Texte de l’allocution de Robert Steuckers au colloque annuel 2004 (*) de la Gesellschaft für Freie Publizistik, dont l’invité d’honneur était Viatcheslav Dachitchev, le conseiller de Mikhaïl Gorbatchev pour les questions allemandes. C’est le Prof. Dachitchev qui a été l’artisan de la réunification. Il soutient désormais la lutte du Président Poutine contre les oligarques et contre les menées américaines en Caucasie, par terroristes tchétchènes interposés. (Synergies Européennes, octobre 2005)
Mon exposé d’aujourd’hui aura bien évidemment une dimension géopolitique, mais aussi une dimension géo-économique, car les grandes voies et les réseaux de communication, sur terre comme sur mer, et la portée des systèmes d’armement les plus modernes, jouent un rôle considérable dans la concurrence actuelle qui oppose l’Europe aux États-Unis. L’ampleur de ces voies, de ces réseaux, etc. déterminent les catégories dans lesquelles il convient de penser : soit en termes de peuples, soit en termes d’Empire.
Si l’on parle des peuples, on doit savoir de quoi il retourne. À l’époque des soulèvements populaires au XIXe siècle, les peuples se sont dressés contre les empires multiethniques, qu’ils considéraient comme des “camisoles de force”. À partir de 1848, les Polonais et les Finnois en Russie, les Tchèques et les Italiens sur le territoire où s’exerçait la souveraineté de la monarchie impériale et royale austro-hongroise, les Slaves du Sud et les Grecs au sein de l’Empire ottoman, les Irlandais dans le Royaume-Uni, se sont rebellés ou ont développé un mouvement identitaire qui leur était propre. En France, les mouvements culturels bretons ou provençaux (les “félibriges”) se sont développés dans une perspective anti-centraliste et anti-jacobine.
D’où vient cette révolte générale de type culturel ? Elle provient, grosso modo, de la philosophie de l’histoire de Johann Gottfried Herder, pour qui la langue, la littérature et la mémoire historique constituent, chez chaque peuple, un faisceau de forces, que l’on peut considérer comme étant son identité en acte. L’identité est par conséquent spécifique au peuple, ce qui signifie que chaque peuple a le droit de posséder sa propre forme politique et de constituer un État selon sa spécificité, taillé à sa mesure et révisable à tout moment. L’avantage de cette perspective, c’est que chaque peuple peut déployer librement ses propres forces et ses propres caractéristiques. Mais cette perspective recèle également un danger : à l’intérieur d’une même communauté de peuples ou d’un espace civilisationnel, la balkanisation menace.
Herder en était bien conscient : raison pour laquelle il avait tenté, sous le règne de la Tsarine Catherine II, d’esquisser une synthèse, not. une forme politique, idéologique et philosophique nouvelle qui devait s’appliquer à l’espace intermédiaire situé entre la Russie et l’Allemagne. Herder rêvait de faire émerger une nouvelle Grèce de facture homérienne entre les Pays Baltes et la Crimée. Les éléments germaniques, baltes et slaves auraient tous concourru à un retour à la Grèce la plus ancienne et la plus héroïque, qui aurait été en même temps un retour aux sources les plus anciennes et les plus sublimes de l’Europe. Cette idée de Herder peut nous apparaître aujourd’hui bien éthérée et utopique. Mais de cette esquisse et de l’ensemble de l’œuvre de Herder, on peut retenir un élément fondamental pour notre époque : une synthèse en Europe n’est possible que si l’on remonte aux sources les plus anciennes, c’est-à-dire aux premiers fondements de l’humanité européenne, au noyau de notre propre spécificité humaine, que l’on veillera à activer en permanence. Les archétypes sont en effet des moteurs, des forces mouvantes, qu’aucun progressisme ne peut éteindre car, alors, la culture se fige, devient un désert, tout de sécheresse et d’aridité.
La “nation” selon Herder
La nation, en tant que concept, était, pour Herder une unité plus ou moins homogène, une unité inaliénable en tant que telle, faite d’un composé d’ethnicité, de langue, de littérature, d’histoire et de mœurs. Pour les révolutionnaires français, la nation, au contraire, n’était nullement un tel faisceau de faits objectifs et tangibles, mais n’était que la population en armes, quelle que soit la langue que ces masses parlaient, ou, pour être plus précis, n’était jamais que le demos en armes, ou encore le “Tiers-État” mobilisé pour étendre à l’infini l’espace de la république universaliste. Tilo Meyer nous a donné une excellente définition de la nation. D’après lui, l’ethnos, soit le peuple selon la définition de Herder, ne peut pas être mis purement et simplement à la disposition du démos. Ne sont démocratiques et populaires, au bon sens du terme, que les systèmes politiques qui se basent sur la définition que donne Herder de la nation. Les autres systèmes, qui découlent des idées de la révolution française, sont en revanche égalitaires (dans le sens où ils réduisent tout à une aune unique) et, par là même, totalitaires. Le projet actuel de fabriquer une “multiculture” relève de ce mixte d’égalitarisme équarisseur et de totalitarisme.
La mobilisation des masses au temps de la Révolution française avait bien entendu une motivation militaire : les armées de la révolution acquéraient de la sorte une puissance de frappe considérable et décisive, pour battre les armées professionnelles de la Prusse et de l’Autriche, bien entraînées mais inférieures en nombre. Les batailles de Jemmappes et de Valmy en 1792 l’ont démontré. La révolution introduit un nouveau mode de faire la guerre, qui lui procure des victoires décisives. Clausewitz a étudié les raisons des défaites prussiennes et a constaté que la mobilisation totale de toutes les forces masculines au sein d’un État constituait la seule réponse possible à la révolution, afin de déborder les masses de citoyens armés de la France révolutionnaire et ne pas être débordé par elles. L’exemple qu’ont donné les populations rurales espagnoles dans leur guerre contre les troupes napoléoniennes [« guerre des partisans » appelée « Guerre de l’Indépendance », de 1808 à 1813] (1), où le peuple tout entier s’est dressé pour défendre la Tradition contre la Révolution, a prouvé que des masses orientées selon les principes de la Tradition pouvaient battre ou durement étriller des armées de masse inspirées par la révolution. La pensée de Jahn, le “Père Gymnastique”, comme on l’appelait en Allemagne, constitue une synthèse germanique entre la théorie de Clausewitz et la pratique des paysans insurgés d’Espagne. La mobilisation du peuple s’est d’abord réalisée en Espagne avant de se réaliser en Allemagne et a rendu ainsi possible la victoire européenne contre Napoléon, c’est-à-dire contre le principe mécaniste de la Révolution française.
Après le Congrès de Vienne de 1815, les forces réactionnaires ont voulu désarmer les peuples. L'Europe de Metternich a voulu rendre caduque, rétroactivement, la liberté politique pourtant promise. Or si le paysan ou l’artisan doit devenir soldat et payer, le cas échéant, l’impôt du sang, il doit recevoir en échange le droit de vote et de participation à la chose politique. Lorsque chaque citoyen reçoit le droit et la possibilité d’étudier, il reçoit simultanément un droit à participer, d’une manière ou d’une autre, aux débats politiques de son pays ; telle était la revendication des corporations étudiantes nationalistes et démocratiques de l’époque. Ces étudiants se révoltaient contre une restauration qui conservait le service militaire obligatoire sans vouloir accorder en contrepartie la liberté politique. Ils étayaient intellectuellement leur rébellion par un mixte étonnant dérivé du concept herdérien de la nation et d’idéaux mécanicistes pseudo-nationaux issus du corpus idéologique de la révolution française. À cette époque entre révolution et restauration, la pensée politique oscillait entre une pensée rebelle, qui raisonnait en termes de peuples, et une pensée traditionnelle, qui raisonnait en termes d’empires, ce qui estompait les frontières idéologiques, très floues. Une synthèse nécessairement organique s’avérait impérative. Une telle synthèse n’a jamais émergé, ce qui nous contraint, aujourd’hui, à réfléchir aux concepts nés à l’époque.
La dialectique “peuples/Empire”
Revenons à la dialectique Peuple/Empire ou Peuples/Aires civilisationnelles : à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, nous avions, d’une part, de vastes unités politiques, que la plupart des hommes étaient incapables de concevoir et de visionner, mais, par ailleurs, ces unités politiques de grandes dimensions, mal comprises et rejettées, s’avéraient nécessaires pour affronter la concurrence qu’allait immanquablement imposer la grande puissance transatlantique qui commençait à se déployer. Les colonies espagnoles se sont “libérées”, du moins en apparence, pour tomber rapidement sous la dépendance des États-Unis en pleine ascension. Le ministre autrichien de l’époque, Hülsemann, à la suite de la proclamation de la “Doctrine de Monroe”, ainsi que le philosophe français Alexis de Tocqueville, qui venait d’achever un long voyage en Amérique du Nord, lançaient tous 2 un avertissement aux Européens, pour leur dire qu’au-delà de l’Atlantique une puissance était en train d’émerger, qui était fondamentalement différente que tout ce que l’on avait connu en Europe auparavant. La politique internationale venait d’acquérir des dimensions véritablement continentales voire globales. L’avenir appartiendrait dorénavant aux seules puissances disposant de suffisamment d’étendue, de matières premières sur le territoire où elles exerçaient leur souveraineté, un territoire qui devait être compact, aux frontières bien délimités et “arrondies”, et non pas aux empires coloniaux dispersés aux 4 vents.
Hülsemann, et après lui Constantin Franz, plaidaient pour une alliance des puissances coloniales dépourvues de colonies, ce qui a conduit notamment à la signature de traités comme celui qui instituait “l’alliance des trois empereurs” (Russie, Allemagne, Autriche-Hongrie) ou à l’application de principes comme celui de “l’assurance mutuelle prusso-russe”. Au début du XXe siècle, l’alliance qui unissait l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie a voulu réanimer l’homme malade du Bosphore, c’est-à-dire l’Empire ottoman, dont elles voulaient faire un “territoire complémentaire”, source de matières premières et espace de débouchés. Cette volonté impliquait la construction d’un réseau de communications moderne, en l’occurrence, à l’époque, d’une ligne de chemin de fer entre Hambourg et Bagdad (et éventuellement de continuer la ligne de chemin de fer jusqu’à la côte du Golfe Persique). Ce projet recèle l’une des causes principales de la Première Guerre mondiale. En effet, l’Angleterre ne pouvait tolérer une présence non anglaise dans cette région du monde ; la Russie ne pouvait accepter que les Allemands et les Autrichiens déterminassent la politique à Constantinople, que les Russes appellaient parfois “Tsarigrad”.
La leçon de Spengler et d’Huntington
En Europe, les structures de type impérial sont donc une nécessité, afin de maintenir la cohérence de l’aire civilisationnelle européenne, dont la culture a jailli du sol européen, afin que tous les peuples au sein de cette aire civilisationnelle, organisée selon les principes impériaux, puissent avoir un avenir. Aujourd’hui, le Professeur américain Samuel Huntington postule que l’on se mette à penser la politique du point de vue des aires civilisationnelles. Il parle, en anglais, de “civilizations”. La langue allemande, elle, fera la différence, avec Oswald Spengler, entre la notion de Kultur, qui représente une force organique, et celle de Zivilisation, qui résume en elle tous les acquis purement mécaniques et techniques d’une aire civilisationnelle ou culturelle. Ces acquis atteignent leur apex lorsque les forces issues des racines culturelles sont presque épuisées.
S. Huntington, que l’on peut considérer comme une sorte de disciple contemporain de Spengler, pense que ces forces radicales peuvent être réactivées, si on le veut, comme le font les fondamentalistes islamistes ou les rénovateurs de l’hindouisme aujourd’hui. Il évoque une aire civilisationnelle “occidentale”, qui regroupe l’Europe et l’Amérique au sein d’une unité atlantique. Mais, pour nous, comme jadis pour Hülsemann et Tocqueville, l’Europe — en tant que source dormante de l’humanité européenne primordiale — et l’Amérique — en tant que nouveauté sans passé sur la scène internationale et dont l’essence est révolutionnaire et mécaniciste — constituent 2 pôles fondamentalement différents, même si, à la surface des discours politiques américains, conservateurs ou néo-conservateurs, nous observons la présence de fragments effectivement “classiques”, mais ce ne sont là que les fragments d’une culture fabriquée, vendue comme “classique”, mais dont la seule fonction est de servir de simple décorum.
Ce décor “classique” est l’objet d’intéressantes discussions idéologiques et philosophiques aux États-Unis aujourd’hui. On s’y pose des questions telles : Doit-on considérer ces éléments de “classicisme” comme les simples reliquats d’un passé européen commun, plus ou moins oublié, ou doit-on les évacuer définitivement de l’horizon philosophique, les jeter par-dessus bord, ou doit-on les utiliser comme éléments intellectuels pour parfaire des manœuvres d’illusionniste dans le monde des médias, pour faire croire que l’on est toujours attaché aux valeurs européennes classiques ? Ce débat, nous devons le suivre attentivement, sans jamais être dupes.
L’Europe actuelle, qui a pris la forme de l’eurocratie bruxelloise, n’est évidemment pas un Empire, mais, au contraire, un Super-État en devenir. La notion d’ “État” n’a rien à voir avec la notion d’ “Empire”, car un “État” est “statique” et ne se meut pas, tandis que, par définition, un Empire englobe en son sein toutes les formes organiques de l’aire civilisationnelle qu’il organise, les transforme et les adapte sur les plans spirituel et politique, ce qui implique qu’il est en permanence en effervescence et en mouvement. L’eurocratie bruxelloise conduira, si elle persiste dans ses errements, à une rigidification totale. L’actuelle eurocratie bruxelloise n’a pas de mémoire, refuse d’en avoir une, a perdu toute assise historique, se pose comme sans racines. L’idéologie de cette construction de type “machine” relève du pur bricolage idéologique, d’un bricolage qui refuse de tirer des leçons des expériences du passé.
Cela implique que la praxis économique de l’eurocratie bruxelloise se pose comme “ouverte sur le monde” et néo-libérale (2), ce qui constitue une négation de la dimension historique des systèmes économiques réellement existants, qui ont effectivement émergé et se sont développés sur le sol européen. Le néo-libéralisme, qui plus est, ne permet aucune évolution positive dans le sens d’une autarcie continentale. L’eurocratie de Bruxelles n’est donc plus une instance européenne au sens réel et historique du terme, mais une instance occidentale, car tout néo-libéralisme doctrinaire, en tant que modernisation du vieux libéralisme manchesterien anglo-saxon, est la marque idéologique par excellence de l’Occident, comme l’ont remarqué et démontré, de manière convaincante et suffisante, au fil des décennies, des auteurs aussi divers qu’Ernst Niekisch, Arthur Moeller van den Bruck, Guillaume Faye ou Claudio Finzi.
Les peuples périssent d’un excès de libéralisme
Mais tous les projets d’unir et de concentrer les forces de l’Europe, qui se sont succédé au fil des décennies, ne posaient nullement comme a priori d’avoir une Europe “ouverte sur le monde”, mais au contraire tous voulaient une Europe autarcique, même si cette autarcie acceptait les principes d’une économie de marché, mais dans le sens d’un ordo-libéralisme [entendu au sens ancien de potectionnisme], c’est-à-dire d’un libéralisme qui tenait compte des facteurs non économiques. En effet, une économie ne peut pas, sans danger, refuser par principe de tenir compte des autres domaines de l’activité humaine. L’héritage culturel, l’organisation de la médecine et de l’enseignement doivent toujours recevoir une priorité par rapport aux facteurs purement économiques, parce qu’ils procurent ordre et stabilité au sein d’une société donnée ou d’une aire civilisationnelle, garantissant du même coup l’avenir des peuples qui vivent dans cet espace de civilisation. Sans une telle stabilité, les peuples périssent littéralement d’un excès de libéralisme (ou d’économicisme ou de “commercialite”), comme l’avait très justement constaté A. Moeller van den Bruck au début des années 20 du XXe siècle.
Pour ce qui concerne directement le destin de l’Europe, des industriels et économistes autrichiens avaient suggéré une politique européenne cohérente dès la fin du XIXe siècle. Par ex., Alexander von Peez (1829-1912) avait remarqué très tôt que les États-Unis visaient l’élimination de l’Europe, non seulement dans l’ensemble du Nouveau Monde au nom du panaméricanisme, mais aussi partout ailleurs, y compris en Europe même. La question de survie, pour tous les peuples européens, était donc posée : ou bien on allait assister à une unification grande-européenne au sein d’un système économique autarcique, semblable au Zollverein [Union douanière] allemand ou bien on allait assister à une colonisation générale du continent européen par la nouvelle puissance panaméricaine, qui était en train de monter. Il avertissait les Européens du danger d’une “américanisation universelle”. Le théoricien de l’économie Gustav Schmoller, figure de proue de l’”école historique allemande”, plaidait, pour sa part, pour un “bloc économique européen”, capable d’apporter une réponse au dynamisme des États-Unis. Pour lui, un tel bloc serait “autarcique” et se protègerait par des barrières douanières, exactement le contraire de ce que préconise aujourd’hui l’eurocratie bruxelloise.
Julius Wolf (1862-1937), un autre théoricien allemand de l’économie, prévoyait que le gigantesque marché panaméricain se fermerait un jour aux marchandises et aux produits européens et qu’une concurrence renforcée entre les produits européens et américains s’instaurerait à l’échelle de la planète. Arthur Dix et Walther Rathenau ont fait leur cette vision. Jäckh et Rohrbach, pour leur part, se faisaient les avocats d’un bloc économique qui s’étendrait de la Mer du Nord au Golfe Persique. C’est ainsi qu’est née la “question d’Orient”, le long de l’Axe Hambourg/Koweit. L’Empereur d’Allemagne, Guillaume II, voulait que les Balkans, l’Anatolie et la Mésopotamie devinssent un “espace de complément” (Ergänzungsraum) pour l’industrie allemande en pleine expansion, mais il a invité toutes les autres puissances européennes à participer à ce grand projet, y compris la France, dans un esprit chevaleresque de conciliation. Gabriel Hanoteaux (1853-1944) a été le seul homme d’État français qui a voulu donner une suite positive à ce projet rationnel. En Russie, Sergueï Witte (1849-1915), homme d’État de tout premier plan, perçoit également ce projet d’un œil positif. Malheureusement ces hommes d’État clairvoyants ont été mis sur une voie de garage par des obscurantistes à courtes vues, de toutes colorations idéologiques.
Constantinople : pomme de discorde
La pomme de discorde, qui a conduit au déclenchement de la Première Guerre mondiale, était, en fait, la ville de Constantinople. L’objet de cette guerre si meurtrière a été la domination des Détroits et du bassin oriental de la Méditerranée. Les Anglais avaient toujours souhaité laisser les Détroits aux mains des Turcs, dont la puissance avait considérablement décliné (“L’homme malade du Bosphore”, disait Bismarck). Mais, en revanche, ils ne pouvaient accepter une Turquie devenue l’espace complémentaire (Ergänzungsraum) d’une Europe centrale, dont l’économie serait organisée de manière cohérente et unitaire, sous direction allemande. Par conséquent, pour éviter ce cauchemar de leurs stratèges, ils ont conçu le plan de “balkaniser” et de morceler encore davantage le reste de l’Empire ottoman, de façon à ce qu’aucune continuité territoriale ne subsiste, surtout dans l’espace situé entre la Mer Méditerranée et le Golfe Persique. La Turquie, la Russie et l’Allemagne devaient toutes les 3 se voir exclues de cette région hautement stratégique de la planète, ce qui impliquait de mettre en œuvre une politique de “containment” avant la lettre. Les Russes rêvaient avant 1914 de reconquérir Constantinople et de faire de cette ville magnifique, leur “Tsarigrad”, la ville des Empereurs (byzantins), dont leurs tsars avaient pris le relais. Les Russes se percevaient comme les principaux porteurs de la “Troisième Rome” et entendaient faire de l’ancienne Byzance le point de convergence central de l’aire culturelle chrétienne-orthodoxe. Les Français avaient des intérêts au Proche-Orient, en Syrie et au Liban, où ils étaient censé protéger les communautés chrétiennes. Le télescopage de ces intérêts divergents et contradictoires a conduit à la catastrophe de 1914.
En 1918, la France et l’Angleterre étaient presque en état de banqueroute. Ces 2 puissances occidentales avaient contracté des dettes pharamineuses aux États-Unis, où elles avaient acheté des quantités énormes de matériels militaires, afin de pouvoir tenir le front. Les États-Unis qui, avant 1914, avaient des dettes partout dans le monde, se sont retrouvés dans la position de créanciers en un tourne-main. La France n’avait pas seulement perdu 1,5 million d’hommes, c’est-à-dire sa substance biologique, mais était contrainte de rembourser des dettes à l’infini : le Traité de Versailles a choisi de faire payer les Allemands, au titre de réparation.
Ce jeu malsain de dettes et de remboursements a ruiné l’Europe et l’a plongée dans une spirale épouvantable d’inflations et de catastrophes économiques. Pendant les années 20, les États-Unis voulaient gagner l’Allemagne comme principal client et débouché, afin de pouvoir “pénétrer”, comme on disait à l’époque, les marchés européens protégés par des barrières douanières. L’économie de la République de Weimar, régulée par les Plans Dawes et Young, était considérée, dans les plus hautes sphères économiques américaines, comme une économie “pénétrée”. Cette situation faite à l’Allemagne à l’époque, devait être étendue à toute l’Europe occidentale après la Seconde Guerre mondiale. C’est ainsi, qu’étape après étape, l’”américanisation universelle” s’est imposée, via l’idéologie du “One World” de Roosevelt ou via la notion de globalisation à la Soros aujourd’hui. Les termes pour la désigner varient, la stratégie reste la même.
Le projet d’unifier le continent par l’intérieur
La Seconde Guerre mondiale avait pour objectif principal, selon Roosevelt et Churchill, d’empêcher l’unification européenne sous la férule des puissances de l’Axe, afin d’éviter l’émergence d’une économie “impénétrée” et “impénétrable”, capable de s’affirmer sur la scène mondiale. La Seconde Guerre mondiale n’avait donc pas pour but de “libérer” l’Europe mais de précipiter définitivement l’économie de notre continent dans un état de dépendance et de l’y maintenir. Je n’énonce donc pas un jugement “moral” sur les responsabilités de la guerre, mais je juge son déclenchement au départ de critères matériels et économiques objectifs. Nos médias omettent de citer encore quelques buts de guerre, pourtant clairement affirmés à l’époque, ce qui ne doit surtout pas nous induire à penser qu’ils étaient insignifiants. Bien au contraire !
Dans la revue Géopolitique, qui paraît aujourd’hui à Paris, et est distribuée dans les cercles les plus officiels, un article nous rappelait la volonté britannique, en 1942, d’empêcher la navigation fluviale sur le Danube et le creusement de la liaison par canal entre le Rhin, le Main et le Danube. Pour illustrer ce fait, l'article présentait une carte parue dans la presse londonienne en 1942, au beau milieu d’articles qui expliquaient que l’Allemagne était “dangereuse”, non pas parce qu’elle possédait telle ou telle forme de gouvernement qui aurait été “anti-démocratique”, mais parce que ce régime, indépendamment de sa forme, se montrait capable de réaliser un vieux plan de Charlemagne ainsi que le Testament politique du roi de Prusse Frédéric II, c’est-à-dire de réaliser une navigation fluviale optimale sur tout l’intérieur du continent, soit un réseau de communications contrôlable au départ même des puissances qui constituent, physiquement, ce continent ; un contrôle qu’elles exerceraient en toute indépendance et sans l’instrument d’une flotte importante, ce qui aurait eu pour corollaire immédiat de relativiser totalementle contrôle maritime britannique en Méditerranée et de ruiner ipso facto la stratégie qui y avait été déployée par le Royaume-Uni depuis la Guerre de Succession d’Espagne et les opérations de Nelson à l’ère napoléonienne. Ainsi, pour atteindre, depuis les côtes de l’Atlantique, les zones à blé de la Crimée et des bassins du Dniestr, du Dniepr et du Don, ou pour atteindre l’Égypte, l’Europe n’aurait plus nécessairement eu besoin des cargos des armateurs financés par l’Angleterre. La Mer Noire aurait été liée directement à l’Europe centrale et au bassin du Rhin.
Une telle symphonie géopolitique, géostratégique et géo-économique, les puissances thalassocratiques l’ont toujours refusée, car elle aurait signifié pour elles un irrémédiable déclin. Les visions géopolitiques du géopolitologue français André Chéradame, très vraisemblablement téléguidé par les services britanniques, impliquaient le morcellement de la Mitteleuropa et du bassin danubien, qu’il avait théorisé pour le Diktat de Versailles. Ses visions visaient également à créer le maximum d’États artificiels, à peine viables et antagonistes les uns des autres dans le bassin du Danube, afin que de Vienne à la Mer Noire, il n’y ait plus ni cohérence ni dynamisme économiques, ni espace structuré par un principe impérial (reichisch).
L’objectif, qui était d’empêcher toute communication par voie fluviale, sera encore renforcé lors des événements de la Guerre Froide. L’Elbe, soit l’axe Prague/Hambourg, et le Danube, comme artère fluviale de l’Europe, ont été tous 2 verrouillés par le Rideau de Fer. La Guerre Froide avait pour objectif de pérenniser cette césure. Le bombardement des ponts sur le Danube près de Belgrade en 1999 ne poursuivait pas d’autres buts.
Étalon-or et étalon-travail
La Guerre Froide visait aussi à maintenir la Russie éloignée de la Méditerranée, afin de ne pas procurer à l’Union Soviétique un accès aux mers chaudes, à garder l’Allemagne en état de division, à laisser à la France une autonomie relative. Officiellement, la France appartenait au camp des vainqueurs et cette politique de morcellement et de balkanisation lui a été épargnée. Les Américains toléraient cette relative autonomie parce que les grands fleuves français, comme la Seine, la Loire et la Garonne sont des fleuves atlantiques et ne possédaient pas, à l’époque, de liaisons importantes avec l’espace danubien et aussi parce que l’industrie française des biens de consommation était assez faible au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Ce n’est que dans les années 50 et 60 qu’une telle industrie a pris son envol en France, avec la production d’automobiles bon marché (comme la légendaire “2CV” de Citroën que les Allemands appelaient la “vilaine cane”, la “Dauphine” ou les modèles “R8” de Renault) ou d’appareils électro-ménagers de Moulinex, etc., ensemble de produits qui demeuraient très en-dessous des standards allemands. La force de la France avait été ses réserves d’or ; celle de l’Allemagne, la production d’excellents produits de précision et de mécanique fine, que l’on pouvait échanger contre de l’or ou des devises.
Anton Zischka écrivit un jour que le retour d’Amérique des réserves d’or françaises — pendant le règne de De Gaulle, au cours des années 60 et à l’instigation de l’économiste Rueff — a été une bonne mesure mais toutefois insuffisante parce que certaines branches de l’industrie de la consommation n’existaient pas encore en France : ce pays ne produisait pas d’appareils photographiques, de machines à écrire, de produits d’optique comme Zeiss-Ikon, d’automobiles solides destinées à l’exportation.
Comme Zischka l’avait théorisé dans son célèbre ouvrage Sieg der Arbeit (La victoire de l’étalon-travail), l’or est certes une source de richesse et de puissance nationales, mais cette source demeure statique, tandis que l’étalon-travail constitue un facteur perpétuellement producteur, correspondant à la dynamique de l’époque contemporaine. Les stratèges américains l’avaient bien vu. Ils ont laissé se produire le miracle économique allemand, car ce fut un développement quantitatif, certes spectaculaire, mais trompeur. À un certain moment, au bout de quelques décennies, ce miracle devait trouver sa fin car tout développement complémentaire de l’industrie allemande ne pouvait se produire qu’en direction de l’espace balkanique, du bassin de la Mer Noire et du Proche-Orient.
Dans ce contexte si riche en conflits réels ou potentiels, dont les racines si situent à la fin du XIXe siècle, les instruments qui ont servi, depuis plusieurs décennies, à coloniser et à mettre hors jeu l’Allemagne et, partant, l’Europe entière, sont les suivants :
♦ La Mafia et les drogues
Pour en arriver à contrôler l’Europe, les services secrets américains ont toujours téléguidés diverses organisations mafieuses. Selon le spécialiste actuel des mafias, le Français Xavier Raufer, le “tropisme mafieux” de la politique américain a déjà une longue histoire derrière lui : tout a commencé en 1943, lorsque les autorités américaines vont chercher en prison le boss de la mafia Lucky Luciano, originaire de Sicile, afin qu’il aide à préparer le débarquement allié dans son île natale et la conquête du Sud de l’Italie. Depuis lors, on peut effectivement constater un lien étroit entre la mafia et les services spéciaux des États-Unis. En 1949, lorsque Mao fait de la Chine une “république populaire”, l’armée nationaliste chinoise du Kuo-Min-Tang se replie dans le “Triangle d’Or”, une région à cheval sur la frontière birmano-laotienne. Les Américains souhaitent que cette armée soit tenue en réserve pour mener ultérieurement d’éventuelles opérations en Chine communiste. Le Congrès se serait cependant opposé à financer une telle armée avec l’argent du contribuable américain et, de surcroît, n’aurait jamais avalisé une opération de ce genre. Par conséquent, la seule solution qui restait était d’assurer son auto-financement par la production et le trafic de drogue.
Pendant la guerre du Vietnam, certaines tribus montagnardes, comme les Hmongs, ont reçu du matériel militaire payé par l’argent de la drogue. Avant la prise du pouvoir par Mao en Chine et avant la guerre du Vietnam, le nombre de toxicomanes était très limité : seuls quelques artistes d’avant-garde, des acteurs de cinéma ou des membres de la “jet society” avant la lettre consommaient de l’héroïne ou de la cocaïne : cela faisait tout au plus 5.000 personnes pour toute l’Amérique du Nord. Les médias téléguidés par les services ont incité à la consommation de drogues et, à la fin de la guerre du Vietnam, l’Amérique comptait déjà 560.000 drogués. Les mafias chinoise et italienne ont pris la logistique en main et ont joué dès lors un rôle important dans le financement des guerres impopulaires.
L’alliance entre la Turquie et les États-Unis a permis à un troisième réseau mafieux de participer à cette stratégie générale, celui formé par les organisations turques, qui travaillent en étroite collaboration avec des sectes para-religieuses et avec l’armée. Elles ont des liens avec des organisations criminelles similaires en Ouzbékistan voire dans d’autres pays turcophones d’Asie centrale et surtout en Albanie. Les organisations mafieuses albanaises ont pu étendre leurs activités à toute l’Europe à la suite du conflit du Kosovo, ce qui leur a permis de financer les unités de l’UÇK. Celles-ci ont joué le même rôle dans les Balkans que les tribus Hmongs au Vietnam dans les années 60. Elles ont préparé le pays avant l’offensive des troupes de l’OTAN.
Par ailleurs, le soutien médiatique insidieux, apporté à la toxicomanie généralisée chez les jeunes, poursuit un autre objectif stratégique, celui de miner l’enseignement, de façon à ce que l’Europe perde un autre de ses atouts : celui que procuraient les meilleurs établissements d’enseignement et d’éducation du monde, qui, jadis, avaient toujours aidé notre continent à se sauver des pires situations.
Dans toute l’Europe, les forces politiques saines doivent lutter contre les organisations mafieuses, non seulement parce qu’elle sont des organisations criminelles, mais aussi parce qu’elles sont les instruments d’un État, étranger à l’espace européen, qui cultive une haine viscérale à l’égard de l’identité européenne. La lutte contre les organisations mafieuses implique notamment de contrôler et de réguler les flux migratoires en provenance de pays où la présence et l’influence de mafias se fait lourdement sentir (Turquie, Albanie, Ouzbékistan, etc.).
♦ Les multinationales
Depuis les années 60, les multinationales sont un instrument du capitalisme américain, destiné à contraindre les autres États à ouvrir leurs frontières. Sur le plan strictement économique, le principe qui consiste à favoriser l’essaimage de multinationales conduit à des stratégies de “délocalisations”, comme on le dit dans le jargon néo-libéral. Ces stratégies de délocalisation sont responsables des taux élevés de chômage. Même dans le cas de produits en apparance peu signifiants ou anodins, tels les jouets ou les bonbons, les multinationales ont détruit des centaines de milliers d’emplois. Exemple : les voitures miniatures étaient, jadis, dans mon enfance, fabriquées généralement en Angleterre, comme les Dinky Toys, les Matchbox et les Corgi Toys. Aujourd’hui, les miniatures de la nouvelle génération, portant parfois la même marque, comme Matchbox, nous viennent de Thaïlande, de Chine ou de Macao.
À l’époque de son engouement pour l’espace politique national-révolutionnaire, le sociologue allemand Henning Eichberg, aujourd’hui exilé au Danemark, écrivait, avec beaucoup de pertinence, dans la revue berlinoise Neue Zeit, que nous subissions “une subversion totale par les bonbons” (eine totale Subvertierung durch Bonbons). En effet, les douceurs et sucreries pour les enfants ne sont plus produites aux niveaux locaux, ou confectionnées par une grand-mère pleine d’amour, mais vendues en masse, dans des drugstores ou des pompes à essence, des supermarchés ou des distributeurs automatiques, sous le nom de “Mars”, “Milky Way” ou “Snickers”. Ce ne sont plus des grand-mères ou des mamans qui les confectionnent, mais des multinationales sans cœur et tout en chiffres et en bilans, gérés par d’infects technocrates qui les vendent dans tous les coins et les recoins de la planète. À combien de personnes ces stratégies infâmes ont-elles coûté l’emploi, ont-elles ôté le sens à l’existence ?
Dans l’Europe entière, les forces politiques saines, si elles veulent vraiment lutter contre le chômage de masse, doivent refuser toutes les logiques de délocalisations et protéger efficacement les productions locales.
♦ Le néo-libéralisme comme idéologie
Le néo-libéralisme est l’idéologie économique de la globalisation. L’écrivain et économiste français Michel Albert a constaté, au début des années 90, que le néo-libéralisme, héritage des gouvernements de Thatcher et de Reagan, correspond en pratique à une négation quasi complète de tout investissement local (régional, national, transnational dans un cadre continental semi-autarcique et auto-centré, etc.). Il réagissait contre cette nouvelle pathologie politique, qui consistait à vouloir imiter à tout prix la gestion thatcherienne et les “reaganomics” et préconisait de remettre à l’ordre du jour les politiques “ordo-libérales”. L’“ordo-libéralisme” ou “modèle rhénan” (dans le vocabulaire de M. Albert), n’est pas seulement allemand ou “rhénan” mais aussi japonais, suédois, partiellement belge (les structures patrimoniales des vieilles industries de Flandre ou de Wallonie) ou français (les grandes entreprises familiales autour des villes de Lyon ou de Lille ou en Lorraine).
Ce “modèle rhénan” privilégie l’investissement plutôt que la spéculation en bourse. L’investissement ne se fait pas qu’en capital-machine dans l’industrie mais aussi, pour Albert, dans les modules de recherche des universités, dans les écoles supérieures professionnelles ou, plus généralement, dans l’enseignement. Conjointement aux idées délétères du mouvement soixante-huitard, l’idéologie néo-libérale a miné les systèmes d’enseignement dans toute l’Europe. En Allemagne, aujourd’hui, la situation est grave. En France, elle est pire, sinon catastrophique. En Angleterre, une initiative citoyenne, baptisée Campaign for Real Education, revendique actuellement, auprès des enseignants et des associations de parents, la revalorisation de la discipline à l’école, afin d’améliorer le niveau des études et les capacités linguistiques (en langue maternelle) des enfants. Le géopolitologue Robert Strausz-Hupé (1903-2002, ci-contre couverture de son autobiographie In my time parue en 1965), qui œuvrait dans les cénacles intellectuels gravitant jadis autour de Roosevelt, avait planifié la destruction des forces implicites du vieux continent européen, dans un programme destiné à l’Allemagne et à l’Europe, au même moment où Morgenthau concoctait ses plans pour une pastoralisation générale et définitive de l’espace germanique. Selon ce Strausz-Hupé, il fallait briser à jamais l’homogénéité ethnique des pays européens et ses systèmes d’éducation. Pour réaliser ce projet au bout de quelques décennies, les spéculations anti-autoritaires de pédagogues éthérés, la consommation de drogues et l’idéologie de 68 ont joué un rôle-clef. En évoquant ces faits, quelques voix chuchotent que le philosophe Herbert Marcuse, idole des soixante-huitards, aurait travaillé pour l’Office for Strategic Studies (OSS), l’agence américaine de renseignement qui a précédé la célèbre CIA.
Dans toute l’Europe, les forces politiques saines devraient militer aujourd’hui pour réaffirmer l’existence d’un système ordo-libéral de facture “rhénane” (selon Albert), c’est-à-dire un système économique qui investit au lieu de spéculer et qui apporte son soutien à l’école et aux universités, sans négliger les autres secteurs non marchands, comme les secteurs hospitalier et culturel, car les piliers porteurs non marchands de toute société ne peuvent être mis à disposition ni être sacrifié à la seule économie. Ces secteurs non marchands soudent les communautés populaires, créent une fidélité à l’État dans toutes les catégories sociales. Le néo-libéralisme ne soude pas, il dé-soude, il ne génère aucune fidélité et fait régner la loi de la jungle.
♦ Les médias
L’Europe est également tenue sous la coupe d’un système médiatique qui, in fine, est téléguidé par certains services étrangers, qui veillent à susciter les “bonnes” émotions au bon moment. Ces médias façonnent la mentalité contemporaine et visent à exclure du débat tout esprit indépendant et critique, surtout si ces esprits critiques sont effectivement critiques parce qu’ils pensent en termes d’histoire et de tradition. En effet, les esprits détachés du temps et de l’espace, sans feu ni lieu (Jacques Ellul), représentent ce que l’on appelle en Allemagne die schwebende Intelligenz, l’intelligentsia virevoltante, qui est justement cette forme d’intelligentsia dont l’américanisation et la globalisation ont besoin. La domination de l’Europe par des instruments médiatiques a commencé immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, not. quand une revue, apparemment anodine dans sa forme et sa présentation, Sélection du Reader’s Digest, a été répandue dans toute l’Europe et dans toutes les langues, quand la France de 1948 fut contrainte de faire jouer dans toutes ses salles de cinéma des films “made in USA”, sinon elle ne recevait pas les fonds du Plan Marshall. Le gouvernement Blum a accepté ce diktat, qui signait l’arrêt de mort du cinéma français.
Quand l’ancien créateur cinématographique Claude Autant-Lara, classé à gauche au temps de sa gloire, fut élu au Parlement Européen sur les listes du nationaliste français Jean-Marie le Pen, il reçut le droit de prononcer le discours inaugural de l’assemblée, vu qu’il en était le doyen. Il saisit cette opportunité pour condamner, du haut de la tribune de Strasbourg, la politique américaine qui a toujours consisté à imposer systématiquement les films d’Hollywood, pour torpiller les productions nationales des pays européens. Les chansons, les modes, les drogues, la télévision (avec CNN), l’internet sont autant de canaux qu’utilise la propagande américaine pour effacer la mémoire historique des Européens et d’influencer ainsi les opinions publiques, de façon à ce qu’aucune autre vision du monde autre que celle de l’American way of Life ne puisse plus jamais émerger.
Dans toute l’Europe, les forces politiques saines doivent viser à faire financer des médias indépendants, locaux et liés au sol, qui soient à même de fournir au public des messages idéologiquement et politiquement différents. Afin d’empêcher que nos peuples soient abrutis et placés sous influence par des systèmes médiatiques hypercentralisés et téléguidés par une super-puissance étrangère à notre espace. Un tel contrôle médiatique s’avère nécessaire dans la perspective des guerres du futur, qui seront des “guerres cognitives”, dont l’objectif sera d’influencer les peuples et de rendre les “audiences étrangères” (“enemy/alien audiences” dans le jargon de la CIA ou de la NSA) perméables au discours voulus par les services spéciaux de Washington, afin qu’aucune autre solution à un problème de politique internationale ne puisse être considérée comme “morale” ou “acceptable”.
♦ Les moyens militaires
On affirme généralement que la puissance des États-Unis est essentiellement une puissance maritime. Les puissances mondiales, qui sont simultanément des puissances maritimes (des thalassocraties), sont généralement “bi-océaniques” : on veut dire par là qu’elles ont des “fenêtres” sur 2 océans. L’objectif de la guerre que les États-Unis ont imposé au Mexique en 1848 était de se tailler une vaste fenêtre donnant sur l’Océan Pacifique, pour pouvoir ensuite accéder, à court ou à moyen terme, aux marchés de Chine et d’Extrême-Orient et d’en faire des marchés exclusivement réservés aux productions américaines. Lorsque l’Amiral américain Alfred Thayer Mahan s’efforce à la fin du XIXe siècle de faire de la Navy League un instrument pour promouvoir dans les esprits et dans les actes l’impérialisme américain, il poursuivait simultanément l’objectif de faire de la flotte américaine, qui était alors en train de se développer, un monopole militaire exclusif : seule cette flotte aurait le droit de s’imposer sur la planète sans souffrir la présence de concurrents.
Son but politique et stratégique était de donner aux puissances anglo-saxonnes une “arme d’intervention” globale et ubiquitaire, susceptible de donner à la Grande-Bretagne et aux États-Unis un instrument capable de développer une vitesse de déplacement supérieure à tous les autres instruments possibles à l’époque, afin d’assurer le succès de leurs interventions partout dans le monde. Les autres puissances ne pouvant pas posséder d’instruments aussi rapides ou d’une vitesse encore supérieure. Par conséquent, l’objectif visait aussi à enlever à l’avenir aux autres puissances de la planète la possession d’un armement naval similaire ou comparable. La conquête de l’espace maritime du Pacifique a donc eu lieu après celle des côtes californiennes en 1848, pour être plus exact 50 ans plus tard, lors de la guerre contre l’Espagne qui a abouti à l’élimination de cette puissance européenne dans les Caraïbes et dans les Philippines. L’Allemagne, à l’époque, a repris à son compte la souveraineté sur la Micronésie et a défendu, dans ce cadre, l’île de Samoa, avec sa marine de guerre, contre les prétentions américaines. Entre 1900 et 1917, les États-Unis n’ont posé aucun acte décisif, mais la Première Guerre mondiale leur a donné l’occasion d’intervenir et de vendre du matériel de guerre en telles quantités aux alliés occidentaux qu’au lendemain de la guerre ils n’étaient plus débiteurs du monde mais ses premiers créanciers.
En 1922, les Américains et les Britanniques imposent à l’Allemagne et à leurs propres alliés le Traité de Washington. On ne parle pas assez de ce Traité important, décisif et significatif pour l’Europe toute entière. Il imposait à chaque puissance maritime du monde un tonnage spécifique pour sa flotte de guerre : 550.000 tonnes pour les États-Unis et autant pour l’Angleterre; 375.000 tonnes pour le Japon ; 175.000 tonnes pour l’Italie et autant pour la France. Versailles avait déjà sonné le glas de la marine de guerre allemande. La France, bien que considérée comme un État vainqueur, ne pouvait plus désormais, après le traité de Washington, se donner les moyens de devenir une forte puissance maritime. La réduction à quasi rien du tonnage autorisé de la flotte allemande était en fait, aux yeux de Washington, une vengence pour Samoa et une mesure préventive, pour éliminer la présence du Reich dans le Pacifique. Pourquoi est-il important aujourd’hui de rappeler à tous les clauses du Traité de Washington ? Parce qu’avec ce Traité nous avons affaire à un exemple d’école du modus operandi américain.
* 1. Ce procédé a été systématisé par la suite.
* 2. Les peuples lésés ont tenté en vain d’apporter des réponses à ces mesures qui restreignaient considérablement l’exercice de leur souveraineté. Il suffit de penser au développement de l’aviation civile française, aux temps héroïques où se sont distingués des pilotes exceptionnels comme Jean Mermoz et Antoine de Saint-Exupéry, ou au développement des dirigeables Zeppelin en Allemagne, qui a connu un fin tragique en 1937 à New York quand le “Hindenburg” s’est écrasé au sol en proie aux flammes.
Du “Mistral” aux “Mirages”
Les 2 puissances que sont la France et l’Allemagne n’ont pas pu remplacer leurs marines perdues à la suite des clauses du Traité de Washington de 1922 par une “flotte aérienne” adéquate et suffisante. L’objectif général poursuivi par les Américains était de ne tolérer aucune industrie autonome d’armement de haute technologie chez leurs anciens alliés. Après la Seconde Guerre mondiale, la France et les petites puissances occidentales ont été contraintes d’acheter le vieux matériel de guerre américain pour leurs armées. L’armée française a ainsi été dotée exclusivement de matériels américains. Mais avec l’aide d’ingénieurs allemands prisonniers de guerre, la France a été rapidement en mesure de fabriquer des avions de combat ultra-modernes, comme par ex. les avions à réaction de type “Mistral”.
Après 1945, l’Allemagne n’a plus possédé d’industrie aéronautique digne de ce nom. Fokker, aux Pays-Bas, n’a plus pu qu’essayer de survivre et est finalement resté une entreprise trop modeste pour ses capacités réelles. Sous De Gaulle, les ingénieurs français développent, en coopération avec des collègues allemands, les fameux chasseurs Mirage, concurrents sérieux pour leurs équivalents américains sur le marché mondial. Les chasseurs Mirage III constituaient un développement du Volksjäger (“chasseur du peuple”) allemand de la Seconde Guerre mondiale, le Heinkel 162. En 1975, les Américains forcent les gouvernements des pays scandinaves et bénéluxiens de l’OTAN à acquérir des chasseurs F-16, après avoir convaincu une brochette de politiciens corrompus. Cette décision a eu pour effet que les Français de Bloch-Dassault et les Suédois de SAAB n’ont plus pu opérer de sauts technologiques majeurs, parce que la perte de ce marché intérieur européen ne leur permettait pas de financer des recherches de pointe. Le même scénario s’est déroulé plus récemment, avec la vente de F-16 aux forces aériennes polonaise et hongroise. Depuis ce “marché du siècle”, les avionneurs français et suédois claudiquent à la traîne et ne parviennent plus à se hisser, faute de moyens financiers, aux plus hauts niveaux de la technologie avionique. Si, sur le plan des technologies de l’armement, les Allemands ont eu l’autorisation de construire leurs chars Léopard, c’est parce que l’Amérique est avant tout une puissance maritime et ne s’intéresse pas a priori aux armements destinés aux armées de terre. Les Américains mettent davantage l’accent sur les navires de guerre, les sous-marins, les missiles, les satellites et les forces aériennes.
Dans un article paru dans l’hebdomadaire berlinois Junge Freiheit, on apprend que les consortiums américains achètent les firmes qui produisent des technologies de pointe, comme Fiat-Avio en Italie, une branche du gigantesque consortium que représente Fiat et produit des moteurs d’avion; ensuite une entreprise d’Allemagne du Nord qui fabrique des sous-marins et le consortium espagnol Santa Barbara Blindados, qui fabrique les chars Léopard allemands pour le compte de l’armée espagnole. De cette manière, les tenants de l’industrie de guerre américaine auront accès à tous les secrets de l’industrie allemande des blindés. Ces manœuvres financières ont pour objectif de contraindre l’Europe à la dépendance, avant qu’elle ne se donne les possibilités d’affirmer son indépendance militaire.
Les organisations militaires qui sont ou étaient sous la tutelle américaine, comme l’OTAN, le CENTO ou l’OTASE, ne servaient qu’à une chose : créer un marché pour les armes américaines déclassées, notamment les avions, afin d’empêcher, dans les pays “alliés”, toute éclosion ou résurrection d’industries d’armement indépendantes, capables de concurrencer leurs équivalentes américaines. Les progrès technologiques, qui auraient pu résulter de l’indépendance des industries d’armement en Europe ou ailleurs, auraient sans doute permis la production de systèmes d’armement plus performants pour les “alien armies”, les armées étrangères, ce qui aurait aussi eu pour conséquence de tenir en échec, le cas échéant, la super-puissance dominante, devenue entre-temps la seule superpuissance de la planète, voire de la réduire à la dimension d’une puissance de deuxième ou de troisième rang.
Le réseau “ÉCHELON”
La crainte de voir des puissances potentiellement hostiles développer des technologies militaires performantes est profondément ancrée dans les têtes du personnel politique dirigeant des États-Unis. C’est ce qui explique la nécessité d’espionner les “alliés”. Comme nous l’a très bien expliqué Michael Wiesberg dans les colonnes de l’hebdomadaire berlinois Junge Freiheit, le système satellitaire “ÉCHELON” a été conçu pendant la Guerre Froide en tant que système d’observation militaire, destiné à compléter les moyens de communication existants de l’époque, tels les câbles sous-marins ou les autres satellites utilisés à des fins militaires. Mais sous Clinton, le système “ÉCHELON” a cessé d’être un instrument purement militaire ; très officiellement, il poursuit désormais des missions civiles. Et lorsque des objectifs civils deviennent objets de systèmes d’espionnage de haute technologie, cela signifie que les “alliés” de la super-puissance, hyper-armée, deviennent, eux aussi, à leur tour, les cibles de ces écoutes permanentes. Dans un tel contexte, ces “alliés” ne sont plus des “alliés” au sens conventionnel du terme. La perspective purement politique, telle qu’elle nous fut jadis définie par un Carl Schmitt, change complètement. Il n’existe alors plus d’ennemis au sens “schmittien” du terme, mais plus d’”alliés” non plus, dans le sens où ceux-ci serait théoriquement et juridiquement perçus et traités comme des égaux. Le langage utilisé désormais dans les hautes sphères dirigeantes américaines et dans les services secrets US trahit ce glissement sémantique et pratique : on n’y parle plus d’”ennemis” ou d’”alliés”, mais d’alien audiences, littéralement d’”auditeurs étrangers”, de “destinataires [de messages] étrangers”, qui doivent être la cible des services de propagande américains, qui ont pour mission de les rendre “réceptifs” et dociles.
Que signifie ce glissement, cette modification, sémantique, en apparence anodine ? Elle signifie qu’après l’effondrement de l’Union Soviétique, les “alliés” européens sont devenus superflus et ne constituent plus qu’un ensemble de résidus, vestiges d’un passé bien révolu, tant et si bien que l’on peut sans vergogne aller pomper des informations chez eux, qu’on peut les placer sous écoute permanente, surtout dans les domaines qui touchent les technologies de pointe. Les Européens ont déjà pu constater, à leurs dépens, que des firmes françaises et allemandes ont été espionnées par voie électronique ou par le truchement des satellites du système ÉCHELON. Certaines de ces entreprises avaient mis au point un système de purification des eaux. Comme les informations qu’elles envoyaient par courrier électronique avaient préalablement été pompées, les entreprises concurrentes américaines avaient pu fabriquer les produits à meilleur marché, tout simplement parce qu’elles n’avaient pas investi le moindre cent dans la recherche.
L’appareil étatique américain favorise de la sorte ses propres firmes nationales et pille simultanément les entreprises de ses “alliés”. Cette forme d’espionnage industriel recèle un danger mortel pour nos sociétés civiles, car elle génère un chômage au sein d’un personnel hautement qualifié. Duncan Campbell, un courageux journaliste britannique qui a dénoncé le scandale d’ÉCHELON, donne, dans son rapport, des dizaines d’exemples de pillages similaires, dans tous les domaines des technologies de pointe. Les États-Unis, cependant, ne sont pas les seuls à participer au réseau satellitaire d’espionnage ÉCHELON ; la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande y participent aussi, si bien qu’une question importante se pose à nous : le Royaume-Uni constitue-t-il une puissance européenne loyale ? Le Général de Gaulle n’avait-il pas raison quand il disait que la “relation spéciale” (special relationship) entre les États-Unis et la Grande-Bretagne était derechef hostile au continent européen, et le resterait à jamais ?
Lorsque nous évoquons une “Europe des peuples”, nous devons avoir en tête 2 faisceaux de faits, jouant chacun un rôle important :
◊ 1. Le premier faisceau de faits est de nature culturelle. La culture est ce que l’on doit maintenir intact, dans la mesure du possible, dans le tourbillon incessant des modèles divergents que nous propose la modernité. Nous en sommes bien évidemment conscients, nous plus que beaucoup d’autres. Mais cette conscience, qui est la nôtre, recèle un grand danger, propre de tout combat culturel : celui de transformer tout héritage culturel en un fatras “muséifié” ou de percevoir toute activité culturelle comme un simple passe-temps. La défense de nos héritages culturels ne peut en aucun cas être “statique”, dépourvue de dynamisme. Toute culture vivante possède une dimension politique, économique et géopolitique.
◊ 2. Second faisceau de faits : le peuple, en tant que substrat ethnique porteur et créateur/fondateur de culture, ne peut jamais, au grand jamais, être mis à disposition par la classe politique dominante. Ce substrat populaire fait émerger, au fil du temps, une culture et une littérature spécifiques et non aliénables, produits d’une histoire particulière. Il génère également un système économique spécifique, qui est tel et non autre. Toute forme économique nait et s’inserre dans un espace particulier, est une émanation d’une époque particulière. Par voie de conséquence, toute économie viable ne peut s’inscrire dans un schéma conceptuel qui se voudrait d’emblée “international” ou “universel”. Perroux, Albertini et Silem, les grands théoriciens français de l’économie et de l’histoire économique, insistent justement sur la dimension historique des systèmes économiques, sans oublier les grands théoriciens des systèmes autarciques. Pour clarifier leurs propos si pertinents, ils ont classés l’ensemble des systèmes en 2 catégories didactiques : les “orthodoxes”, d’une part, les “hétérodoxes”, d’autres part.
“Orthodoxes” et “hétérodoxes” en théorie économique
Les “orthodoxes” sont les libéraux de l’école d’Adam Smith (les “libéraux manchesteriens”) et les marxistes, qui pensent sur base de concepts “universels” et veulent implanter les mêmes modèles et catégories partout dans le monde. Ils sont en fait les ancêtres philosophiques des araseurs globalistes d’aujourd’hui. Les “hétérodoxes” en revanche mettent l’accent sur les particularités de chaque système économique. Ils sont les héritiers de l’”école historique” allemande, et d’économistes tels Rodbertus, Schmoller et de Laveleye. Sous la République de Weimar, le Tat-Kreis et la revue Die Tat, avec des héritiers de cette école comme Ferdinand Fried et Ernst Wagemann, ont poursuivi cette quête et approfondi cette veine intellectuelle.
Comme nous venons de le dire, pour les “hétérodoxes” et les tenants de l’école historique, chaque espace économique est lié à un lieu et est le fruit d’une histoire particulière, que l’on ne peut pas tout bonnement mettre entre parenthèse et ignorer. L’histoire et l’économie façonnent les institutions, qui sont liées à un substrat ethnique, à un lieu et à une époque, des institutions qui font fonctionner une économie de manière telle et non autre. Nous percevons très nettement, ici, pourquoi l’UE a connu jusqu’ici l’échec, et le connaîtra encore dans l’avenir : elle n’a jamais emprunté cette voie hétérodoxe. Nous, bien évidemment, nous optons pour cette approche hétérodoxe de l’économie, dans le sens où l’entendent Perroux, Silem et Albertini. L’économie est le “nomos” de l’oïkos, ce qui signifie qu’elle est la mise en forme d’un lieu de vie spécifique, où j’habite, moi, en tant que “façonneur” potentiel du politique, avec les miens. D’après l’étymologie même du mot économie, il n’y a pas d’économie sans lieu (**). Une économie universelle n’existe pas par définition.
Revenons à la géopolitique. Par définition, la discipline, que constitue la “géopolitique”, traite de l’influence des facteurs géographiques/spatiaux sur les ressorts éternels de la politique, à l’intérieur d’une aire donnée. Les facteurs spatiaux, immédiats et environnants, influencent bien entendu la manière de pratiquer l’économie dans les limites de l’“oïkos” lui-même. S’il nous paraît utile et équilibrant de conserver ces modes hérités de pratiquer l’économie, et de ne pas les remplacer par des règles qui seraient soi-disant applicables sans faille à tous les lieux du monde, alors nous pouvons parler d’un principe “autarcique”, quand l’économie se donne pour but d’être et de rester auto-suffisante. La notion d’autarcie économique n’implique pas nécessairement que l’on constitue à terme un “État commercial fermé” (l’interprétation étroite de l’idée conçue par Fichte). À l’heure actuelle, la notion d’autarcie devrait viser un équilibre entre une ouverture raisonnable des frontières commerciales et la pratique tout aussi raisonnable de fermetures ad hoc, afin de protéger, comme il se doit, les productions indigènes. Une notion actualisée d’autarcie vise un “auto-centrage” bien balancé de toute économie nationale ou “grand-spatiale” (großräumisch / reichisch), ainsi que l’avait théorisé avec brio André Grjébine, un disciple de François Perroux.
De Frédéric II à Friedrich List
Friedrich List s’était fait l’avocat, au XIXe siècle, des systèmes économiques indépendants. C’est lui qui a forgé, par ses idées et plans, les économies modernes de l’Allemagne, des États-Unis, de la France et de la Belgique, et partiellement aussi de la Russie à l’époque du ministre du Tsar Serguëi Witte, l’homme qui, à la veille de la Première Guerre mondiale, a modernisé l’empire russe. L’idée principale de List était de lancer le processus d’industrialisation dans chaque pays et de développer de bons systèmes et réseaux de communications. À l’époque de List, ces systèmes et réseaux de communications étaient les canaux et les chemins de fer. De son point de vue, et du nôtre, chaque peuple, chaque aire culturelle ou civilisationnelle, chaque fédération de peuples, a le droit de construire son propre réseau de communication, afin de se consolider économiquement. Dans ce sens, List entendait réaliser les vœux concrets contenus dans le Testament politique de Frédéric II de Prusse.
Le roi de Prusse écrivit en 1756 que la mission majeure de l’État prussien dans l’espace de la grande plaine de l’Allemagne du Nord était de relier entre eux par canaux les grands bassins fluviaux, si bien qu’entre la Vistule et la Mer du Nord les communications s’en trouvent grandement facilitées. Ce projet visait à dépasser l’état de discontinuité et de fragmentation de l’espace nord-allemand, qui avait grevé pendant des siècles le destin historique du Saint-Empire. Le système de canaux envisagés réduisait ensuite la dépendance de cette plaine par rapport à la mer. En son temps, List développa également le projet de relier à l’Atlantique les grands lacs situés au centre du continent nord-américain. Il encouragea les Français à construire un canal entre l’Atlantique et la Méditerranée, afin de relativiser la position de Gibraltar.
Il donna aussi le conseil au roi des Belges, Léopold Ier de Saxe-Cobourg, de relier les bassins de l’Escaut et de la Meuse à celui du Rhin. Ainsi, successivement, l’État belge a fait creuser plusieurs canaux, dont le “Canal du Centre”, le Canal Anvers-Charleroi et, beaucoup plus tard seulement, le Canal Albert (en 1928), couronnement de ce projet germano-belge du XIXe siècle. List conseilla à tous de construire des lignes de chemin de fer, afin d’accélérer partout les communications. Ce sont surtout l’Allemagne et les États-Unis qui doivent à ce grand ingénieur et économiste d’être devenus de grandes puissances industrielles.
Du droit inaliénable à déployer ses propres moyens électroniques
Les puissances thalassocratiques ne peuvent en aucun cas tolérer de tels dévelopements dans les pays continentaux. Les Anglais craignaient, aux XIXe et XXe siècles, que l’élément constitutif de leur puissance, c’est-à-dire leur flotte, perdrait automatiquement de son importance en cas d’amélioration des voies navigables intra-continentales et des chemins de fer. La presse anglaise s’était insurgée contre la construction, par les Français, du grand canal entre l’Atlantique et la Méditerranée. En 1942, cette même presse londonienne publie une carte pour expliciter à son public les dangers que recèlerait la construction d’une liaison entre le Rhin, le Main et le Danube. Dans son ouvrage du plus haut intérêt, intitulé Präventivschlag, Max Klüver nous rappelle que les services spéciaux britanniques avaient planifié et commencé à exécuter des missions de sabotage contre les ponts sur le Danube en Hongrie et en Roumanie. La Guerre Froide — il suffit de lire une carte physique de l’Europe — avait également pour objectif de couper les communications fluviales sur l’Elbe et le Danube, afin d’empêcher toute dynamique entre la Bohème et l’Allemagne du Nord et entre le complexe bavaro-autrichien et l’espace balkanique.
La guerre contre la Serbie en 1999 a servi, entre autres choses, à bloquer tout trafic sur le Danube et à empêcher l’éclosion d’un système de communication à voies multiples entre la région de Belgrade et la Mer Egée. Les idées de List restent tout à fait actuelles et mériteraient bien d’être approfondies et étoffées, not. en incluant dans leurs réflexions sur l’autarcie et l’indépendance économique la technologie nouvelle que représentent aujourd’hui les systèmes satellitaires. Tout groupe de peuples, toute fédération comme l’UE par ex., devrait disposer du droit, inaliénable, de déployer ses propres moyens et systèmes électroniques, afin de renforcer sa puissance industrielle et économique.
Pour observer de réelles actualisations des théories de List, qui, en Europe, sont refoulées voire “interdites” comme presque toutes les doctrines “hétérodoxes”, nous devons tourner nos regards vers l’Amérique latine. Sur ce continent, travaillent et enseignent des disciples de List et de Perroux. Lorsque ces théoriciens et économistes latino-américains parlent de s’émanciper de la tutelle américaine, ils utilisent le concept de “continentalisme”. Ils désignent par là un mouvement politique présent sur l’ensemble du continent ibéro-américain et capable de rassembler et de fédérer toutes les forces souhaitant se dégager de la dépendance imposée par Washington.
L’Argentine, par ex., a développé des idées et des idéaux autarcistes bien étayés dès l’époque du Général Péron. Avant que les forces transnationales du monde bancaire aient ruiné le pays en utilisant tous les trucs possibles et imaginables, l’Argentine bénéficiait d’une réelle indépendance alimentaire, grâce à sa surproduction de céréales et de viandes, destinées à l’exportation. Cette puissance civile constituait une épine dans le pied de la politique américaine. L’Argentine avait aussi, not. grâce à l’aide d’ingénieurs allemands, pu développer une industrie militaire complète et bien diversifiée. En 1982, les pilotes argentins se servaient d’avions de combat fabriqués en Argentine même, les fameux “Pucaras”, qui détruisirent des navires de guerre britanniques lors de la Guerre des Malouines. Cette politique d’autonomie bien poursuivie fait de l’idéologie péroniste, qui l’articule, l’ennemi numéro un des États-Unis en Amérique ibérique, et plus particulièrement dans le “cône sud”, depuis plus de 60 ans. Les nombreuses crises, créées de toutes pièces, qui ont secoué la patrie du Général Péron, ont réduit à néant les pratiques autarciques, pourtant si bien conçues. Une expérience très positive a connu une fin misérable, ce qui est un désastre pour l’humanité entière.
Ceux qui veulent aujourd’hui poursuivre une politique européenne d’indépendance, en dehors de tous les conformismes suggérés par les médias aux ordres, doivent articuler les 6 points suivants pour répondre à la politique de globalisation voulue par les États-Unis :
♦ Point 1 : Abandonner le néo-libéralisme, retrouver l’ordo-libéralisme !
L’économie doit à nouveau reposer sur les principes du “modèle rhénan” (Michel Albert) et retrouver sa dimension “patrimoniale”. La démarche principale pour retourner à ce modèle “rhénan” et patrimonial, et réétablir ainsi une économie de marché ordo-libérale, consiste à investir plutôt qu’à spéculer. Lorsque l’on parle d’investissement, cela vaut également pour les établissements d’enseignement, les universités et la recherche. Une telle politique implique également le contrôle des domaines stratégiques les plus importants, comme au Japon ou aux États-Unis, ce que pratique désormais le Président Poutine en Russie post-communiste. Poutine, en effet, vient de prier récemment l’oligarque Khodorovski, d’investir “patriotiquement” sa fortune dans des projets à développer dans la Fédération de Russie, plutôt que de les “placer” à l’étranger et d’y spéculer sans risque. L’eurocratie bruxelloise, elle, a toujours refusé une telle politique. Récemment, le député du Front National français Bruno Gollnisch a proposé une politique européenne selon 3 axes : 1) soutenir Airbus, afin de développer une industrie aéronautique européenne indépendante de l’Amérique ; 2) développer “Aérospace” afin de doter l’Europe d’un système satellitaire propre ; 3) soutenir toutes les recherches en matières énergétiques afin de délivrer l’Europe de la tutelle des consortia pétrolier dirigés par les États-Unis. Un programme aussi clair constitue indubitablement un pas dans la bonne direction
♦ Point 2 : Lutter pour soustraire l’Europe à l’emprise et l’influence des grandes agences médiatiques américaines !
Pour nous rendre indépendants des grandes agences médiatiques américaines, qui interprètent la réalité ambiante de la scène internationale dans des perspectives qui vont à l’encontre de nos propres intérêts, l’Europe doit donc développer une politique spatiale, ce qui implique une étroite coopération avec la Russie. Sans la Russie, nous accusons un retard considérable en ce domaine. Pendant des décennies, la Russie a rassemblé un savoir-faire considérable en matières spatiales. La Chine et l’Inde sont prêtes, elles aussi, à participer à un projet commun dans ce sens. Mais, pour pouvoir combattre le plus efficacement qui soit le totalitarisme médiacratique que nous imposent les États-Unis, nous avons besoin d’une révolution intellectuelle et spirituelle, d’une nouvelle métapolitique, qui briserait la fascination dangereuse qu’exerce l’industrie américaine de la cinématographie et des loisirs. Si les productions européennes présentent une qualité et attirent le public, tout en conservant la diversité et la pluralité des cultures européennes au sens où l’entendait Herder, nous serions en mesure de gagner la “guerre cognitive”, comme l’appellent aujourd’hui les stratégistes français. Toute révolution spirituelle a besoin de fantaisie, de créativité, d’un futurisme rédempteur et, surtout, d’une certaine insolence dans la critique, comme le démontre l’histoire d’une feuille satirique allemande d’avant 1914, le Simplicissimus. Un esprit d’insolence, lorsqu’il fait mouche, aide à gagner la “guerre cognitive”.
♦ Point 3 : Les principes de politique étrangère ne devraient pas être ceux qu’induit et prêche l’Amérique sans arrêt
L’Europe doit imposer ses propres concepts en politique extérieure, en d’autres termes rejeter l’universalisme de Washington, que celui-ci s’exprime sur le mode du “multilatéralisme”, comme le veut Kerry, ou de l’”unilatéralisme”, tel que Bush le pratique en Irak. Pour une Europe, qui ne serait plus l’expression de l’eurocratie bruxelloise, aucun modèle ne devrait être considéré comme universellement valable ou annoncé comme tel. Que 2 faisceaux de principes soient rappelés et cités ici :
◊ Armin Mohler, décédé en juillet 2003, parlait de la nécessité de donner une interprétation et une pratique allemandes au gaullisme, dans la mesure, écrivait-il dans son ouvrage Von rechts gesehen (Vu de droite), où l’Europe devrait sans cesse s’intéresser aux — et protéger — (les) pays que les Américains décrètent rogue states (“États-voyous”). Lorsqu’A. Mohler écrivit ses lignes sur le gaullisme, l’État-voyou par excellence, dans la terminologie propagandiste américaine, était la Chine. Au même moment, dans le camp “national-européen”, Jean Thiriart et les militants de son mouvement Jeune Europe à Bruxelles, disaient exactement la même chose. En Allemagne, Werner Georg Haverbeck, à Vlotho, tentait, dans son Collegium Humanum de répandre dans les milieux intellectuels allemands une information plus objective sur la Chine. La reine-mère en Belgique, Elisabeth von Wittelsbach, pour s’opposer ostensiblement à la “Doctrine Hallstein” de l’OTAN, entreprit à l’époque de faire un voyage en Chine. Tous furent affublés de l’épithète disqualifiante de “crypto-communistes”. Or, orienter la politique internationale de l’Europe selon certains modèles chinois n’est nullement une idiotie ou une aberration.
◊ Cette “sinophilie” des années 50 et 60 nous amène tout naturellement à réflechir sur un modèle que l’Europe pourrait parfaitement imiter, au lieu de suivre aveuglément les principes et les pratiques de l’universalisme américain. Ce modèle est celui que la Chine propose aujourd’hui encore, après la parenthèse paléo-communiste :
* Aucune immixtion d’États tiers dans les affaires intérieures d’un autre État. Cela signifie que l’idéologie des droits de l’homme ne peut être utilisée pour susciter des conflits au sein d’un État tiers. Le Général Löser, qui, immédiatement avant la chute du Mur, militait en Allemagne pour une neutralisation de la zone centre-européenne (Mitteleuropa), défendait des points de vue similaires.
* Respect de la souveraineté des États existants.
* Ne jamais agir pour ébranler les fondements sur lesquels reposaient les stabilités des États.
* Continuer à travailler à la coexistence pacifique.
* Garantir à chaque peuple la liberté de façonner à sa guise son propre système économique.
Cette philosophie politique chinoise repose sur les travaux d’auteurs classiques comme Sun Tzu ou Han Fei et sur le Tao Te King. Cette pensée recèle des arguments clairs comme de l’eau de roche, sans rien avoir à faire avec ce moralisme délétère qui caractérise l’articulation dans les médias de l’universalisme américain.
♦ Point 4 : S’efforcer d’être indépendant sur le plan militaire
La tâche principale d’un mouvement de libération contientale dans toute l’Europe serait de viser la protection sans faille de l’industrie de l’armement et d’éviter que les firmes existantes ne tombent aux mains de consortia américains tels Carlyle Incorporation. Fiat Avio en Italie, la dernière firme qui construisait des sous-marins en Allemagne, le consortium espagnol Santa Barbara Blindados viennent tout juste de devenir américains par le truchement de spéculations boursières. Autre tâche : privilégier systématiquement l’Eurocorps au lieu de l’OTAN, tout en transformant cet “Eurocorps” en une armée populaire de type helvétique, soit en une milice, comme l’avaient voulu Löser en Allemagne, Spannocchi en Autriche et Brossolet en France. L’OTAN n’a en effet plus aucune raison d’exister depuis que l’Allemagne et l’Europe ont été réunifiées en 1989. Dans la foulée de la disparition du Rideau de Fer, les Européens ont raté une chance historique de façonner un ordre mondial selon leurs intérêts. C’est pourquoi la belle idée d’un “Axe Paris-Berlin-Moscou” vient sans doute trop tard. Troisième tâche : construire une flotte européenne dotée de porte-avions. Quatrième tâche : lancer un système satellitaire européen, afin que l’Europe puisse enfin disposer d’une arme pour mener tout à la fois les guerres militaires et les guerres culturelles/cognitives. Ce qui nous conduit à énoncer le point 5.
♦ Point 5 : Combattre le réseau ÉCHELON
En tant que système d’observation et d’espionnage au service de la Grande-Bretagne, de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande et des États-Unis, ÉCHELON est une arme dirigée contre l’Europe, la Russie, l’Inde, la Chine et le Japon. Il incarne l’idée dangereuse d’une surveillance totale, comme l’avaient prédite Orwell et Foucault. La pratique américaine et anglo-saxonne d’une surveillance aussi ubiquitaire doit être contrée et combattue par toutes les autres puissances du monde qui en font l’objet. Elle ne peut l’être que par la constitution d’un système équivalent, fruit d’une étroite coopération entre la Russie, l’Europe, l’Inde, la Chine et le Japon. Si ÉCHELON n’est plus le seul et unique système de ce type, les puissances de la grande masse continentale eurasiatique pourront apporter leur réponse culturelle, militaire et économique. En ÉCHELON, en effet, fusionnent les opérations culturelles, économiques et militaires qui sont menées partout dans le monde aujourd’hui. La réponse à y apporter réside bel et bien dans la constitution d’un “Euro-Space” en liaison avec le savoir-faire russe accumulé depuis le lancement du premier spoutnik à la fin des années 50
♦ Point 6 : Pour une politique énergétique indépendante
Pour ce qui concerne la politique énergétique, la voie à suivre est celle de la diversification maximale des sources d’énergie, comme De Gaulle l’avait amorcée en France dans les années 60, lorsqu’il entendait prendre ses distances par rapport à l’Amérique et à l’OTAN. Le Bureau du Plan français voulait à l’époque exploiter toutes les sources d’énergie possibles : éoliennes, solaires, marémotrices, hydrauliques, sans pour autant exclure le pétrole et le nucléaire. La diversification permet de se dégager d’une dépendance trop étroite à l’endroit d’une source d’énergie unique et/ou exclusive. Aujourd’hui, cette politique de diversification reste valable. Ce qui n’exclut pas de participer à un vaste projet de développement des oléoducs et gazoducs eurasiens, de concert avec la Russie, la Chine, les Corées et le Japon. L’objectif majeur est de se dégager de la dépendance à l’égard du pétrole saoudien et, par ricochet, des sources pétrolières contrôlées par les États-Unis.
Ces 6 points ne pourront jamais être réalisés par le personnel politique actuel. Ceci n’est pas une conclusion qui m’est personnelle, fruit d’une aigreur à l’endroit de l’établissement politique dominant. L’analyse, qui conclut à cette incompétence générale du personnel politique établi, existe déjà, coulée dans des ouvrages de référence, solidement charpentés. Ils constituent une source inépuisable d’idées politiques nouvelles, de programmes réalisables. Erwin Scheuch, Hans-Herbert von Arnim, Konrad Adam, la tradition anti-partitocratique italienne, l’œuvre d’un Roberto Michels, critique des oligarchies, l’œuvre de l’ancien ministre de Franco, Gonzalo Fernandez de la Mora, nous livrent les concepts de combat nécessaires pour déployer une critique offensive et générale des partitocraties et des “cliques” (Scheuch) en place. Cette critique doit contraindre à terme les “élites sans projet” à laisser le terrain à de nouvelles élites, capable d’apporter les vraies réponses aux problèmes contemporains. Pour finir, il me paraît utile de méditer une opinion émise jadis par A. Moeller van den Bruck, qui disait que la politique partisane (la partitocratie) était un mal, parce que les partis s’emparent de l’appareil d’État, alors que celui-ci devrait en théorie appartenir à tous; ainsi s’instaure, dit Moeller van den Bruck, un “filtre” entre le peuple réel et le monde de la politique, qui détruit toute immédiateté entre gouvernés et gouvernants.
Seule cette immédiateté, postulée par Moeller van den Bruck, fonde la véritable démocratie, qui ne peut être que populiste et organique. S’il n’y a ni populisme ni organicité en permanence, l’État dégénère en une institution rigide et purement formelle, inorganique et dévitalisée.
Cette grande idée de l’immédiateté dans le politique pur permet de réaliser de véritables projets et de démasquer les messages idéologiques qui nous conduisent sur de fausses routes. C’est à la restauration de cette immédiateté que nous entendons œuvrer.
► Robert Steuckers, Forest-Flotzenberg / Friedrichsroda (Thüringen), avril 2004 / VOULOIR. http://vouloir.hautetfort.com/
◘ Notes :
(*) Original allemand : R. Steuckers, « Europa der Völker statt US-Globalisierung », in Veröffentlichungen der Gesellschaft für Freie Publizistik, XX. Kongress-Protokoll 2004, Die Neue Achse : Europas Chancen gegen Amerika, Gesellschaft für Freie Publizistik e. V., Oberboihingen, 2004. Ont également participé à ce Congrès, Dr. Rolf Kosiek, Dr. Dr. Volkmar Weiss, Dr. Walter Post, Prof. Dr. Wjatscheslaw Daschitschew [Viatcheslav Dachitchev], Harald Neubauer, Dr. Pierre Krebs, Dr. Gert Sudholt.
(**) Le mot grec oïkos est de même racine indo-européenne que le latin vicus, signifiant “village”, soit un site bien circonscrit dans l’espace. Le terme latin vicus a donné le néerlandais wijk (quartier) et le suffixe onomastique anglais “-wich”, comme dans “Greenwich”, par ex., qui donnerait “Groenwijk” en néerlandais. Le son “w” ou “v” ayant disparu dans le grec classique et s’étant maintenu dans les langues latines et germaniques, la forme originale est “[w/v]oikos”, où l’on reconnaît les 2 consonnes, inamovibles, tandis que les voyelles varient. Le “k” est devenu “tch” en anglais, selon les mêmes règles phonétiques qui ont donné le passage de castellum (latin) à castel (vieux français), à “cateau” ou “casteau” (picard), à “château” (français moderne) ; ou encore le passage de “canis” (latin) à “ki” (picard du Borinage) puis à “chien” (français moderne) et à “tché” (wallon de Liège). De “tché”, on passe ensuite au domaine germanique où bon nombre de “k” latins ont donné un “h” aspiré, en passant par le son intermédiaire écrit “ch” en néerlandais et en allemand (exemple : “canis”/ “hond/Hund”; “cervus”/ “cerf” / “hert”/”Hirsch”, etc.). Les noms de peuples suivent aussi la même règle : les “Chattes” de l’Antiquité sont devenus les “Hessois” (“Hessen”) d’aujourd’hui, en tenant compte que le “t” se transforme en double “s”, selon les règles des mutations consonantiques, propres aux langues germaniques continentales.
Europe et Union européenne - Page 1149
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L’Europe face à la globalisation
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L'Irlande, la construction européenne et le génocide industriel de la France
Le problème irlandais est caractéristique de ce que la construction européenne a coûté et continuera à coûter à la France.
L'Irlande était un pays pauvre comparé à notre pays il y a encore trente ans. Avec la construction européenne, le PIB par tête est maintenant de 50 % supérieur à celui de la France.
L'expression « déshabiller Pierre pour habiller Paul» garde tout son sens. Les pays européens du centre (France, Allemagne, ... ) ont par leurs subventions permis à l'Irlande de faire venir des entreprises, la plupart du temps américaines. Au passage, les subventions européennes ont aussi permis aux entreprises du CAC 40 de délocaliser au détriment de l'emploi dans notre pays. L'Irlande a aussi fait venir d'autres entreprises avec un taux d'imposition sur les bénéfices de 12,5 % contre 27,5 % en moyenne dans les autres pays de la zone Euro.
Après avoir fait payer les français à notre détriment, on leur demande maintenant de renflouer l'Irlande à nouveau. Cela n'est pas trop souligné par les fanatiques de la construction européenne. On constate aussi l'hypocrisie, la vacuité et le ridicule de ceux qui condamnent en permanence le protectionnisme.
Depuis longtemps il ne consiste plus à refuser des marchandises. Il s'exprime de façon sournoise par des conditions avantageuses grâce aux taux de change pour certains, le taux d'imposition sur les sociétés ou la pratique de la désinflation compétitive comme en Allemagne. Ce qu'on appelle le libre-échange n'est que l'utilisation de tous les protectionnismes locaux. Les Irlandais n'ont ratifié le traité de Lisbonne qu'à condition de maintenir leur avantage fiscal sur les sociétés. Quant à la Grèce, elle envisage déjà de ne pas rembourser le FMI et l'Europe.
On comprend avec l'Irlande, cas qu'on peut généraliser à la Grèce, à l'Espagne, au Portugal et aux pays de la périphérie pourquoi la France avec la construction européenne connaît depuis de longues années un véritable marasme économique. Avec la mise en place de l'Euro, les produits allemands ont pu inonder les marchés français et italien. Tout ceci conjugué aux subventions pour favoriser l'implantation des entreprises aux pays de la périphérie et aux 4 PIGS*, on a assisté à la destruction systématique de notre industrie.
Le gouvernement français a accompagné toutes ces mesures sous la pression des entreprises du CAC 40 à qui cela rapporte. Il y a malheureusement une déconnexion entre la santé des grandes entreprises françaises devenues des multinationales et l'économie de notre pays, c'est-à-dire les intérêts économiques des Français vivant sur notre sol.
Face à ce désastre économique qui vient en grande partie de l'Euro, la réaction des gouvernants est de sauver l'Euro, monnaie symbole qui doit être l'horizon indépassable de toute politique.
La crise des pays qu'on appelle les PIGS* montre aussi à quel point les «miracles» économiques étaient artificiels. Leur croissance momentanée a été due à des subventions et une monnaie qui ne correspond en rien à leur économie réelle.
Tout le cadre institutionnel de la construction européenne savamment construit par une « élite» arrogante et sûre d'elle-même n'a abouti qu'au déclin de la France et même de l'Europe.
Patrice GROS-SUAUDEAU
* PIGS : Portugal, Italie, Grèce, Espagne -
Plus de 25 000 Irlandais dans la rue contre l’avortement
Dublin (Irlande). Alors que, suite au décès de Savita Halappanavar et à des pressions internationales, le Gouvernement irlandais semble décidé à légaliser l’avortement lorsque la vie de la mère est en danger, entre 25 000 et 30 000 personnes ont défilé samedi dans le cadre de la campagne Vigil for Life pour demander le statu quo. Un record historique !
200 militants « pro-choix » ont tenté, sans succès, de perturber la manifestation. Avant le rassemblement, Mgr Diarmuid Martin, l’archevêque de Dublin, avait célébré une messe pour « l’enfant dans le ventre de sa mère ».
Dans tous les pays où elle a eu lieu, la légalisation sous condition de l’avortement a entraîné sa pratique dans des circonstances qui n’étaient pas prévues au départ.
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Numéro 146 d’”Elements” : “Pacte budgétaire européen : le coup d’Etat”
PARIS (NOVOpress) - Le numéro 146 d’Eléments vient de sortir. Le dossier de ce dernier numéro : “Pacte budgétaire européen : le coup d’Etat”. Dans son éditorial, Robert de Herte indique notamment : « Depuis un demi-siècle, l’osmose idéologique de la droite financière et de la gauche multiculturelle s’est employée, sous couvert de “modernisation” émancipatrice, à faire confluer libéralisme économique et libéralisme sociétal, système du marché et culture marginale. »
Au sommaire de ce numéro :
Éditorial
« La fin du monde a bien eu lieu »,Forum
L’entretien d’Éléments
Jean Soler, Maintenir vivant le modèle de la Grèce ancienneCartouches
L’actualité des idées, des sciences,
du cinéma, des arts et des lettres
Polar / La chronique littéraire
Philosophie, Histoire, Économie
SciencesLe combat des idées
Manifeste pour un roman noir totalÀ mort Manchette !
Le mystère Pierre Siniac
Le western zapatiste
Django
Raymond Macherot, l’embellisseur
André Boniface contre les milliardaires du rugby
Eric Werner : le début de la fin
Physique quantique
Salvador Dali
Dossier
Pacte budgétaire européen : la fin de la souverainetéCrise financière : où en est-on ?
Petite généalogie du Pacte budgétaire européen
Le mythe des marchés efficients
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L'implosion de l'Union européenne est programmée
« Si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou. » Cette sentence biblique a inspiré le tableau de Bruegel l’Ancien, où l’on voit une procession d’aveugles liés les uns aux autres s’entraîner mutuellement vers le précipice. La parabole de Bruegel vaut pour le destin de l’Union Européenne, qui n’a jamais paru aussi précaire.
Notre inconscient collectif nous le murmure : l’UE, dans son organisation actuelle, est condamnée. Certains experts le savent et le disent, à l’instar de Joseph Stiglitz, de Jacques Sapir, de Christian Saint-Etienne, de Jean-Luc Gréau, d’Alain Cotta, de feu Maurice Allais, Nobel d’économie symptomatiquement dédaigné par notre intelligentsia pour crime de lèse-béatitude envers l’euro. Notre élite politique aussi le sait, mais elle le tait soigneusement. Il faut la comprendre, faire pièce à la vérité signifierait sa chute
L’euro, ce moteur de croissance zéro
L’euro, ce moteur de croissance zéro, ne sera bientôt plus qu’une poudre de comète, abîmée dans le vaste charnier d’une oligarchie supranationale qui s’est trop tôt rêvée toute-puissante. Se corrompre dans de telles illusions d’omnipotence et d’expansion indéfinie, c’est la justice que l’histoire réserve à tous les projets impériaux, même les plus technocratiques et les moins séduisants. L’extraordinaire revitalisation des mouvements populistes européens, que la doxa nous affirmait enterrés dans les sables de la Fin de l’histoire, souligne assez la marche à la mort de l’illusion euratlantique.
La fable « crisiste » n’empêchera pas les grands mensonges de tomber
Certes, la crise de 2008 a été un effet d’aubaine pour une partie de la classe politique qui s’est ingéniée à masquer sous les traits de la conjoncture ce qui relève en réalité de failles structurelles, systémiques, propres à l’architecture de l’Union. Il faut bien être naïf pour avaler la fable crisiste qu’on tente de nous vendre : avons-nous attendu 2008 pour subir la stagflation, les délocalisations, la désindustrialisation massive, le chômage de masse, une politique d’élargissement aberrante, une immigration massive qui a explosé à la fin du siècle dernier, c’est-à-dire au moment même où la lutte contre l’immigration devenait l’omega du discours gouvernemental, plongeant le débat médiatique dans une schizophrénie ravageuse, où le durcissement des paroles va de pair avec l’impuissance des actes ? 2008 n’aura fait que révéler ces lignes de failles, dont aucune n’a été colmatée. La machine s'épuisera dans des annonces de réforme impossibles à mener et pour cause, l’ordre même de l’Union l’interdit. L’épreuve d’enfumage aura duré deux décennies. Une durée de vie remarquable pour une malversation aussi patente. L’Union semble désormais aussi fragile qu’un enfant atteint de progéria. Voici venu le temps où vont tomber les grands mensonges.
Trou noir des dettes souveraines et faillite civilisationnelle
Le trou noir des dettes souveraines travaille à leur perte fatale les économies européennes. Deux événements survenus dernièrement soulignent l’effet d’accélération : d’abord la rétrogradation de la note des Etats-Unis par Standard & Poor’s, qui signifie que le séisme financier mondial n’a pas encore épuisé ses capacités de réplique, puis l’annonce, tout aussi inédite, par le gouvernement français de sa volonté de suspendre les accords de Schengen pour tenter de juguler, vainement, l’afflux de dizaines de milliers de jeunes Tunisiens. L’édifice craque de partout. La pitoyable querelle avec l’Italie dit la faillite civilisationnelle dans laquelle nous sommes engagés. Sur le plan économique, maintenant que les pions sont tombés (Grèce, Irlande, Portugal), le cercle du désastre s’élargit et ce sont les pièces de choix qui vont être mises en jeu. L’Espagne sera la prochaine à offrir sa tête au billot du Fonds de solidarité. Gageons que le couple franco-allemand, roi et reine de ce sombre échiquier, feront tout pour proroger la demande de soutien des ibériques, qui entraînerait inéluctablement l’effondrement de l’union monétaire.
Euro et Schengen : vers la fin de l’utopie sans frontiériste
Formidable entropie qui engloutira tout de l’utopie sans-frontiériste : l’euro et Schengen imploseront simultanément. L’effet de sidération qu’engendrera cette implosion dans les opinions publiques se traduira par une série de révolutions politiques internes. Un basculement que tous les sondages annoncent et dont 2012 va dramatiquement préciser les contours.
La coque du vaisseau amiral est trouée
On aimerait ne pas avoir à se réjouir de telles perspectives. Et pourtant, nombre de politiques avisés, défaits par le référendum de Maastricht, nous avaient mis en garde : cette autodestruction était inscrite dans le programme génétique même de l’UE et de l’idéologie supranationale. Nous serions nous bornés à une Europe des Douze, fondée sur des coopérations bilatérales, seule solution pour aboutir à terme à un ensemble politique et économique stable et cohérent, que nous n’aurions pas eu à redouter un naufrage aussi radical. Persistance des Cassandres. Inutile désormais de chercher à sauver un vaisseau-amiral dont la coque est trouée. La situation ne nous laisse d’autre choix que de nous préparer à abandonner l’embarcation. L’épreuve sera douloureuse à court terme mais salvatrice à moyen terme. La plaie a de toute façon suffisamment suppuré. Il est temps de parapher l’acte de décès et d’achever cette chimère malade ou c’est elle qui nous achèvera.
Georges-Henri Bricet des Vallons Correspondance Polémia
Chercheur en science politique 6/05/2011 -
L’Ukraine boycottée ou la vengeance de l’Occident
L’Ukraine est menacée de boycott, non pas pour le sort infligé à Madame Timochenko mais pour l’orientation pro-russe du Président Ianoukovitch
Le prolongement des accords russo-ukrainiens sur la présence de la flotte russe en Mer Noire a heurté les Etats-Unis
Quelques semaines avant le début des matches pour la coupe européenne de football, l’Ukraine, pays hôte, est mis sous pression. Le président de la Commission de l’UE, Barroso, a renoncé à sa visite lors des matches, de même que plusieurs hommes politiques en vue d’Europe occidentale. Quant au ministre allemand des affaires étrangères, Westerwelle, il a adressé quelques remontrances au gouvernement de Kiev: “Le gouvernement ukrainien doit savoir que le chemin vers l’Europe passe par un pont qui repose sur deux piliers: la démocratie et l’Etat de droit”.
Le motif officiel de ces tensions croissantes est la détention de Ioulia Timochenko. L’ancienne première ministre a été condamnée l’automne dernier à sept années de prison pour corruption, parce qu’elle avait conclu un accord gazier avec la Russie, que les juges ont considéré comme défavorable à l’Ukraine. Ces accords ont entraîné une perte de quelque 137 millions d’euros. L’Occident a sévèrement critiqué ce jugement: il critique le Président pro-russe Viktor Ianoukovitch d’avoir voulu se débarrasser d’une adversaire mal aimée. “En infligeant une sentence sévère à l’encontre de Madame Timochenko, le gouvernement Ianoukovitch a rejoint la liste, toujours plus longue, des gouvernements qui utilisent le droit pénal pour l’appliquer à d’anciens dirigeants. Des anciens premiers ministres, des présidents, des ministres et des chefs de l’opposition —tous adversaires politiques de ceux qui sont au pouvoir— sont désormais traduits en justice ou menacés de poursuites judiciaires”, écrit Arch Puddington, vice-président de “Freedom House”, une boîte américaine spécialisée en propagande. Toute une batterie de nouveaux reproches ont fait déborder le vase: la “princesse du gaz” Timochenko se verrait refuser des traitements médicaux en prison, elle y serait maltraitée, etc.
Mais en fait cet assaut propagandiste et médiatique contre l’Ukraine, qui est un pays où la notion d’Etat de droit est différente de celle en vigueur en Occident, a d’autres motivations: il vise le Président Ianoukovitch. Il y a deux ans, quand celui-ci a battu le pro-occidental Viktor Iouchtchenko qui, aux côtés de Ioulia Timochenko, était la deuxième icône de la “révolution orange” soutenue par les Etats-Unis, la politique ukrainienne a changé de cap. Iouchtchenko avait voulu rejoindre l’OTAN: cette intention ukrainienne a été rayée de l’ordre du jour dès l’accession à la présidence de Ianoukovitch. Les relations avec la Russie se sont normalisées, alors qu’elles avaient été fort tendues jusqu’alors. Quand Ianoukovitch a prolongé le contrat de location des bases navales russes en Crimée, à Sébastopol, dont le terme était prévu pour 2017, il a en quelque sorte franchi une ligne rouge.
Dès l’accession de Ianoukovitch à la présidence, le 7 février 2010, le tir de barrage a commencé. Le publiciste américain Walter Russell Mead, habituellement modéré dans ses propos, écrivait, dès le lendemain, que la victoire de Ianoukovitch “constituait un nouveau camouflet à l’idée que le monde tout entier deviendrait rapidement démocratique”. Plus incisif fut le politologue new-yorkais Alexander J. Motyl au cours de l’été 2010 dans les colonnes de la célèbre revue “Foreign Affairs”. D’après Motyl, Ianoukovitch choisirait ses ministres comme un “patron” et privilégierait des hommes et des femmes issus de la minorité russe de l’Est de l’Ukraine, ce qui mettrait le “consensus national en danger”.
On ne s’étonnera guère que Motyl critique surtout le prolongement du bail de location des bases navales de la flotte russe de la Mer Noire. D’après lui, ce prolongement serait une décision irréfléchie, prise à la hâte, sans qu’il n’ait été tenu compte des “effets géopolitiques potentiels pour l’Ukraine”. En prolongeant ce bail, Ianoukovitch aurait “bradé” la sécurité de l’Ukraine en “livrant à la Russie, pour un certain temps, le contrôle informel de la Crimée, des voies maritimes incontournables et des ressources gazières qui la jouxtent”.
Pour les Etats-Unis, le prolongement du bail constitue un revers considérable pour leurs ambitions géopolitiques en Europe orientale. Même si l’adhésion de l’Ukraine n’est plus aujourd’hui à l’ordre du jour, Washington a désormais les mains liées jusqu’en 2042. Avec une base russe sur son territoire national, l’Ukraine n’adhèrera pas au Pacte nord-atlantique; quant à un rejet unilatéral du bail de la part de l’Ukraine, la Russie ne l’acceptera pas. De cette façon, les Etats-Unis éprouveront les plus grandes difficultés à contrôler ce que les géopolitologues de tradition anglo-saxonne nomment le “Heartland”, soit l’espace-noyau eurasien. En 1919, en effet, le géographe britannique Sir Halford J. Mackinder écrivait, suite à la première guerre mondiale, la révolution russe et l’occupation par les troupes allemandes de l’Ukraine après le traité de paix germano-soviétique de Brest-Litovsk: “Qui gouverne l’Europe orientale, domine l’espace-noyau. Qui gouverne l’espace-noyau, domine l’ïle mondiale (l’Europe, l’Asie et de nombreuses portions de l’Afrique). Qui gouvernne l’île mondiale, domine le monde”.
Les Etats-Unis avaient réussi à dominer momnetanément cet espace-noyau, auquel appartient au moins l’Ukraine orientale, grâce à la “révolution orange” qu’ils avaient mise en scène de l’automne 2004 au printemps 2005. A l’époque, l’ambassadeur des Etats-Unis en poste à Kiev, John Herbst, avait joué dans ce jeu un rôle déterminant. Les affaires étrangères américaines écrivent à son sujet: “Lorsqu’il était en fonction, il a travaillé à l’amélioration des relations américano-ukrainiennes et a contribué au déroulement d’élections présidentielles correctes (“fair”). A Kiev, il a vécu la “révolution orange”. Auparavant, John Herbst avait été ambassadeur des Etats-Unis en Ouzbékistan, où il a joué un rôle décisif dans l’installation d’une base américaine appelée à soutenir l’Opération ‘Enduring Freedom’ en Afghanistan”.
Les Etats-Unis n’ont pourtant pas réussi à maintenir sur le long terme l’Ukraine dans leur sphère d’influence. Cet échec s’explique pour plusieurs raisons: le duo Iouchtchenko/Timochenko s’est rapidement dissous; les conditions de vie des Ukrainiens n’ont pas pu être améliorées pour l’essentiel et la politique pro-américaine de Iouchtchenko a accentué le vieux clivage entre Ukraine de l’Est et Ukraine de l’Ouest. Mais cet échec n’exclut pas une nouvelle révolte colorée qui pourrait à nouveau changer la donne. Car n’oublions pas ce qu’écrivait Motyl il y a deux ans: “Si Ianoukovitch maintient le cours qu’il poursuit aujourd’hui, il pourrait provoquer une deuxième révolution orange”. Le cas Timochenko pourrait en donner le prétexte.
Bernhard TOMASCHITZ.
(article tiré de “zur Zeit”, Vienne, n°19/2012; http://www.zurzeit.at/ ). -
Zone euro : une analyse économique comparative entre les six pays membres (Allemagne, France, Italie, Espagne, Grèce, Portugal) et le Royaume-Uni
Michel Leblay, économiste que nos lecteurs connaissent bien, expose son analyse économique comparative des six pays phares de la zone euro – soit qu’ils soient les trois premières puissances économiques de l’ensemble, soit qu’ils soient confrontés à des difficultés majeures – à un moment où la monnaie unique est fortement attaquée par toute une école de politiques et d’économistes ainsi que par les marchés, mettant en péril la cohésion et la stabilité de la zone. Ce texte, d’une très grande technicité et illustré de nombreux tableaux s’ouvre sur une introduction qui donne le fil que suit l’auteur et que Polémia retient comme présentation. Le développement sera consultable en version PDF à laquelle le lecteur pourra se rendre selon l’indication qui lui est donnée en fin de cette introduction.
PolémiaL’expression dominante au sein des classes politiques européennes et parmi les économistes les plus écoutés ou les plus sollicités présentait l’euro, à sa création, comme un gage de stabilité et une promesse de prospérité. La monnaie unique, après treize années d’existence, interpelle sur son avenir. Depuis la nouvelle crise financière d’origine américaine intervenue en 2008, la zone euro est ébranlée par les tensions successives affectant les marchés des dettes publiques de plusieurs Etats membres. Afin de maintenir l’unité de la zone et de redresser la situation économique des pays menacés d’insolvabilité, les autorités gouvernementales et monétaires de l’Union Economique et Monétaire (UEM) enchaînent des mesures éphémères quant à leurs effets. Ces convulsions des marchés financiers ne sont que le reflet des déséquilibres profonds (endettements publics et privés, déficits des balances commerciales, défauts possibles d’établissements bancaires) qui affectent principalement les pays du sud de l’Europe dans un contexte général d’atonie économique et de croissance du chômage. Si ces graves soubresauts constituent pour certains une opportunité, offrant la possibilité d’un basculement décisif vers « une intégration politique », pour d’autres, au contraire, plus en marge, ils illustrent la conception viciée sur laquelle reposait l’euro, monnaie unique d’un ensemble de pays économiquement disparates.
Les commentaires sur la situation de la zone euro affluent qu’il s’agisse de l’information audiovisuelle ou de la presse écrite. L’endettement et sa réduction, la solvabilité des établissements bancaires, les décisions de la BCE et leurs nuances et les déclarations diverses concentrent l’attention. Cependant, l’argumentation demanderait souvent un examen dans la durée relevant l’expérience historique, la conception théorique et l’évolution d’un contexte économique dans lequel s’inscrit l’institution de la monnaie unique.
Apprécier la conjoncture actuelle nécessite le recueil et l’analyse d’un ensemble de données depuis la mise en place de cette monnaie unique. Ne pouvant être exhaustive par rapport à l’ensemble des données qualifiant l’état d’une économie et à la totalité des pays constituant la zone euro, l’étude porte sur les éléments considérés comme les plus significatifs. Ainsi, sur les dix-sept pays composant la zone, six d’entre eux ont été retenus pour leur intérêt : l’Allemagne, la France et l’Italie qui sont les trois premières puissances économiques de l’ensemble ; l’Espagne, quatrième puissance économique, la Grèce et le Portugal, tous les trois confrontés à des difficultés majeures. Les données sur lesquelles l’attention est portée affèrent à la croissance du produit intérieur brut (PIB), à l’analyse des composantes de celui-ci, à l’évolution de la balance des paiements et du commerce extérieur, au chômage, au taux d’épargne… Introduire une comparaison avec le Royaume-Uni, deuxième puissance économique de l’Union européenne par le niveau de son produit intérieur, resté à l’extérieur de la zone, paraît utile à la réflexion.
Un premier développement visera à éclairer par quelques éléments marquants les circonstances présentes :
• la création de l’Union Economique et Monétaire
• l’Union latine
• Robert Mundell, théoricien de l’union monétaire
• le contexte économique préludant à l’euroEnsuite, il sera procédé à une analyse de différentes données économiques caractérisant la situation des six pays membres de la zone euro, observés, de leur adoption de la monnaie unique à l’année 2011. Pour les mêmes données, la comparaison sera faite avec le Royaume-Uni. L’examen portera sur :
• les structures économiques
• la formation brute de capital fixe
• la balance des paiements
• une vue générale des grandes données : taux d’inflation, taux d’épargne, taux de chômage, dette publiqueLes définitions et la méthode
Préalablement à ces développements, l’étude comportant de nombreuses références statistiques, il convient d’indiquer les sources utilisées et la méthode suivie. Pour la période précédant la création de l’euro, afin d’avoir une cohérence d’ensemble, les données brutes proviennent des séries statistiques établies par Angus Maddison (voir infra). A partir de la création de l’euro, début de l’examen détaillé de différents agrégats, il est recouru aux bases de données mises à disposition par Eurostat, centre d’information statistique de la Commission européenne. Sur la base des valeurs recueillies, exprimées en dollars pour les séries de Maddison et en euros pour Eurostat, il a été effectué des calculs de variation en pourcentage, en fonction du besoin, traduits sous une forme graphique. La plupart de ces graphiques comportent en référence les pourcentages utilisés.
Plusieurs notions, propres à l’économie, sont employées au long des diverses explications. Deux d’entre elles, au moins, les plus fréquemment citées, méritent une définition : la valeur ajoutée et le produit intérieur brut.
La valeur ajoutée est une notion comptable qui permet de mesurer la production réelle d’une entité économique. Elle correspond au produit final de celle-ci diminué des consommations intermédiaires nécessaires à sa réalisation .
Le produit intérieur brut (PIB), selon l’INSEE, « est égal à la somme des valeurs ajoutées brutes des différents secteurs institutionnels ou des différentes branches d'activité, augmentée des impôts moins les subventions sur les produits (lesquels ne sont pas affectés aux secteurs et aux branches d'activité) ». Il peut être exprimé en valeur, c'est-à-dire au taux de change courant de la monnaie ou en volume en fonction d’un taux de change de référence ce qui corrige les effets de la variation des prix.
A suivreMichel Leblay http://www.polemia.com
Economiste
8/10/2012Texte intégral en version PDF : cliquer ici
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Les mots et les actes
L’actualité internationale, éclaboussée quotidiennement de sang et d’horreur depuis quelques années – et depuis fort longtemps si l’on y pense – a atteint ces dernières semaines des sommets de barbarie inattendue de la part de ceux qui prétendent représenter l’empire du bien en Irak et en Palestine face aux forces du mal incarnées par les terroristes et les « États voyous », au point que certains commentateurs n’ont pas hésité à parler de crimes de guerre ou des crimes contre l’humanité. Ces événements fournissent l’occasion de revenir sur quelques termes issus d’une l’histoire contemporaine qui, loin de se figer dans les musées de la mémoire, comme le voudraient certains utopistes, se poursuit sans relâche. D’autres moyens sont certes mis en œuvre, d’autres objectifs sont avoués, mais les finalités humaines en général, géopolitiques en particulier, restent essentiellement les mêmes et personne n’a apparemment renoncé aux « bonnes vieilles méthodes » d’agression et de défense, de terreur et de contre-terreur sans qu’aucun des camps en présence n’ait le triste privilège de ces pratiques. Le plus gros de tous les mensonges que l’on a essayé de nous faire avaler, parmi l’avalanche de désinformation, était celui de l’immaculée conception d’une Amérique en croisade pour la rédemption du monde. Les récentes scènes de barbarie auront peut-être eu le mérite d’ouvrir les yeux de ceux qui suivaient aveuglément les soi-disant libérateurs. Au cœur même de l’institution médiatique américaine, au New-York Times, on a commencé à reconnaître et à analyser l’énormité de cette tromperie qui a piégé la naïveté et le zèle patriotique de nombreux journalistes honnêtes et avec eux l’ensemble de leurs lecteurs1 Mais attention ! Ne tombons pas pour autant dans le piège de diaboliser les États-Unis à leur tour, d’en faire le nouveau Grand Satan en nous instituant redresseurs de torts à leur place. Cela ôterait toute force à notre argument. Il s’agit de profiter de l’occasion pour les voir tels qu’ils sont : une grande puissance ordinaire, égoïste, vulnérable, souvent dangereuse lorsqu’elle s’ingère chez les autres. Une puissance dont les intérêts et les valeurs ne sont pas identiques à ceux de l’Europe et dont il est urgent de nous détacher, sereinement mais fermement, dans le meilleur intérêt des Européens et de la paix dans le monde.
Le débarquement médiatique du 6 juin
Dans l’imaginaire national des Français, les mots « libération » et « résistance » ont encore une résonance symbolique puissante dérivée de notre histoire proche, même s’ils n’ont plus aujourd’hui, par rapport à l’époque où ils ont été éprouvés physiquement, qu’une valeur de « pseudo-mythes »2 instrumentalisé pour légitimer des actes et des idées qui n’ont qu’un rapport éventuel, souvent éloigné, avec leur signification originelle.En ce mois de juin, nous avons l’occasion de commémorer ces deux moments historiques : le 6 juin est le 60e
Mais on n’accorde pas le même poids à ces deux cérémonies, à tort ou à raison, selon la perspective adoptée. La première est une grande commémoration internationale des alliés occidentaux d’alors, qui sont encore, peu ou prou, les alliés d’aujourd’hui, auxquels, pour la première fois, est invité à se joindre le représentant de l’occupant vaincu qui était encore persona non grata pour le 50evigipirate avec un important dispositif policier y est activé dès le 24 mai et que ses préparatifs ont été entamés le 30 mai par la célébration de la fête américaine du Memorial Day avec des cérémonies simultanées des deux côtés de l’Atlantique. Survenant dans l’effervescence printanière, entre le festival de Cannes, Roland Garros et la fête de la musique, elle se place parmi les événements à grand spectacle auxquels tout ce qui compte dans M’as-tu-vu-land ne dédaigne pas d’être convié. Le 18 juin, en revanche, a peu à peu glissé, déclin du gaullisme aidant, en queue de liste des mornes commémorations républicaines (où seul détonne encore un peu, par son panache, le 14 juillet), quelque part entre le 19 mars ou le 8 mai et le 11 novembre sans qu’on ait jugé bon de l’honorer d’un jour férié.
Mais au-delà de ces considérations sur l’état de nos fêtes nationales et le peu d’intérêt désintéressé qu’elles suscitent, voici l’occasion de dépoussiérer quelques grands mots ressortis pour l’occasion et suggérés par l’actualité brûlante, tels que occupation, résistance, terrorisme, libération. Nous proposons d’examiner leur usage courant d’hier et d’aujourd’hui et les pratiques qu’ils recouvrent et, parfois, dissimulent.
L’occupant
L’occupant est toujours perçu négativement, même s’il ne tyrannise pas les populations occupées, car il est l’étranger qui s’est emparé d’un pays par la force et le maintient sous son joug politique. À la domination ou hégémonie qui soumet les dominés au dominateur par des pressions extérieures diverses, allant de la carotte d’une alliance avantageuse au bâton des représailles diplomatiques et économiques, l’occupant ajoute sa présence militaire imposée sur le territoire de l’occupé ou, ce qui revient au même, la possibilité déclarée d’intervenir militairement à tout moment chez le dominé sans que celui-ci ait le pouvoir de s’y opposer. On pense à l’ex-Union soviétique vis-à-vis de ses satellites hongrois, tchécoslovaque, afghan… mais aussi aux États-Unis vis-à-vis de certaines républiques d’Amérique latine (le Panama, le Nicaragua, la République dominicaine, etc.) et à Israël vis-à-vis des territoires palestiniens et de certains voisins arabes.Les scènes qui se déroulent en ce moment en Irak où des rebelles légèrement armés résistent courageusement depuis plus de deux mois au cœur de villes saintes, avec l’appui évident d’une grande partie de la population, contre les hélicoptères de combat, les chars et les snipers d’une immense armée d’occupation étrangère dont les geôliers viennent de s’illustrer de la manière la plus odieuse, rappelant toutes les gestapo du monde, devraient arracher le masque angélique de ceux qui moralisent et bombardent simultanément au nom des droits de l’homme et de la lutte contre la terreur ! Mais non, ne rêvons pas : c’est bien cet occupant-là qui vient parader en libérateur dans le décor planté en Normandie pour le 6 juin, avec en prime les congratulations obséquieuses des « collabos » européens, surtout de la part de ceux qui, s’étant opposé à cette agression illégale sans pouvoir l’arrêter, et qui, tout en réprouvant l’appui américain aux crimes de M. Sharon, feront cause commune avec les agresseurs pour la circonstance. Ils laissent ainsi filer une bonne et peu coûteuse occasion de manifester officiellement la réprobation des Européens, par exemple, en envoyant des sous-fifres accueillir Bush, en projetant dans les villes voisines le film critique de Michael Moore primé au festival de Cannes, voire en organisant plus loin une contre-cérémonie à la mémoire des victimes des guerres scélérates menées partout dans le monde par le plus grand État voyou de la planète3. Mais l’Europe à souveraineté limitée qui est la nôtre (ou plutôt, la leur) ne peut se permettre ce genre d’initiative sans en subir les conséquences. Et surtout, sans le courage de les affronter.
Le résistant et le collaborateur
Le résistant a toujours le beau rôle même si certains actes de résistance ont atteint le sommet de l’horreur terroriste (le déraillement de trains bondés de civils sous le prétexte qu’ils transportaient aussi des munitions) et si de nombreuses liquidations sommaires dans la période trouble de l’immédiat après-guerre, perpétrées un peu partout en France et cataloguées comme « crimes de la résistance » par des historiens clandestins, ternissent l’image de cette noble cause. Le collaborateur vaincu, en revanche, a toujours la mauvaise part. Quels que soient l’honnêteté et le niveau de réflexion qui sous-tendent sa démarche, celle-ci reste injustifiable aux yeux du camp résistant qui vole sur les ailes de la victoire. Dans l’esprit du peuple libéré, le collaborateur actif est celui qui mérite d’être liquidé, même si les méthodes employées pour ce faire soulèvent parfois le cœur. Des « deux oncles » de Georges Brassens, celui qui aimait les Teutons ne fera sans doute jamais le poids avec celui qui aimait les Tommies. Le glaive de Brennus dans la balance des Romains et son vae victis ont donné la mesure de la soi-disant justice des vainqueurs qui prévaut encore de nos jours : les Irakiens, après les Afghans et les Serbes, sont jugés, médiatiquement, militairement et juridiquement à une aune que les étatsuniens et les israéliens ne sont pas disposés à s’appliquer à eux-mêmes. Cette inégalité de traitement peut sembler aller de soi, à tort ou à raison, lorsqu’on parle de la collaboration de 1940-44 en France, mais qu’en est-il du « collabo » des Américains au Vietnam, ou aujourd’hui en Irak ? Des harkis des années soixante en Algérie abandonnés par les Français à la vindicte des « libérateurs » qui les massacrèrent par dizaines de milliers ? Que penser des « collabos » arabes des Israéliens lynchés par leurs coreligionaires ou exécutés par les autorités palestiniennes dès qu’ils sont découverts ou parfois seulement soupçonnés ? L’histoire nous enseigne que la haine et la vengeance criminelle font partie de toutes les guerres civiles. Réflexion intempestive, car l’esprit du temps, plus que jamais individualiste et partisan, renforce les préjugés qui déforment la réalité des engagements et des comportements en temps de guerre.Terrorismes et anti-terrorismes
« Terroriste » n’est, le plus souvent, que l’étiquette donnée au résistant par ceux qui ne partagent pas ses convictions et subissent les conséquences de ses actes. Répandre la terreur, épouvanter l’ennemi est l’une des méthodes de guerre les mieux éprouvées : les éthologues démontrent sans peine son usage dans le monde animal (qui toutefois, à la différence des humains, en reste dans la plupart des cas au stade de la gesticulation). La Saint Barthélémy et les dragonnades en territoire camisard s’inscrivent dans cette logique. Mais l’emploi systématique du massacre à grande échelle de civils comme méthode de terreur est récent. Son premier théoricien, avant Lénine, fut Robespierre qui déclarait, le 3 février 1794 : « Le ressort du gouvernement populaire en révolution est la vertu de la terreur ; la vertu sans laquelle la terreur est funeste, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante »4.Cette association entre vertu et terreur est un avatar laïque de l’élection divine qui a conféré aux peuples de tradition monothéiste le droit, sinon le devoir d’exterminer les infidèles comme l’exige du peuple élu, de façon explicite et réitérée, un commandement biblique5. L’autre, en tant qu’ennemi tribal, national ou religieux, puis ennemi de classe, enfin ennemi de la civilisation occidentale (tel que l’a récemment défini Samuel Huntington, entre autres), est le masque changeant selon les modes du temps de l’éternelle agression du péché originel, de l’attentat – et de la tentation – diabolique contre la vertu fondatrice postulée dont l’homme est censé hériter avec la possession de la terre et des ses habitants par l’alliance qu’il a contractée avec Dieu, selon l’orthodoxie judéo-chrétienne6. Depuis la Révolution française, et surtout au XXe siècle, les verrous qui empêchaient ou limitaient les campagnes de terreur contre les populations civiles, notamment le droit des gens, ont sauté. La diabolisation et la déshumanisation de l’ennemi sont devenues courantes depuis l’apparition de la mobilisation idéologique des masses avec la Révolution française. La parenté qui réunit dans l’horreur le génocide des Vendéens, le massacre des Juifs, les bombardements massifs des populations (allemande, japonaise, cambodgienne, vietnamienne, etc.) et les camps d’extermination soviétiques est désormais établie par les divers « livres noirs » récemment publiés sur le sujet7. Pendant les quarante ans de guerre froide, cette forme de terrorisme d’État s’est prolongée à l’abri des alignements de missiles nucléaires stratégiques qui « protégeaient » les peuples enserrés par les dispositifs d’alliance. Il est inutile et indécent d’essayer de prouver que les millions de morts par les bombes, les empoisonnements et la famine résultant des blocus des uns ne pèsent pas aussi lourd que les millions morts dans les camps des autres, ou l’inverse. La guerre froide a épargné au monde le feu nucléaire sans lui éviter les tueries massives, directes ou non, de populations civiles, essentiellement dans le Tiers-Monde, et ses deux protagonistes principaux y ont une part de responsabilité comparable. Cet affrontement « de basse intensité » (sic !) a encouragé de part et d’autre le déploiement de bandes de guérilleros auteurs de la terreur à petite échelle que nous appelons aujourd’hui « terrorisme » lorsqu’elle est infligée par le camp adverse et « résistance » ou parfois « rébellion » lorsque nous y sommes favorables ou indifférents. C’est le moment de rappeler que pour les occupants allemands, les résistants français étaient des terroristes tout comme l’étaient naguère, pour une majorité des Occidentaux, les membres de l’ANC qui posaient des bombes dans les centres commerciaux sud-africains ou comme le sont aujourd’hui les résistants tchétchènes répliquant avec une extrême brutalité à la violence brutale du dominateur russe. Il est à présent notoire qu’avant d’être mis au ban des nations comme les archi-terroristes par excellence, Ben Laden et ses émules ont été formés, financés et armés par les États-Unis pendant de nombreuses années dans le cadre de leur confrontation avec les forces soviétiques8. D’autres mouvements terroristes ont opéré avec un appui logistique étatsunien et européen en Amérique latine (les Contras), en Afrique (l’Unita) ou même en Europe (l’UCK au Kosovo). Bien entendu, dans l’autre camp, on ne s’est pas privé de susciter ou d’appuyer de nombreuses bandes de hors-la-loi ayant pour mission de répandre la terreur chez l’ennemi et ses alliés.
On peine à croire que ceux qui ont si généreusement usé de l’arme redoutable de la terreur aient aujourd’hui réellement renoncé à l’employer le cas échéant, tout comme on ne peut prendre au sérieux leurs promesses d’interrompre les trafics d’armes si rémunérateurs auxquels ils se livrent en sous-main ou de démanteler l’arme nucléaire sur laquelle repose leur suprématie mondiale incontestée. On ne court pas grand risque à parier qu’il y aura toujours des États dominateurs et répressifs surarmés et, face à eux, des bandes rebelles prêtes à tout pour les contrer, avec l’appui des dominés rétifs, incapables de secouer le joug d’une autre façon. Les rebelles en armes seront toujours les résistants de quelqu’un et les terroristes de quelque autre.
Un anti-terrorisme efficace s’efforce de prévenir et contrôler le danger autant que possible par les voies politiques et diplomatiques simultanément à la répression. Mais la meilleure des préventions consiste à restaurer un ordre international fondé sur le respect des conventions, des États et des peuples, et non sur la seule loi du plus fort. La poursuite d’objectifs politiques, économiques ou maffieux, par le chantage à la terreur est un phénomène moderne, directement lié à la progression de l’individualisme des sociétés bourgeoises. Le terrorisme est attisé par les sentiments d’injustice et les antagonismes (de classes, d’ethnies, de partis et d’idéologies) qu’ils génèrent, et aussi par la pusillanimité foncière et la corruption des élites contemporaines (la « nouvelle classe ») qui ouvre constamment de nouveaux espaces à toutes les formes de violence sociale. La lutte contre le terrorisme ne peut faire l’impasse sur la nécessité d’une remise en cause radicale du modèle de société où il se répand et prospère.
L’anti-terrorisme discursif de celui qui, comme G. W. Bush, dit : « ralliez-vous à ma bannière lorsque je bombarde et envahis des États (l’Afghanistan, l’Irak, peut-être bientôt la Syrie, l’Iran…) supposés abriter ou alimenter des nids terrorises que je vais nettoyer », est une dangereuse imposture. Phraséologie d’autant plus nocive qu’elle permet à d’autres États, alliés du soi-disant gendarme du monde, d’employer impunément l’arme de la terreur quand bon leur semble, comme le fit naguère l’Indonésie au Timor oriental, comme le font la Turquie face aux Kurdes, le Pakistan au Cachemire, et surtout Israël dont le propre ministre de la justice, Yossef Lapid, vient de déclarer que les récentes destructions meurtrières à Rafah (40 morts, des milliers d’habitants jetés à la rue par les bulldozers, appuyés par des chars, qui ont rasé leurs logements), lui rappellent les brutalités nazies contre les juifs dont ont été victimes ses parents9. L’anti-terrorisme de propagande, qui tente de masquer la réalité de guerres et de répressions féroces illustrées par la stupéfiante découverte de l’ordinaire carcéral à Abou Ghraïb, Guantanamo, Bagram… ne parvient pas, si l’on en croit les sondages, à empêcher une large majorité des Européens de penser que la principale menace actuelle contre la paix ne provient ni des terroristes ni des États classés par Washington sur « l’axe du mal », mais bien de l’attitude actuelle des États-Unis et d’Israël.
Face à cet échec relatif, les vendeurs d’idéologie sécuritaire font feu de tout bois en criant au danger islamique qu’ils voient partout, du voile de quelques fillettes dans nos écoles aux prêches de quelques imams qui ne brillent pas toujours par leur civisme républicain ou leur féminisme accompli10. Ils crient au loup face à la nouvelle vague d’antisémitisme qu’ils voient déferler à travers d’opportunes profanations picturales de cimetières et de monuments. Un ministre français, de retour de New York où il se disait fier de s’entendre appelé « l’Américain » devant un parterre d’associations juives s’est récemment prêté à ce petit jeu sur une scène pré-électorale en accusant ses opposants de ne pas avoir assez combattu l’antisémitisme. Monsieur Bush qui, au moment de nos divergences avec sa politique, stigmatisait le prétendu antisémitisme des Français, a du se réjouir de cet appui opportun au moment où son armée s’enlise en Irak, sa politique pro-israélienne court au désastre et sa popularité chute dans les sondages11.
Le libérateur
Reste un concept équivoque à examiner : celui de « libération ». La liberté, au sens antique du mot, est indissociable de l’appartenance à une politie, à une cité libre. Elle se perd lors d’une guerre malheureuse dont la légendaire guerre de Troie fournit le prototype. Les nations vaincues payent toujours le prix de la défaite par l’esclavage (passé de mode en Occident), la soumission, la perte ou l’amoindrissement de leur souveraineté, donc de leurs authentiques libertés, par le tribut de guerre qui ruine leur économie. La défaite se paie aussi par cette intériorisation de l’échec, sorte d’humiliation culpabilisante qui encombre encore longtemps les esprits et se traduit par des réactions excessives comme le désir fanatique de revanche ou son contraire, l’auto-accusation qui mène au refus d’assumer sa propre identité, celle de son peuple et de son histoire, encourage la fuite dans les utopies pacifistes. L’ultra-nationalisme des Français après la défaite de 1870 et celui des Allemands tributaires du traité de Versailles, qui ont longtemps retardé la réconciliation inter-européenne, en sont issus. Tout comme en proviennent aussi l’adoration béate du vainqueur, l’imitation servile de ses modes, mythes, images, produits culturels (ou sous-culturels), comme ce fut le cas pour de nombreux Européens de l’ouest, surtout allemands, jusqu’à une période récente dont les américanophiles ont la nostalgie. Comme c’est le cas, hélas, pour de nombreux Européens de l’est qui, de peur de perdre leur liberté à peine recouvrée, sont prêts à la céder au nouveau tyran, armé de dollars et de technologie de pointe, qui se dit prêt à les défendre (contre qui, au fait ?).Dans l’histoire des idées, le concept de libération relève de la sociologie de la révolution. Jules Monnerot perçoit une « continuité des apocalypses juives qui florissaient » vers le temps de Jésus « jusqu’aux sectes de la révolution anglaise, et continuité des sectes de la révolution anglaise à la révolution russe »12. Cette continuité, fondée sur la volonté de rédemption ou de transformation du monde, trouve son prolongement dans les idéologies libertaires et pacifistes, mais aussi dans l’utopie libérale : la rédemption par la mise aux normes mondiales du tout-économique, le grand marché totalitaire euphémisé en « mondialisation », dans la mesure où il est supposé abolir les rivalités politiques et le phénomène de la domination considérés comme le reliquat d’une époque barbare.
Dans le même ordre d’idées, la dérisoire surenchère « libérationiste » (libération sexuelle, libération de la femme, des jeunes, des animaux, etc.) à laquelle se sont livrés divers clans intellectuels dans le sillage des révoltes soixante-huitardes, n’est qu’un bruyant détournement d’enjeux qui cache le recul constant des libertés authentiques, la soumission aux nouveaux pouvoirs économiques, politiques, médiatiques toujours plus envahissants et l’avachissement conformiste de nos élites culturelles incapables ou peu désireuses de se colleter avec les vrais enjeux du siècle. Pour résumer ce point de vue, disons que la liberté, par contraste avec le spectacle toujours renouvelé de la libération que l’on continue de nous monter dans divers registres (libération des Kosovars, des Irakiens, des femmes afghanes, des fillettes musulmanes voilées…), est une qualité de vie et de pensée qui se fait rare, tout comme son porteur, l’homme libre.
Est-il un seul exemple, dans l’histoire du monde, d’un libérateur venu tout armé de l’extérieur, invité ou non, qui ne se soit comporté, s’il en a eu le pouvoir, en conquérant, puis en tyran ? Napoléon voulait vraiment délivrer l’Europe des tyrans. Pourtant, une fois dissipé le capital d’admiration et de sympathie dont jouissait le brillant général en chef fait empereur (Goethe et Beethoven, entre autres, s’en sont fait l’écho), le souvenir qu’a laissé l’irruption française en Allemagne, en Russie, en Espagne… est celui d’une conquête, d’une domination, d’une oppression cruelles et dévastatrices contre lesquelles tout acte de résistance, quels qu’en fussent les moyens, était justifié aux yeux des peuples opprimés. De semblable façon, en 1941-42, lors de l’opération Barbarossa, les armées de la coalition hitlérienne ont été initialement bien accueillies par de nombreux Ukrainiens, Biélorusses, Baltes et Russes, heureux de secouer le joug de la tyrannie léniniste et stalinienne qui avait décimé leurs populations par la famine, l’emprisonnement et les massacres. Mais l’idylle fut éphémère. Même déception pour les révolutions russe et chinoise qui ont soulevé d’immenses espoirs et armé d’innombrables bras révoltés à travers le monde pour finir écrasées dans les goulags staliniens, broyées par la révolution culturelle maoïste et rejetées comme un symbole d’oppression par ceux-là même qu’elles prétendaient libérer.
La libération symbolisée par l’opération Overlord entamée le 6 juin 1944 ne fait pas exception à la règle, malgré la ferveur consensuelle dont l’entourent les commémorations officielles. Cette année, pour la première fois, visite du Chancelier oblige, un journal télévisé de vingt heures a montré des alignements de tombes en rappelant que le plus grands des cimetières militaires étrangers en Normandie n’était pas américain mais allemand. Un autre commentaire rappelait que les tapis de bombes anglo-américaines sur les villes pendant la période qui a immédiatement précédé et succédé au débarquement ont tué plus de cinquante mille civils français. Au même moment, outre-Rhin, on ose enfin présenter dans des grands médias13 l’horreur criminelle des bombardements massifs de populations civiles qui firent plus de six cent mille morts, principalement des femmes, des enfants et des vieillards. On précise que cette stratégie d’extermination des non-combattants fut décidée intentionnellement par les chefs de gouvernement alliés dans le but de faire un maximum de victimes, croyant à tort hâter ainsi la reddition de l’ennemi. Aucun tribunal pénal international ne jugera jamais ces criminels-là. Aucun Picasso n’a exposé à New York tous ces Guernica à la puissance dix. À la peine de sa défaite, de l’humiliation et des morts, s’ajoute pour le vaincu la double peine de se voir refuser le statut de victime que d’autres, en face, revendiquaient haut et fort. Si l’on en juge par le traitement réservé par l’occupant en ce moment même aux Serbes (surtout au Kosovo), aux Afghans, aux Irakiens et aux Palestiniens par leurs vainqueurs, rien n’a vraiment changé à cet égard.
La libération, « qui ne fut pas celle de tout le monde », disait Sacha Guitry pendant son bref séjour en prison pour sa prétendue collaboration artistique, a fait bien d’autres victimes directes, collectives ou individuelles, en fermant les yeux sur les règlements de compte odieux, les viols et les assassinats par milliers, en chassant de leurs terres ancestrales des millions de personnes, en en déportant des centaines de milliers d’autres vers les bagnes de Sibérie où très peu ont survécu. Mais ses effets géopolitiques, suite au partage de Yalta, ont eu des conséquences beaucoup plus graves et durables pour les Européens. C’est cette « libération » qui institua la division du continent en deux grandes zones d’occupation et d’influence. Américanisation d’un côté, soviétisation de l’autre. Être Européen, purement et simplement, librement, n’était plus possible que tout à fait subsidiairement, en tant que supplétif politique, militaire, culturel de la grande Amérique ou du camp soviétique.
Mais aujourd’hui, alors que l’un des deux occupants s’est largement retiré des terres conquises, l’autre non seulement maintient mais renforce sa présence sur le sol de l’Europe14. Alors que la Russie post-communiste a pratiquement renoncé à toute ingérence hors de ses frontières ou de leur voisinage immédiat, les États-Unis se sont lancés dans une vaste campagne d’interventions militaires et diplomatiques dans le but avoué de maintenir une hégémonie incontestable sur le reste du monde y compris l’Europe.
Cessons de légitimer les États-Unis : rejoignons la résistance !
Dans ces conditions, la présence du chancelier allemand et du président français au côté du président étatsunien le 6 juin autour du thème de la libération de l’Europe est non seulement une indigne mascarade mais l’énoncé d’un mensonge flagrant, car l’Europe
- n’est pas libérée des forces américaines d’occupation sur son propre sol ;
- reste divisée contre elle-même du fait de l’influence indue des États-Unis à l’intérieur de ses frontières et de leurs intrigues vis-à-vis des nouveaux membres de l’Union européenne ;
- n’ose pas assumer sa puissance potentielle et ses responsabilités internationales pour contrer le néo-impérialisme agressif des États-Unis.Pour recouvrer sa dignité, sa liberté, sa souveraineté, l’Europe doit se débarrasser une fois pour toutes de cette tutelle funeste, cesser de revendiquer l’assistanat à sa propre libération comme un titre de gloire, appeler un occupant par son nom, en Irak, en Palestine mais aussi en Europe et entrer en résistance contre le nouveau système de domination planétaire qui nous est imposé sous prétexte de combattre un péril terroriste largement surfait et souvent manipulé. Un nouvel appel du 18 juin est indispensable. Qui dans notre personnel politique aura la fibre d’un homme d’État pour le lancer vers nos peuples qui ont montré, en manifestant par millions contre l’attaque de l’Irak, qu’ils étaient prêts à l’entendre et à y répondre ?
Dans son dernier livre, le politologue américain Robert Kagan constate : « C’est là que réside le tragique de l’histoire. Pour s’attaquer aux menaces qui pèsent sur la planète, les Américains ont besoin d’une légitimité que l’Europe seule peut apporter. Mais il n’est pas du tout sûr que les Européens répondent à cette attente »15.
Nous avons pu constater chaque jour, impuissants, ce que les mensonges sur de prétendues armes de destruction massive et le danger du terrorisme islamique ont permis grâce à notre crédulité, à notre complicité, même réticente. Des pays sont bombardés, envahis, pillés, affamés, détruits. Des prisonniers sont sadiquement torturés. En Irak comme en Afghanistan, les bombes américaines ont tué plus de civils que l’attentat du 11 septembre à New York. En Irak, des dizaines de civils sont tués chaque semaine. D’autres sont jetés sur les routes par milliers, proies faciles pour les trafiquants, les proxénètes et les passeurs qui s’abattent sur ces pays dévastés. Le chaos s’aggrave dans toute la région et une nouvelle menace plane sur l’approvisionnement énergétique du monde.
Cessons volontairement de légitimer les guerres scélérates des États-Unis ! À Nadjaf, à Kerbala, à Falloudja, à Bagdad comme en Palestine, des petits groupes de résistants courageux tiennent en échec la plus puissante machine de guerre de la planète. Sont-ils des terroristes ? Peut-être, mais la terreur vient d’abord de ceux qui bombardent des innocents, torturent des prisonniers, détruisent les logements, polluent le pays pour les siècles à venir avec leurs armes contenant de l’uranium appauvri ou des explosifs à fragmentation (anti-personnel). On peut ne pas partager les idées d’un Moqtada al Sadr et de ses émules régionales tout en respectant sa ténacité, son courage. Il succombera sans doute mais nous savons, et les étatsuniens savent aussi, que d’autres prendront la relève pour l’honneur de l’Irak occupé. Si le mot « résistance » doit encore signifier quelque chose chez nous, c’est peut-être le moment de nous demander où sont les fronts de résistance aujourd’hui contre la machine à broyer les peuples libres. Le moment de choisir notre camp et de libérer enfin notre continent, nos peuples et notre culture de ceux qui persistent à les coloniser, à les maintenir dans la dépendance.
2004. http://grece-fr.com
1. Dans une analyse sans concessions (« To Tell the truth », nytimes.com/2004/05/28), Paul Krugman se demande comment on a pu prendre si longtemps l’actuel président des États-Unis pour un homme droit et sincère alors qu’il était dès le départ un politicien retors, refusant de reconnaître ses erreurs et enclin à mener son monde en bateau. Il donne trois raisons : 1) un patriotisme dévoyé induit par le choc du 11 septembre ; 2) « la tyrannie de l’objectivité » qui poussait les critiques du président à tout faire pour ne pas sembler se ranger du côté de ceux qui lui vouaient une « haine irrationnelle » ; 3) l’intimidation : après le 11 septembre tous ceux qui osaient penser ou dire quoi que ce soit de négatif à propos du président s’exposaient à recevoir une avalanche de lettres insultantes. Deux jours plus tôt, le New York Times du 26 mai 2004 s’excusait formellement auprès de ses lecteurs du manque de rigueur et de vérification dans une série de reportages, notamment à propos des armes de destruction massive censées être en possession de l’Irak juste avant l’invasion anglo-américaine.
2. En s’inspirant de Kerényi et Eliade, Kurt Hübner explique que « les pseudomythes politiques sont certes structurés comme des mythes mais qu’ils ne naissent pas spontanément, ni ne se développent historiquement, c’est-à-dire qu’ils sont créés en vue d’atteindre certains buts […] Un mythe véritable à l’origine [peut] lui aussi devenir un pseudomythe, notamment lorsqu’il n’est plus vécu, mais doit être maintenu par la violence ou artificiellement réintroduit » (« Mythe et politique. Contribution au concept philosophique de nation », Krisis, numéro 8, avril 1991).
3. L’ancien fonctionnaire du département d’État américain, William Blum, auteur de la retentissante critique de la politique étrangère étatsunienne sous le titre de L’État voyou, L’Aventurine, Paris, 2002, vient de publier un deuxième ouvrage qui recense avec une grande précision pas moins de cinquante-cinq opérations militaires illégales des États-Unis, ouvertes ou couvertes, à travers le monde entre 1945 et 2003 : Les guerres scélérates, Parangon, Paris, 2004. Sur le même thème de la recherche systématique et la provocation des conflits par la puissance américaine, on consultera avec profit l’ouvrage de Noam Chomsky : De la guerre comme politique étrangère des États-Unis, Agone, Paris, 2001.
4. Maximilien de Robespierre, 3/02/1794, cité par Jacques Cellard, Ah ! ça ira, ça ira… Ces mots que nous devons à la Révolution, Balland, Paris, 1989.
5. Notamment dans le Deutéronome (VII-6, VII-16, XX-17).
6. Thèse défendue, entre autres, par Robert Jaulin, L’univers des totalitarismes, Loris Talmart, Paris, 1995. Sur ce même sujet, également, Jacques Marlaud, « Choc des civilisations ou résistance à la civilisation terroriste ? » in Interpellations. Questionnements métapolitiques, Dualpha, Paris, 2004.
7. Entre autres, Stéphane Courtois (et al.), Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, Paris, 1997 ; Joël Kotek et Pierre Rigoulot, Le siècle des camps, J. C. Lattès, Paris, 2000 ; Pin Yathay, L’utopie meurtrière. Un rescapé du génocide cambodgien témoigne, Éditions Complexe, Paris, 1989 ; Christopher Hitchens, Les crimes de Monsieur Kissinger, Saint-Simon, Paris, 2001 ; William Blum, Les guerres scélérates, op. cit.
8. cf. Richard Labévière, Les dollars de la terreur. Les États-Unis et les islamistes, Grasset, Paris, 1999. Également : Michel Chossudovsky, Guerre et Mondialisation. À qui profite le 11 septembre ?, Le Serpent à Plumes, Paris, 2002.
9. Mona Chollet, « Rafah : comment rendre un peuple fou », www. peripheries.net/, 26 mai 2004.
10. Dans une critique sans concession de la revue Cités d’Yves Charles Zarka, consacrée au danger du communautarisme islamique en France et exhibant la caricature grossière d’un musulman sur sa couverture, le journaliste du Monde Diplomatique Alain Gresh écrit : « L’homme au nez crochu, au regard torve, n’a pas la Torah dans la main, mais le Coran. Il est musulman et tourne le dos à la République. Qu’une revue puisse mettre une telle illustration en “une”, que des libraires l’affichent, en dit long sur le climat actuel en France » (« Les nouveaux habits du racisme », diffusion Internet, 29/05/04). Dans le même esprit de phobie anti-islamique, la manchette du Figaro du 28/05/04 attirait l’attention sur « l’inquiétant prosélytisme des associations islamiques », en se fondant sur l’étude d’un Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure (IHESI) qui ne relevait, à la lecture, aucune tendance spécifique à la violence ou au terrorisme, mais fustigeait la tendance au « repli communautaire » des jeunes musulmans. Comme si cette quête d’une identité ethnique et religieuse dans notre société déracinée, ne concernait que cette communauté-là ! Comme si la République devait, à ce moment précis des guerres qui font rage au Moyen-Orient, se sentir menacée de ce côté- là ! Façon subtile, croit-on, d’aligner les Français sur la propagande anti-terroriste de Bush et consorts ?
11. Henri Korn, dans un article intitulé « Trop commode alibi ? » (Le Monde, 29/05/04), abordait avec courage le fond de la question concernant l’instrumentalisation constante d’un antisémitisme largement surévalué en Europe comme aux États-Unis : « Peut-être serait-il temps d’abandonner l’amalgame entre Israël et un peuple idéalisé, fils du Livre, du Talmud et des Lumières. Il nous empêche de penser en termes politiques ce qui se passe aujourd’hui au Proche-Orient. Il est impératif désormais, pour la survie de la démocratie en Europe, aux États-Unis aussi bien qu’en Israël, que chacun d’entre nous prenne ses distances avec une logique qui inverse la charge de la preuve et qui est assortie d’un chantage. Tous deux nous paralysent. La logique nouvelle est terrifiante, elle postule qu’il appartient à la victime de prouver son innocence alors même qu’elle a été abattue sans autre forme de procès : “Nous l’avons tué, c’était donc un terroriste”. Le chantage consiste à menacer de dénoncer comme un antisémite, alors qu’il s’agit d’un choix politique, toute personne qui conteste cette logique perverse et ses conséquences ».
12. Jules Monnerot, Sociologie de la révolution, Fayard, 1969.
13. Spiegel special, NR. 1/2003, « Als Feuer vom Himmel fiel. Der Bombenkrieg gegen die Deutschen ».
14. Une base américaine gigantesque, nommée Bondsteel, avec une piste pour avions gros porteurs et une véritable ville intérieure, a été construite illégalement sur un territoire arraché aux Serbes au Kosovo. Des contingents étatsuniens se sont établis en Hongrie, en Tchéquie, en Slovaquie, en Géorgie. Le FBI forme la police polonaise à ses méthodes de combat contre le terrorisme. Plus que la valeur militaire de ces établissements, c’est leur signification politique dont il faut tenir compte à la lueur des intentions affichées à Washington d’empêcher l’Europe réunifiée de se doter d’un système de défense indépendant, et de diviser les Européens entre eux pour éviter toute coalition anti-américaine.
15. Robert Kagan, Le revers de la puissance. Les États-Unis en quête de légitimité, Plon, Paris, 2004.
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Retour sur un prix Nobel - Oligarques : responsables et coupables
La remise du prix Nobel de la paix à l’Union européenne a provoqué une avalanche de propos convenus qu’il est inutile de relever car ils constituent depuis des décennies le fond de sauce de toute homélie sur l’Europe – réduite à sa partie occidentale.
Je veux simplement rappeler que cette-Europe-là n’a pas garanti la paix après la Victoire de 1945 : si un prix collectif devait être décerné, il faudrait l’attribuer aux théoriciens de la dissuasion nucléaire, aux chefs d’Etat qui ont su raison garder, aux soldats qui, aujourd’hui, maintiennent en l’état l’armement nécessaire.
Quant aux fameux « pères de l’Europe », ils ne méritent pas la moindre reconnaissance car ces atlantistes invétérés plaçaient la défense ouest-européenne sous le parapluie atomique américain – parapluie virtuel, totalement inopérant en cas de crise majeure car aucune nation ne peut accepter de mettre en jeu sa propre existence pour assurer la protection d’une ou de plusieurs autres nations. Notre force nationale de dissuasion est née de ce constat et demeure, pour nous, la seule garantie possible face à une menace de destruction partielle ou totale.
Les illusions officielles sur le maintien de la paix en Europe ne sont qu’un aspect du décalage croissant des dirigeants de l’Union européenne par rapport à ce qui est effectivement éprouvé et vécu par les peuples des 27 pays-membres. A Bruxelles, à Francfort, à Paris, à Berlin, nous avons des gens que sont en état d’hystérésis : ils vivent, ils réfléchissent, ils décident selon les normes d’un système qui en train de s’effondrer, sans comprendre qu’ils s’agitent désormais dans un invraisemblable chaos économique, monétaire et financier. Et s’ils parviennent à retarder la catastrophe finale, c’est parce qu’ils peuvent s’appuyer sur les Etats et les nations… dont ils méditaient la disparition ! Cette inadaptation croissante des dirigeants est dangereuse car c’est par la force et par la violence qu’ils tentent de faire rentrer le chaos européen dans les schémas du siècle dernier : marché unique, union monétaire, fédéralisme…
Pourquoi ces « pragmatiques » ne se rendent-ils pas à l’évidence ? Bien des explications sont possibles : le confort des positions acquises, les privilèges et les ultimes profits, parfois l’idéologie… Je crains que l’acharnement des eurocrates ne tienne surtout au fait qu’ils sont responsables et coupables de tout ce qui en train de nous arriver. Ils ne peuvent pas accuser une puissance extérieure : ils se sont ouverts à la Chine, ils adorent les Etats-Unis et la Russie, trop souvent négligée, ne leur veut aucun mal. Ils ne peuvent pas non plus se dire victimes d’oppositions et de subversions intérieures : le populisme est trop faible pour entraver quoi que ce soit, la Confédération européenne des syndicats n’a jamais tenté de s’opposer sérieusement aux projets ultralibéraux, l’extrême-gauche ne conteste pas la monnaie unique. [...]
La suite sur le blogue de Bertrand Renouvin
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Des frontières contre Schengen : Patrick Louis salue un retour au réel archive 2011
Devant l'afflux toujours plus important de migrants, le Danemark a décidé de reprendre le contrôle de ses frontières, provoquant le hoquet de Bruxelles qui y voit un risque pour l'espace Schengen. L'Europe a cependant décidé de lâcher un peu de mou, et examine l'idée de contrôles temporaires en cas de situation exceptionnelle...
Patrick Louis, député honoraire du Parlement européen et secrétaire général du Mouvement pour la France, décrypte pour nous cette confrontation au réel. - O.F.
Est-ce une remise en cause du traité de Lisbonne ?
Le traité de Lisbonne a pour but de mettre en place le pouvoir central du futur État fédéral, et donc la fin des États-nations. Mais le principe de réalité revient à la vitesse grand V, car l'Union européenne n'est capable de prendre des décisions que pour parler de choses creuses. Elle ne peut pas prendre de vraie décision. Il faut bien distinguer le conseil des ministres et le conseil des chefs d'État qui peuvent rendre des comptes à la réalité, c'est-à-dire à un électorat, et une Commission et un Parlement qui sont un peu « hors sol ». Le traité de Lisbonne est passé en force, mais sans que les opinions publiques en aient vraiment conscience, et aujourd'hui nous sommes dans le retour du réel qui s'impose aux États. Cela prouve que l'architecture européenne est mal pensée. On a fabriqué une barque pour aller sur un lac, et cette barque se retrouve en haute mer. On se demande pourquoi cela ne va pas : mais c'est simplement le bateau qui n'est pas adapté.
Aujourd'hui l'Europe est coincée entre deux tendances : soit elle reconnaît officiellement qu'elle est une confédération des États-nations, et alors elle pourra organiser des coopérations libres entre les nations ; soit il lui faut devenir despotique pour être efficace. Elle se retrouve face à ses mauvais fondements et à son inefficacité. Je viens d'entendre Michel Rocard lors d'une conférence être d'un euro-pessimisme qui dépasse mon euro-scepticisme. Les États aujourd'hui réagissent, les Danois les premiers, et même la France ! C'est tout de même le gouvernement Sarkozy qui a fait passer le traité de Lisbonne et c'est lui qui d'une certaine manière le met en cause.
Mais ces États peuvent-ils le faire après avoir cédé leurs pouvoirs à Bruxelles ?
Il y a eu un débat à Strasbourg sur cette question. Et c'était sidérant de voir que l'idéologie sans frontières était telle dans l'assemblée parlementaire qu'on considérait que contrôler l'accès dans un pays était une atteinte aux libertés. Ce qui montre que la pensée trotskyste internationaliste, qui nie les communautés naturelles comme les nations, considère que les frontières sont des murs, alors que les frontières sont des portes. Ce sont des lieux d'exclusion parce que c'est comme la porte d'une maison qui empêche d'entrer, mais ce sont également des lieux d'inclusion, qui permettent à une communauté d'exister. Quand Régis Debray écrit un livre d'éloge de la frontière, il commence à comprendre qu'il n'y a de communauté que si il y a frontières. L'Europe ne l'a toujours pas compris. En revanche, si vous voulez entrer au Parlement européen, vous devez présenter votre badge, passer à travers des systèmes de contrôle, une frontière en quelque sorte. Alors pourquoi ne serait-ce pas possible au niveau de l'espace européen ? Et au niveau des nations qui le désirent ? Il est bien évident que l'on est pour la liberté d'aller et venir, mais tous les pays ne font pas partie de Schengen. Parce que la vraie liberté d'aller et venir n'est pas contradictoire avec les frontières. On a donc besoin de réhabiliter les frontières, peut-être de nouvelles frontières, mais on ne sera jamais dans un monde sans frontières. Pour qu'il y ait du politique, il faut qu'il y ait un territoire ; pour qu'il y ait un territoire il faut qu'il y ait des frontières. En supprimant les frontières, ils sont en train de tuer les communautés, donc ils sont en train de tuer le politique au profit de la gestion.
Se prennent-ils pour des citoyens de première catégorie ?
Ils vivent en dehors du réel. Les anarcho-trotskystes, d'un côté, sont contre tous les mécanismes de frontières, donc contre toute forme d'organisation politique ; et certains libéraux sont contre les frontières au nom d'une conception mal pensée de la liberté économique. Il y a des conjonctions intellectuelles. Aujourd'hui, face à la mondialisation, nous allons cependant plutôt vers un monde de fragmentations, qui permettent aux communautés d'exister, donc d'avoir une régulation, donc une mutualisation des risques, parce que pour penser une sécurité sociale, par exemple, il faut bien définir un territoire, pour savoir qui y a droit et qui n'y a pas droit, qui est citoyen et qui ne l'est pas. Et ça pose nécessaire la question des frontières.
Donc l'opération du Danemark vous rend optimiste ?
Non parce que c'est un pas en arrière, pour trois pas en avant. L'Union européenne est tellement coincée dans ses contradictions qu'ils en sont même à réhabiliter le protectionnisme. Certains socialistes redéveloppent ainsi un protectionnisme qu'ils appellent sectoriel et temporaire tant ils se rendent compte des contradictions dans lesquelles ils ont mis les pays d'Europe. Comme ils sont quelque part, et qu'ils veulent garder le pouvoir, ils savent faire un pas en arrière pour revenir en avant, mais ils ne lâcheront pas. Ils se rendent bien compte qu'il y a un vrai problème parce que les opinions publiques ne sont pas d'accord avec eux, donc ils lâchent du mou, mais ils ne lâcheront pas l'essentiel. La fracture aujourd'hui est entre ces Européens et les populistes, c'est-à-dire ceux qui ne sont pas initiés, qui ne comprennent pas la grande sagesse de Bruxelles. Les partisans de l'UE n'ont pas gagné un référendum. Leur crainte est donc que les décisions européennes deviennent prétextes à des référendums nationaux qui rendraient plus évident encore la critique de l'UE par les peuples. La crise financière aussi est révélatrice de l'absence d'enracinement dans le concret, dans le réel. La décision de l'Allemagne de ne pas payer davantage pour la Grèce en a été un autre signe. Les partisans de l'UE se rendent bien compte que la vraie subsidiarité, c'est-à-dire le sentiment national et la coopération des nations, est en train de reprendre le dessus sur leur état fédéral.
Propos recueillis par Olivier Figueras Présent du 14 mai 2011
