoir. Il meurt dans sa maison de Gorki le 21 janvier 1924. Il a 53 ans. Dès la maladie de leur chef, les hiérarques communistes se sont disputé la succession. C'est finalement l'opportuniste Staline qui l'emporte grâce à sa position clé au secrétariat général du parti. Il se rallie à la NEP (Nouvelle Politique économique) et autorise une libéralisation de l'économie et de l'expression politique et artistique.
Son principal opposant, Trotski, prône la poursuite de la terreur révolutionnaire. Bien qu'étant le plus populaire (et le plus intelligent) des leaders bolcheviques postulant à la succession de Lénine, il est habilement mis sur la touche par Staline et bientôt obligé de fuir.
André Larané. http://www.herodote.net/ -
Nokturnal Mortum: tradition, patriotisme et black metal
Parmi les innombrables groupes de musique appartenant à la culture de masse, certains se distinguent de la médiocrité générale et émergent hors du lot. C'est le cas de Nokturnal Mortum, un groupe de Black/Pagan Metal venant d'Ukraine. Fondé en 1994, le groupe se fait d'abord connaître par un album assez classique et moyen, Twilightfall, avant de prendre une orientation Black Metal symphonique dès l'année suivante, avec la sortie de Lunar Poetry en 1996. Pour ceux qui ne connaissent pas, le Black Metal se caractérise par des compositions violentes, agressives et surtout enragées et dérangeantes. La touche symphonique, par le biais du clavier, permet toutefois d'atténuer ce ressenti ; Dimmu Borgir ou encore Winterburst sont de bonnes références du style. C'est cependant à partir de Goat Horns, en 1997, que Nokturnal Mortum va emprunter un chemin légèrement différent qui va le rendre intéressant à nos yeux : sans rejeter l'aspect symphonique pour autant, le groupe va en effet intégrer des parties folkloriques au sein de ses morceaux, donnant un aspect folk et traditionnel à leur musique, comme le morceau éponyme – Goat Horns – le montre parfaitement. Le groupe va cependant se recentrer sur l'aspect Black Metal dès 1999, avec To The Gates Of Blasphemous Fire, et offrir une musique plus violente et agressive, tout en conservant cet aspect païen qui se ressent dans leurs compositions (On Moonlight Path en est un très bon exemple). Le succès de ces deux derniers albums ouvrit alors les portes des gros labels de Metal aux Ukrainiens, et une fois encore leur réponse les rend intéressants : Varggoth – le meneur du groupe – fit un magistral bras d'honneur à ces commerciaux attirés par l'argent : NeChrist – sorti en 2000 – est un retour au Trve Black Metal, avec un son sale, une ambiance malsaine, et une fureur sans borne. Les compositions, bien plus agressives, comptent certes quelques parties folkloriques, comme toujours ; l'ambiance païenne est sans aucun doute conservée. Mais le rejet total ainsi que l'inquiétante froideur qui s'en dégagent font de NeChrist un message de rage explicite. C'est après cinq ans de pause – donc en 2005 – que Nokturnal Mortum revient, avec une orientation toutefois bien plus païenne, et moins violente. Weltanschuung alterne en effet morceaux purement instrumentaux et morceaux de Black/Pagan efficace. Mais c'est leur dernière œuvre, sortie en 2009, qui achève d'imposer la maîtrise du groupe Ukrainien. The Voice Of Steel représente en effet l'un des albums (voir l'album) de Black/Pagan le plus abouti, alliant une technicité musicale incontestable et une pureté incroyable. Les ambiances, créées à la perfection, transportent l'auditeur, et le plongent dans un univers païen incroyablement intense.La musique de Nokturnal Mortum ne suffit pas à en expliquer l'intérêt ; les paroles y jouent également un rôle primordial. Les textes de Nokturnal Mortum ont la particularité d'être profonds dans leur signification. Certains thèmes sont redondants (le lien à la nature se retrouve dans la majorité des groupes de Black/Pagan), mais d'autres ne peuvent que nous parler. Nokturnal Mortum accorde en effet une place majeure au patriotisme et au respect des ancêtres, notions si chères à nos cœurs et si salies de nos jours. Les Ukrainiens manifestent leur attachement à leur terre et à leur culture à travers leur musique comme par leurs textes. Plus discrets dans les premiers albums, les membres de Nokturnal Mortum – et tout particulièrement le principal auteur des paroles, Knjaz Varggoth – affichent clairement leurs positions, et c'est ce qui les rend si intéressants. Car plutôt qu'un vulgaire message de haine (celle-ci est pourtant loin de manquer aux paroles du groupe) ou de rejet du christianisme, c'est bien une conception métaphysique du monde, une weltanschuung qu'il s'agit de transmettre. Le lien à la nature y prend une place prépondérante, comme dit plus haut, mais sans se limiter à opposer nature et urbanisation : tout en décrivant les paysages de l'Ukraine, en parlant des éléments et des astres, Varggoth dégage peu à peu un sentiment d'élévation, de purification par la contemplation de Dame Nature. L'évolution musicale du groupe donne une idée de l'importance de ce concept selon les albums, mais il reste présent en chacun, et tout particulièrement dans le dernier, The Voice Of Steel. Plus encore que de l'énoncé, c'est du ressenti que nous apporte Nokturnal Mortum ; le titre même de l'album (« la voix de l'acier ») annonce la teneur guerrière tant de la musique que des paroles. Eh oui, comme la plupart des groupes de Black/Pagan, le thème de la bataille est lui aussi au cœur des textes (la pochette de To The Gates Of Blasphemous Fire était d'ailleurs assez explicite à ce sujet). La question qui se pose est donc la suivante : la bataille pour quoi?
C'est justement ce « pour quoi » qui rend Nokturnal Mortum si intéressant, car il ne s'agit pas comme dans trop de groupes de parler des glorieux Vikings qui se taillent un chemin dans les viscères à coups de hache, le tout à la gloire de Thor et d'Odin. Non, le combat de Nokturnal Mortum a un sens : la défense de la terre, de la tradition, de la culture et de l'identité, ainsi que l'honneur et le respect des anciens. Les aïeux reviennent souvent dans les chansons du groupe, tout comme l'importance d'être digne d'eux et de poursuivre le combat de ces héros morts au combat (comme le suggère assez clairement la chanson Hailed Be The Heroes, sur Weltanschuung). Les airs folkloriques présents dans les morceaux de Nokturnal Mortum (Goat Horns ou Perun's Celestial Silver de NeChrist sont des perles du genre) sont des manifestations de l'importance du folklore ukrainien et païen pour les membres de la formation. Ce paganisme affiché explique le violent rejet du christianisme qui caractérise NeChrist : bien que l'album soit très clairement Trve Black Metal tant musicalement que visuellement, ce rejet (cette haine, disons-le franchement) n'est en rien liée à une idéologie sataniste – sérieuse ou non – si fréquente dans le Black Metal. Le christianisme est certes vu comme un ennemi, mais surtout comme un envahisseur millénaire responsable de la destruction des traditions païennes des pays slaves (du moins de l'Ukraine) et comme un ennemi de la diversité et de la particularité culturelle : avant la « culture de masse » (le terme de culture est ici souillé) qu'analyse si bien ce cher Christopher Lasch, qui tend à uniformiser toutes les sociétés en les inondant d'une bouillie puante et insipide appelée « culture », le grand monothéisme européen avait durant des siècles fait un travail similaire en éliminant les croyances païennes au profit des siennes.Nokturnal Mortum rejette d'ailleurs l'un comme l'autre, et NeChrist est le paroxysme de ce refus : si les textes sont indubitablement anti-chrétiens (des titres tels que Jesus' Blood, In The Fire of the Wooden Churches ou encore NeChrist suffisent pour s'en rendre compte), l'album en lui-même représente un énorme bras d'honneur aux majors de la musique, comme dit précédemment. La réponse de Nokturnal Mortum à ces ouvertures commerciales fut sale, malsaine, violente, haineuse, avec un son bien plus mauvais que sur l'opus précédent. En résumé, « allez vous faire foutre, Nokturnal Mortum ne se vend pas ». Il est d'ailleurs intéressant de noter que depuis 2004, les albums sont produits par Oriana Music, leur propre label. L'attitude de Nokturnal Mortum concorde avec leurs paroles – chose assez rare à notre époque. Les années ont cependant apporté une nouvelle maturité au groupe : ils glissent désormais leur quenelle différemment. Au lieu d'être un nouveau NeChrist, The Voice Of Steel a un son irréprochable et représente un accomplissement musical ; les textes, de plus en plus forts, sont tous chantés en Ukrainien – exception faite de Walkyrie qui est chantée en Russe. Le lien à la terre est toujours présent, plus fort que jamais (la pochette de Weltanschuung en reste la meilleure preuve, représentant une main caressant des épis de blé, Nokturnal Mortum nous donnant ainsi sa vision de la vie) tandis que le combat se précise. La chanson Ukrainia est explicite quant à la place que prend l'Ukraine dans le cœur des musiciens, tout comme le montrait Ma France de Jean Ferrat. L'ennemi contre lequel lutte le groupe est le même que le nôtre : l'uniformisation et la destruction des identités. Varggoth est toutefois lucide quant à la situation : Sky of Saddened Nights et White Tower ont une sonorité désespérée qui fait résonner notre âme. Ce sentiment se ressent notamment dans White Tower : il s'agit d'ériger une Tour Blanche, et de la défendre envers et contre tout. Il est aisé de comprendre ce que représente cette Tour Blanche : le dernier bastion, notre dernier retranchement face à un ennemi qui nous submerge, dans un combat qui semble déjà perdu.Je conclurai par une constatation simple : aucune analyse ne vaudra jamais le ressenti.
Par conséquent, je vous laisse vous faire votre propre avis.
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La psychologie jungienne face à la figure d'Odin
Horst Obleser, psychiatre d'obédience jungienne, a sorti en 1993 un ouvrage entièrement consacré à Odin, le dieu dont personne ne sait où il va ni qui il est. Muni d'une longue lance, le doigt orné d'un superbe anneau d'or magnifiquement décoré, un corbeau perché sur son épaule, un autre corvidé évoluant au-dessus de lui, flanqué de deux loups gris foncé, chevauchant un destrier fabuleux à 8 pattes, il est le dieu de l'errance, du savoir et des guerriers. Il voit et sait tout. S'exprime exclusivement en vers. Ne boit que du vin ou de l'hydromel. Cette description épuise quasiment tout ce que les sources nous ont appris de ce dieu. C'est peu de choses. L'Europe centrale germanique est donc dépourvue d'un corpus mythologique élaboré, à la façon des traditions avestique ou védique. L'Europe germanique est donc mutilée sur les plans mythologique et psychique.Thérapeute, Horst Obleser le déplore, surtout dans le domaine de l'éducation : l'enfant germanique, contrairement à l'enfant indien par ex., n'est pas plongé dans un corpus d'histoires et d'images “orientantes”, qui lui expliquent l'agencement du monde, par le biais de contes et d'histoires, et le console, le cas échéant, quand il doit faire face aux déchirements et aux affres de l'existence. Il ne reste aux peuples germaniques qu'un rationalisme superficiel, dérivé du christianisme, dont ils ne comprennent guère les sources mythologiques proche-orientales, nées sur un territoire à la géologie, la faune et la flore très différentes. À l'heure actuelle, les images artificielles répandues par les médias se superposent à ce rationalisme christianomorphe lacunaire, interdisant à nos enfants de posséder in imo pectore des images et des références mythiques issues d'une psyché et d'un inconscient propres. Consolations et rêves ne dérivent pas de contes et de symboles transmis depuis de longues générations et surtout issus de la terre occupée depuis toujours par les ancêtres. Lacune qui doit mobiliser l'attention du thérapeute et l'induire à s'ouvrir aux recherches sur la mythologie. Obleser :« Nous vivons dans une culture qui est fortement imprégnée de pensée chrétienne, mais une pensée chrétienne qui est néanmoins traversée d'idéaux guerriers. Un esprit aventureux conquérant se profile graduellement derrière [notre culture christianisée], qui devrait nous permettre de nous identifier à des héros ou des héroïnes. Mais cet état de choses n'exclut pas le fait, qu'au contraire d'autres cultures, comme les cultures grecque, égyptienne, hébraïque, indienne ou persane, nous ne possédons plus que des mythes théogoniques et cosmogoniques très fragmentaires. (…)Dans l'espace germanique méridional, quasiment aucune tradition n'a survécu. Il nous reste la consolation qu'un mythe commun à tous les peuples germaniques n'a sans doute jamais existé. Les mythes germaniques ont sombré très profondément dans le passé, et sont en grande partie oubliés. À leur place, des images issues de la culture gréco-romaine, des mythes égyptiens ou, par l'intermédiaire de la christianisation, les mythes hébraïco-judaïques de la Bible, ont pris en nous un territoire psychique important. Sous toutes ces images étrangères, demeurent tapis les anciens mythes celtiques et germaniques, qu'il s'agit de redécouvrir » (p. 15-16).
Pourquoi ? Caprice de philologue, de chercheur, d'intellectuel ? Pire : lubie de psychiatre ? Non. Nécessité thérapeutique ! La fragilité psychique de l'Européen, et de l'Allemand en particulier, vient de ce MOI mutilé, nous enseigne CG Jung. Dans cette optique, Obleser écrit :« Le caractère des Germains peut se décrire sur deux plans, à partir de ce que nous savons de la personnalité du dieu Odin : d'une part, nous trouvons “une virilité dure, violente, tournée vers elle-même” ; et, d'autre part, “une curieuse tendance oscillante” qui émerge tantôt dans l'individu tantôt dans le peuple tout entier ».
Et il poursuit :« Ninck nous parle dans ce contexte d'une virilité héroïque qui se caractérise par la force, la puissance, la dureté, la capacité à résister à l'adversité, qui se conjugue au goût prononcé pour le combat, pour l'audace et pour l'action décidée en conditions extrêmes. À tout cela s'ajoute encore un désir prononcé de liberté et d'indépendance. Certes, ce sont là des qualités que l'on retrouve, de manière similaire ou non, dans d'autres peuples, chez qui importent aussi les capacités à mener la guerre et les batailles » (pp. 271-272).
Autre caractéristique germanique, que l'on retrouve chez Odin : la pulsion à errer et à voyager.« Même chez les Celtes, proches parents des Germains, on ne retrouve pas cette pulsion exprimée de manière aussi claire. Le nombre impressionnant des Wanderlieder [Chants de randonnées, de voyage] dans la littérature ou le folklore allemands constitue autant d'expressions de cette pulsion, même s'ils ne sont plus qu'un souvenir terni de l'antique agitation perpétuelle des Germains. Cette facette essentielle de l'âme germanique a dû constituer une part importante de nos coutumes, qui s'est perpétuée dans les gildes d'artisans, et plus particulièrement chez les apprentis et les maîtres charpentiers, jusqu'à nos jours : l'apprenti, justement, doit pérégriner et passer un certain laps de temps à aller et venir à l'étranger. Ninck croit que le trait de caractère qui porte les peuples germaniques à pérégriner se répercute dans le langage quotidien, où l'on s'aperçoit des innombrables usages des mots “fahren” et “gehen” (…). Nos vies sont perçues comme des voyages, notamment quand nous parlons de “notre compagnon ou de notre compagne de route” (Lebensgefärhte, Lebengefärhtin) pour désigner notre époux ou notre épouse (…). L'importance accordée au mouvement dans la langue allemande se repère dans l'expression idiomatique “es geht mir gut” (je me porte bien) qui ne se dit pas du tout de la même façon en grec, où l'on utilise des vocables comme “avoir”, “souffrir”, “agir”, ni en latin, où l'on opte pour “être”, “avoir” ou “se passer” (…) » (p. 272).
Le substrat (ou l'adstrat) chrétien nous interdit donc de comprendre à fond cette propension à l'errance, le voyage, la pérégrination. Pour Obleser, seul le mystique médiéval Nicolas de Flues (Nikolaus von Flüe), renoue avec ces traits de caractère germaniques dans ses écrits. Il vivait en Suisse, à proximité du Lac des Quatre Cantons, entre 1417 et 1487. Il était paysan, juge et député de sa communauté rurale et montagnarde. À partir de sa cinquantième année, il s'est entièrement consacré à ses exercices religieux. Au cours desquels, il a eu une vision, celle du “pérégrin chantant” (Der singende Pilger). Dans mon “esprit” — dit Nicolas de Flues —, j'ai reçu la visite d'un pérégrin, coiffé d'un chapeau ample (attribut d'Odin), les épaules couvertes d'un manteau bleu ou gris foncé, venu du Levant. Derrière l'archétype de ce pérégrin, avatar médiéval d'Odin qui a réussi à percer la croûte du sur-moi chrétien, se profile aussi l'idéal de la quête du divin, propre à tous les mystiques d'hier et d'aujourd'hui. Ce pérégrin et cet idéal n'ont plus jamais laissé Nicolas de Flues en paix. La quête rend l'homme fébrile, lui ôte sa quiétude, lui inflige une souffrance indélébile. De plus, tout pérégrin est seul, livré à lui-même. Il fuit les conformismes. Il entre fréquemment en trance, terme par lequel il faut comprendre l'immersion dans la prière ou la méditation (le pérégrin de Nicolas de Flues prononce, sur le mode incantatoire, de longues séries d'“Allélouïa”, en arrivant et en repartant, indiquant de la sorte que sa méditation — et sa joie de méditer — se font en état de mobilité, de mouvance, comme Odin). Pour CG Jung, Odin est “ein alter Sturm- und Rauschgott”, un dieu ancien de la tempête (ou de l'assaut) et de l'ivresse (de l'effervescence). Pour Marie-Louise von Franz, la vision de Nicolas de Flues est une rencontre de l'homme germanique avec lui-même, avec l'image mythique de lui-même, que la christianisation lui a occultée : au tréfonds de sa personnalité, il est ce pérégrin, méditant et chantant, profond mais toujours sauvage, esseulé.Jung trace un parallèle entre cette pérégrination odinique (ou cette vision de Nicolas de Flues) et le mouvement de jeunesse Wandervogel (ou ses avatars ultérieurs tels les Nerother, grands voyageurs, la d.j.1.11 de l'inclassable Eberhard Köbel, surnommé “tusk” par les Lapons qu'il allait régulièrement visités, etc.). Ce n'est donc pas un hasard si la caractéristique majeure de ce mouvement de jeunesse spécifiquement allemand ait été le Wandern, la randonnée ou l'expédition lointaine vers des terres vierges (les Andes, l'Afrique pour un des frères Ölbermann, fondateurs des Nerother, la Nouvelle-Zemble arctique, la Laponie, etc.). Jung : « En randonnant inlassablement sur les routes, du Cap Nord à la Sicile, avec sac à dos et luth, ils étaient les fidèles serviteurs du dieu randonneur et vagabond ». Et Jung ajoute qu'Odin est aussi un dieu qui saisit, s'empare des hommes (ergriffen, Ergriffenheit), les entraîne dans sa magie tourbillonnante.Obleser rappelle la christianisation de la Germanie païenne. Sous Charlemagne, les armées franques soumettent les Saxons, encore païens, par le fer et par le feu. Psychologiquement, il s'agit, dit Obleser (p. 280) d'une soumission de l'âme germanique au “sur-moi” de la dogmatique chrétienne. Ce qui a pour corollaire une propension exagérée à la soumission chez les Allemands, devenus incapables de reconnaître leur propre, leur identité profonde, derrière le filtre de ce pesant “sur-moi”. Une reconnaissance sereine de son “cœur profond” permet à tout un chacun, aussi au niveau collectif du peuple, d'intérioriser des forces, pour bâtir ses expériences ultérieures en toute positivité. L'histoire allemande est dès lors caractérisée par une non intériorisation, une non canalisation de ces forces particulières, qui font irruption et se gaspillent en pure perte, comme l'a démontré l'expérience tragique du IIIe Reich. Et comme le montre aussi la rage fébrile à faire du tourisme, y compris du tourisme de masse vulgaire, en notre époque triviale.Charlemagne, après ses expéditions punitives en Saxe et en Westphalie, a toutefois fait codifier par ses scribes toutes les traditions germaniques, transmises auparavant par oral. Si nous avions pu conserver ces manuscrits, nous aurions pu reconstituer plus facilement cette psyché germanique, et guérir les travers d'une psychologie collective ébranlée et déséquilibrée. Louis le Pieux, malheureusement, ordonnera de brûler les manuscrits commandés par son prédécesseur. Ce geste fou de fanatique, déboussolé par une prêtraille écervelée, a laissé une blessure profonde en Europe. Les traditions centre-européennes, tant celtiques que germaniques, voire plus anciennes encore, ont été massivement évacuées, détruites, pour ne laisser que quelques bribes dans les traditions locales, qui évoquent un “chasseur nocturne”, chevauchant dans la tempête.Les recherches actuelles permettent donc de définir Odin comme une divinité de l'énergie, mais une énergie qui était au départ contrôlée, dans le contexte originel païen. Les pulsions de mobilité, la dimension guerrière de l'âme germanique, la propension à la méditation visionnaire et fulgurante, personnifiées par Odin, étaient compensées par les forces plus tempérées de Thor, par l'intelligence créatrice (et parfois négative) de Loki, par l'intelligence équilibrée d'Hönir, par la fidélité de Heimdall, par les pulsions d'aimance voire les pulsions érotiques de Freya. L'ensemble de ce panthéon permettait une intégration complète de la personnalité germanique. Obleser :« Par la christianisation violente, le développement [de la personnalité populaire germanique] a subi une fracture aux lourdes conséquences, qui ne peut plus être guérie, et que ne peuvent compenser des visions comme celles de Nicolas de Flues. Par la christianisation, ce ne sont pas seulement des détails de nos mythes qui ont été perdus, mais surtout le lien direct au savoir ancien, auquel nous pouvons encore vaguement accéder, vaille que vaille, par des moyens détournés, mais que nous ne pouvons plus restituer. L'influence d'Odin et de ses actes sont évidemment des pierres constitutives de notre psyché, même si nous n'en sommes plus conscients. Il faut dès lors regretter que nous ne pouvons plus aujourd'hui les comprendre, les encadrer et les saisir, alors qu'elles nous ont insufflés des caractéristiques hautement dynamiques » (p. 294).
Bref, l'ouvrage d'un thérapeute, qui a compris, dans la tradition de Jung, que le paganisme n'est pas seulement une vision de l'esprit, un esthétisme infécond, mais une nécessité équilibrante pour la personnalité d'un peuple, quel qu'il soit.◊ Horst Obleser, Odin : Psychologischer Streifzug durch die germanische Mythologie, Stendel, Waiblingen, 1993, 334 p.► Publié sous le pseudonyme de "Detlev Baumann", dans Antaïos.http://robertsteuckers.blogspot.fr/ -
"Rues barbares" de Piero San Giorgio et Vol West
Comment survivre en ville ?

La planète est au bord de l’abîme. La mondialisation débridée et la globalisation qu’elle engendre nous précipitentdans une période d’accélération et de convergence de problèmes considérables. Crises économiques, politiques et sociales, dérèglements climatiques, surpopulation, pénurie de pétrole et de matières premières, dettes colossales des Etats, périls alimentaires et sanitaires, l’effondrement de toute vie « normale » menace à tout instant. Le chaos, temporaire ou de longue durée prendra le plus grand nombre d’entre nous au dépourvu, et la majorité de la population mondiale qui vit dans les villes, se retrouvera plongée dans un environnement de violence, sans pitié, piégée dans de véritables rues barbares livrées aux révoltes, aux guerres et à la famine.
La survie, en cas de crises majeures, est une préoccupation quotidienne pour Piero San Giorgio, auteur du bestseller « Survivre à l’effondrement économique », et Vol West, auteur du blog « Le Survivaliste ». Ils nous proposent dans ce livre de partager leur réflexion, leurs expériences et leur savoir-faire sur ce sujet.
Eau, nourriture, hygiène, défense, lien social… Comment se préparer aux conditions extrêmes d’un anéantissement de la « normalité ». Vous saurez tout sur la mise en place d’une véritable Base Autonome Durable urbaine pour augmenter vos chances de survie ! Si vous ne lisez pas ce livre, nous ne donnons pas cher de votre peau de citadin ! Etes-vous prêts ? Attachez vos ceintures, enfilez votre gilet pare-balles, c’est parti !
"Rues barbares" est disponible dans notre boutique
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"Corse, premier morceau libéré de la France"*
En ce cinquantième anniversaire des premières tueries de la sanglante rébellion algérienne, pas un jour sans que presse, radios et télévisions ne consacrent un article ou une émission à l’histoire de cette guerre.
Ce ne sont que célébrations de la "libération" de ce pays (aussitôt livré au totalitarisme marxiste puis à la terreur coranique), de l’indépendance recouvrée, du sacrifice des héros de la décolonisation, des courageux combattants de la "résistance algérienne", de la valeur morale de ses chefs (tous plus corrompus les uns que les autres).
Ce ne sont que films de propagande fellouze, interviews d’anciens chefs-égorgeurs ou de leurs porteurs de valises.
Et jamais un mot, bien sûr, pour dire ce que cent trente ans de civilisation française ont apporté de paix, de liberté, de richesse à ce désert transformé en pays de cocagne, contrée reculée de la barbarie ottomane devenue l’enfant chéri de la France, peuple de fellahs crevant de misère et de maladie rendu à sa dignité, terre gaste jadis abandonnée aux pillards et aux prédateurs et pacifiée par la puissance tutélaire.
A inverse, rien n’est oublié des "crimes" français, de "l’exploitation cynique des richesses de cette terre volée", des "fortunes scandaleuses" amassées par les "colons", des "souffrances infligées au peuple algérien", des violences imputées aux forces d’occupation, "torturant, violant, tuant les hommes, les femmes et les enfants d’Algérie".
Une fois pour toutes, il est entendu, sans contestation ni révision possible que la "résistance algérienne" fui à "l’occupation française" ce que la résistance française avait été à l’occupation allemande.
Or voici que des Français, enfin, se décident à suivre le modèle de ces résistances-là.
Et ces premiers résistants français sont une fois de plus des fils de cette Ile de beauté que, rappelons-le, quatre jours après le débarquement du 14 octobre 1943, de Gaulle décora du titre de "premier morceau libéré de la France."
Soixante ans plus tard, un autre occupant est installé sur cette terre. Tantôt s’y livrant à des actes criminels, tantôt n’y faisant qu’exploiter les richesses d’une société multimillénaire sans rien offrir en contrepartie, tantôt profitant d’un système social qu’il a été incapable de bâtir dans son propre pays, mais toujours français de paperasse sans autre sentiment que la haine des Français de sang et sans jamais rien changer de ses moeurs primitives de voileur ou de violeur, rien renier de son culte de sang et de terreur, rien apprendre de la civilisation, rien retenir des moeurs, lois et coutumes du pays où il s’impose.
Eh bien cet occupant-là, des Français, des Corses ont résolu d’en libérer leur terre parce qu’ils ne veulent plus de cette invasion, de cette exploitation, de cette humiliation.
Forts des exemples que serinent médias, célébrations commémoratives et discours politiciens et qui légitiment les luttes de libération quels qu’en soient les moyens, ces résistants ont donc décidé comme leurs grands-pères il y a soixante-cinq ans et comme les Algériens il y a cinquante ans, de se dresser contre l’envahisseur.
Mais sans recourir aux mêmes violences que l’Histoire rappelle.
Pas d’attentats meurtriers, pas de maquis, pas de trains qui déraillent, pas de tueries, pas de femmes tondues, pas de collabos collés au mur et expédiés avec onze balles dans la peau. Pas non plus de fermes brûlées, pas de "Milk-bar" bondé d’adolescents qui explose, pas de familles massacrées, de femmes éventrées, d’enfants démembrées ni d’hommes émasculés et abandonnés, les parties génitales dans la bouche. Non. Les résistants bornent leur "terrorisme" à quelques lazzis lancés à des footballeurs allogènes, à quelques pétards d’avertissement mis à feu devant des boutiques et des maisons occupées, à quelques salves tirées au-dessus de la tête d’indésirables.
Mais là, pour le coup, les admirateurs des méthodes des fusilleurs communistes et des égorgeurs algériens trouvent que les usages des artificiers corses sont au-delà de ce que peut supporter un démocrate humaniste.
Le désir d’indépendance devient une marque de racisme, la résistance à l’occupation un crime.
Pour un peu Chirac enverrait en Corse la gendarmerie mobile, les CRS et ce qui reste d’armée pour tailler en pièces la résistance locale (une chance : il n’y a pas de rue d’lsly dans l’Ile) et faciliter ainsi l’expansion d’une population allogène dont la proportion avoisine aujourd’hui les 30 %.
Il faudra un jour que l’on nous explique au nom de quelle logique on peut :
1.- donner le nom d’une place parisienne au "colonel" Fabien, psychopathe assassin dont "l’héroïsme" fut d’abattre dans le dos un officier de marine allemand, entraînant l’exécution de dizaines d’otages ;
2.- dénoncer comme criminel raciste un Corse qui, fatigué de ne plus être chez lui et de voir ses enfants crever de la drogue vendue par l’occupant, pose un pain de plastic devant une maison pour inviter ses occupants à "enrichir de leur différence" leur pays d’origine plutôt qu’un coin de France qui n’en demande pas tant.
Reste à attendre le jour où ces combattants corses que l’on traite aujourd’hui comme hier de terroristes seront officiellement décorés du nom de résistants pour avoir, une fois encore, fait de la Corse "le premier morceau libéré de la France".
Serge de Beketch
* Charles de Gaulle, octobre 1943.